I.E MOII1.-EN-SAA (Messie Musulman
M. Carette signale, suivant la tradition populaire dans le Mogreb, qu'un homme doit apparaître qui exterminera les chrétiens partout oii ils oppriment les Musulmans et qui régénérera la loi musulmane.
« Sidi-el-Akhdar {Insurrection du Dahruy par le capitaine » Richard), dit-il, l'appelle le pasteur de la montagne d'or; » Hadj-Aïssa-del-Araouat, qui écrivait il y a 130 ans, l'appelle » simplement sultan ; mais la tradition populaire a consacré le T> souvenir de Moul-es-Saa {maître de l'heure). »
« Suivant Ben-el-Benna le prophète de Tlemcen, cet envoyé » du ciel doit venir dans la 70* année du 13* siècle de l'hégire, » c'est-à-dire en 185i. Suivant Sidi-el-Akhdar, il portera le » nom et le prénom du prophète, il s'appellera Mohammed-beny> Abd-Alla.
» Ben-el-Benna donne des détails précis sur l'origine et la » marche du Moul-es-Saa. Il sortira de Sous el-Aksa, province » du Maroc, de Fez, de Tlemcen et d'Oran, qu'il détruira. Delà, * il marchera sur Alger, canipera dans la Mitidja, et y séjour- » nera quatre mois ; ensuite il détruira Alger, ira à Tunis, y » restera quarante ans et mourra. »
LA PRlfSE D'ALGER PRÉDITE UM fSlÈCLE ATAMT LA
COUQIJÊTE .
Ces prédictions ont d'autant plus d'influence sur l'esprit des Arabes que nombre de faits annoncés par leurs savants se sont vérifiés.
Ainsi, le retour des chrétiens en Afrique était parfaitement prévu. Un siècle avant la prise d'Alger par les Français, une croyance de ce genre avait déjà attiré l'attention d'un voyageur anglais, le docteur Schaw.
« Je ne puis, dit-il, omettre une prophétie dont le temps et » l'avenir découvriront la vérité, et qui est fort i-emarquable en » ce qu'elle promet aux chrétiens le rétablissement de leur
» religion dans tous ces royaumes. . . Pour cette raison, ils (les » indigènes) ferment soigneusement les })ortes de leur ville tous » les vendredis, depuis dix heures du matin jusqu'à midi, qui » est, disent-ils, le temps marqué de cette catastrophe. »
Cette prédiction s'est vérifiée par un des faits les plus importants des guerres d'Afrique : la prise de Constantine, qui, de dominateurs maritimes , nous a fait conquérants, a eu lieu le vendredi 13 octobre 1837, à dix heures du matin.
Voici comment s'exprimait Sidi-el-Akhdar, sur le même sujet, longtemps avant notre arrivée. « Elle est certaine dans le l'*" du » quatre-vingt-dixième. Des troupes de chrétiens viendront de » toutes parts. Les montagnes et les villes se rétréciront pour » nous; ils viendront avec des armées de tous côtés. Certes, ce » sera un royaume puissant qui les enverra. . . En vérité, tout » le pays de France viendra, — Les églises des chrétiens s'élève- » ront,etc.»
Sidi-Hadj-Aïssa, dont le manuscrit a été trouvé à Lagouat par M. le général Marey-Monge, en 1844, s'exprime ainsi (traduction de M. Marey-Monge, V Alger ie^ par M. Carette, capitaine du génie) :
« Préparez pour les chrétiens leur repas du matin et leur
» repas du soir.
» Car je jure par le péché, ils viendront à TOued-el-Hemar. I » La joie brille dans les yeux de leurs femmes.
» Leurs soldats allument leurs feux sur nos rochers.
» Ils retournent ensuite dans leur magnifique cité, dans leurs
lemeures brillantes.
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que M. Marey-Monge, qui, certes, n'avait pas mission d'accomplir la prophétie de Iladj ;\ïssa et qui aurait peut-être agi tout auti'cment s'il avait pu Connaître l'importance du rôle (pi'il allait jouei' pour les lauaiiques musulmans, descendit aloi's, ainsi que cela était écrit par
i70 UN MOIS DANS LE SAHARA
le prophète, le cours de rOued-cl-Djedi jusqu'au confluent d( rOued-el-Hemar.
Ce qui précède indique avec quelle sage réserve il faut agii au milieu de Mahométans.
DAIVGER DE DISCUTER liES DOGllIE<S IIIUlSlJI.]IIAMIi.
Pourtant, cette vérité importante, qu'on ne peut diriger les Musulmans qu'avec de la tolérance et le Coran à la main, vieille déjà conmie les croisades, a besoiïï, dans notre XIX*^ siècle, d'être encore prêchée à bien des personnes.
Qu'est-il resté de ces luttes gigantesques entre la Croix et le Croissant ? Des champs de bataille couverts d'ossements blanchis, la solitude, des ruines. . .
Qu'est-il resté des possessions en Afrique de cette Espagne ardente à la rescousse contre les Mahométans, avant-garde enthousiaste de la chrétienté vers les régences barbaresques? Trois ou quatre mauvais postes tels que Mélilla, bloquée si étroitement que les sentinelles de garde servent quotidiennement de cibles aux Kabyles de la montagne dominant la ville.
En examinant sans passion les résultats du choc' des deux civilisations, ne peut-on pas affirmer, sans tenir compte, bien entendu, des travaux en Algérie de notre nation tolérante, que l'avantage est demeuré à l'Islam ?
L'administration turque est déplorable pour les chrétiens qu'elle dirige ; mais au moins elle est supportable ; tandis que nos gouvernements européens ont toujours brisé leur action devant ce pi'oblème que notre France a seule résolu convenablement, administrer des Musulmans.
Le législateur mahométan, dans son code théocratique, a placé des lois garantissant leur civilisation, aux populations chrétiennes conquises par les armes..
Chez nous, rien de pareil, et comme aucune législation chrétienne ne peut être appliquée directement aux Mahométans soi
mis, il faut, sous peine de détruire radicalement, comme Philippe II a détruit les Morisques, adopter, pour les dissidents, le code mahométan.
Vouloir soumettre par la force à notre civilisation serait donc recommencer ces affreuses guerres de religion, si stériles dans leurs résultats.
D'ailleurs, cette attaque aux croyances n'est plus de notre temps. La lutte pour le progrès est autre part que dans les disputes religieuses. Il y a un siècle, nn puissant écrivain, Montesquieu, a établi {Esprit des lois, livre XXIV, chapitre XIX) cette vérité fertile, pour le bonheur des hommes, que « les » dogmes les plus vrais et les plus saints peuvent avoir les plus » mauvaises conséquences, tandis que les plus faux peuvent en » avoir d'admirables. »
Gardons-nous donc de l'esprit intolérant qui rêve de passer le niveau de la civilisation française sur tous les pays soumis à notre influence. Et particulièrement pour l'Algérie, conservons précieusement le souvenir de cette autre vérité exprimée par l'illustre écrivain, livre XXIV, chapitre XVI :
« Lorsque la religion fondée sur le climat a trop choqué le » climat d'un autre pays, elle n'a pu s'y introduire, et quand on > l'y a introduite, elle en a été chassée. Il semble, humainement » parlant, que ce soit le climat qui a prescrit des bornes à la » rehgion chrétienne el à la religion mahométanc (*). »
(*) Les massacres de Syrie, le traité de l'Espagne avec le Maroc, le livre de M. Renan, expliquent combien nous avions raison de défendre la tolérance religieuse et le respect des dogmes.
D'après notre opinion, les massacres de Syrie proviennent de l'intervention, suivant nous fâcheuse, de l'Europe pour imposer au sultan des mesures favorables aux chrétiens de son empire, mais contraires à l'Islam.
L'Espagne, en traitant avec le Maroc, a exigé l'établissement d'une il maison religieuse à Fez, la ville religieuse par excellence du Moghreb. fi Qu'on retourne les choses: quel ellet sur les catholiques si les Musul- I mans installaient une mission mahométane dans Rome! La première 1 fondation n'est pas plus raisonnable que ne le serait la deuxième. Le
REMAIJ^SAMCE ARABE.
Ou a dit bien des fois, et toujours avec raison, que les sciences et les lettres ne fleurissent qu'en temps de paix. Il n'est donc pas étonnant que les Arabes, depuis les luttes intestines qui ont commencé avec leur décadence, soient retombés dans une ignorance déplorable. Mais, avec la tranquillité, nous verrons peut-être, grâce surtout à l'heureuse suppression du pouvoir despotique militaire musulman, qui se sentant débordé de tous côtés par les connaissances modernes, éteint les lumières autour de lui ; nous verrons peut-être, disons-nous, les sciences et les lettres renaître chez les Arabes soumis à la France. Cette race, par sa vie contemplative, est appelée encore à de grandes destinées. Rappelonsnous que bien des grands hommes sont sortis de l'état de pasteur. Cet état porte plus que tout autre aux grandes méditations. Dans nos campagnes, les bergers, qui, fort heureusement, ont perdu pourtant presque partout leur vieille réputation de sorciers, ne sont-ils pas encore les meilleures têtes du pays? Il est donc bien permis à ceux qui ont admiré l'imagination ardente et l'espritde recueillement des Arabes, de rêver à la possibilité de voir sortir de chez eux, pour la gloire de notre nation, quelques Virgile ou quelques Alvaroès.
Il existe dans l'Islam des zaouia (collèges musulmans) très renommées. l\ en est une surtout dans laquelle on fait de fort bonnes études. On y envoie des disciples de toutes les parties du monde musulman : c'est la zaouia El-As-Har, en Egypte. Les pachas d'Egypte ont montré, depuis le commencement du siècle, leur intelligence administrative. Pourquoi le gouvernement ne choisiraitlivre de M. Renan est une réminiscence des travaux des philosophes du XVIII^ siècle. Cette cause est entendue depuis longtemps. Pour nous, l'importance qu'on adonnée à ce livre, est un retour en arrière, c'est une renaissance du fanatisme. En Europe, ce soubresaut du proiJfrès ne peut faire que fort peu de mal à la marche générale de la civilisation. Au milieu des Musulmans, pareil esprit produirait des effets épouvanta})les. Nous engageons nos amis, pour bien éclaircir leur conviction à cet égard, à relire l'immortel inspirateur de la campagne d'Egypte, Volney, l'orientaliste par excellence.
t)N MOIS DANS LE SAHARA 473
il pas, dans nos possessions d'Afrique, des indigènes intelligents pour les envoyer étudier sous ces maîtres érudits ?
L'école pour nos nationaux européens a déjà rendu bien des services à la France : elle nous fournit des interprètes éclairés. Mais elle ne donne pas satisfaction à tous les besoins. Nous pourrions, avec l'école inahométane, améliorer le personnel de nos cadis, enrichir nos bibliothèques orientales, faire des études très approfondies de ce monde dans lequel nous voulons étendre notre influence, préparer des éléments pour la fondation d'écoles famea- , ses en Algérie, ce qui augmenterait notre influence dans le Moghreb, etc.
Ces réflexions et bien d'autres encore, suscit(jes par la conversation de la soirée, peuplèrent nos songes de la nuit de tout un monde de personnages fantastiques, et lorsque le lendemain M. Ga... entra dans notre tente, notre esprit avait fait de bien beaux rêves concernant notre belle colonie d'Afrique.
L'obligeant M. Ga. . . venait remplir la promesse qu'il m'avait faite la veille, avec une grâce charmante qui m'avait fait accepter aussitôt : il m'apportait la peau d'un ruminant que les Arabes appellent aroui. Get animal est peu connu, même en Algérie. Il n'existe pas dans le Tell, et avant que M. Daumas n'en eut donné la description, il n'était connu en Europe que par le voyage du docteur Schaw. G'estle tréphalus deTline. Il a la tête d'un veau avec de grosses cornes comme celles d'un bœuf, mais recourbées à Id façon des béliers ; le reste de son corps, hormis de longues touffes de poils qui se drapent sur la poitrine et les jambes, est celui du cerf. Il habite les plus hautes cimes des montagnes du Sahara, qu'il gravit avec l'agilité du chamois. Les naturalistes français l'ont classé dans les mouflons : Gapra ornata, Boitard ; ovis ornata, Geoffroy ; ovis tragelaphus, Guvier ; vulgairement on l'a nommé le Mouflon à manchettes. Les amateurs peuvent en voir un très beau sujet au Jardin-des-Plantes de Paris.
174 UN iMOIS DANS LE SAHARA
Je remerciai bien vivement M. Ca . . ., et ai)rès avoir pris le caoua (café) du matin, nous nous fîmes les adieux les plus cordiaux. M. Ga. . . retournait à Lagouat, M. G. . ., son monde et moi prîmes route vers Aïn-Madliy. Le caïd de cette ville, pendant le procès, nous avait offert l'hospitalité. Gomme nous avions le désir de visiter cette ville, nous avions accepté avec empressement.
Nous n'eûmes, cliemin faisant, que deux incidents à noter : une vipère tuée par un spahi de l'escorte, puis le départ de Djclloul. Ce chef avait sans doute des raisons particulières pour ne pas nous suivre dans cette exploration : la haine des habitants de ce ksar dont il avait dû fustiger un assez grand nombre ; peut-être bien pis. Il nous fit ses adieux, et, suivi de son fils et de ses mokrasni (cavaliers), il marcha vers Sidi-Bouzid.
Le spahi était descendu de cheval pour lutter avec la vipère. Elle s'était élancée en sifflant sur son agresseur, qui la coupa en deux d'un coup de sabre. Gette prouesse imprudente déplût beaucoup au capitaine. M. G. . . me fit coimaître son peu de confiance dans la valeur de ce chaouch et son intention de le renvoyer à son corps à la première occasion.
Cette lutte me fit penser aux Aïssaouas qui, en Algérie, jouent avec les serpents venimeux. ''
Nous avons parlé sous le numéro 3 de l'ordre de Sidi-Aïssa en indiquant les confréries religieuses établies dans la partie de l'Islam soumise à la France.
Les pratiques des Aïssaouas ont été plusieurs fois décrites, et nos amis lecteurs assidus des journaux illustrés en savent sur ce sujet tout autant que nous. Ce sont des jongleries de toutes espèces qui impressionnent beaucoup les Ai'abes : pi(iûre affreuse avec lespomtes d'aloès, sabre entrant dans le ventre, lavage des mains dans le plomb fondu, barre de fer rouge saisie avec la
main, jeu avec les serpents venimeux, rien n'y manque. II y a de quoi confondre nos plus hardis saltimbanques. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est ce qu'aucun auteur n'a pu expliquer raisonnablement , jusqu'à présent , l'obéissance des serpents domptes.
APPRITOISEIIGMT DES SERPEUT.^.
M. Hamont, dans la Revue de V Orient, cite un fait fort curieux dont il a été témoin (1843, page 157).
« Les Coptes croient aux psylles, et dès qu'un d'entre eux a vu un reptile dans sa maison, il appelle un de ces enchanteurs de serpents, célèbres en Egypte depuis les temps les plus reculés.
» Au Caire, ils sont en assez grand nombre et constituent une corporation dont le chef se dit un descendant du grand cheik Ueyfaypé, mort il y a longtemps. Les psylles ne sont pas sans occupation, beaucoup d'habitants les emploient, et il est certain qu'on rencontre des reptiles dans un très grand nombre de maisons.
» Je ne sais s'il faut croire aux psylles, j'ignore si ces hommes possèdent réellement la vertu d'attirer et de maîtriser les serpents, comme il en est qui subjuguent par le regard seul des animaux féroces; je rapporterai ce que j'ai vu.
» En 1841, je demeurais au Caire. Passant, un matin, dans une rue voisine de mon habitation, je vis deux Arabes cheminant ensemble, et faisant, à très haute voix, l'offre d'enlever des maisons les serpents qui pouvaient s'y trouver. J'arrêtai l'un de ces hommes, et je l'invitai à m'accompagncr, lui déclarant qu'il existait dans ma demeure un ou deux reptiles dont je voulais être débarrassé. Arrivé chez moi, j'enjoignis au psylle de se déshabiller, craignant, lui ai-je dit, qu'il n'y eut de la supercherie dans le métier qu'il exerçait.
» L'Arabe ôta son bonnet, deux robes, etc. Après s'être montré tout nu, de la tête aux pieds, il me demanda la permission de conserver sa chemise. J'y consentis, mais après avoir acquis la
certiliide qu'aiirun sci'pent n'avait été caché dans les plis qu'on aurait pu pratiquer à la chemise.
» Le psylle jeta son turhan, jeta ses robes, et nous montâmes ensemble. Personne n'était entré, je no pouvais soupçonner qu'on eût employé quelque ruse.
» Parvenus sur le haut de l'escalier, j'examinai mon x\rabe, je le palpai sur tous les points et je l'introduisis dans une chambre à coucher, séparée d'une autre par une porte vitrée. « Voici, lui D dis-je, en montrant celte dernière, l'appartement oiise tronvent » les reptiles. Ouvrez, mais je désire que vous n'entriez pas; s'il » est possible, den^eurez à la porte de la chambre. »
» J'espérais, en mettant cette condition, suivre plus facilement les manœuvres du psylle et laisser moins de prise au charlatanisme si l'opérateur élait un fourbe. Il ne fit point d'opposition. Deux de mes amis étaient venus me voir, je les invitai à rester près de moi et à suivre très exactement les mouvements de l'Égyptien. Nous étions donc trois qui veillions sur un.
» Le psylle commença. Armé d'une baguette très flexible, il avait retroussé ses manches et se promenait autour de la première chambre en affectant 1)eaucoup de. gravité. Il regardait le plafond, invocpiaitle cheik Refayk ,Fon patron, puis il appelait un serpent. Tout à coup sa figure s'anima, il devint rouge^ et dans cet état, en brandissant sa baguette, il adressait, en son langage, force imprécations contre le reptile, qu'aucun de nous n'apercevait. Le psylle crachait aux murs, puis il ordonna au serpent de se présenter.
» Tout cela se faisait à la porte de la deuxième chambre, sous nos yeux, à nos côtés; et je déclare que l'Égyptien n'a pas franchi les limites que je lui avais assignées. Sans changer de place, le psylle porta le haut du corps en avant, de manièie à pouvoir examiner l'intérieur de la cham!)re; de la main droite, il conduisait en haut, en bas, la baguette qu'il poi'iait der.uis leconunencement de l'opération. « Le voilà, s'écria-t-il, le serpent est à
moi. ! » Mes deux amis et moi, nous regardâmes dans Tappartejnent, et nous vîmes ramper sur les dalles de la deuxième chambre, un long serpent de couleur jaune. L'enchanteur nous défendit d'approcher, et, seul, il alla prendre le reptile, qu'il saisit un peu derrière la tête, après avoir trois fois craché dessus. L'Égyptien annonça qu'un autre serpent existait encore dans le même lieu ; il répéta les premières manœuvres, et après quelques instants, un un autre reptile, mais plus petit que le premier, apparut égale- Dicnt.
» L'homme dont je viens de rapporter les opérations, avait-il effectivement la faculté d'amener à lui des serpents, ou bien les reptiles que nous avons vus, étaient-ils dressés par lui ? Peut-on ne pas supposer encore que TÉgyptien ait été porteur de quelque substance dont l'odeur attire les serpents, comme il en est qui font venir les poissons, les rats, les souris ? Je ne sais, et, sur aucune de ces questions, je ne puis donner réponse (*). »
Après quelques heures de marche, nous découvrmies devant nous une ville riante, ayant assez l'aspect de certaines villes du midi delà France, bâtie en pierres de taille, au milieu de laquelle se détachait un édifice de très belle apparence: c'était Aïn-Madhy .
Une ceinture de murailles épaisses et parfaitement construites, fait de ce ksar la place la plus forte du Sahara.
Voici comment M. le général Marey-Monge, dans le rapport de son expédition, dépeint cette ville au point de vue militaire.
« Ain Madhya été bâtie sur un monticule, en plaine, et près d'une hauteur en pente douce. L'eau de son ruisseau, intarissable, |!(>!it être coupée facilement : l'avantage du monticule a été préféré à celui de la possession de la source. Mais on a fait un puits
(*) Hamont, ancien directenr des haras et des établissements vétérinaires d'Egypte, vice-président do la société orientale. — • Les psylles «Ipscendent, nous pensons, d'une peuplade Troglodyte (peuple habitant les cavernes) dont parle Hérodote, refoulée ou soumise par tous les peuples conquérants qui ont envahi le nord de l'Afrique.
dans relie ville et il y a de plus une vaste citerne dans la maison de Tedjini, qui est une sorte de citadelle fortement bâtie. Le monticule est dominé, à portée de canon, par des hauteurs. La forlificatioii se compose : 1° des murs des jardins qui sont en terre avec tourj et s'étendent à 300 mètres autoui' de la place ; î" des murs de la place qui sont solides, en bonne maçonnerie, généralement flanqués , avec créneaux de 2 mètres d'épaisseur dans le bas, et d'une hauteur de 10 à 12 mètres, sauf dans la partie sud-esf qui es! inachevée; là ils n'ont guère que 5 mètres. Il n'y a pas de fossés.»
» L'enceinte est entourée de murs parallèles formant la clôture intérieure des jardins. Entre ces deux murs est un chemin étroit. L'enceinte est entièrement disposée de plusieurs façons : dans quelques endroits, les maisons y touchent; dans d'autres endroits, c'est un mur sans créneaux et sans banquettes pour les tireurs ; généralement il y a un terre-plein foj'mé par le sol même, qui s'élève dfe la circonférence au centre. Il y a deux entrées; celle où est la maison de Tedjini, est très forte ; les portes sont garnies en ferblanc. Ces deux entrées donnent sur une place entourée de murs crénelés, avec d'autres portes pour pénétrer en ville. Les rues sont étroites, les maisons sont serrées et s'élèvent jusqu'au milieu delà ville, comme le terrain; elles dominent au loin la campagne de leurs nombreux créneaux.
» Pour les Arabes, cette place est presque imprenable, mais pour nous, il en est auti'cment, les fortifications offrant des défauts sensibles {Général Marey Mongé). »
La route par laquelle nous entrâmes, traverse, sous deux rangs de voûte, la fortification constiuite d'après le système des Turcs, à l'époque oii ils étaient les meilleurs ingénieurs militaires de l'Europe: machigoulis, créneaux dentelant l'enceinte, muraille en ligne brisée. . . Ensuite, nous traversâmes quelques rues qui n'auraient pas été déplacées dans une ville européenne, et mîmes pied à terre devant la porte du caïd.
On nous introduisit dans une chambre très confortable
donnant sur une terrasse. Nous nous couchâmes sur le tapis en littendantla diffa. Elle fut magnifique. Le caïd nous fit offrir, entre uitres choses excellentes, un potage au macaroni, que nous rouvâmes admirablement bon, et dont le nom ne serait pas déplacé, je crois, sur la carte de Véry ou de Véfour. Avis dont pourraient profiter les restaurateurs de Paris. Quand nous eûmes siroté le café maure, on nous conduisit visiter le tombeau du
marabout Tedjini.
te:».iimi.
Le nom de Tedjini est un des plus populaires dans le Sahara. C'est à cette famille Qu'Aïn-Madhy doit en grande partie sa prospérité. Elle a fondé l'ordre religieux de Tedjini, une des sept dissociations religieuses d'Algérie, celle dont nous avons parlé jsous le numéro 6, et qui est destinée à rapprocher par des liens fraternels les populations éparsesdu Sahara.
Elle est originaire de Fez. En lisant le voyage de Moula- \hmed, on comprend très bien qu'Aïn-Madhy étant sur la route les caravanes qui viennent de Fez, pourquoi les habitants appeèrent chez eux Tedjini. « Les gens de celte ville, dit le pieux ;ouriste, sont bienveillants et justes. Les habitants traitèrent la îaravane avec hospitalité. Que Dieu augmente leurs biens! Ils ont presque tous tolbas (savants) et lisent Sidi-Krélil. »
Donc il fallait à leur tête un savant marabout.
Nous vîmes combien leur choix avait été intelligent : aucun "l^sar de la régence n'est aussi bien bâti, ni aussi confortablement lisposé. Je ne sais pourquoi, eti me promenant dans cette ville, 0 pensais involontairement à la ville de Douai, qu'un de nos spiiiiicls compatriotes a comparée à un vieux conseiller à moi'tier Il parlement de Flandre, avec po'ruque à mai'ti'au, la tète ircic d'axiomes de droits v't d'arguinenls scholasliques. Auiïadhy a peut-être un quehtue chose de son ori^iine de taleb,
qu'un touriste qui connaîtra mieux que nous le Sahara, expli qucra sans doute.
OlifiiAIVIfBîATIOll nu TRAVAIIi AR€ IIITECTO!llQUG.
Nous venons de parler de rexcellcnce des constructions d'Air Madhy. D'où vient donc que dans Alger les Maures ne savei plus construire?
Il est un phénomène curieux ({ui se présente dans tous h temps et dans tous les pays : c'est la nécessité de l'associatif pour les œuvres d'architecture. On peut, à priori, juger de l'ét; de cet art i>ar la plus ou moins bonne organisation descorpora tions qui entreprennent les constructions. Lorsque l'associatic est tout à fait dissoute, la décadence est complète.
Cette loi fatale de l'architecture peut être facilement aperçue ( A-gérie. La conquête a' désorganisé les corporations indigènes les Maures, les fds de ces habiles architectes qui ont constrii l'Alhambra, l'Alcazar, sont tellement incaptlhles, qu'il leur e même impossible de réparer une maison mauresque. Ausî chaque hiver, la pluie fait-elle crouler à Alger des quantités* maisons indigènes. La population maure est désolée; les Euri péens, qui ont apprécié le confortable de la maison mauresqii les artistes qui ont admiré l'originalité d'Alger, la vieille ville Baba-Haroujd (Barberousse), regrettent également ces ravage dont la cause première est notre vandalisme administratif.
Il est urgent de remédier à pareille décadence. D'autant pi que la chute des maisons fait toujours des victimes. Nous avo été témoins d'une bien triste scène de ce genre. Une bonne viei dame mauresque, Fatma-bent (fille) — raïs (capitaine) — Ahme uriecoulougli avec laquelle nous avions herborisé phisieurs fois s la Boujaréa, nous avait pris en grande affection. Nous lui devc les renseignements les plus curieux sur les effets déplorables pi duits sur les Maures par l'occupation française. Ces renseigr ments, nous les rassemblerons peut-être nii joui', pour mnnti à nos amis ce qui résulte toujours d'une conquête quelconqi
a nation conquérante eût-elle un bon cœur comme celui de la i^rance.
¥ICT1»IE«^ PitR EiilL CHUXK DES M.4lSOW<^ ill AURESQIJES