Chapitre sixième
Il n'est pas absolument nécessaire de rétrograder de trois siècles en imagination , pour avoir l'idée exacte d'un petit événement dans une petite ville. Ceux qui de nos jours ont le malheur de vivre, si vivre est le mot , dans une ville de province du troi-
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siènie ordre, savent eeîte tempête de suppositions, de commentaires, d'opinions, d'avis, de jugements que soulèvent le mariage du voisin , une naissance douteuse , quelque amour surpris, un veuvage peu discret, sans parler ici, la matière nous entraînerait trop loin, des localités où un habit neuf, où le phénomène d'un meuble nouveau , sont des épisodes incalculables en résultats pour la médisance ; car , dans les villes au-dessous de six mille âmes , parler c'est médire. Vosgien a oublié cette indication géographique.
On concevra donc sans efforts le cliquetis de paroles qui retentit dans les murs de la bonne ville de Wittenberg.
A l'expiration du carême se terminerait cependant cette ridicule querelle de besace, visiblement soulevée par la partie financière et non par l'esprit théologique des indulgences. Sans être un flambeau de l'Église ,
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on sentait que la préférence inusitée, accordée cette année loi 7 aux dominicains sur les augustins, était le sujet et le fond de cette pauvre dispute.
Un mot d'autorité prononcé par l'électeur Frédéric de Saxe faisait rentrer dans l'obscurité le moine et ses remontrances séditieuses.
A défaut de l'électeur et de l'archevêque , le supérieur du couvent auquel appartenait frère Martin avait le droit de cloîtrer dans sa cellule ce nouveau Jean Huss.
Il existait encore un puissant argument contre lui , mais celui-là était inconnu aux théologiens de ce temps-là comme il l'est à ceux d'aujourd'hui, c'était le silence.
De tous ces moyens de répression nous allons voir celui qui fut employé. Aussi bien, peut-être avant demain , ne sera-t-il plus question de Rome, de moines et d'indulgences. L'ennui est une arme si meurtrière.
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Auraient-ils été déjà blessés de cette arme d'origine théologique aux derniers sermons des dominicains et des augustins , ces deux hommes assis au fond du cabaret de la belle Saxonne, et qui , les coudes sur la table , talons contre talons, face à face, le menton étaneonné au bout des bras , boivent de la bière à pleins verres?
L'individualité de ces deux buveurs est lisiblement écrite sur leurs visages. Le premier , dont l'âge passe quarante ans , aux cheveux blond cendré et qui doivent avoir été rouges autrefois , paraît de constitution maladive. A sa maigreur, à sa taille haute et rentrée, on distingue l'homme épuisé et qui n'a rien fait pour neutraliser les funestes effets d'une santé précaire. Des rides précoces décèlent à son front , aux angles de sa bouche , fine et dessinée au blaireau , le travail opiniâtre et si mortel de la méditation; le reflet doré de la lampe enlumine ses
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joues. Son œil est celui du renard : clair , gris et défiant, signe caractéristique, presque infaillible, de la ruse combinée avec la peur, de la subtilité et de l'esprit. L'organisation nerveuse se trahit en lui par des tics , des convulsions à la surface , par des grimaces soudaines, par la douceur soyeuse de ses cheveux , la rareté de sa barbe , la saillie féminine de ses hanches, par la maigreur et la crispation de ses mains. Enfin, c'est un de ces hommes que la nature a créés pour être la victime de l'électricité pendant l'orage , d'un grincement d'acier , d'un cri aigu , qui s'évanouissent à l'odeur d'une rose , qui nourrissent des antipathies innées et à mourir sur place pour un son, pour une couleur. Inexplicables organisations sans courage , sans énergie , sans vertu , mais auxquelles le monde appartient par la science et par le génie.
L'autre est un homme d'environ quarante
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ans aussi , quoique son accoutrement san<; fraîcheur le fasse paraître plus âgé. Dans son maintien à la fois commun et réservé . décent et ignoble , il y a de la rondeur du marchand et de la componction du prêtre. Une épaisse chevelure se hérisse en crête sur sa face mal pétrie , sans caractère , si ce n'est celui d'une humilité d'emprunt que démentent des gestes de boucher.
Il adresse de loin en loin des regards de pieuse satisfaction à l'énorme rouleau qu'il a déposé près de lui.
— Je ne vois pas trop , s'écria-t-il , et il frappa la table avec un pot de bière , ce que prétend ce moine en ruinant ainsi la religion.
— Que demandent mes hôtes ? répondit le tavernier, croyant à ce coup sur la table qu'on l'appelait.
— Rien ; laissez-nous causer.
— Voilà tout juste , seigneur Vénitien ,
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ce que vous répondrait le moine : Rien ; laissez-moi parler. Il a cassé un pot, lui aussi.
— Pas de comparaison, s'il vous plaît, seigneur étranger. Si cet homme-là ne cherchait qu'à s'attirer l'attention , je ne me plaindrais pas ; mais , je le répète , sa doctrine est une peste. Que ferais-je, s'il était écouté , de ce que j'ai là ? Et j'en ai pour cent frédérics d'or.
— Vous me disiez, il n'y a qu'un instant, qu'il serait la ruine de la religion , et vous ajoutez maintenant qu'il serait la vôtre : vous êtes donc le bon Dieu ?
— Et de tant d'autres encore. Savez-vous si on lui permettra de prêcher longtemps sur ce ton ? Et alors ne se révoltera-t-onpas ? 11 n'y a donc plus de Dieu ni de potence en pays d'Allemagne : l'un pour les honnêtes gens , l'autre pour ceux qui les persécutent?
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— Je puis vous assurer qu'il \ a encore des potences en Allemagne.
— A quoi les emploie-t-on?
— Je vous le demande. Mais de quoi vous plaignez-vous tant ? Seriez-vous marchand de chanvre ?
— Seigneur étranger, c'est peut-être l'effet de la bière et de mon ignorance native, mais j'y vois trouble dans vos raisonnements.
— C'est pourtant simple , seigneur étranger ; malheureusement vous êtes né sur la Rotte , de l'autre côté du Rhin. Si vous étiez Allemand, vous me comprendriez sans peine. Ecoutez -moi : notre glorieux empereur Maximilien , que Dieu favorise, a, par exemple, la propriété de toute la farine , de toute l'orge , de tout le charbon , de tout le sel de l'empire. Est-ce vrai ?
— Très-vrai, respectable Vénitien. Dieu seul au ciel et les rats sur la terre pourraient lui faire tort d'un grain.
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— A merveille ! Mais pour cela Maximilien , qui aime l'argent comme vous et moi. dès que la récolte est rentrée , ne va pas sur les marchés de l'empire vendre , ainsi qu'un fermier, son orge impériale. Suivez-moi ; vous paraissez ne rien entendre à mon raisonnement. Répéterai-je ?
— Inutile, seigneur Vénitien. Mon épaisse intelligence s'ouvre ; profitez de la brèche.
— Sachez donc...
Mais tout à coup le Vénitien s'arrêta dans son explication : une nuée d'étudiants se précipitait au milieu du cabaret.
Car le cabaret de la belle Saxonne, comme tous les cabarets de cette époque, était fondé à deux fins : il tenait lieu de ces points de réunion que l'oisiveté moderne appelle cafés, et d'hôtellerie pour les voyageurs. Dans ces établissements , la principale pièce, qui a conservé son nom de poêle , tout en devenant plus décente, était un Carré long, au-