I.KS REDIREI
Les redires sont les flaques d'eau laissées par les pluies. Le plateau sur lequel nous étions n'est pas un plan parfait ; les courants n'enlèvent pas tout. Dans certains plis de terrain, il se forme le petits réservoirs pleins d'une eau bien claire dans la saison les pluies. Mais lorsque la sécheresse arrive, le soleil et les aui-
maux épuisent de plus en plus le précieux liquide. Tels redires sont desséchés en avril, d'autres en mai, d'autres en juin. Aussitôt l'épuisemeiil complet, la vie dispai'aît aux environs: les Arabes vont camper plus loin; les animaux sauvages eux-mêmes, le lièvre, la i,'azelle, l'autruche, l'outarde, la gerboise, sont obligés de suivre l'homme jusqu'à ce qu'enfin toute la population de la zone, hommes et animaux, soit agglorrérée dans les oasis, dans les montagnes ou dans le Tell.
Alors, ce pays est le véritable désert comme on s'en fait généralement idée en Europe. Les plantes tendres, comme il est dit plus haut, sor.t desséchées par le soleil ; la terre, un peu silicieuse, est désagrégée et vole au gré du simoun, lorsque le simoun souffle, entre les plantes d'alfa et de chéah, ou tourbillonne dons les espaces rocailleux, pour se masser, durant le temps calme, en dunes régulières ou en amas profonds, sur la rampe sud des collines.
L'eau des redires, ainsi que nous l'avons indiqué déjà, est claire et linîpide en hiver. Dans cette saison, les cataractes que le ciel verse dans les jours pluvieux (il tombe en Algérie deux fois plus d'eau qu'en France, en trois fois moins de temps) entretiennent une ample provision d'eau dans chaque redire. On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, qu'alors chaque redire est un réservoir d'eau vive.
Mais, à mesure que la saison des plaies passe, que le courant perd de sa force, que l'eau diminue, les immondices déposés par les animaux qui viennent boire et se laver, transforment bientôt chacune de ces flaques en une véritable mare de plus en plus boueuse. Nous avons eu pendant trois jours, pour boire et pour nous laver, une eau jaunâtre ressemblant assez, pour la couleur et l'odorat, à celle qui croupit au milieu de certaines fermes flamandes. Cependant, on ne doit pas craindre d'employer cet infect liquide : il est beaucoup moins délétère que bien des eaux à goût doucereux, de nos puits ou de nos fontaines. Les législateurs de
rislam, qui, comme on sait, se sont occupés d'une manière toute spéciale de l'hygiène de l'eau, en permettent l'usage.
1§IIRETÉ DES ROUTE».
— Qu'est-ce donc que ces trois tentes isolées , dis-je à M. C...? pourquoi se sont-elles séparées du douar? N'est-ce pas défendu sévèrement par l'autorité française et par les usages musuliiians?
— C'est ce que les Arabes appellent un douar azeb (célibataire). Ce sont des fellah (laboureurs) qui ont quitté la tribu pour cultiver l'orge et le blé. Vous avez raison, il est expressément défendu à toutes les tentes de quitter leur douar, et il n'y a de permission donnée que dans ce cas particulier. Cela facilite beaucoup notre police. Le cheick peut ainsi surveiller tout son monde et saisir le coupable d'un méfait. Vous savez que nous rendons les tribus responsables des crimes commis sur leur territoir. C'est ainsi que ions sommes arrivés à rendre les routes d'Algérie aussi sûres lue nos meilleures routes de Frane. La tribu a donc intérêt à ivrer le criminel, et je vous assure que cela est bientôt fait, car los amendes tombent drues lorsqu'on résiste. Au reste, vous avez lu voir agir notre justice pendant votre séjour dans la partie loumisedela Grande Kabylie, Le terrible capitaine B... (*) dont out Kab^ le ne prononce le nom qu'en tremblant, est connu de 'armée par sa vigueur et par son dévouement à l'œuvre de la )acirication: il a purgé ce pays difficile des maraudeurs qui l'in- 'estaient. Puisque vous le connaissez, il a dû vous indiquer quellues-uns de ses procédés... Les caïds savent bien que nous enons d'une manière expresse à ce qu'aucune tente ne quitte le louar, et ils ne ménagent pas les amendes en pareil cas. Malheu- •eusement, nous devons les surveiller, même dans l'accomplis- ;ement de ce devoir impérieux. Ils abusent de leur autorité en ;ela comme en beaucoup de choses, et si je vous fais marcher en
(*) Le colonel Beauprêtre, victime de rinsurrectioii de 1864.
ce moment vers l'ouest, an lieu de suivre notre route, c'est que je veux m'éclairer sur une amende imposée par le caïd, chez lequel nous avons déjeuné: je crains qu'il n'ait puni à tort.
Nou§ marchions sur des collines rocheuses, derniers contreforts du Nador. Puis nous fîmes une petite halte près d'un redire. Presque tous nos spahis hurent avec avidité. J'avais l'estomac un peu aiguillonné parla soif; l'eau était claire; mais ma délicatesse flamande m'empêcha de boire de cette eau dans laquelle les chevaux pataugeaient. La nécessité, cette maîtresse impérieuse, me renclit moins difficile quelques jours plus tard.
Sur le bord d'un petit ruisseau se trouvaient les tentes délinquantes ; nous mîmes pied à terre. Comme l'avait deviné le capitaine, le caïd avait puni injustement: on lui fit rembourser les 50 fr. d'amende.
En dépit de la gravité orientale qu'il faut toujours garder jusqu'à un certain point, pour avoir de l'influence sur les Arabes, nous ne pûmes nous empêcher de rire de l'ébahissement de ces pauvres gens lorsqu'on restitua l'argent. Par Ijîurs exactions, les Turcs ont habitué les indigènes à voir dans l'amende une sorte d'impôt.
Cela me rappelle une bonne naïveté de Ould-Frouln. Dans une conversation sous la tente, M. C. . . lui parlait de l'impôt prélevé sur sa tribu. Ould-Frouln, qui voulait montrer du zèle, dit qu'il regrettait beaucoup que les amendes eussent rapporte peu l'année dernière; mais qu'il n'avait pu. punir davantage: sa tribu s'était malheureusement mieux comportée que l'année précédente. Son œil perçant et malin eut peine à deviner pourquoi je souris en pensant à cette manière asiatique de rendre la justice, et il fallut que M. C... lui expliqua bien longuement les intentions qu'avaient les autorités françaises en infligeant les amendes.
HYGIÈME DE 1..% TÊTE CHEZ I.ES ARABEdi.
Le temps, qui avait été un peu brumeux les jours précédents,
UN MOIS DANS LE SAHARA i5
evenait de plus en plus serein. Le soleil dardait sur nos têtes, lans notre bonne Flandre, pendant les journées de la canicule, n se décharge des vêtements ti'op chauds; le promeneur à la ampagne, débarrassé des exigences de la ville, remplace son îutre incommode par une casquette d'un tissu léger. En Afrique, indigène ôte son burnous noir, lourd et absorbant la chaleur, t se cache la tête dans le capuchon de son burnous blanc. Il n'est as besoin de leur exemple pour vous décider à garantir votre erveau de l'action dévorante du soleil : vous sentez bientôt que otre crâne brûle, et, si vous ne vous êtes pas, en homme préoyant, approvisionné d'un burnous, vous vous enveloppez soineusement la tête de votre cache-nez ou de votre mouchoir de oche.
Ce que nous appelons à Lille coups de soleil, ne sont que etites misères auprès des terribles insolations du Sahara. J'en i un jour attrapé une qui m'a cuit littéralement la figure: l'épierme s'est détaché comme dans une véritable brûlure. Une inolation donne la fièvre et quelquefois la mort. Cela explique le iirban des Indiens, des Turcs et la coiffure de l'Arabe.
Les enfants d'Ismaël ont la tête rasée complètement, hormis ne mèche, à la manière des peaux-rouges décrits par Cooper. lette mèche, qui n'a pas été prescrite absolument par Mahomet, oit servir, d'après certaine tradition, à Hazraël, génie du bien, our soutenir les vrais croyants pendant qu'ils franchiront la orde tendue, mince comme un fil de soie, dernier obstacle qui îs sépare du paradis interdit aux ivrognes. Sur le crâne ainsi énudé, ils placent plusieurs calottes de feutre blanc qu'ils reouvrent de la chachia, large calotte rouge en laine épaisse et entrée, la même que portent nos zouaves. Puis ils prennent une argc pièce d'étoffe nommée haïe ; ils en entourent entièrement la 'hachia, autour de laquelle ils l'assujettiss'iut par une longue îorde formant turban; ils s'en drapent autour de la figure et du îou, comme certaines de nos religieuses placent le voile; ensuite.
après avoir fait serpenter ce tissu une fois autour du corps, ils en lient les extrémités derrière le dos.
D'après ces données, on voit avec quel soin les Arabes se garantissent des insolations, la tête et la figure.
M.Ws» PLAIIVE^ DU §kAH.%R.% ]VE PK1JTEMT ÊTRE EXPLOlTÉEiîi QUE PAR UES ARABEtS.
Tout en chevauchant, nous songions aux erreurs répandues en France sur l'Islam. La vue de ces plaines arides oii l'agriculteui s'épuiserait inutilement pour faire pousser une touffe de blé ou d'orge, nous révélait de plus en plus la civilisation mahométane'. Devant cette nature si nettement caractérisée, les idées s'éclaircissent et tout un monde nouveau naît dims l'esprit.
Prenez à la lettre le plus radical de tous les systèmes enfantéj pour la colonisation de l'Algérie, faites disparaître entièremen les Arabes, et mettez, par exemple, un certain nombre de noî paysans flamands, si pi-obes et si travailleurs, au milieu de cett( vaste plaine de Ircntes lieues de largeur, privée de terres cultivables. Sans conteste, la faim et la misère tueraient tous ceux qu conserveraient la bêche et la chai'îne et ne prendraient pas la houlette du berger.
Que pourraient devenir des colons après plusieurs années d( résidence dans ces steppes?
Ils deviendraient tels que nous avons vu les bergers de noi villages : habitant de petites cabanes qu'ils ont mises sur des roues pour les transporter plus loin lorsque les troupeaux ont épuisi l'herbe; leur esprit, pendant une vie disolement dans les pâturages, serait identifié avec la nature; leur imagination excitée par le recueillement et la méditation, serait ardenle; leur caractère enthousiaste, porté au fanatisme.
Pour vivre sans supporter non seulement do maladie, mais même de malaise, ils adopteraient lous les changements de vêtements nécessité par la difféi'ence de climat. Ils proscriraient h
issus de lin, comme contraires à l'hygiène du pays ; leurs blouses, ieux vêtement gaulois, seraient en laine et taillées en forme de ►urnous pour qu'ils pussent dormir ScTns craindre les ophtlialmies !t se garantir la tête et la figure contre les insolations s'ils ont me courseà faire au moment de la grande chaleur.
Bientôt, convaincus par l'expérience que leur cabane est trop letite pour la famille, que son transport est fatigant, son usage iésagréable, ne remplaceraient-ils pas cette habitation incomnode dans un pays brûlé par le soleil, par celle des âges bibliques, a tente; non la tente européenne dont la coupe nous charme ['abord et dont l'emploi pendant un certain temps démontre les iéfauts, chaleur insupportable l'été , froid humide l'hiver, mais ette bonne vieille tente des patriarches ? Si nous ajoutons encore 'organisation par tribu, naturelle aux peuples pasteurs, n'auons-nous pas, hormis leurs actes de foi musulmane, reproduit es Arabes tels qu'ils sont actuellement?
Pourtant, nous avons entendu souvent en Algérie, beaucoup de lersonnes prêcher froidement cette extermination, sans envisager [ue derrière le Tell, dont une grande partie peut être livrée k la :olonisation européenne, se trouve le Sahara, terre classique l'un peuple pasteur.
Nos amis qui voudront voir jusqu'oii l'on a poussé ce délire, l'ont qu'à lire l'ouvrage du docteur Bodichon. Ce livre, remar- [uable d'ailleurs sous le rapport de l'étude des races de l'ancienne légence, enseigne plusieurs morts-aux-rats intelligentes pour létruire les Musulmans.
Oui, l'Arabe est bien l'homme-typti du Sahara. L'Européen, [uelque robuste, noble, bien élevé qu'il serait, se trouverait oujours petit, souffreteux au milieu de cette nature sèche, brûante, dorée. . . C'est le robuste sapin du nord qui périt dans les ables d'Afrique faute de frimas, comme l'oranger du Jardin des lespérides vit chez nous étiolé dans nos serres chaudes, parce [u'il manque de soleil.
Allons-nous, égoïstes inintelligents, rentrer en nous-mêmes et flétrir sans scrupules, une civilisation puissante, parce que nous y sommes coniplèlement étrangers et que nous n'y voyons pas notre place? Nous ne sommes plus au temps oii l'on brûlait, pendait ou réduisait son voisin en esclavage, parce qu'il pensait ou vivait autrement que soi.
Examinons donc avec attention le douar qui est à notre gauche. Ces grandes taches noirâtres qui se touchent et circonscrivent un grand cercle, ce sont les tentes. Il est justement midi sonné (le Kiloula, moment de la plus grande chaleur), c'est l'heure de la rentrée des troupeaux; ils se massent, poursuivis par les chiens, dans le grand bercail que les intelligents pasteurs ont tracé en établissant leur campement. Pouvons-nous rêver rien de plus simple et de mieux entendu ? Aucun mouton, chèvre, taureau ou chamelle ne peut s'enfuir; aucun voleur, aucun ennemi ne peut faire razzia sans passer sur le corps des propriétaires.
Nous approchons. Chacune des tentes nous montre de plus en plus l'heureuse disposition que lui a donnée le génie de ce vieux peuple. Elles sont toutes de la même hauteur ; le centre est élevé d'un mètre et demi environ; le tissu épais de laine et de poil s'appuie sur des matracs (bâtons arabes), celui du milieu un peu plus haut que ceux qui soutiennent les bas-côtés; les extrémités sont terminées par des cordes attachées à des piquets enfonces dans la terre. Tous les bâtons constituant la carcasse de l'édifice, sont mobiles et tenus seulement par la pression de l'étoffe.
Fait-il chaud? on relève les coins de l'étoffe de chaque côté du courant d'air, afin que la fraîcheur de la brise rafraîchisse l'intérieur, pendant que l'épais tissus de poil, non conducteur du calorique, garantit des rayons du soleil. Il n'existe certainement pas en .\lgérie de manière plus confortable de s'abriter en pareil
cas : nous faisons appel à tous ceux qui ont vécu dans les tribus.
Ld pluie vient-elle former une flaque sur le toit, malgré l'inclinaison des faces ? il suffit de déranger un peu un des matracs pour faire écouler l'eau.
Est-on gêiié pour pratiquer une opération quelconque ? on enlève tout à fait le bâton qui dérange.
Ainsi le toit change de foi'me à volonté.
Ce n'est pas tout, la tente est-elle insuffisante, faut-il loger des diafs (bôles)? L'Arabe détache aussitôt qfielques-uncs des cordes, pose les pieux plus loin; puis, au moyen de quelques petites broches en l)ois, il ajoute la quantité d'étoffe nécessaire pour rendre son logis aussi grand que la circonstance l'exige.
Ne trouvons nous pas ce système admirable? On peut, je crois, affirmer, si nous songeons de nouveau à nos compatriotes qu'on aurait transportés dans ces steppes, qu'ayant déjà adopé la tente arabe, ils camperaient bien vite comme los Arabes et s'asseyeraient comme eux, parce qu'ils reconnaîtraient que c'est la meilleure manière d'être à Taise dans leur maison de poil, et parce que cela leur éviterait dans leurs déplacements trop fréquents, le transport d'un mobilier inutile.
En avançant dans notre voyage, nous serons forcé de reconnaître bien des fois encore, que c'est en observateur que nous devons visiter les indigènes et non en censeur : ce que, par nos préjugés d'éducation, nous sonmies portés à faire.
LE SLOUGIil ET LE K.ELB.
J'avais amené avec moi le slougli (lévrier) de mon frère. C'était pour moi un grand tracas : ce gredin de Ouache (c'était le nom que lui avait donné le kalifat Ben-Ferrag, son premier propriétaire), étranglait sans pitié toute chèvre, mouton ou veau qu'il pouvait attraper. Aussitôt qu'il apercevait un troupeau, il courait sus, malgré nos cris et les spahis qui s'élançaieiit à sa
poursuite, et presque toujours, il enfonçait ses crocs dans le cou du plus beau bélier.
Le méchant animal semblait choisir. Le pauvre Arabe, berger du troupeau, osait à ])eine défendre son malheureux mouton. Une fois même, un indigène peiné d'avoir frappé Ouache, vint pour apaiser le ressentiment qu'il nous supposa, offrir en présent son propre slougli. 11 paraît que, pour pareille cause, un Turc du beyliçk du dey d'Alger, aurait razzé une tribu. Gomme on le pense bien, les officiers fi'ançaisagisvsent autrement. Quant à moi, j'étais désolé des meuitres de mon chien, et lorsque je savais que le mouton ne pouvait servir à la diffa qu'on devait nous ojffrir, je glissai dans la main de l'Arabe une pièce de cinq francs, valeur approximative de la perte éprouvée. Ma colère contre Ouache augmentait de plus en plus. Un moment j'eus l'idée de faire justice moi-même avec le fusil d'un spahi; mais je mesentais une grande faiblesse pour ce magnifique lévrier blanc, si fort, si grand, si gracieux, si agile. Pourtant, j'autorisai le chaouch Moctar à lui donner une bonne correction. 11 lui asséna un coup de crosse de fusil qui le guérit pour bien longtemps. Depuis, Ouache se tint à distance, et nous n'eûmes plus à nous plaindre de lui pendant le reste du voyage.
Les Arabes de l'Algérie ne possèdent que deux espèces de chiens: le slougli et le kelb. Le slougli, que nous avons déjà presqu'entièrement décrit, est un énorme lévrier de la plus grande espèce qu'on puisse concevoir, formant trois variétés, une blanche, une fauve-claire, et une mouchetée: les (ieux premières dans le Sahara, l'autre dans la grande Kabylie. Le slougli est un animal noble i our les Arabes; ils le caressent, partagent avec lui leur nourriture, et sont furieux lorsqu'un étranger le corrige. Ils pensent tout autrement du kelb, le chien de la tente, qui est pour eux un animal immonde. Le kelb, genre de barbet roux, de la taille du ro(piet, est d'un aspect ignoble. Cette première appréciation prend plus de consistance encore, quand on étudie la vie de cet animal.
Beaucoup de mes amis ont sans doute, comme je l'ai fait^ regardé avec étonnement le narrateur qui contait que les chiens fesaient à Constantinople le service d'enlèvement des immondices- Ce n'est que depuis mon séjour en Afrique que je me rends bien compte de cela, les chiens de Stamboul étant probablement de la même race que ceux d'Arabie. Les Arabes ne donnent aucune nourriture au Kelb, et il vit des immondices que le hasard lui présente. La Providence divine ne l'oublie pas, elle lui réserve avec une réguliarité parfaite un aliment dont son estomac est très friand. Les hommes sont les grands alambics qui travaillent constamment pour lui. Bref, le kelb, tout nécessaire qu'il est aux Arabes, est l'objet de leur plus profond mépris, Kelb-ben-Kelb (chien fils de chien) est la plus grande injure qu'ils puissent adresser: c'est celle qu'ils donnent aux djifa (juifs) et quand ils le peuvent aux roumis (chrétiens).
Ils ne comprennent pas que nous touchions les chiens, et surtout que nous leur ayons fait une place aussi large au foyer domestique, car les kelb n'en ont pas au leur. Pi ur la moindre faute, il les frappent sans merci et sans crainte de les tuer. Lorsqu'un étranger entre chez eux, ils lui présentent un matrac pour les battre s'ils sont importuns. Tous nos amis apprécient comme nous l'urgence des caresses pour apprivoiser un animal: aussi, conclueront-ils facilement de ces données, que les kelb doivent être féroces, sales, ignobles, lâches. Ils vont même, dit-on, jusqu'à se dévorer entre eux. Ainsi, n'approchons jamais d'un douar sans fouet ni bâton, et frappons vigoureusement sur la meute hideuce qui aboiera autour de nous : elle nous mangerait les mollets et même elle nous dévorerait entièrement, pour peu que nous la laissions faire.
Les Arabes ont des vocabulaires distincts pour le kelb et le slougli, tellement ils établissent de différence enti'c ces deux ospèces.
CARACTKttK Dl^ E.'^n.%BE PARLÉ KM A9.GÉR1E.
Notre tente était drcvssée à peu de distance ; nous déjeunâmes
et, comme la chaleur était accablante, nous fîmes, couchés sur les tapis, une bonne sieste de deux heures. Puis le capitaine rendit la justice, aidé du cadi. Nous avons déjà dit que les indigènes musulmans sont administrés d'après leurs lois, par leurs cheicks, caïds, agas, et i)ar l'officier chargé des affaires arabes, qui est le chef sui)oricur. Mais au cadi seul appartient l'indication et l'explication de la loi.
Aucun officier français n'a pu jusqu'à présent étudier assez profondément la législation mahométane pour interpréter les lois à la satisfaction des indigènes. Comme il a été établi plus haut, c'est toute une spécialité à laquelle il faudrait, ainsi que pour l'étude de nos lois, consacrer toute sa vie. D'ailleurs les moyens nous manquent: les Arabes cachent leurs livres, et leurs zaouia (collèges), objet d'une surveillance spéciale à cause de l'esprit d'insurrection qui y fermente, malgré cela sont encore pour nous pleines de mystères.
De plus, l'Arabe écrit n'est pas le même que la langue parlée en Algérie : il est à celle-ci ce que le latin est au fi'ançais, avec la grande différence que nous avons une littérature française, tandis qu'ils considèrent leur dialecte comme un patois qu'ils dédaignent d'écrire, comme jusqu'au XV' siècle on dédaignait le français. Il y a dans l'Islam une centralisation bien plus grande encore que celle qu'il y avait dans notre vieux catholicisme»
Le grand législaieur Mahomet a fait du pèlerinage usité de son temps en Arabie, une prescription religieuse. Chaque année arrivent à la Mecque des pèlerins de tous les coins du monde mahométan; ils viennent se réchauffer à ce grand foyer, et reportent chez eux, avec le titre vénéré de hadj, les idées, les nouvelles, les usages du grand centre. De là, on conçoit que le parler paiticulier au Moghreb (occident), comme tous ceux différents du langage de la Mecque, ne peut être considéré que comme un patois. (Si le catholicisme avait prescrit le pèlerinage, les littératures française, italienne, espagnole ne seraient probablement pas nées).
L'Arabe vulgaire est facile à compreiidre; beaucoup de nos afficiers le parlent assez correctement, et le besoin d'interprète liminue de plus en plus ; mais il n'en est pas de même de la la langue écrite. Il n'y a guère, en France, que les membres de la société asiatique, les consuls en Orient, et quelques érudits qui puissent faire des travaux sérieux sur la langue du Prophète (*). On doit déjà à la société asiatique beaucoup d'études magistrales que le journal, publié en collaboration, rend populaires. C'est une excellente source où l'on peut puiser lorsqu'on étudie l'Islam.
BIR» BEZZEF ElilOlJM. '
« La pratique orale d'une langue quelconque s'acquiert d'abord par l'oreille et non par les livres; ceux-ci la développent, mais ne la créent jamais.
» C'est ainsi que M. Bresnier, disciple de M. Silvestre de Sacy, commence l'introduction de son cours de langue arabe (*^).
» De ce que nous sommes obligés d'étudier exclusivement par les livres les langues anciennes, dit plus loin le savant professeur, on en conclurait à tort que les langages des peuples doivent s'apprendre comme la littérature (non le langage) des Grecs et des Romains. Il est nécessaire, avant de se fatiguer l'intelligence à la lecture de nombreux volumes, d'exercer d'abord son audition, son attention passive et sa faculté de retenir et de prononcer les mots; l'élude et le classement de ce que la mémoire a acquis doit venir ensuite.»
» J'insiste sur ce plan, parce que dans ma pratique de l'enseignement de l'arabe, j'ai toujours constaté que beaucoup de personnes, par timidité ou par d'autres causes, s'abstenaient de
1*) En écrivant ces lignes, nous ignorions qu'il y avait à Lille plusieurs orientalistes distingués, mais malheureusement pour le public lillois, tellement modestes, que nous n'osons prononcer les noms de crainte de déplaire. Espérons que la Société des Sciences et des Arts saura bien se les affilier. Nous démonii'erons plus loin qu'une section des langues orientales dans ce corps érudit, rendrait à notre pays studieux les plus grands services.
(**) Pans, Challarael, éditeur, 1855.
fréquenter les indigènes et se bornaient à travailler exclusivement avec les livres ; elles arrivaient^ il est vrai, a apprécier ce qu'elles pouvaient lire, mais elles ne pouvaient, môme au bout de plusieurs années, s'exprimer qu'avec difficulté et lente r, et ne saisissaient que d'une manière tout à fait insuffisante le discours oral. »
Cette propension à n'étudier que dans les livres, décolore le langage. Il est vulgaire qu'on fait plus de figures de rhétorique à la balle qu'à l'académie : c'est surtout l'onomatopée qui fleurit rélocution naturelle. Quelques-uns de nos amis de la campagne autour de Lille, prononcent certains mots avec une vigueur d'expression qui toujours nous étonne et nous charme.
L'écriture est au langage, ce que le dessin au crayon est à l'objet qu'il représente. Il est merveilleux quel'industi'ie humaine soit arrivée à placer des sons sur le papier, à parler aux yeux comme l'a dit un spirituel poète. N'exigeons pas du sublime procédé plus qu'il ne peut donner. Il est impossible de placer sur le papier ces mille nuances qui accentuent les mots et varient à l'infini l'expression de la pensée. Il faut renoncer à peindre les effluves de la prononciation. L'éloquence est intraduisible. 11 faut entendre les orateurs et non lire leurs discours figés. Le livre, c'est la substance de la parole sans l'harmonie.
La prononciation et le geste augmentent cette chromatique du langage. Il y a là tout un art dans lequel les Orientaux sont aussi versés que dans l'art d'harmoniser les couleurs et dans celui de parfumer les appartements, où ils sont maîtres sans conteste. Que nos amis qui ont été à Alger, veuillent bien se rappeler les variétés infinies d'acception que la manière d'articuler des arabes donne, par exemple, aux mots chouïa et bezzef, et notre proposition sera facilement admise.
Cette harmonie imitative indigène nous a un jour frappé l'esprit. En traversant uii col, nous avions été' saisi par une bouffée de vent d'un froid très vif.
a Bird (froid) bezzef (beaucoup) elioum (aujourd'hui), nous dit l'Arabe qui nous accompagnait. » Nous ignorions alors la signification du mot bird (froid), mais il fut prononcé en frissonnant d'une manière qui exprimait si bien l'impression que nous éprouvions, que ce fut aussitôt une nouvelle conquête pour notre mémoire.
Cette richesse dans la mimique orientale explique la pauvreté dans le vocabulaire de la langue arabe et la régularité dans la syntaxe. Aussi les manuscrits littéraires asiatiques peuvent-ils être considérés comme des thèmes sur lesquels le lecteur doit improviser. C'est ce qui fait que les contes des M «7/^ et une nuits, traduits par Galland, donnent une bien maigre idée de ces mêmes contes colorés sous la tente par l'imagination brillante, souple et fine de certains indigènes.
Concluons donc de ce qui précède, que des études par trop classiques nuisent à l'éloquence; qu'il faut au plus tôt, pour cette raison presque autant que pour celle de l'épuration des idées, pousser nos jeunes gens à tenir entre eux, ces conversations sérieuses dans lesquelles nos pères formaient tant leur goût et leur style.
Lors de la réunion, en ISI'i, de la Commission scientifique de l'Algérie, le gouvernement chargea M. Perron, savant orientaliste, de la traduction du Moukhlacar de Sidi Krelil, le grand légiste des Arabes Maleki. Ce travail est terminé et mis depuis un anenviron, entre les mains de messieurs les officiers chargés des affaires arabes.
Les grandes bibliothèques publiques ont été également favorisées de renvoi. On peut donc, à la bibliothèque de Lille, se procurer cet ouvrage. Nous conseillons aux personnes qui s'intéressent à l'Algérie, de parcourir les six volumes qui le composent. Elles auront idée de la sagesse de la législation, et des difficultés éprouvées par les étudiants. Le style est d'une concision et d'une sécheresse désespérantes, et malgré l'excellence du
5t) UN MOIS DNS LE SAHARA
travail de M. Perron, qui a intercalé dans le texte beaucoup d'explications de commentateurs, on a bien de la peine à comprendre. On sent qu'il faut, comme pour l'étude de nos lois cbréticnnes, connaître des principes et des axiomes qui servent de fds conducteurs dans ce dédale, et qu'il est nécessaire, pour l'application, d'étudier à tond les commentateurs, parce qu'ils forment la jurisprudence. Malheureusement, quoique la hibliothèque d'Alger soit riche en manuscrits arabes , nous manquons encore, je crois, de quelques matériaux pour faire un travail bien complet sur la matière : les Arabes, comme nous l'avons déjà dit, cachent leurs livres aux infidèles pour obéir à un article de foi.
Ainsi, il faut bon gré mal gré se servir des cadis et même souvent s'en rapporter entièrement à eux. On pourra donc supprimer les chefs militaires, mais pas les cadis avant que nous ayons étudié avec eux dans les zaouia (collèges).
L'ACOIIHA (Tribunal).
M. C. . . donnait audience à tous ceux qui venaient demander justice. A la porte de la tente se trouvaient deux chaouchs, un bâton à la main, écartant les importuns ou ceux qui ne se retiraient pas assez vite, lorsque leur aifaire était terminée. Les coups pleuvaieiit dru sur les récalcitrants.
La justice arabe est admirable de promptitude. Le demandeur arrivait, expliquait son affaire en quelques mots. M. G. . . renvoyait de suite ceux qui réclamaient à tort, faisait quelques questions aux autres, et prononçait aussitôt sa décision si l'affaire ne ressortait pas de la législation musulmane. Dans le cas contraire, il consultait Si-Abd-el-Kader, le cadi, qui citait et expliquait la loi; alors, M. C. . . jugeait. Je vis, en moins de deux heures, passer devant mes yeux une cinquantaine de demandeurs, plaideurs, accusés. M. C... termina toutes ces affaires avec une promptitude qui fit niQu admiration.
Toutes les garanties dont nous environnons chez nous la justice,
UN MOIS DANS LE SAHARA ^f
ont les plus précieuses conquêtes de la civilisation. Cependant, >n doit reconnaître que la lenteur dans la marche des affaires, a ussi son côté fâcheux. Les Arabes reprochent, avec raison, )eaucoup cela à notre organisation judiciaire, et ils préfèrent .bandonner leurs droits plutôt que de plaider devant nos trimnaux civils. Aussi, les juifs africains, que nous avons peut-être !U tort d'émanciper si tôt, et les marchands chrétiens, dont la moalité n'est pas non plus très grande, abusent-ils souvent d^ cela >our voler impunément les Arabes lorsqu'ils peuvent faire resortir leurs discussions d'un tribunal civil. Peut-être serait-il >on de créer en Algérie un bureau qu'on chargerait près de ;haque tribunal, de faire gratis instance pour les Arabes qui ont L plaider. Si nous ne faisons pas cela tout de suite, nous ferons népriser nos lois {*).
La justice, d'après l'Islam, est gratis; les officiers des affaires irabes la font gratis; et, dans les tribus, on se persuadera difficiement qu'il faut payer pour faire constater son bon droit. On )eut juger de l'urgence de faire disparaître pour les Arabes tous es frais de justice, même ceux d'avocat, par le fait suivant.
Un jour que je déjeunais à Tegdem, un caïd, assez paysan du )anube, me demanda pourquoi je n'étais pas capitaine du génie îomme mon frère? Je lui répondis que j'avais choisi une autre îarrière et lui expliquai le mieux possible notre organisation sociale. Les indigènes préfèrent nos tribunaux et notre code militaires. Il me dit alors, avec un air d'étonnement où perçait le iédain, appréciant fort bien la différence entre les deux régimes civil et militaire, différence plus marquée encore en Algérie qu'ailleurs, qu'il ne comprenait pas le goût que j'avais eu de vivre sous la loi des Juifs. La loi des Juifs, c'est, pour ceux qui connaissent le mépris des Arabes pour les enfants d'Israël, une bien déplorable appréciation de ce Code civil dont nous avons le droit d'être si fiers.
(*) Qu'on veuille bien se rappeler que celte rédaction a été faite en