I.10M CHil.lS!SAMT
Cette réminiscence de ce que nous avions lu sur les bêtes féroces, nous fit réfléchir beaucoup dans le courant de la soirée, et la nuit, couchés dans notre lit de cantine, en examinant les étoiles qui scintillaient à travers le tissu de la tente, et en écoutant ce concert de mille voix d'animaux qu'on entend toujours dans les campagnes d'Afrique où il y a de la végétation, nous songions à la puissance de l'homme dans la nature.
D'où vient cette influence sur les animaux les plus terribles, sur le lion, par exemple, cet animal brave et vigoureux dépeint ainsi par M. Milne Edwards (mammifères): « leurs mâchoires courtes sont mues par des muscles prodigieusement forts ; leurs ongles rétractiles, qui se cachent entre les doigts à l'état de repos par l'effet de ligaments élastiques, ne perdent jamais leur pointe ni leur tranchant. La force du lion est telle que d'un seul coup de pied il brise parfois les reins d'un cheval, et que, d'un coup de queue, il terrasse l'homme le plus robuste? »
(*) Nous avons trouvé dans le livre du docteur Barth, qui vient de paraître « Voyage dans l'Afrique centrale, 1849 à 1853, » précieux recueil des documents intéressants, collectionnés par ce savant, le récit d'un fait curieux qui appuie notre appréciation. « Nous y vimes à notre grand étonnement, une bande de vingt-et-un crocodiles tous couchés sur le sable, le ventre au soleil; ils n'étaient pas fort grands, le plus long ne mesurant qu'une douzaine de pieds. Malgré ces amphibies, qui paraissaient foisonner dans cet embranchement du fleuve, je vis les femmes venir y puiser de l'eau et s'y baigner sans crainte; cette partie du fleuve était large d'une centaine de pas et semblait très profonde, circonstance qui atténuait considérablement le danger (Le docteur Barth. Voyage dans l'Afrique centrale, 1849 à 1853. tome 3, page 93). »
Du prestige de l'intelligence ! L'animal, quel qu'il soit, comme l'homme inférieur qu'on domine par la sagesse et par la volonté, sent la puissance de cette force qui vient de Dieu. Cela est si vrai que l'homme qui en présence d'une hête féroce perd son sangfroid, a la plus grande chance d'être déchiré : comme on a vu que cela arrivait pour le tigre, d'après ce que nous avons extrait des relations de voyage de M. de Humboldt.
j Dans nos soirées sous la tente ou en prenant notre café chez un icaoudji (cafetier) maure, nous avons nombre de fois entendu les indigènes exprimer le même avis pour le lion.
Aussi ont-ils une manière à eux de se donner de la résolution Ipour affronter sans crainte cet animal : c'est de lui dire des inlures en le regardant.
Pendant notre séjour à Tiaret, un spahi n'avait pas de chance Jans ses courses. Il est vrai qu'on le choisissait toujours de préférence parce qu'il franchissait en huit heures les trente-cinq lieues qui séparent Tiaret de Mascara. Près de Tegdem, il rencontrait jouvent un lion. « La première fois que je le vis, racontait-il, 'adressai à Dieu une courte prière sans le regarder, et suivant es préceptes de Sidi-Aïssa, le vainqueur des lions, je me mis à 'injurier : chien, fds de chien, lui ai-je dit, ta mère est une déci'gondée, etc., etc. : tout ce que je savais d'injures les plus tléssantes, fut proféré. Le lion, en m'écoutant, s'était assis graement, m'avait regardé avec étonnement passer près de lui sans léranger sa pose majestueuse et m'avait suivi des yeux jusqu'au lélour du sentier. Depuis, j'ai toujours agi ainsi. J'ai ccnfiance Il Dieu. D'ailleurs ce qui est écrit est écrit' Mais c'est égal, c'est lie mauvaise rencontre ; et chaque fois que Tegdem, la ville e l'émir Abd-el-Kader, est derrière moi, je remercie Dieu du )nd du cœur de ce qu'il a bien voulu donner encore cette fois à lU pauvre guélil (misérable) comme moi, la protection qu'il acordait si généreusement à Sidi-Aïssa. »
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WMK LOI D'HARMOMIE MATURKliIiK IMDIQVKE PAR BKRIVARniM "DK i^AlNT-PlKRRE.
Toute cette fantasmagorie de botes sauvages nous passait de vant les yeux. Nous apercevions, comme encadrement, cette cours eflrénée de sangliers qui annonce toujours au chasseur, la prc chaîne visite d'un lion. Nous avions un jour, en visitant les cas cades de la Mina, été témoins de cette terreur panique. Cette scën s'était gravée dans notre souvenir en caractères ineffaçables.
Nous nous rappelâmes alors cet excellent Bernardin de Saini Pierre et ses études des harmonies de la nature. Grâce à lui, noi avons passé de bien bonnes heures au milieu des campagm vierges de l'Afrique, en nous enivrant du concert qui se chanta autour de nous.
Le chapitre où il parle avec tant de modestie et de cœur, de : création des bêtes carnassières comme d'un acte de bienfaisam de la nature, nous revint à la mémoire.
Nos amis se rappelleront que ce chapitre, tome III, étu( sixième, est ainsi conçu :
<i II TxC me sera pas aussi facile, je l'avoue, de rapporter à 1 bienfaisance de la nature, les guerres que se font entre eux, h animaux. Pourquoi y a-t-il des bêtes carnassières ? Quand je r résoudrais pas cette difficulté, il ne faudrait pas accuser la natu de cruauté, parce que je manquerais de lumières. Elle a ordoni ce que nous connaissons, avec tant de sagesse, que nous en d< vons conclure que la même sagesse règne dans ce que nous i connaissons pas. . .
» D'abord, les bêtes de proie sont nécessaires. Que deviei draient les cadavres de tant d'animaux qui périssent dans les eaii et sur la terre qu'ils souilleraient de leur infection? A la vérilj plusieurs espèces de bêtes carnassières dévorent les animaux to vivants. Mais que savons-nous si elles ne transgressent pas lei lois naturelles? L'homme à peine sait son histoire ; commt| pourrait-il savoir celle des bêtes ? » j
Que de foi dans le sublime principe, mais que de faiblesse dans argument ! un carnassier qui transgresse les lois naturelles en ivant en carnassier : le loup, en dépit de La Fontaine, chassani omplètement le naturel et se faisant herboriste.
Oui, la bête féroce est bien dans l'harmonie de la nature; mais 'est parce qu'elle est un ressort indispensable à notre mère ommune pour établir ses équilibres, comme nous sommes tous, etits et grands, globes célestes, hommes, insectes. . .
La preuve doit être donnée.
Il s'agit donc de montrer que, dans les pays non habités par homme, l'existence du lion est indispensable pour harmoniser ians une juste limite proportionnelle, l'accroissement des rumilants et des pachydermes, notamment celui des sangliers.
Le lion et le tigre sont dans les pays sauvages aussi nécesaires pour l'harmonie naturelle que l'homme dans les pays ivilisés.
i En effet :
On sait que Buffon, dit du sanglier, dans sa description de la îce porcine :
« La durée de la vie d'un sanglier peut s'étendre jusqu'à vingt,
nq ou trente ans. Aristote dit vingt ans pour les cochons en
néral, et il ajoute que les mâles engendrent et que les femelles
poduisent jusqu'à quinze. Ils peuvent s'accoupler dès l'âge de
euf mois ou d'un an ; mais il vaut mieux attendre qu'ils aient
ix-huit mois ou deux ans. La première portée de la truie n'est
as nombreuse, les petits sont fciibles, et même imparfaits, quand
le n'a pas un an. Elle porte quatre mois, met bas au connnence-
ent du cinquième, et bientôt elle recherche le mâle, devient
eine une seconde fois, et produit par conséquent deux fois
mnée. La laie, qui ressemble à tous égards à la truie, ne porte
l'une fois l'an, apparemment par la nécessité oii elle se trouve
allaiter et de nourrir pendant longtemps tous les i)etits qu'elle
produits ; au lieu qu'on ne souffre pas que la truie domestique
nourrisse tous ses petits pendant plus de quinze jours ou troi semaines.
» La truie produit souvent dix-huit petits et même vingt petits
» Ces animaux aiment beaucoup les vers de terre et certaine racines, comme celles de la carotte sauvage : c'est pour trouve les vers et pour couper les racines qu'ils fouillent la terre ave leur boutoir. Le sanglier, dont la hure est plus longue et plu forte que celle du cochon, fouille plus profondément. Gomme i fait beaucoup de dégâts, il faut l'éloigner des terrains cultivés et ne le mener que dans les bois et sui' les terres qu'on laiss reposer.
» En général, on peut dire que de tous les animaux domesti ques qui ont été transportés d'Europe en Amérique, le cochon es celui qui a le mieux et le plus universellement réussi. Au Canad comme au Brésil, c'est-à-dire dans les climats très froids et trè chauds de ce nouveau monde, il produit, multiplie, et sa chai est également bonne à manger.
» Les sangliers jusqu'à trois ans ne se séparent pas les uns de autres et suivent tous leur mère commune ; ils ne vont seuls qu lorsqu'ils sont assez forts pour ne pas craindre les loups. Ces ani maux forment donc d'eux-mêmes des espèces de troupes, et c'ee de là que dépend leur sûreté: lorsqu'ils sont attaqués, ils résister par le nombre, ils se secourent, se défendent ; les plus gros for face en se pressant en rond les uns contre les autres, et en met tant les petits au centre. »
En nous appuyant sur ce qui précède, admettons les chiffrt très raisonnables pour deux sangliers donnés mâle et femelle ( leur provenance produisant à l'âge de deux ans, d'une portée d dix par an, pendant dix ans : sait-on combien le solitaire, chef d la famille, peut avoir de rejetons s'il vit vingt-deux ans, en fai sant, bien entendu, abstraction des grandes causes de moralité Nous ne le croirions jamais si nous n'avions pas fait le calcul trois milliards.
Qu'aurait pensé Panurge, lui qui aimait tant sa race, de pareil
■opagation? Qu'est-ce auprès des trois milliards (*) d'orphelins je pourrait laisser à sa mort un sanglier mourant à vingtîux ans d'âge, que les trois mille enfants laissés par un des îrniers Schah de Perse à Tâge de soixante-dix ans? En soixante- X ans avec la loi qui fait tripler à peu près tous les ans le chiffre g provenance des deux sangliers, on trouve une somme auprès 3 laquelle le fameux produit si connu des cases des échecs, n'est [l'une misère : c'est-à-dire composée de trente et une colonnes 3 chiffres.
Donc il fallait une cause qui arrêtât ce développement effrayant. e ne pouvait être aucun carnassier de proportion ordinaire, c Les mgliers ne vont seuls que quand ils sont assez forts pour ne pas
'aindrc les loups » (Bu ffon). Cette cause, on la devine, dans
s pa^s civilisés : l'homme; dans les pays sauvages : le lion, le gre, la panthère.
(*) Ce chiffre de trois milliards a paru surprenant, lors de la publition dans le Mémorial, à quelques personnes qui ont perdu un peu de le la rapidité avec laquelle la croissance des exposants augmente les mmes. Voici aperçu du calcul :
e année ( 1 couple produisant) année ( 1 année ( 6 année ( 11 année ( 41 année ( 96 année (301 année (781
lus 10=
12 sangliers