I.E BABELAIIS MVSIJIilIAM
Nasr-Eddin-Krodja, disait un des chaouchs, est connu dans tout l'Orient pour ses traits d'esprit.
Les Arabes d'une tribu voisine lui envoyaient quelquefois du
gibier et, sous ce prétexte, abusaient de son hospitalité. Nasr-^ Eddin-Krodja n'était pas homme à se laisser ennuyer longtemps. Il eut bien vite éconduit ces fâcheux, avec la grâce et l'esprit qui le caractérisaient. Après l'envoi d'un lièvre, il reçoit avec quelque faste le Bédouin (*) qui lui avait fait le présent. Quelque temps après, un autre Bédouin se présente en se disant du même douar que l'homme au lièvre. Le Krodja reçoit encore le diaf (hôte) avec force salamalecs, mais d'une manière assez peu confortable comme diffa (repas). — Enfin d'autres Bédouins du même douar viennent encore saluer Nasr-Eddin-Krodja : t Que Dieu augmente ton bien, nous sommes les frères (un Arabe appelle frères tous les Arabes du même douar), de Ali-ben-Brahim qui t'a envoyé dernièrement un lièvre. »
— Soyez les bienvenus, mes seigneurs, répond le Krodja.
Il fait entrer ces diafs pompeusement chez lui, et pour toute diffa, leur offre de l'eau. « Nasr-Eddin, mon maître, dit le keddem (serviteur) chargé des honneurs de la maison, vous fait servir le bouillon du bouillon du lièvre de Ben-Br^ihim ; il espère que vous en trouverez le fumet excellent.
Un jour, Nasr-Eddin était en haut de sa maison. Un mendiant se présente à la porte et apercevant notre Krodja, lui fait signe de descendre. Nasr-Eddin croyant qu'on lui apportait un message pressé, se hâte de venir. — La charité, sidi, pour la grâce de Sidi-Abd-el-Kader, dit le mendiant. — Nasr-Eddin ne répond pas et fait gravement signe de le suivre.
Lorsqu'il se trouve au deuxième étage, il se tourne vers le menc^iant. « Je n'ai rien à te donner, dit-il. — Tu aurais pu me dire cela aussi bien en bas de la maison, s'écria le mendiant avec humeur. — Et toi, lu aurais pu fort bien me dire ce que tu désirais avant de me faire descendre. »
Nasr-Eddin-Krodja était fort joli conteur, et souvent on l'cn-
(*) Les Turcs et les Goulouglis appellent Bédouins les nomades de la tente. C'est quasi une dénonaination injurieuse.
gageait à prendre la parole. Mais cela le fatiguait parfois. Un jour, dans un café maure, on lui demanda une histoire, « Je le veux bien, dit le Krodja, (jui ne se sentait pas en verve ; mais auparavant répondez-moi à une question. Savez-vous ce que je vais vous dire? — Nous ne le savons pas, dirent-ils. — Eh bien, tâchez de savoir, et aussitôt je vous satisferai. >
Le lendemain pareille demande est encore faite au Krodja : « Savez-vous ce que je vais vous dire, répondit-il encore. — Nous le savons, dirent-ils d'une voix unanime. — Si vous le savez, je n'ai pas besoin de prendre la parole. »
Lorsque le spirituel taleb fut sorti du café, les assistants convinrent que s'il posait encore la même question, pour l'embarrasser, les uns répondraient oui et les autres non. Puisqu'il en est ainsi, dit Nasr-Eddin, lorsqu'on lui parla de cette manière, que ceux qui savent content à ceux qui ne savent pas (*).
liA CHA^iSE Alix GAZEI^IiES.
En rentrant dans la tente pour dîner, je vis Bonne surveillant
l'allaitement du jeune aroui dont on nous avait fait présent à El Gricha. M. G... avait ordonné des soins minutieux afin qu'on pût l'envoyer vivant en France. Trois ou quatre chèvres lui servaient de nourrices.
Plus loin, se trouvait une jeune gazelle dont notre petite ménagerie s'était accrue. Un caïd en avait fait présent à M. G... La gentillesse de cet animal était encore augmentée parles ornements que lui avaient mis les Arabes : deux petites houppes de couleur vive qui se balançaient sur son cou comme deux boucles d'oreilles.
On sait qu'il y a deux races de gazelles en Algérie. Gelle-ci était de la petite espèce. Gomme ses sœurs, elle avait, malgré son -jeune âge, la vivacité et les proportions que les gazelles, contrairement à la plupart des autres animaux, lourds et pataux dans l'enfance, prennent en venant au monde.
(*) L'histoire de Nasr-Eddin-Krodja est racontée plus longuement dans la revue d'Orient, tome 14, page 40.
Nous sûmes comment cette gazelle avait été prise. C'était en poursuivant un troupeau avec quelques amis, que ce faon était tombé dans les mains du chasseur qui l'oftrait.
Ordinairement, pour cette poursuite, ils se réunissent en amenant leurs slouglis (lévriers). On établit dans la plaine un grand cordon de piétons et des relais de cavaliers et de slouglis. Alors les chasseurs les plus expérimentés lèvent le troupeau jusqu'au premier relais, lequel à son tour prend la piste pour la laisser au relais suivant.
Malgré la grande expérience de chacun et le soin qu'on met à s'organiser parfaitement, il est assez difficile de forcer une gazelle. « Nous ne pouvons prendre que les jeunes et les mères qu'une gestation assez avancée empêche de courir, dit l'Arabe qui nous renseignait, c'est plutôt une fantasia qu'une chasse sérieuse. Mais il existe d'autres moyens plus certains.
» Dans un endroit parfaitement choisi, on creuse sur une longueur de cent à deux cents pas, une fosse d'une bonne profondeur, de quatre à cinq pas de largeur. Le jour dit, toute la tribu s'assemble. A partir des deux extrémités du fossé, on établit jusque bien loin dans la plaine, deux cordons de piétons, sensiblement disposés en entonnoir. Des cavaliers lèvent le troupeau, le lancent dans l'entonnoir, le poursuivent avec acharnement jusqu'au bord du fossé. Les gazelles veulent franchir l'obstacle ; mais il est trop large : les plus agiles, quelques-unes seulement, passent de l'autre côté, les autres tombent dans le gouftre. Alors, nous nous élançons tous vers le fossé et, suivant les préceptes de Sidi-Abd- Allah, nous prononçons les paroles sacrées, Besm-Allali, au nom de Dieu, Allah-Akbeur, Dieu est le plus grand, et nous tirons sur cette cible vivante. »
Sans parler de la chasse au faucon, si bien décrite dans le Magasin pittoresquey il est encore ime autre manière de chasseï' la gazelle. On place pour loger deux honmies, deux paniers faits en alfa, sur le dos d'un chameau. L'animal s'en \a paître au milieu
des gazelles sans défiance. Les chasseurs peuvent alors choisir leur victime et la tirer au posé.