ARABE
Sur Tordre de M. G. . ., le prisonnier parut. Je me rappellerai toujours cette tête d'Arabe au crâne aplati, aux pommettes des joues saillantes, à l'œil noir, vif, empreint d'un feu particulier qui réfléchissait la peur, la cruauté, le fanatisme, le froid égoïsme : je crois n'avoir jamais ressenti de pareille impression qu'en voyant certains tableaux de l'école espagnole, Ribeira ou Zurbaran, etc.
Je suivais avec curiosité l'interrogatoire que fesait subir le capitaine. J'avais déjà fait bien des études de ces têtes à grandes passions qu'on rencontre à chaque pas en Afrique : celle-ci pourlant m'attachait encore plus que toutes les autres.
Etait-ce parce que tout en balbutiant, cet homme se faisait arracher mot par mot le récit du guet-apens qu'on nous avait tendu et auquel nous n'échappions que par miracle?
La main sur le cœur, je crois qu'oui. Franchement, on n'apprend jamais qu'on vient d'échapper à la mort sans uue certaine émotion. J'ai toujours aimé l'enthousiasme, j'en conviens; mais je ne tiens pas à celui qu'aurait produit ma tête promenée do douar en douar, par un Pierre l'Hermite musulman.
Oui, ce sont nos têtes que ce cher marabout désirait. Surtout celle du capitaine G. . . La mienne, comme celles de nos compagnons de chevauchée, n'avait son prix que par circonstance.
Tout avait été parfaitement préparé. Au îuilicu de la nuit, les conjurés devaient nous surprendre, couper les cordes des tentes, monter sur l'étoffe tombée sur nous et frapper avec le poignard et le yataiian. Gomme nous ne nous attendions pas à être attaqués et vivions avec autant de sécurité que si nous avions campé sur le champ de Mars de Lille ou au milieu des bruyères de St- Omer, leur projet aurait certainement réussi et rinsurrection,
s'appuyant sur ce premier succès, se serait propagée avec rapidité.
Pour se rendre bien compte de cela, qu'on veuille bien relire le récit de l'insurrection de Bou-Maza par le capitaine Richard. En 1845, au milieu de la paix la plus profonde, ce fut un véritable ouragan qui, parti du Dahra, groupe de montagnes près d'Oran, est venu ébranler toute l'Algérie. |
Bou-Maza (l'homme à la chèvre), un pauvre hère sans puissance, sans fortune, sans instruction . . . C'est qu'il faut si peu pour réagir sur ces têtes de feu.
Il s'agissait alors de prendre rapidement un parti, ou nous étions perdus.
Il était six heures du soir. Impossible de lever le camp : c'était insurger tout le pays. Impossible de demander des secours à ' Tiaret: ils ne seraient pas arrivés à temps. Se laisser attaquer, c'était rendre la victoire incertaine en mettant toutes les mauvaises chances de son côté. Donc, il fallait aussitôt attaquer la troupe du chérif. Ce fut l'avis unanime du petit conseil que, tous trois, M. C. . ., Ferrag et moi, nous tînmes à voix basse dans un coin de la tente.
Avant que le camp eût le temps de faire le moindre commentaire, le boute-selle fut commandé, l'Arabe prisonnier, le pistolet sur la gorge, servit de guide, et l'on partit au galop.
Les insurgés furent surpris. Cependant la position qu'ils avaient choisie était si bonne qu'ils eurent le temps de s'embusquer derrière les rochers. Ils reçurent à coups de fusils la troupe du capitaine C... Ils étaient une trentaine de combattants; les nôtres une quinzaine, en comprenant quelques Arabes ramassés sur la route. Malgré l'acharnement de la résistance, la victoire, grâce à la vigueur de l'attaque, se déclara bientôt pour nous : les insurgés s'enfuirent en laissant sur le terrain cinq des leurs mortellement blessés, parmi lesquels se trouvait le chef, le chérif, atteint de deux balles dans la poitrine et d'une à la tête.
DM EIL-CAPORAI. DE liA ee DU Z^ DE I.A GARDE MATIOMAI^E DE I.IL1.E, CUEF DE POSTE A li'OUED LAi^iSELIiAM.
Les pronoms possessifs que je viens d'employer dans ma narration font sans doute penser que j'étais au feu: Je n'ai pas eu cet honneur. M. G. . . n'avait pas voulu satisfaire à ma demande, il m'avait confiné à la garde du camp.
« Je vous confie un poste difficile, avait-il dit. Je vous prie de l'accepter : au besoin , j'exigerai. Nos ressources sont faibles. Notre salut commun m'oblige à vous faire remplir cette tâche. Après la mienne, c'est la plus utile. Je compte sur votre sangfroid : vous avez sept assassins à garder. Je vous laisse Bonne, un spahi, et le jeune nègre. Comme nous en sommes convenus, montrez la plus grande indifférence au sujet de mon départ : pour tous, hormis pour vous, c'est une simple promenade. Nous ne voyons pas la moindre trace d'agitation dans le camp ; il n'y en aura pas. Mais si contre toute attente, il en survenait, confiez la chose à Bonne ; tenez conseil ensemble : alors agissez vigoureusement. »
Ce n'était pas seulement mon vif désir d'un rôle plus brillant qui m'avait fait insister auprès de M. C. . . pour qu'il me permît d'assister au combat. Demeurant au camp, j'avais contre moi une chance qui, franchement, m'allait fort peu : celle d'être pris vivant et par suite de mourir dans d'affreuses tortures.
Cette éventualité était possible : M. C . . . avait exprimé la crainte d'être égaré à dessein par l'Arabe qui servait de guide. [1 paraissait assez fanatis:é pour sacrifier sa vie afin de laisser au chérif le temps d'enlever notre camp. Cela eût été un résultat moins complet, il est vrai, mais suffisant pour commencer l'insurcection.
Seul, en apercevant nos amis disparaître derrière un mamelon, le me mis à réfléchir sur notre position. J'avoue que d'abord j'en 'us effrayé. Puis le calme me revint et je songeai froidement à aien faire mon devoir.
Je sortis de la tente, j'examinai attentivement le camp, h prisonniers : tout était parfaitement calme, pas d'insoumission craindre. Alors, je reconnus les lieux, gravis le monticule qui i trouvait derrière nous , orientai parfaitement dans ma tête 1 route de Tiaret, et après avoir bien réfléchi, pris la résolution, i le capitaine n'était pas rentré victorieux avant l'heure probabl de l'attaque du camp, de prévenir Bonne de notre situation, d faire seller les chevaux et à la première alerts de faire retrait vers Tiaret avec nos prisonniers.
LE CA.MP D'UM OFFICIER DESI AFFAIREI§i ARABElS APRÈS» VME EiSCARMOVCHE.
Heureusement, ces précautions étaient inutiles. Vers neu heures et demie, j'entendis ce cliquetis métallique des étriers e des chabirs (éperons) que produit toujours dans sa course ui cavalier arabe. C'était Moctar, le chef des chaouchs, que M. G., envoyait pour m'apprendre la fin du combat.
Une heure après j'assistais à une de ces scènes qu'une simpi et modeste plume ne peut entreprendre de décrire, scène qu» j'aurai toujours gravée dans la mémoire: les spahis, plein; encore de l'enivrement de la bataille ; la figure placide du viei Abd-el-Kader, illuminée parla passion guerrière ; le chérif vaincu amené sur une mule comme une masse informe dans des burnoui sanglants ; l'inventaire de la dépouille des morts, toate une friperie dégoûtante de sang, etc., etc.; enfin, l'interrogatoire di marabout !
J'ai encore dans les oreilles cette voix brisée par la douleur, demandant à boire avec un son lugubre.
Le calme était rétabli depuis peu dans notre camp, lorsqu'arriva, placé soigneusement sur un mulet, le seul cavalier blessé sérieusement que M. G . . . avait eu dans l'affaire. G'était le loustic des spahis du bureau arabe de Tiaret : le pauvre garçon avait reçu une balle dans la cuisse.
Le capitaine visita lui-même la blessure, la pansa et dit au )lessé qu'il le proproserait pour la médaille militaii'e, lui fit présent de quelques cigares pour fumer pendant la nuit, et le recommanda particulièrement aax soins de ses camarades.
Puis, M. C . . . envoya un cavalier informer M. le commandant mpérieur de Tiaret, de Theureuse issue de l'affaire, et le camp i'endormit d'un profond sommeil, hormis les cavaliers de garde 3t probablement le malheureux El-Gharnough. Pendant certain emps, nous l'entendîmes gémir et réciter des versets du Coran.
HOMMEURS REMDtlf^ AU CAPITAIME €... ET A SOIV