I > MOINE MELON M
— Triplez la somme.
— Voilà , monseigneur.
Le moine faisait glisser d'une main dans le creux de l'autre les deux thalers qu'il semblait payer au légat.
— Un déicide ?
— A peu près, monseigneur.
— Quelle affreuse action ont-ils donc commise?
— Ah ! ah !... monseigneur , dit le moine en ricanant. Ils ont donné naissance à celui qui ne croit pas aux indulgences , au moine qui tuera les indulgences. N'est-ce pas un crime horrible, monseigneur, celui-là? Mais voilà mon argent ; relevez-moi de ce meurtre. C'est drôle, n'est-ce pas, seigneur Eberstein ?
On entendait l'haleine bruyante et moqueuse du docteur sortir de ses narines comme l'haleine d un bœuf essoufflé.
Il porta la main au mur et en décrocha
un luth qu'il appuya en tremblant sur ses genoux.
— Aimez-vous la musique ? demanda-t-il à Ulrich.
— Avec passion, docteur.
— Tant mieux ; je vous en estime davantage. Le plus magnifique don de Dieu , c'est la musique, dont Satan est l'ennemi. La musique est une demi-discipline ; elle rend plus indulgent , plus doux. Rien d'aussi beau après la théologie : les notes font le texte vivant.
Sans la musique, mon jeune ami, la mélancolie m'aurait tué. J'ai des jours affreux où il fait nuit dans mon âme. Mon corps souffre, languit, désespère. Ma tête s'alourdit, mes tempes palpitent, mes yeux se gonflent de larmes, je tremble, j'ai peur. Tout m'enflamme , tout m'indigne. Haineux sans haine , si je parle je tonne , si j'écris je brûle; et, mystère impénétrable, des bouf-
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fées de rire nie surprennent et renversent en passant tout l'édifice superbe de ma colère. Par ce temps-ci ordinairement je suis exposé à ces crises. Tenez, Ulrich, il doit neiger ; je le sens.
Le moine entr'ouvrit la croisée ; un rideau de neige flottait mollement dans l'air. Les petites lumières des ateliers étaient éteintes.
— Mais voici ce qui console.
Le docteur , ayant accordé son luth , en tira des notes naïves, harmonieuses comme des paroles accentuées.
— Dites-moi, Ulrich, quelques aventures de votre voyage à travers notre bonne Allemagne. La jeunesse dit bien. Parlons de notre mère commune, aujourd'hui si souffrante ; entretenons nous d'elle comme deux fils. Reclus et pauvre, à ses pieds, je ne sais que ses vertus ; vous , jeune , chaud , noble et brave, parlez-moi de sa gloire.
I N lOINE MÉCOVM . 1715
Le beau visage rose d'Ulrich s'épanouit, son regard brilla.
— Parlons plutôt de sa pauvreté , répondit-il. Et . à voix basse et d'un accent audessous du luth , il murmura comme une confidence ce qu'il avait vu dans la forêt Noire, l'incendie et les femmes qui fuyaient. 11 ressemblait au jeune Daniel retraçant la fin de Babylone.
A mesure qu'il racontait , les sons de l'instrument le suivaient en échos plaintifs, et la parole pénétrante du jeune homme et la note du solitaire allaient ensemble et semblaient être faites l'une pour l'autre comme le vent pour le cyprès.
Emporté hors de lui, le jeune seigneur se leva et posa la main sur son front tout en feu.
— Oui, la pensée, Ulrich, dit le moine ému, la pensée peut beaucoup; forte si elle est constante , invincible si elle est bonne,
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triomphante si elle vient de Dieu. Mais poursuivez votre récit, mon ami, il m'intéresse ; ces paysans sont bien malheureux. N'y aurait-il que nous pour ramasser leurs plaintes et les porter au ciel?
Sous les doigts distraits du moine, le luth résonnait toujours.
— Que faire, ô mon Dieu! s'écria Ulrich, car j'ai connu d'autres douleurs. Il y en a de semées par toute l'Allemagne ; au fond de la terre j'ai rencontré des hommes qui se mouraient de désespoir comme au-dessus.
Le moine éleva la gamme sacrée de son instrument , et du front la main d'Ulrich descendit sur son cœur.
— Le cœur, Ulrich, noble foyer où la pensée s'épure quand elle y tombe. La tète est la mine : le charbon, la terre, la glaise, le fer , s'y mêlent ; le cœur , c'est la forge ardente : le charbon y devient diamant , le fer épée.
— Oui, docteur , au fond des mines j'ai cru retrouver ces malheureux avec lesquels j'avais déjà fait une si triste connaissance à mon retour ; j'ai assisté à l'affranchissement d'un mineur. Chose étrange, ainsi que dans la forêt, les hommes de la mine ont baisé entre eux un soulier sur lequel j'ai aussi posé les lèvres.
— Vous ! Ulrich , vous ! Le moine recula de deux pas. Mais savez-vous , enfant , que ce baiser vous a fait homme pour ces malheureux? savez-vous que ce baiser vous a rendu leur frère? savez-vous, Ulrich, comte d'Eberstein , que , si un de ces paysans, un de ces mineurs tombait sur la grand'route , vous seriez obligé de le porter sur vos épaules jusqu'au village; que, s'il avait faim, vous seriez tenu de partager votre pain blanc et ducal avec lui ; savez-vous cela ?
— Je sais , interrompit Ulrich , puisqu'il en est ainsi, que si, à mon tour, je tombais.
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il me relèverait ; que , si j'avais faim , il me donnerait la moitié de son pain noir -, que , s'il me défendait , j'aurais à le défendre.
La main d'Ulrich descendit encore plus bas ; elle s'arrêta à son épée dont il pressa la poignée.
— La pensée , le cœur , l'épée , Ulrich !
Le moine posa la main sur la Bible; c'était là une protestation contre la véhémence d'Ulrich, ou un pacte spontané de la parole avec le fer.
Puis il pressa avec effusion et respect le jeune homme contre son cœur. Pendant quelques minutes ils échangèrent des paroles d'affection et de dévouement ; ils promirent de se revoir , de s'éclairer . de se protéger . de s'unir.
Ulrich sortit et traversa la cour.
Il fut obligé de se ranger pour laisser passer le corps du père Staupitz. qu'on portait au cimetière du couvent.
Ulf MOÏSE MECONNU. 179
Le moine regarda le convoi. En fermant sa croisée , il répéta malgré lui le mot si malin et si profond d'Érasme : A quoi sert un moine? Pas même à faire un moine.