U'AI^GER
Le lendemain d'une de ces plaies diluviennes d'Afrique, une naison avait encore croulé dans Alger. Deux victimes avaient té écrasées sous les décombres. Nous pensâmes aussitôt à 'atma,et pleins d'un triste pressentiment, nous montâmes dans la laute ville. Hélas ! nous ne nous étions pas trompés : c'était la aaison de son père, le vieux corsaire, qui était rentré tant de pis dans Alger, fier et glorieux sur son vaisseau, remorquant, aux pplaudissements de la foule, les prises les plus brillantes. Malré la garde, malgré la police, nous fûmes aussitôt près de lalla madame) Fatma et prîmes notre part de sa douleur. Nous avons arement vu i)areille désolation !
Son fils et sa bru morts d'une mort horrible ! Son mobilier, ses njoux dispersés sous les décombres, et pas d'asile par une roide journée de décembre. Cette pauvre femme ! Quelle grande atisfaclion ce fut pour nous de lui venir en aide. Nous n'avions ue notre simple appartement de garçon, rue Desaix, il fut ausitôt à Fatma et à sa famille.
Lorsque quinze jours après, le temps eût un peu calmé la doueur de Fatma, nous l'aidâmes à chercher un logement. D'après e que nous connaissions de la rareté des habitations poui' les amillos indigènes, nous pensions que cette mission n'était pas acile à remplir. Nous étions bien loin de nous douter de la graueur des difficultés. Nous sommes allés frapper vaineuient à bien les portes, et si lalla Fatma n'avait pas eu de vieilles relations de iimille avec plusieurs maures propriétaires, nous ne savons com-
nenl la pauvre femme serait sortie d'embarras.
I liE CARACTÈRE DE 1/ ARCHITECTURE DOIT ÊTRE i TOUT-A-EAIT MATKIIVAI..
|| Nous avons indiqué les conditions que le respect des habitudes
et des mœurs orientales impose aux architectes. Il y a une tell» diflerence dans le cai'aclorc des deux civilisations musulmane e européenne, qu'on peut affirmer qu'une construction d'un'de ce deux goûts ne convient [)as à l'autre.
Le Français, en Algérie, sent tout le confortable climatériqu de la maison mauresque ; mais pour vivre en Européen, avec de relations de société, il est obligé de franciser son habitation.
Pourtant, avec nos familles telles qu'elles sont organisées, i n'y a rien qui détruit l'esprit du foyer par l'installation dans un maison mauresque. Mais en renversant la proposition, le con traire résulte aussi fort que possible. Ce foyer, caché soigneuse ment même aux frères, même aux enfants d'un premier lit ; e un mot, ce ménage musulman, dont nous avons cherché à peindr les traits saillants dans le courant de notre récit, ne peut existe chaste et moral dans une maison du goût européen.
Remplacer les habitations mauresques par des habitations eu ropéennes est donc [une attaque grave à la famille maure. Il ei étonnant que nos administrateurs ne l'aient pas compris. Ce! provient encore du même fait que nous avons déjà plusieurs fo constaté. Nous voudrions avoir les cent bras de Briarée poi écrire partout le mal que produit cette vanité gauloise de juge qu'étant à la tête de la civilisation, notre manière de vivre, pui: qu'elle est la meilleure poui' Paris, doit être adoptée avec empre sèment, non seulement en province, mais encore dans les latitudi les plus éloignées, par des peuples ayant. des besoins différen des nôtres.
Même au point de vue exclusivement français, cette erreur e plus grave qu'on ne le pense. Les provinces françaises en sou frent beaucoup. On reproche avec raison à notre architectu actuelle son manque de caractère. Nous sommes versatiles poi notre goût en architecture connue nous le sommes pour nos vêt ments : cela est logique, c'est le caractère du temps.
Mais en choisissant chacun de nos vêlements, nous avons
conviction qu'il sera rejeté avec dédain lorsque la coupe sera passée de mode. Nous avons d'autres prétentions pour nos constructions : nous nous imaginons léguer aux générations futures des œuvres qu'elles admireront. Nos arrière-neveux les considéreront probablement de la même manière que nous voyons ce vieil habit de treize ans de date, que nous avons tant aimé jadis et qui maintenant nous paraît si grotesque.
Que notre époque bourgeoise voie le sublime du beau pour nos habitudes de serres chaudes, dans ces parodies de tous les styles, parodies déplacées comme latitude, mal ventilées, galimatias où la pauvreté de la ligne et de la conception disparaît sous un grand luxe de décoration : cela n'a qu'une importance relative, la renaissance viendra certainement pour nos neveux. Notre génération est assez fertile sous d'autres rapports, ne désirons pas l'impossible.
Il faut se contenter de signaler les écarts qui attaquent la société dans sa constitution vive. Nous les trouvons dans cette propension à masser les ouvriers dans les étages d'une même maison. A Paris, nous comprenons cela : la population est campée; le foyer domestique n'existe pas, les enfants sont envoyés en nourrice à la campagne, les serviteurs sont logés en dehors de l'appartement. Mais en province, rêver pareil système, c'est attaquer la famille dans son essence.
En Algérie, lorsqu'on veut corxStruire une œuvre dans le goût oriental, il faut faire appel aux Marocains. Nous espérons que l^administration comprendra le désir des indigènes et qu'elle se hâtera de réorganiser les corporations mauresques pour les constructions, comme elles étaient avant la conquête et comme ont léjà été réorganisés les berranis (portefaix, honmies de peine).
UME UftMNK PEKFIDll!: D'KM l*i:iCi!iOI%I%.%(;i: POPULAIKE.
La bonne administration des Tedjini s'était également exercée jur les jai'dins : ils étaient admirablement beaux avaivt que l'émir Abd-el-Kadei', pourchassé i)ar les Français et voulant
s'établir dans le Sud, vint assiéger cette place. Il les rasa entièrement. Mais, comme on sait, il ne put s'emparer de la ville que par une odieuse foui'berie : le j)rétexte de taire un pèlerinage au tombeau du marabout. Cette perfidie indigna tout le Saiiai'a, et et dès lors l'influence de l'émir fut perdue dans le Sud. Lui-même sentit si bien cela qu'il abandonna bientôt la place, et le dernier des Tedjini rentra à Aïn-Madliy aux acclamations générales. (Pour plus amples détails, voir le Sahara algérien de M. le général Daumas).
I^EfS PRKJIUGÉ^ DE COULEUR SO.^T ABSURDES.
Malheureusement pour les Sahariens et pour l'influence française, car TeJjini, homme supérieur, ayant vécu quelque temps à Tunis, comprenait parfaitement notre civilisation, le puissant maraboutestmort l'année dernière (1853) sans laisser d'enfant mâle. M. le chef du bureau arabe de Lagouat avait été chargé par le gouvernement français de surveiller la succession de l'immense torlunede Tedjini. Il avait mis les scellés sur l'héritage: meubles, bibliothèque, papiers. Nous eûmes de ce Monsieur quelques détails intimes sur Tedjini et sa famille. Il était noir, fils d'une esclave de son père (dans l'Jslam les enûints des concubines sont fils légitimes), très savant, avait fait plusieurs pèlerinages à la Mecque. Il était bon, serviable, aimé de tous ceux qui le connaissaient, noble, généreux, et vivait comme un saint musulman, c'est à dire priant, jeûnant les jours prescrits, fesant beaucoup d'aumônes et remplissant convenablement, à la manière arabe, ses devoirs conjugaux.
l,'E!âCLitTAGE CHEK LES AIUSULlIilMS.
Les esclaves sont traités avec une grande bienveillance par leurs maîtres nmsulmans qui suivent parfaitement leur religion.
Qu'on lise à ce sujet les chapitres de Sidi-Krélil : on verra avec quels soins le législateur s'attache à donner aux esclaves une place convenable au foyer de la famille et des garanties contre les sévices injustes.
Aussi Bou Hourira a-t-il pu le poser en axiome : « Ne dites jamais mon esclave, nous sommes tous esclaves de Dieu ; dites : mon serviteur ou ma servante. »
Le nègre, avec sa paresse native et son insouciance abjecte produites par la longue tradition d'une société vile sous tous les rapports, trouve chez les Mahométans une première émancipation relative, qui le prépare convenablement à la liberté.
Nous avons entendu soutenir par des gens très éclairés, qui ont rétorqué facilement les arguments que nous avancions pour défendre notre opinion toute européenne, que le sublime décret qui émancipe les esclaves dans" les colonies françaises, est pour ce qui concerne les esclaves au service des Musulmans sous notre domination, une chose mauvaise, attaquant sérieusement la famille musulmane.
Pendant notre séjour à Alger, avant notre retour enFrance, nous avons été amené nombre de fois à faire bien des réflexions sur ce grave sujet, et, tout en conservant notre conviction, nous avons été persuadés qu'en Europe on juge fort mal la question.
FRATERMISATIOM A^KC liE^» MÈGRES.
Nos rapports avec les nègres avaient été très fréquents. Nous nous sommes toujours senti une grande faiblesse pour cette race d'hommes. La reconnaissance et l'amour qu'ils ont pour les Français qui leur montrent de l'affection et les traitent comme s'ils étaient de la même race, leur vive imagination, leur esprit enfantin, qui les rend si crédules, tout cela nous plaisait toujours. Souvent, à Alger, un de nos amis, M. le lieutenant d'artillerie G. . ., dont l'esprit est si charmant, et moi nous faisions des niches aux vieilles négresses qui vendent du pain aux indigènes dans le quartier de la Casbah. Nous nous amusions de leurs vociférations contre nous et des mots affectueux qui suivaient bien vite lorsque nous calmions cette fougue dévergondée, par une bonne parole ou par un petit présent. D'autres fois, assis dans une de ces boutiques orientales si caractérisées, près d'un nègre, ourdissant un
de ces paniers tissés d'alfa et de morceaux de drap de coiileui vives, nous écoutions attentivement ses récits. Il nous parlait d son jeune âge, de sa vie dans son pays natal, l'Afrique centrale des mœurs idolâtres etstupides de sa tribu, de la manière grossier qu'on emploie pour capturer les nègres, ce dont il riait mainte nant de bien bon cœur, puisqu'il avait le bonheur d'être Musul man. Tous ces petits faits avaient fini par nous donner certain popularité dans le monde noir d'Alger.
Nous allions quelquefois passer un quart d'heure dans leur réunions : c'était, tout en fumant notre cigare, le temps que nou pouvions supporter le bruit assourdissant de l'orchestre qui don nait la mesure à ces contorsions échcvelées avec d'effrénée pirouettes, constituant, comme on sait, la danse ordinaire de fils de Cham.
Nous avons reçu bien des confidences intimes, entre autre les regrets cuisants de certains d'entre eux d'avoir quitté, pou être libres, le douar de leur maître. « C'était ma famille, disai l'un d'eux, les enfants m'aimaient, les chevaux m'aimaient, i n'est pas jusqu'aux poules qni gloussaient lorsqu'elles m'apercevaient. J'étais le confident le plus intime de mon maître. Enfin Allah l'a voulu pour me punir de n'avoir pas su apprécier sei bienfaits. »
Un jour, nous fûmes témoins d'une conjuration contre le main esprit des Ghoula (goules). Il paraît que ces génies malfaisant! sont capables des plus grandes iniquités. Une vieille négresse de nos amies nous conta, avec un ton lugubre, qui nous fit penser £ Hoffmann, une histoire bien triste arrivée à une de ses amies.
Le jour des noces, une dame étrangère se présente, prend part aux divertissements, au festin, et le soir ne se retire paî comme tous les invités. « Le mari , qui était un homme prudent , voulait la faire partir , ajouta la négresse , mais mon amie avait le meilleur cœur qui soit au monde ! Croyezle, sidi, c'est le cœur qui perd toutes les femmes. Elle ne
voulut pas que le jour où elle était si joyeuse, son toit fût inhospitalier. Elle se coucha heureuse et fière. Son mari était si heau : noir comme l'autruche mâle, des lèvres plus grosses encore que les miennes (*). »
— Et le lendemain? nous empressâmes-nous de demander.
— Le lendemain, sidi, le mari en s'éveillant ne trouva plus sa femme : l'étrangère était une goule ! —
En prononçant le nom maudit, la vieille négresse avait ce teint mât et flasque qui est la pâleur du nègre ; ses dents claquaient ; ses yeux exprimaient la terreur la plus poignante.
DÉLIRE FAMTASTIQVE.
C'était le regard depythonisse d'Annette, la couturière de notre famille, lorsque la bonne vieille hongroise nous racontait, à la veillée, une de ces histoires féeriques apprises au couvent fondé, dans les Pays-Bas,' par Joseph II pour les orphelines des sous-officiers autrichiens. Des frissons parcouraient l'auditoire enfantin. Nous étions magnétisés : le moindre bruit, la chute d'un de nos livres de classe nous faisait l'eifet d'une décharge électrique.
Nous retrouvions ce sentiment indéfinissable, peur mélangée de volupté, que nous produisait jadis notre délire dans le monde fantastique. Guérir de cette peur puérile fut toute la préoccupation des premières années ,de notre âge viril. Nous avons obtenu victoire complète. Mais à quel prix ? Plus de sorciers, de sabbats, de danses féeriques, de musique infernale, de rivières d'or et de diamants, d'harmonie séraphiquc, de paysages bleus : toutes ces richesses d'imagination sont disparues de nos rêves î
LE PÉLEIIIMAGE.
Tedjini avait fait plusieurs fois à la Mecque le pèlerinage pres-
(*) « Leur caractère dominant était un développement extraordinaire des parties charnues. Comme je l'ai dit plus haut, les Touareg ont un nom particulier (teboalloden) pour ce genre d'appas que nos dames d'auourJ'hui cherchent à acquérir par des moyens artificiels (la crinoline), |:iui «uppléent à ceque leur a refusé la nature, o (Docteur Barth, page ^92, tome 1er.)
crit rigoureusement par la loi musulmaiiC à tous les vrais croyants qui peuvent racconiplir.
Nous ne saurions trop attirer l'attention de nos amis sur ce fait grave, le pèlerinage.
La centralisation dans nos sociétés européennes est bien puissante. Depuis la révolution de 89, elle a pris chez nous une telle vigueur qu'elle a étouffé la plupart de nos libertés communales. L'opinion commence à rérgir contre cet envahissement. La loi qui, contradictoircment, pousse d'un côté les hommes à s'associer le plus intimement possible, tandis que de l'autre elle rompi les entraves qui gênent la liberté de l'individu et du groupe, cett( loi, disons-nous, a été parfaitement expliquée far un grand penseur (*). De là, on a fort bien compris que s'il fallait encore pous ser à l'association sous certains rapports, il devenait urgent d( décentraliser sous d'autres.
La société musulmane qui s'est, qu'on nous pardonne l'image cristallisée au temps de Mahomet, a subi- dans son organisme ceûe loi, qui préside fatalemeiU à toute constitution nationale.
Nous avons montré déjà comment sont établis les droits individuels dans l'Islam. Gomme nous l'avons dit, le code maliométai est pour les garanties de chacun, un moiunnent complet. Aussi, 1 Musulman qui proteste contre une iniquité, comme le dervich devant Ali, pacha de Janina, chante-t-il la prière ou le verset d( l'auteur sacré qui définit ses droits. C'est une Marseillaise, don les couplets, aussi nombreux qu'il y a eu d'inspirations religieuse dans ce monde si profondément religieux, électrisent tous les as sistants et font courber la tête au despote.
Nous avons cherché à expliquer l'économie sociale desagglomén lions naturelles : tente, douar, tribu. Cette vie patriarchale, dont 1 Bible nous donne une idée si nette, est facile à comprendre. 0 aperçoit fort clairement, dans ce monde de pasteurs, un Abrahai avec uîi Jacob quelconque faisant le centre de l'association. L
(*) Proud'hon, Contradictions écononomiques.
groupe est ainsi parfailemenl constitué. Mais lorsque la nation j'augmente, lorsque chaque individu devient à son tour le centre l'un autre groupe, les parties s'éloignent en se dispersant pour dvre : le lien central se détend. Alors, ou les groupes se dispersent et peuvent être, comme les Juifs, soumis par un Pharaon [quelconque, en attendant une régénération par l'agriculture ; ou bien la centralisation se maintient par un moyen providentiel qui onserve le caractère national. Ce moyen, les Arabes l'ont trouvé lans le pèlerinage.
Que nos amis veulent bien y songer avec nous : que de causes 3nt réagi pour disjoindre ces associations de peuples pasteurs! Dans l'Islam, depuis les premiers kalifes, qu'est-ce qui a empêché le morcellement infini du vaste empire fondé par Mahomet? Qu'est-ce qui maintient encore, souvent malgré la différence de Mte, la suprématie du sultan turc sur tant de hordes éloignées de ;oute actiorî répressive? Est-ce l'influence de missi dominiciy lomme ceux par lesquels Charlemagne, voyant sa grande oeuvre ;e désagréger, voulait maintenir l'unité nationale ? Nous croyons lue ce l'ésultat remarquable est dû non seulement au caractère ibsolu du code théocratique musulman, mais surtout à l'obliga- ;ion religieuse du pèlerinage. Ce double courant de l'opinion publique, qu'on peut comparer à la circulation du sang, régénère à la Vlecque le civisme religieux, et fait reporter par les pèlerins, une >ève vive et vigoureuse dans les moindres artères du monde mululman.
Comme toutes les nations qui ont des Mahométans sous leur iomination, comme l'Angleterre dans Tlnde, comme la Russie lans le Caucase, nous sommes donc en Algérie devant un dilemme îiïrayant : ou attaquer nos administrés dans un point fondamental de leur croyance, empêcher le pèlerinage, c'est à dire employer la plus violente et la plus énergique compression; ou bien iccepter complètement cette condition déplorable, source de révoltes inattendues et de résistances à tous nos essais pour rap-
proclior de la civilisation européenne nos adn)inistrcs indigènes.
La compression a toujours été funeste à la nation conquérante. Aussi la France, en vainqueur libéral et intelligent, a-t-elle accordé franchement le pèlerinage. Nous croyons que cette sage tolérance produira dans l'avenir de grands résultats : la voix de ces Français en burnous plaidera dans les grandes assises de l'Islam, la cause de la France. On ne peut donc trop féliciter notre pays à ce sujet.
Mais il faut accepter la conséquence du fait : la plus grande réserve dans nos entreprises particulières contre l'état social de nos administrés musulmans.
Ainsi, on ne saurait trop répéter cette vérité fondamentale, nos succès en Algérie en dépendent complètement : nous devons diriger les Musulmans exclusivement d'après leur code. Toute attaque imprudente contre leur législation, est un mal que nous ne tardons pas à payer cher : malédiction partant de la Mecque, agitation des sociétés religieuses, appel à la guerre sainte.
La mort de Tcdjini avait éploré ses femmes et ses filles. Dans leur douleur, elles s'étaient cloîtrées dans la maison du défunt, en déclarant qu'elles ne se marieraient qu'avec un homme égal en position et en sainteté à leur cher marabout. C'était se vouer, au moins une grande partie d'entre elles, au veuvage perpétuel : le pays n'est pas très fertile en hommes de la trempe de Tedjini. Dans rislam, où tout pousse à la volupté du mariage, la nourriture, les mœurs, les idées, la loi, pareil vœu est d'un héroïsme indéfinissable ! Aussi M. Ca. . . prétendait-il que les yeux de ces dames protestaient contre leur sincère désir d'accomplir leur serment ! Croyons qu'il a mal observé.
La koubba (tombeau) du marabout se trouve dans la grande maison blanche dont nous avons ])arlé et qui appartient à la
'amille Tedjini. Nous y entrâmes religieusement les pieds nus et 3t la tête couverte suivant l'usage mahométan. Elle ressemble à toutes les koubba de l'Islam. C'est une salle
arrée à coupole byzantine, aux murs blanchis à la chaux et ientelés d'arabesques. Des lampes à huile parfumée, des œufs l'autruche enlacés d'un treillis, comme ceux qu'on voit à Alger
hez les marchands indigènes, sont suspendus après la coupole, m-dessus de la tête des pèlerins. Le sépulcre est placé sous un lais magnifique, pavoisé des oriflammes de la guerre sainte. Sa lauteur est de un à deux mètres, sa longueur de plusieurs iiètres, sa largeur de deux à trois mètres. Comme le dais, il est
ouvert de riches étoffes de soie aux couleurs vives de l'art )riental. Pas de tableau ni de sculpture : les Mahométans, on le ;ait, sont iconoclaste^.
Lorsque nos compagnons arabes eurent accompli leurs dénotions, M. C. , . tira de sa poche deux douros français (10 fr.), it appel à la piété de Din^, des cadis et du jeune Abd-el-Kader, lui nous avaient suivis dans notre excursion, et remit cette colecte entre les mains de l'oukil pour l'entretien du tombeau.
Alors, nous rechaussâmes nos souliers, et par un long corridor muté, puis un escalier à marche haute, comme tous ceux des Tiaisons mauresques, nous pénétrâmes dans le cabinet de travail le Tedjini.
IVÉOEISSITÉ DE €0I.I.FXT10\'MEU \ PARIlîl liES
C'était un vaste appartement ayant assez l'aspect européen. ')ans une bibliothèque, qui tenait tout le milieu de la pièce, se rouvait une collection nombreuse de manuscrits arabes sur laluelle l'autorité avait mis soigneusement les scellés, et dont nos ;adis nous parlèrent avec le plus grand enthousiasme. Nous ugeàmcs également que des trésors se trouvaient là réunis en 3ensant à la haute position des Tedjini comme chefs d'une jrande association religieuse, chefs d'une ville de tolbas(savants),
eX en nous rappelant le Tedjini dont Moula-Ahmed, qui passait sa vie à collectionner des livres, parle comme d'un des hommes les plus érudits de sa connaissance.
11 y a certainement là des documens précieux pour nos études sur l'Islam. L'administration fi'ançaise devrait faire copier ces manuscrits pour la bibliothèque d'Alger, ou plutôt pour la bibliothèque impériale. Il faut bien le signaler, le monde savant d'yVlger est d'une paresse impardonnable et n'a public en langue française que deux ou trois des précieux manuscrits, couverts déjà, sur les rayons qui les contiennent, d'une poussière vénérable.
Nous avons cherché à démontrer l'urgence de connaître toutce qui concerne les Musulmans. Fort heureusement, le monde européen, depuis la guerre d'Orienl, est dévoré d'une fièvre d'étude de l'Islam : on sent qu'il est temps de panser les plaies de cette société malade. Disons donc, en , passant, puisqu'AIger ne sait faire que de la fantasia sans songer aux travaux sérieux, que c'est au sein de la métropole qu'il faut transporter les précieux matériaux, pour qu'ils soient traduits au plus vite en langue française. Nous connaissons assez le zèle laborieux des orientalistes français pour prédire que les traductions ne tardet^aient pas, alors, à être mises en mains du public studieux.