‹ Un mois dans le SaharaChapitre 24 sur 30 · I.ILI.OIS · texte numérisé non relu

I.ILI.OIS

Tous les Musulmans qui nous entouraient avajent pour M.C... et par suite pour moi, des soinset des attentions d'une délicatesse

et d'un tact parfaits. Les moindres désirs de M. G... étaient devinés; souvent sans qu'il en fît la demande, il était servi. Tahar surtout me transportait d'admiration ! On ne peut se faire idée de sa sollicitude pour son capitaine : il ne semblait vivre que de sa vie. Tout en se tenant à distance, il saisissait la moindre parole, le moindre geste, la moindre pensée de son chef qui pouvait lui procurer l'occasion d'employer ses services, et il remplissait tous les ordres avec une vitesse incroyable. Pour montrer jusqu'oii il poussait cela, je puis dire que dix fois je l'ai surpris seul, à respectueuse distance de notre tente pour ne pas entendre la conversation, attendant des heures entières afin de répondre plus vite lorsque son chef lui demanderait de préparer notre logis pour le coucher.

Je sus de M. G... que Tahar est fils du principal kaouadji (cafetier) de l'ex-bey d'Oran, lequel avait été très avant dans la confiance de son maître. Le capitaine l'avait attaché à sa personne à cause de sa haute origine. Il avait toujours été servi avec zèle.

CM DÉJEUMER BE HIOlSKllAMI (cavalier^i).

Vers midi, nous mîmes pied à terre et nous fîmes ce que les Arabes appellent un déjeuner de moskrani (cavalier). Tahar nous fit apporter quelques provisions qu'il avait fait mettre en réserve par le cuisiniei*. C'était deux poulets, un lièvre rôti au brasero, de la galette arabe et quelques dattes. Nous dépeçâmes les poulets et le lièvre à la façon arabe : c'est-à-dire en priant un convive de saisir un membre et de tirer dans un sens pendant que vous tirez d'un autre. Une portion de l'animal ainsi écartelé vous reste dans la main. Si la part vous semble convenable, vous mangez ; si elle vous semble trop forte, vous divisez encore par le même système.

Nous n'avions aucun vase pour boire. Le vieux cadi m'enseigna le vrai moyen de boire avec la main et comment on lève de l'autre main l'outre (gueurba) pour ne pas perdre d'eau inutilement. Il faut bien se garder de boire à Toutre : cela est

affreusement délétère. Un poète musulman a dit : «Boisa la bouche de la vipère, mais ne bois pas à la bouche de l'outre. »

Nous couchâmes encore le soir dans la grande zone aux redires, et le lendemain, 12 mai 1854, après une course de près de huit heures à cheval sans descendre, nous arrivâmes après avoir traversé la chaîne du Djebel-Nador, à notre dernier campement avant Tiaret.

MERTEILLEIIIK. EFFKT» PRODDIT$ii «Uli CM OFFICIER PAR I.'y%I%!%OIV€E D'IJIVE AFFAIRE.

Nous étions dans un petit vallon où serpente l'Oued Lassellan, petit ruisseau limpide descendant par des ravins profonds, d'une des plus hautes cimes du Nador, placé environ à deux lieues de distance à l'arrière droite de notre ligne de route vers Tiaret. Les mulets déchargés, notre tente dressée, nous complétâmes le déjeuner assez maigre que nous avions fait en route tout en chevauchant, en mangeant quelques dattes, du pain français, du fromage de gruyère mis en réserve pour le capitaine et pour moi pour nous faire goûter les deux ou trois vieilles bouteilles de vin, précieux cordiaux placés dans nos cantines. Nous vidâmes jusqu'à la dernière goutte à la santé de nos familles et de nos amis, la dernière bouteille qui nous restait. Puis, comme nous nous trouvions, M.C.et moi, dans notre complète intimité, car, si d'après le proverbe latin, mûri habent aures, les murs ont des oreilles, les bords d'une tente relevés pour recueillir la fraîcheur n'en ont pas, nous fredonnâmes quelques vieux souvenirs du pays, la Mère Michel, etc., etc. Nous nous sentions heureux d'être au monde: nous rentrions le lendemain à Tiaret; M. C... avait dans sa tournée terminé nombre d'affaires; je devais revoir mon excellent frère après une exploration fructueuse ; enfin nous allions reprendre nos habitudes françaises que depuis un mois environ nous n'avions entrevues qu'à Lagouat, grâce encore à la bonne hospitalité de M. le commandant supérieur du Barrail, et on éprouve toujours en pareil cas beaucoup de plaisir.

Pourtant nous étions un peu fatigués de notre marche de la journée : nous nous étendîmes sur nos lits de cantines.

Nous jouissions à peine depuis une demi heure de ce dolce far niente, lorsqu'arrjva à M. C... une lettre de Tiaret. Elle était de M. le commandant supérieur, et lui annonçait la présence dans le pays, d'un chérif prêchant ostensiblement la guerre sainte en donnant de faux commentaires sur la guerre d'Orient. Nous n'avons pas besoin de dire que sur tout officier français, la nouvelle de la probabilité d'un combat ou d'une escarmouche, produit le même effet que sur un négociant de Lille celle de la hausse des sucres, des cotons ou des lins. M. C. . . se rejeta sur son lit et se mit à rêver au moyen de trouver ce chérif. Pour moi qui croyais n'avoir aucun intérêt dans cette affaire, mes idées s'embrouillèrent très vite, et je dormis prcsqu'aussitôt. M. C. . ., malgré ses préoccupations, ne tarda pas à m'imiter.

Notre sieste durait depuis trois heures, lorsqu'on nous annonça Mohammed- ben-Ferrag, kalifat de l'agha de Tiaret, en disant qu'il avait des nouvelles de la plus haute importance à communiquer à M. G... Mohammed-ben-Ferrag, un charmant homme, qui a pris toute la grâce française en conservant sa vigueur et sa fierté musulmane, nous dit qu'il était depuis deux jours à la recherche du chérif; qu'il avait longtemps parcouru le pays sans avoir de nouvelles bien précises, si ce n'est que c'était un pauvre aveugle des liassinates, fraction des Harrars, exerçant le métier de medoah (chanteur), et, depuis quelques jours, prêchant ouvertement la guerre sainte en affirmant que les Français allaient faire la guerre au sultan turc.

N'ayant pu découvrir autre chose et ayant appris que nous étions campés à peu de distance, il venait, lui, Ben-Ferrag, dîner et passer la nuit avec nous, en compagnie du caïd des Bassinâtes, Mohammed-ben-Ali, qui l'avait aidé dans ses recherches, lorsqu'en sortant d'un pli de terrain, ils avaient galopé vers un Arabe marchant à pied devant eux, pour lui demander de nos nouvelles.

Cet liomme avait pris tout d'abord une allure suspecte. Il tentî d'éviter la rencontre; puis rejoint, il avait, tout en balbutiant de! réponses incohérentes, caché sa figure sous son haïe pour ne pas être reconnu.

— Alors je le pressai de questions, ajouta Ben-Ferrag, et lui dédécouvris la face, « C'est Bou-IIalem, me dit Mohammed-ben- Ali. 11 est de ma tribu et un des serviteurs du chérif. »

— Tu comprends, capitaine, continua lekalifat, qu'aussitôt je fis ce que mon devoir me commandait : Je mis le pistolet sur h gorge de cet homme en menaçaiit de le tuer comme un chien s'il ne disait de suite ce qu'il faisait dans le pays et l'endroit oii se trouvait son ami, le faux prophète, avec ses stupides affiliés.

« Dieu est grand, répond-il, Mohammed-ben-Ferrag, et prend parfois pour accomplir ses desseins le plus faible insecte. Pourtant, tu as plus d'esprit qu'un malheureux comme moi. Tu jugeras : que Dieu te soit en aide pour remplir tes devoirs de vrai croyant! Nous tous qui avons cru, nous sommes sur la cîme du Nador, prêts à faire parler la poudre pour chasser du Moghreb les mécréants qui nous tyrannissent. Nous sommes encore bien peu: mais Dieu l'a promis à son serviteur, les maudits fuiront avec la rapidité du sable du désert sous le souffle haletant du simoun (ventduSud). Sois bon musulman, Ben ■Ferrag,etdigned'être grand chef! Va au Nador, tu savoureras la manne sacrée, si les mets des mangeurs de cochon n'ont pas trop profané ton goût ! j»

Malgré la sauvage éloquence de ce discours mystique, quoique attendri au fond du cœurcomme l'est toujours malheureusement tout Mahométan quand on touche cette fibre sensible, le fanatisme religieux, Ben-Ferrag était trop éclairé pour s'être laissé convaincre. Il avait donc tiré de cet Arabe tous les renseignements désirables sur le chérif, sur les projets de l'insurrection, sur les conjurés, sur le campement qu'ils avaient pris près des sources de l'oued Lassellan, à deux lieues environ d e l'endroit oîi nous étions campés. 11 avait pendant le trajet, soigneusement

gardé à vue ce couafi (espion) envoyé pour nous reconnaître, et l'amenait au capitaine.

COUP DE MAIM BRlIiliAIVT D'VM CHEF DE BUREAU

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