Chapitre deuxième
— Place ! place à monseigneur le cardinal Pandolfi ! criaient des hommes d'armes en écartant la foule avec leurs pertuisanes. Place ! place à monseigneur le cardinal !
En ce moment les principales rues de
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Wittenberg s'emplissaient, regorgeaient de curieux et d'un bien plus grand nombre de curieuses , qui se ruaient sur le passage de monseigneur Pandolfi , afin de voir s'il n'avait rien perdu de son embonpoint de l'an passé.
Monseigneur n'avait rien perdu.
La maladie et les chagrins avaient respecté cet assemblage de toutes les félicités matérielles de ce bas monde. Le nez du légat , qui n'avait jamais du porter une ombre trèsprolongée sur son visage , et qui avait disparu graduellement à mesure que les joues avaient subi un notable renflement , était à l'époque où nous sommes , novembre 1517, presque nul , aussi nul que le menton de monseigneur effacé dans le tablier de chair qui descendait comme les degrés d'une cathédrale de sa bouche à son cou , ou aussi nul, si l'on préfère, que ses oreilles entièrement perdues derrière cet amas de graisse
dx moue méconnu. ôo
envahissante. Restaient la bouche spirituellement tracée et les yeux. Noirs et finement moqueurs, ils avaient conservé leur astuce italienne, malgré l'épaisseur de la charpente au fond de laquelle ils avaient été percés. L'ours portait le renard. Des cheveux que toute la sévérité ecclésiastique n'avait pu soumettre bouclaient, en grisonnant un peu dans leurs reflets, sur un front dont Tunique splendeur appartenait aux effets de l'âge. L'âge l'avait élargi en le dégarnissant. Bref, monseigneur avait une tête et pas de visage, et si la comparaison n'était pas une impiété , nous aurions plutôt fait de dire que le légat de Rome , monseigneur Pandolfi , n'était autre que le vieux Silène en soutane et en rabat.
Escorté de ses gardes, suivi et accompagné de plusieurs moines dominicains , il cherchait dans le peuple les marques d'obéissance et de respect, qu'il avait coutume
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de rencontrer dans la bonne ville de Wittenberg. Il en eût été d'autant plus flatté , que sa présence à TVittenberg était nécessitée par de plus fortes exigences fiscales que les précédentes années. Au fond, sans qu'il l'eut jamais osé avoué au saint-père , la générosité des fidèles allemands commençait sensiblement à se lasser. Cette observation lui était purement personnelle ; il la devait au calcul exact du produit des indulgences basé sur des rapports comparatifs. Par entiers et par fractions , il possédait le chiffre religieux du pays. Voilà pourquoi il ne se dissimulait pas sa crainte de ramasser moins d'argent que de coutume, s'il y avait moins de foi en réalité.
Cependant ce doute n'était qu'un doute.
Il comptait puissamment sur les sermons qu'il avait préparés à loisir et à l'ombre d'un parasol sur sa bonne mule romaine ; il espérait aussi beaucoup de trois beaux con-
lesseurs dominicains chargés de prêcher en sous-œuvre les indulgences à "Witlenberg. De temps en temps il s'arrêtait pour les considérer, comme ferait un général d'armée de ses meilleures pièces d'artillerie , et il était content; c'étaient des moines de siège. D'ailleurs , monseigneur avait pour lui les clefs du paradis et de l'enfer nouées à sa ceinture. Cette réflexion le faisait se prendre lui-même en pitié, lorsqu'une sotte appréhension lui suggérait humainemenl dos doutes sur le succès de sa mission.
Causant ainsi avec lui-même ; seule manière de raisonner où les prêtres de cette époque fussent d'accord entre eux , monseigneur parvint , ni trop satisfait ni trop mécontent , à la porte de la cathédrale. Si sur son passage les acclamations n'avaient pas été très-vives, elles avaient été plus concen trées , et l'énergie dans beaucoup de cas prouve plus que l'unanimité. C'est la mo-
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raie des rois , trois mois après leur avènement.
D'autres églises, ou, pour nous exprimer mieux , toutes les églises de Wittenberg s'emplissaient également de fidèles et de gens de la campagne venus exprès pour entendre prêcher les indulgences. Les prédications étaient d'ailleurs autant un spectacle pour l'esprit qu'une édification pour le cœur ; et ce spectacle était un genre de jouissance plus intelligent cent fois que celui qu'on court chercher dans nos théâtres ; car, pour juger du mérite d'un sermon, de l'éloquence d'un prédicateur, il fallait quelques études préparatoires, de l'attention et du jugement, deux qualités dont se passent au besoin nos spectateurs, qui se bornent à sentir.
Parmi les églises où chacun courait selon ses prédilections, son domicile ou sa sainte patronne, la plus encombrée était sans comparaison , il est vrai que monseigneur l'é-
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lecteur et sa ducale épouse allait s'y rendre, après la cathédrale cédée ce jour-là par politesse aux dominicains, l'église des Augustins , où le supérieur de l'ordre , le père Staupitz, était attendu.
Monseigneur le légat Pandolfi monta lentement en chaire, et s'assit dans un fauteuil entre deux de ses trois moines, lesquels, par déférence , ne prirent place que sur des tabourets en velours. Le premier était charge de fournir des pastilles pectorales à monseigneur , l'autre des arguments ; et quand il arrivait à monseigneur de se tromper , de puiser deux fois à la même source, il restait court ou la bouche pleine.
Le menton appuyé sur le bord de la chaire, comme s'il eût été abîmé dans la plus exla tique méditation , il supputait horizontalement , de même qu'un pirate au lever du soleil visite du regard la surface de la mer qu'il se propose d'écumer , il évaluait par
iO DU BOIIfE >I£C(»M.
têtes groupées à ses pieds le contingent probable des indulgences. Sans dévier de leur attitude, ses moines et lui se communiquaient leurs observations.
— Vous qui avez la vue bonne , leur dirait-il , entrent-ils en foule , les Wittenbergeois ?
Le moine aux pastilles répondait :
— Non , monseigneur.
Mais . pour ne pas trop attrister le vieux légat , le moine aux arguments ajoutait incontinent :
— Monseigneur , le péché ne se mesure pas à l'homme : il y a foule de péchés, croyezmoi.
■ — Dieu vous entende! Nous aurons à prodiguer notre miséricorde.
Le moine aux pastilles continuait :
— L'an passé . monseigneur , vous avez été trop cher.
— C'est trop rigoureux que vous voulez
dire, mon frère? interrompit le moine aux arguments.
— Trop rigoureux, soit; en mettant à un prix trop élevé le bénéfice du pardon , on a perdu beaucoup d'indulgences.
— Oui , vous avez raison , répondait le légat, qui priait en calculant et qui calculait en priant ; il vaut mieux admettre cent pécheurs que d'en perdre un seul.
Ainsi arrêté dans son plan de conduite , monseigneur semblait dire :
— Y a-t-il, bonnes gens, beaucoup d'adultères parmi vous? Je réponds des voleurs et des impies; mais les adultères sont-ils nombreux ?
Et mentalement . comme l'avare qui , en marchant , additionne sans fin , avec ses lèvres et avec ses doigts, l'intérêt de l'intérêt de son argent , il murmurait :
— Oh ! certainement il y a beaucoup d'adultères en Allemagne. Il n'y a plus que
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cela partout . et puis qui ne Test pas , adultère? L'Évangile n'a-t-il pas dit qu'il est uejà coupable d'adultère, celui qui regarde d'un œil d'envie la femme d'autrui? Oui ! regardez-vous bien, adultères ! 3Iais ils sont tous adultères , Dieu me pardonne . dans ce pays.
?sous imiterons le peuple de Wittenberg : sans nous arrêter plus longtemps à l'église des dominicains, et afin de varier les amusements de notre soirée, nous suivrons la foule de sermon en sermon, écoutant ce qu'on dit de Dieu au dedans, ce qu'on pense des prêtres au dehors.
La place de l'église des Augustins offrait un coup d'œil singulier. Elle était en grande partie couverte de paysans, pauvrement vêtus, nu-jambes, chaussés de sabots bourres de paille pour combler la différence entre le pied trop petit et le sabot trop large. Il faisait déjà froid. »>t leurs uez étaient bleus
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leurs mains aussi; avec cela ils s'amusaient; ils étaient venus tout exprès à Wittenberg. La Toussaint et les prédications étaient deux plaisirs auxquels ils n'avaient pas résisté. C'étaient de véritables ours descendus de leurs arbres , sortis de leurs tanières ; el leurs femelles et leurs oursons les avaient suivis, qui broyant un pain dur, qui buvant de la bière dans un pot , tous croassant , glapissant, hurlant de joie, si venait à passer un cheval dont le galop les couvrait de boue, ou des soldats qui leur donnaient des coups de bois de lance dans le dos. Tout cela les réchauffait, les divertissait, les réjouissait : longtemps ils se souviendraient de la fameuse fête de tous les saints dans la magnifique ville de Wittenberg.
— Baer ! as-tu vu ce seigneur? Il est doré comme un calice.
— Je le connais beaucoup , moi , ce seigneur, répondit Baer avec fierté.
Thor, entends-tu ? Baer qui connaît ce
seigneur !
— Pourquoi non , puisque je lui appartiens? riposta Baer avec suffisance.
— Toi!
— Sans doute , et si bien qu'il a donné six chiens danois pour m'avoir.
— Ohé ! les autres. Baer qui croit valoir six chiens danois ; dis donc six pourceaux.
— Par ma cognée de fer! est-ce que je ne vaux pas six chiens, peut-être?
Et Baer se disposait à prouver à son jaloux antagoniste que, s'il ne valait pas six chiens, il en égalait au moins un par les dents . lorsque des amis les séparèrent. On fit à Baer l'honneur de supposer qu'il valait six chiens danois.
Tous pourtant n'affichaient pas comme Baer le même amour-propre pour la servitude. Il y a des mauvais sujets partout. Ceux-là murmuraient quand parfois quel-
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que baron connu d'eux traversait la place pour se rendre à l'église.
— Celui-ci est bon , il permet à ses vassaux de sortir deux fois dans leur vie : la première, lorsqu'ils viennent au monde; la seconde, lorsqu'on les porte au cimetière.
Et des dents blanches claquaient de rire et de froid : des mains bleues, engourdies, se frottaient l'une contre l'autre , en signe de plaisir.
— Mais si ton baron est bon, reprenait un autre , l'abbé qui passe là-bas , et qui retrousse sa robe comme un corbeau empêtré dans une mare, est encore meilleur.
— Pas possible !
— Vrai. Un de ses bûcherons s'étanl pendu de désespoir, après avoir communiqué son projet à un fauconnier, le fauconmer a été pendu à la même branche pour n'avoir pas empêché le bûcheron. C'est trè^généreux de la part de M. l'abbé : il n'au-
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rait perdu qu'un serf, et il en perd deux pour l'exemple.
— De quoi ris-tu donc, Fuchs9
— Je ris de me voir porté là-bas sur les épaules du graf qui vient vers nous.
— Comment, sur les épaules du graf?
— Mais, oui, la superbe peau de renard qui lui descend sur les épaules est ma propre peau , puisque je m'appelle Fuchs. ( En allemand il y a calembour, fuchs signifie renard.) Donc j'aurai, pauvre Fuchs, la plus belle place dans l'église.
— Bien , très-bien ; moi donc . qui me nomme Haminel , en ma qualité de mouton, j'entrerai aussi dans l'église dans la doublure de son pourpoint.
— Et moi qui m'appelle Kalb (veau), je passerai avec monseigneur sous la semelle de son soulier.
Leur sauvage contentement redoublait à ces gentillesses de leur esprit . à ces jeux
DU HOIRS MÉCONM. 47
de mots sur leurs noms de bêtes , car les serfs allemands n'en portaient pas d'autres. De plus en plus pressés, on eût juré, à leurs longs échalas de jambes plantés dans la boue et à leurs figures violettes, un champ d'asperges.
— Et toi , de quoi ris-tu , Claus Pfeiffer?
— Je ne ris pas, j'ai faim.
— Belle découverte ! Ton grand-père en disait autant. Si tu n'as pas d'autres douleurs...
— J'en ai d'autres.
Claus Pfeiffer se tut ; il continua à siffler et à regarder le ciel d'un œil vert où se balançait une larme glacée. Sa haute taille, il avait six pieds, paraissait encore plus longue par son effrayante maigreur ; mais on reconnaissait pourtant une constitution de fer dans Claus. La misère était sa maladie : gros os, large poitrine, mains épaisses, tout ce qui caractérise la force, il l'avait. Ses
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cheveux étaient rouges , ses favorisât sa barbe étaient de la même couleur ardente. Deux dents de face qui lui manquaient, par suite d'un coup de bâton ferré qu'il avait reçu du régisseur de la propriété où il était serf, lui faisaient l'aspect horrible, et pourtant Claus, malgré ses cheveux rouges, ses yeux verts, sa peau tigrée de rousseurs, n'était pas absolument laid. Si sa bouche s'effilait un peu en bec de canard , ou en anche de flûte, cette imperfection n'était pas naturelle ; Claus la devait, comme son nom de Pfeiffer (siffleur), à l'impitoyable charge, à l'odieuse fonction qu'il remplissait : sa tâche, à lui, géant, homme de fer, aux côtes de chêne , était d'apprendre à siffler aux petits oiseaux pour qu'ils en attirassent d'autres. Claus sifflait depuis six heures du matin jusqu'à minuit, il sifflait depuis trentecinq ans; gai ou triste, repu ou affamé, il lui fallait siffler. Cette tâche unique . fixe.
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perpétuelle, l'avait hébété au point qu'il ne pouvait presque plus parler sans siffler. Cette vie d'oiseau imposée à ce colosse devait être un affreux supplice.
Claus était venu sans doute à Wittenberg par la même cause qui chasse une pierre dans la vallée ; elle est poussée par une autre pierre. S'il avait un but plus arrêté, nous ne le connaissons pas encore.
Il avait répondu , lorsqu'il avait été interrogé : J'ai faim, je ne ris pas. Et il avait repris son sifflement. La cloche sonna, et la foule se précipita vers l'église des Augustins.
A la faveur du demi-jour qui luit sous les nefs et qui disparaît graduellement devant la clarté jaune et odorante des lumières, les dames de Wittemberg choisissent, sans embarras pour leur timidité, les places les plus convenables à leurs toilettes et à leur piété. Celles de la noblesse sont rangées en cercle
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et avec la symétrie de l'étiquette allemande, la plus sévère du monde, au pied de la chaire , en face de laquelle deux fauteuils rouges surmontés de deux écussons, celui de l'électeur et celui de sa femme sont isolés.
Le premier rang est occupé par les barons, costumés avec magnificence , portant leur souveraineté sur leurs visages, et s'appuyant sur leur épée comme sur leur droit : des lions au repos. Pieux et forts, visitant Dieu dans son sanctuaire comme un chef militaire sous sa tente, tout armés, ils sont gênés, hommes de fer qu'ils sont, dans la collerette d'apparat, aux tuyaux triples et droits, dans le pourpoint de soie bariolée . lardé de taillades par où s'échappe en écume de savon la toile blanche ou la dentelle ; parure de femme sur laquelle du haut de leur barbe ils laissent tomber leur mépris. Quelque peu de la dureté du barbare lutte
DU KOME KÊGOHHU. bl
encore dans leurs traits avec la soumission du chrétien. Ils portent la croix, mais la croix tient à leur épée ; c'en est la poignée.
Autre souveraineté dont ils sont fiers, l'autorité paternelle est là toute vivante avec eux : derrière leurs fauteuils, debout, attentifs , respectueux , quel que soit leur âge , leurs fils sont rangés. Touchante et grave hiérarchie ! souvent le père, vieillard , a un vieillard derrière lui. Tout est là dans un ordre simple et parfait : Dieu, qui est l'autorité, le prince qui est le pouvoir, les barons qui sont la force , leur fils pour la perpétuer.
Parmi ces barons, celui qui est immédiatement placé derrière le fauteuil de l'électeur porte un nom célèbre dans les guerres, un nom respecté à la cour, mais redouté de ses vassaux. Le baron Éberhard Eberstein, chancelier de l'électeur Frédéric, est un
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fragment du roc féodal, cette niasse de granit écroulée. Sa longue barbe encore blonde descend sur sa poitrine, et termine une figure solennelle, non par l'âge, mais par la majesté du caractère, par l'absence des petites passions, par le calme et l'équilibre des traits. Blonds comme sa barbe, ses cheveux se confondent avec elle et font ressembler cette puissante tète, le long de laquelle coule cette double chevelure, à ces allégories qu'emploient les sculpteurs pour représenter les fleuves. On dirait le Danube. Ses yeux bleus ont l'éclat de la jeunesse : il ne manque qu'une couronne de fer à ce front souverain.
Ulrich et son" frère se tiennent aux deux côtés du fauteuil de leur père Éberhard, et ressemblent, par leur beauté, leurs grâces et leur attitude respectueuse, à ces supports qui entourent l'écusson des grandes familles, à ces anges qui encadrent un fond rouge
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où passe un lion. Derrière la chaire et dans la longueur des contre-nefs, des bancs destinés aux élèves des différentes écoles de Wittenberg s'élèvent en amphithéâtre. Là s'assiéront les disciples subtils en théologie, les spadassins de la logique, tous juges impitoyables de leurs confrères, beaux esprits qui cumulent en eux l'orgueil d'acteurs et d'auteurs. Déjà quelques-uns apparaissent dans l'ombre et se recueillent en attendant l'heure de ce saint spectacle. Les bancs ne se garnissent que peu à peu.
Ce qu'on venait chercher d'émotions savantes, de difficultés vaincues dans l'art si prestigieux de convaincre, de nouveauté dans le langage, émoussait sans doute la franchise du sentiment pieux qui aurait du dominer ; mais si l'on s'écartait de la religion à cause de la science , on s'éloignait ailleurs aussi delà science à cause de la religion ; en faisant un pas de chaque côté,
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on croyait rester à la même place. Ceci est vrai en mécanique.
L'église était presque illuminée. On n'attendait plus que le père Staupitz, supérieur du couvent des Augustins, chargé par l'électeur de prêcher le carême , et l'électeur et son épouse. 11 était même séant et d'usage que le prédicateur ne fût pas le dernier à se faire attendre ; car la cour n'attend jamais.
La patience allemande est longue ; le prédicateur augustin fut plus long que la patience : il y eut des murmures.
On annonça monseigneur l'électeur de Saxe, prince de W ittenberg. L'auditoire se leva.
La chaire restait toujours vide.
L'électeur et sa femme s'assirent sur les deux fauteuils brodés à leurs armes.
Dès leur entrée, leur présence avait interdit les conversations particulières et
l\ KOIXE MÉCONIfU. OO
contenu les irritations de l'attente. Elle n'en fut pas moins pénible.
L'électeur Frédéric était revêtu du costume ecclésiastique de sa dignité. Il portait une toque rouge bordée d'hermine, un camail de la même fourrure retombait sur ses épaules, d'où partait sa longue robe ouverte et pourprée, qui laissait voir un étroit collant terminé par une chaussure en crevés.
La toilette de sa femme consistait dans une petite toque légèrement posée au bord de la tête, si au bord, que l'immobilité allemande seule était capable de la tenir en équilibre. Cette toque était surmontée d'une plume rouge , rejetant ses barbes sur l'oreille ; frivole coiffure d'où descendaient des tresses de cheveux engagées derrière les oreilles. Cette liberté de la tête était un contre-sens avec la lourdeur du reste du costume , qui se composait d'une ample robe de velours, toute guiJlochée dor, d'ar-
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gent, de paillettes d'acier, éblouissante, inflexible, ressemblant par son évasement à une cloche. C'était exactement une cloche . dont la poignée était la tête de Félectrice , dont les anses étaient les bras qui s'arrondissaient sur cet évasement. Les pieds étaient perdus sous la cloche, les mains dans l'immensité des manches, les manches sous le manteau d'hermine. Au luxe près, toutes les femmes nobles de la Saxe avaient adopté ce costume si peu favorable au développement de la taille et des grâces du maintien. On comprend ce qu'il y avait de solennel dans ces grandes figures saxonnes , taillées au fond de fauteuils rouges, osant à peine respirer sous le plomb du cérémonial. Froides , uniformément éclairées , silencieuses et blanches, elles étaient comme des statues de cire. Quoique les deux portes de l'église fussent ouvertes , l'air était si doux que la flamme des lumières n'était pas agitée ; elle
DU AIOINE MÉCONNU. o7
brûlait droite et roii2;e sous les voûtes.
Depuis l'arrivée de l'électeur , plus d'une heure s'était écoulée , et le prédicateur ne paraissait pas. Une consternation muette se peignait sur les visages.
Enfin un pas retentit, un pas précipité.
Toutes les tètes , excepté celle de l'électeur et de sa femme, se tournent du côté du bruit.
Un augustin, un moine, c'est lui!
Il a pénétré jusqu'au pied de la chaire. Douleur pour les assistants : c'est bien un augustin , un moine ; mais ce n'est qu'un simple frère inconnu.
Où va-t-il donc?
Il s'incline respectueusement devant les deux fauteuils , monte en chaire se signe et. dit :
— Mes frères en Jésus-Christ ,
Dieu vient de nous enlever notre supérieur ; le père Staupitz est mort.
6$ on boiii KÉoutnn .
Cri de désespoir dans l'église.
— Cette perte doit être d'autant plus affligeante pour moi, d'autant plus sensible pour vous, que l'ordre m'a choisi pour rem placer, ce soir, le père Staupitz dans la chaire de lumière, de vérité, de justice. Dieu me mortifie avec vous. Oui ! on est venu me chercher dans la cendre et dans les larmes pour paraître devant vous qui êtes plus que moi , devant l'électeur qui est plus que vous, devant Dieu qui est plus que notre électeur.
Prions, mes frères en Jésus-Christ, pour que ce Dieu, descendu en moi, m'éclaire et m'illumine ; prions !
Le moine tomba a genoux dans la chaire, les mains jointes. On entendit le son creux des coups qu'il portait à sa poitrine. L'électeur avait posé un genou sur le coussin.
Après ce recueillement du moine , et les regrets donnés par la foule à la mémoire du