ES ROVTEIS DU SA.H.%RA
Ayant terminé toutes les affaires en litige dans la tribu, reçu les rapports et les renseignements du caïd, M. G. . . ordonna le départ.
Nous prîmes route vers le sud, en nous dirigeant d'après les points saillants des collines devant nous.
En Algérie, comme dans tout pays mulsuman, toute voie carrossable est un souvenir laissé par un des peuples occupant le pays avant l'invasion arabe, ou bien un travail exécuté par les ingénieurs français. A quoi, je vous le demande, sert une grande route à un Mabométan, cavalier par excellence ? Objectera-t-on que les indigènes qui babitent ou qui viennent dans les grandes villes soumises par nous, apprécient beaucoup le confortable de la voiture et que souvent dans les rues d'Alger, le touriste s'arrête avec étonnemcnt en voyant descendre d'im omnibus ou de la voiture deBlidab, ou Colcah, des Arabes, des Maures, des Nègres, des Esp^[.;nols, des Français, des Mauresques, des Négresses... . avec une aisance qui ferait croire que l'omnibus, comme le soleil, paraît dans les sables du désert, dans la Nubie, au Sénégal, en Perse, aussi bien que s'.ir le macadam des boulevards de Paris ? Pourtant aucun Mahométan n'a pu encore introduire chez lui l'usage des voitures qu'il trouve si agréables chez nous. La raison est facile à comprendre.
Qu'on songe d'i.bord aux grands changements que cette importation a toujours imposés dans les habitudes de tout un peuple, notamment à rarchitecture des maisons et à la voierie. On a idée de cela, en parcourant les rues indigènes d'Alger, oîi trois mules ne peuvent j^asser de fi'ont; ou bien en se rappelant les effets produits chez nous, par l'emploi de la voiture au transport des personnes.
Ce n'est que depuis cette époijuc, par l'invention des ressorts, (jui ont rendu suppoitables les cahotements en les ccnvcrtissant cil un balancement moelleux, que le carosse est devenu populaire.;
En même temps, un grand changement se fait dans l'architecture : les rues s'élargissent; les enseignes, qui gémissaient sur un pivot en fer s'avançant dans la rue, se collent sur les façades des maisons; les cintres des hôtels s'élèvent Les voitures auraientelles pu circuler dans les rues étroites et boueuses du moyen-âge? Qu'on se figure la rue de Richelieu, à Paris, composée de maisons avec pignon sur rue, large comme une des rues de la cité : [e nombre prodigieux d'équipages qui, actuellement, tourbillonnent et se croisent de mille façons dans le sein de cette artère, mraient-ils osé s'engouffrer dans une pareille ruelle ?
Pour ce qui a rapport plus particulièrement aux Musulmans, quoique les fellah (laboureurs), fassent, comme chez nous, traîner eurs charries par des bœufs, l'Arabe pasteur, leur frère, ignore îomplétement l'attelage. Tous ses transports se font à dos.
Ainsi, introduire la voiture suspendue et même le tombereau, îst toute une révolution économique à foire chez les Arabes.
Ils n'ont donc pas besoin encore de routes carrossables.
Ce n'est pas à dire pour cela qu'il ne faille pas tracer dans le ^ahara de grandes voies de communication, des routes et même les chemins de fer : bien au contraire. Nous pensons que ces jrands fleuves d'écoulement des richesses et de relations de toutes spèces, doivent nous assimiler les indigènes. Rêvons même le hemin de fer d'Alger à Tombouctou. Les voies de communicaion sont les grandes forces de notre civilisation , c'est à elles [ue l'Europe doit sa grandeur,
A ce propos, qu'on nous permette de dire en passant, que ous croyons à l'assimilation des Arabes, et que nous faisons ;s vœux les plus sincères pour que la France se rattache de œur et d'intérêts, toutes ces populations nomades. C'est en rancc que bat le cœur de l'Europe! Notre patrie est déjà le rand foyer de luaiière et d'amour du monde chi'élicn. Puisse
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la Providence lui réserver la sainte mission de rattacher à la grande communion européenne, le monde musulman, des bords du Gange au cap de Bonne-Espérance ! ,
Oui, nous pensons qu'il est possible de faire pacifiquement cette conquête. L'Islam est une véritable forteresse assiégée. Dès que nous aurons pris quelques points stratégiques, fait une brèche à la muraille, ses habitants capituleront, si nous leur offrons, suivant les usages modernes, le respect de la propriété, mais de la propriété aussi bien religieuse, morale, que matérielle.
Le problème se réduit donc, suivant nous, à trouver la meilleure manière (*) d'acquérir sur le cœur de ces peuples pasteurs, l'influence que nous avons su prendre sur les nations européennes. Nous ne pouvons espérer ce résultat qu'en agissant sur eux par l'exemple, la persuasion; qu'en les laissant se diriger par leurs lois ; qu'en ne mettant aucune entrave à leur religion, à leurs mœurs, à leurs usages. Qu'ils viennent librement à nous en émondant eux-mêmes toutes leurs institutions, au fur et à mesure qu'elles deviendront vermoulues !
C'est fort heureusement la grande politique que la France impose maintenant à tous ses agents en Afrique. Mais il est fâcheux de le dire, cette grande mission philantropique n'est pas comprise également bien par tous, et on y rencontre souvent des gens, bons et généreux sous d'autres rapports,* qui, comme nous l'avons déjà indiqué, prêchent froidement encore, malgré les grands résultats obtenus depuis quelques années, l'extermination de la race arabe.
Ce système féroce, ce délire insensé, reste impur de la surex^ citation de la bataille, doit disparaître au plus tôt. La guerre est
(*) La loi votée dernièrement, avril 18G3, est un premier pas dans cette heureuse voie. Les considérations développées par Tadministralion dans les discussions et les rapports, sont fort remarquables, et nous engageons nos amis qui veulent étudier la question d'Algérie, à les méditer.
finie; il n'y a plus que des plaies à soigner, des frères à aimer et à instruire: l'humanité réclame ses droits.
Si tous les Français étaient convaincus que les Arabes algériens sont des enfants de la patrie aussi bien que les Provençaux, les Gascons, les Flamands, l'assimilation viendrait très vite : nous en avons la conviction.
Nous essaierons de prouver plus loin, au moyen de renseignements recueillis pendant notre voyage, notre opinion que l'affection, la douceur et la liberté peuvent faire rentrer dans le grand courant de notre civilisation, toute la grande famille musulmane,
DÉPIiACEMEllT D'VM »OlJAR (village arabe).
Tout en songeant, nous marchions, ainsi qu'il est dit plus haut, en ligne droite, guidés par les montagnes et les collines, au milieu des touffes d'alfa. Notre troupe était sur deux rangs : M. G... l'aga, le cadi et moi en tête ; tous les autres cavaliers à la seconde ligne.
Je fus tiré de ma rêverie par une sorte de caravane qui passait près de nous. — C'est un douar qui déménage, dit M. G. . . Voici un des grands traits de la vie arabe. Vous savez qu'aussitôt le pâturage épuisé, la tribu va camper plus loin. Cette vie nomade vous expliquera bien des faits caractérisant ce peuple. Un village (jui change constamment de place, ne peut être installé comme celui qui est à poste fixe. Les meubles sont proscrits par tous, ainsi que tout ce qui est lourd, encombrant, fragile.
Pourtant, vous le voyez, combien paraît encore considérable le bagage. Jugez ce que serait le transport, si ces gens-là vivaient à l'européenne ; s'ils couchaient dans des lits , avaient une garde-robe pour plusieurs saisons, du linge de toutes espèces, des ustensiles de ménage aussi variés et aussi fragiles que les nôtres, des instruments aratoires, des machines; s'ils devaient déménager le blé et l'orge de la grange qu'ils ont l'usage de conserver en silos. Deux ou trois chameaux, un cheval, quelques
ânes suffisent au déménagement de toute une famille aisée. Peutêtre faudrail-il centupler ce nombre, s'ils étaient organisés comme chez nous.
Nous passâmes près du groupe et je pus le considérer à loisir. Il me rappela le tableau d'Horace Vernet, la prise de la Smala et les descriptions de la Bible. Tout contact avec les Arabes ou promenade dans leur pays, évoque toujours chez le touriste un souvenir de ce livre sacré. L'imagination vous transporte au temps des patriarches. Vous voyez le vénérable Abraham, Esaû le chasseur, Jacob le rusé, Rébecca, Joseph, Ruth, Booz. . . Les descendants d'Ismaël vivent comme leur père Abraham, de la vie nomade du pasteur et dans les mêmes conditions climatériques : par suite> ils ont conservé en héritage l'existence et les mœurs patriarcales.
On ne peut donc voir dans notre pays aucune scène du genre de celle que nous avions sous les yeux. Des mulets, des bœufs, des chameaux, des ânes chargés d'ustensiles arabes en bois et en fer, de la provision d'orge et de blé pour quelques jours, des outres pleines d'eau ou de lait ou de lieben (lait caillé), des tapis, des nattes, des matracs et de l'étcffe de la tente. Nous vîmes aussi la petite meule pour faire la farine, le métier à tisser les tapis et les burnous, les moukala (fusils arabes) du mari, la poire à poudre, les djélels (couvertures des chevaux), les vessies contenant le beurre, etc.
Puis marchaient, dfins ce cortège, des hommes à pied, se cambrant avec toute la gravité orientale et frappant les animaux indociles; d'autres se prélassant à cheval, quelques-uns tenant des enfants dans les bras, un autre, une femme sur le devant de la selle. 11 n'y avait, d'après ce que je jugeai, que les jeunes et jolies femmes qui eussent cet avantage et celui d'être placées sur un chameau portant une sorte de palanquin (Haatatich), servant de parasol (comme ceux qu'on voit dans la Smala d'Horace Vernet): toutes celles que nous vîmes à pied étaient très vieilles,
très malpropres, et avaient le dos chargé d'iistensilf's de ménage. Cela est dans le caractère de TArabe, la femme qui ne plaît plus devient servante. Mais elle ne perd que l'apparence de l'autorité : malgré la différence des mœurs, les femmes d'Afrique ne tiennent pas moins les rênes du ménage que les dames d'Europe.
Il y a fort peu de temps qu'on sait chez nous que les Arabes ne sont pas entièrement nomades ; que leurs déplacements sont réguliers; que les tribus ne sortent pas de leurs circonscriptions de terrain, et que ce terrain leur appartient aussi légitimement qu'une maison de la Grand'Place ou un jardin à Fives appartient à un bourgeois de Lille.
Maintenant qu'on est bien convaincu de cela, en y réfléchissant, il semble absurde qu'un peuple puisse exister sans reconnaître le plus fondamental des droits sociaux. Qu'on songe que même les Peaux-Rouges ont une Hmite de territoire de chasses, et que leurs guerres proviennent souvent de la violation de cette limite. Cependant, il ne faut pas croire que la propriété dans l'Islam soit ce qu^'elleest en France. Un travail bienco»scencieux et bien érudit sur cette question a été publié par M. Worms dans les Annales de la société asiatique. Avec cela et la législation de Sidi-Krélil, on peut faire une bonne étude suj* la propriété dans le Mogb'reb. Le législateur musulman s'occupe avec autant de soins que le législateur français, des moindres détails du droit de propriété. Les cadis peuvent donc donner aussitôt une solution légale à tout conflit. Le relâchement dans l'application de la loi est même le plus grand sujet des guerres de tribu à tribu. L'administration française l'a bien compris : elle emploie tout son pouvoir à réglementer les intérêts et à mettre son cachet sur tous les titres (*).
(*) La nouvelle loi n'est que le projet de régularisation de ce fait. Nous avons été surpris de la passion extrême avec laquelle les colons en ont attaqué le dispositif. Cela ne leur a pas porté bonheur. La polémique a éclairé bien des points qui ne sont pas en faveur des Européens
J'ai eu la bonne fortune d'assister, dans une de mes tournées, au jugement d'un grand procès entre les Oiiled-Mansour et les Ouled-Lekreud. Il s'agissait de limiter le terrain appartenant à chacune de ces tribus. Il y eut production des titres, actes d'achat du temps des Turcs et d'Abd-el-Kader; discussion sur la valeur de chaque titre. Puis, une assemblée à huis-clos de tous les cadis présents, formant régulièrement une ' espèce] de cour d'appel prescrite par Sidi-Krélil et appelée medjelès, prononça en dernier ressort la limitation du terrain, et l'autorité française prit acte.
Les officiers des bureaux arabes' sont parfaitement renseignés sur la marche et le campement des tribus sous leurs ordres ; ils savent toujours oii trouver chaque douar : aucun ne change de place relative, c'est-à-diie que le douar au nord est toujours au nord, celui à l'est, à l'est.
En franchissant la crête d'une colline, nous vîmes une trou[)e d'une cinquantaine de cavaliers. C'étaient des gens de la fraction des Ouled-Krélifs, chez lesquels nous allions coucher ; ils venaient à la rencontre de leur hakem, le capitaine G. . . Aussitôt qu'ils nous aperçurent, quatre cavaliers se détachèrent du goum et galopèrent vers nous : c'étaient le caïd, son fils, le kalifat et le cadi, qui venaient présenter leurs hommages. A trente pas de nous, ils sautent à bas de leurs chevaux et viennent, l'un après l'autre, baiser la main de leur chef. M. C. . . leur rendit leur salut en portant chaque fois la main vers la bouche comme pour y déposer un baiser : cela suivant la vieille coutume arabe. Ensuite, ils se placèrent près de nous en tête de la colonne , à notre grand déplaisir, parce que le cadi montait une jument. Nos chevaux hennissaient et caracolaient à nous jeter à terre. M. G...,
habitant Tancienne régence. Le journal la Presse, en s'appuyant sur les turpitudes qui accompagnent ordinairement toute conquête et toute colonisation, a soutenu au nom du droit abstrait, l'idée extrême d'abandonner complètement l'Algérie aux Arabe?, ce qui ruinerait les colons.
pour calmer un peu leur ardeur, fit placer le cavalier à la jument derrière notre troupe.
Le goum des Ouled-Krélifs s'était mis respectueusement sur notre côté; ils chargèrent les longs fusils (voir au musée Moillet) pour la fantasia en notre honneur.
On sait que la fanfasia est le simulacre d'une charge en tirailleurs de cavaliers arabes. Ils se préparent hors de portée et viennent au galop à fond de train, en poussant des cris sauvages, décharger leurs fusils à quelques pas de votre colonne. Puis, ils font pirouetter leurs chevaux avec une adresse charmante et rentrent dans le groupe d'oiiils sont sortis. Ce qu'il y a d'admirable dans cette course, c'est que toutes les évolutions en sont faites au grandissime galop. Les chabirs, comme ils le disent dans leur langage figuré, sucent toute la vigueur du cheval : le sang ruisselle sur les flancs du noble animal à faire le désespoir d'un cavalier européen.
La fantasia vous force à reconnaître que les Arabes sont les plus hardis cavaliers du monde. Qu'ils sont beaux dans leur ivresse! Les coursiers, les narines en feu, bondissent au milieu des rochers et des broussailles; les longs fusils réfléchissent l'or du désert; l'odeur de la poudre, les cris sauvages, l'entraînement poussent l'ivresse jusqu'au délire. C'est une ronde de djins (génies pendant un ouragan.
UIVE DEfS» CAIJSE!^ QUI OMT FAIT IMTERDIRE I.E TIM PAR MAllOMET.
La poudre de la fantasia parla jusqu'à l'arrivée à notre campement. Une diffa nous fut servie dès que nous nous fûmes un peu reposés; mais j'avoue que j'y fis peu honneur. L'eau que Taliar me servit lorsque je lui demandai djeb-el-mà (de l'eau), venait d'un redire, et je fis la grimace. Pourtant j'avais une soif dévorante. M C... m'offrit du vin. En dépit de l'Islam, nous en avions
emporte im baril pour nous rattacher par un lien à notre vieille France. A son grand étonncmcnt, je refusai. Que mes braves compatriotes ai(yit de l'indulgence et qu'ils ne u) 'appliquent pas leur proverbe favori : tous les méchants sont buveurs d'eau.
Je reconnais tout ce qu'il y a de force, do bonheur, d'esprit, d'abandon, d'inspiration, de bienfaisance dans un verre de bon vin savouré en trinquant avec d'excellents amis, sous notre ciel brumeux de Flandre, et je ne suis ccrlaincment pas un des moindres admirateurs des caves qu'ils remplissent, avec tant d'art, de crûs savoureux. Ce fat la première fois de ma vie que je me sentis de l'aversion pour ce bienfaisant liquide. Que ceux qui voudraient me jeter la pierre aillent s'assurer, avant de me condamner, si le soleil du Sahara ne pi'oduit pas sur eux le même effet. Cela, peut-être, les forcera même à reconnaître, comme moi, qu'il ne faut pas trop en vouloir à Mahomet, de sa proscription en masse de tous les vins et spiritueux.
Le lendemain, l'aga Caddoar, après nous avoir accompagné pendant dix minutes environ, nous fit ses adieux. Il alla serrer la main de M. G..., puis, faisant pirouetter son cheval avec cette adresse qui m'éblouissait toujours, il vint à moi, me prit la main gracieusement et nous nous souhaitâmes réciproquement bon voyage.
Pendant plusieurs jours, nous circulâmes dans cette même zone de pays placée, comme nous l'avons dit, entre le Djebel-Nador et le Djebel-Amour. Notre marche était régulière. M. C... se portait partout ou il y avait des affaires litigieuses à régler, des inspections à passer, l'autorité française à faire sentir.
Nous vîmes plusieurs fois les monts Kl Habib, Dibbeteral, Djebel-Dara, Djcbel-Alzarou, Bou-Acida. Les crêtes de ces collines sont parallèles entre elles et à peu près parallèles à la ligne du littoral. Cette disposition géologique se rencontre, d'après le
voyageur anglais Richardson, dans tout le Sahara jusqu'aux montagnes de la Lune.
On peut donc conclure, en partant de l'opinion admise dans la science, que les chaînes de montagnes parallèles entre elles sont de la même époque de soulèvement, et en consultant la carte de l'orientation des principales chaînes de montagnes de l'Europe, tracée par M. Elic Beaumont, on peut conclure, disonsnous, que la catastrophe qui a produit le Sahara presqu'en entier, est la même que celle qui a produit les Alpes principales : soulèvement, comme on le sait, qui a déterminé la plus grande partie du continent européen.
Toutes ces collines ont une même forme très catactérislique qui étonne chaque voyageur : à peu près celle d'une pile de boulets triangulaire assise sur sa face parallélogramme. Le côté nord est abrupte; le sud, qui reçoit et arrête le sable envoyé par le simoun, en pente douce.
MAMiiÈRE Ï®]K I^lSrUSEDI-IilIl BK^ ©OC ttJ»SEII!TS
GÉOGSlAPïSlflipïJES BSAMS ILES PAYS
PEai EXS»îL0BÊÉS,
Nous trouvâmes plusieurs sources. M. C . . . les nota soigneusement, ainsi qu'il faisait de toute observation géographique. Avant de se mettre en route, il tirait sa montre; il la tirait encore lorsqu'il remarquait un point intéressant, redire, fontaine, rivière, etc., et il calculait les distances suivant la promptitude de la marche de nos chevaux : quelquefois 6 kilomètres à l'heure, souvent 7 kilomètres, rarement S kilomètres. Arrivé au campement, il prenait la carte du Sahara publiée par le ministère de la guerre, y traçait ses observations et signalait les erreurs.
La carte actuellement officielle du Sahara n'a été levée, en grande partie, que d'après les renseignements pris aux Arabes, les voyages de Moula-Ahmed et El-Arachi, traduits par M. Berbrugger. de la Commission scientifique (à la bibliothèque de Lille), les documents pris pendant la marche des colonnes et les
indications des officiers des bureaux arabes. Chaque fois que ces messieurs sont en tournée, ils prennent les notes que prenait M. C. . . Ces notes leur sont précieuses. Lors d'une expédition, le commandant de la colonne s'adresse toujours à eux pour connaître les ressources du pays. On comprendra facilement toute l'importance des renseignements qu'ils doivent procurer, surtout dans le Sahara : sans un guide excellent, on y meurt de soif et de faim.
Nous montions à cheval ordinairement à six heures du matin. Les mulets, charges de la tente et des bagages, partaient en avant et marchaient plus vite que nous, de sorte qu'en arrivant nous trouvions toujours nos tentes installées. C'est une fort bonne précaution : on n'est pas exposé à se trouver sans gîte, ou retardé dans la marche. D'ailleurs les mulets prennent facilement le pas de 8 kilomètres à l'heure.
Souvent, nous constations de grandes différences avec les indications données par la carte. Il nous arrivait quelquefois de rester deux ou trois heures à cheval de plus que nous avions compté; à mon grand déplaisir. Je n'étais pas encore habitué à ce genre de vie et je me fatiguais beaucoup. La chaleur surtout m'abîmait, elle me donnait une soif que je ne pouvais apaiser. M. G. . . me faisait la guerre pour m'empêcher de boire de Teau. Il me recommandait de suivre son exemple ; me disait que je mourrais sur la terre d'Afrique si je continuais à m'abreuver ainsi. Il me forçait à manger de la viande lorsqu'il voyait que je touchais à peine au repas ; à prendre un peu de vin et à mettre un peu de cognac dans mon café. Je suivais autant que possible ces conseils et rassemblais tout mon courage pour vaincre cet affaissement physique. J'obtins enfin la victoire. Mes muscles s'affermirent sur mon cheval, mon sang circula librement, mon estomac brûla de moins en moins : mon appétit revint.
Nos impressions de voyage étaient à peu près les mêmes
chaque jour. Tout en marchant, les pieds de nos chevaux faisaient fuir presque à chaque pas un ou plusieurs lézards (lacerta perspicillata). Ces petits sauriens d'un à deux décimètres de long, couraient avec une peur frénétique, quand ils nous voyaient, comme s'il n'avait pas été écrit cent fois chez nous, que le lézard est l'ami de Thomme. Dans le sable fourmillait aussi tout un monde de coléoptères aux couleurs vives.
Souvent nos chiens levaient un lièvre, et quelques-uns de nous chassait la pauvre bête qui n'échappait presque jamais. Nous n'eûmes pas la chance de courir une gazelle ; mais nos spahis tuèrent nombre de perdreaux, d'outardes, de poules de Carthage. Ce gibier augmentait nos provisions de bouche. On nous le servait le soir cuit à la broche, ou en ragoût à la mode arabe.
Nous rencontrions des troupeaux considérables de moutons et de chèvres, des troupes quelquefois de cent chameaux, de grands douars : tout cela me confirmait que la population est assez nombreuse, dans cette zone du Sahara.
Plusieurs fois, nous passâmes près d'un troupeau de chamelles gardé toujours, comme l'est un harem de poules par un coq, par un chameau étalon, que nous distinguions à cet air de fierté et de noblesse que la nature donne toujours à l'animal chargé de la fonction sublime de la reproduction.
— N'approchez pas de ce gardien vigilant, me dit M. C. . . , la première fois que nous fîmes cette rencontre, ils sont très féroces, et quand ils peuvent atlrapper un homme, ils le saisissent avec la bouche, le jettent à terre et l'étouffent avec leurs pieds de devant en s'agenouillant sur la poitrine jusqu'à ce que mort s'ensuive. Je connais plusieurs fiiits de ce genre.
Je fus surpris de cette indication. Jusqu'alors je m'étais imaginé qu'il n'y avait de par le monde, aucun animal plus paisible, plus patient et plus pacifique que le chameau. Souvent, dans le Tell, en suivant l'étroit sentier tracé par les indigènes, j'avais rencontré un long convoi de ces navires du désert, comme ou
dit eu Orient, niarchanl vers moi, et pour ne pas être froissé, moi ou mon clieval, par les ballots qu'ils portaient, j'avais couru la canne levée vers le premier de la ligne.
Toujours, je l'avais \u fermer en frissonnant les larges paupières ornées de longs cils que lui a donnés la nature pour le préserver de l'éclat éblouissant de la lumière du Sahara. Puis, déployant en courbes lourdes et paresseuses son long cou de cygne, il portait rapidement la tetc du côté opposé et courait en étalant ses larges pieds fourchus. Ceux qui suivaient faisaient le même mouvement en défilant près de moi. Nombre de fois, dans les marchés du littoral, j'avais vu les indigènes les charger et les décharger de leurs fardeaux. Ils plient les jambes aux coups de matrac ou de i)ied qu'on leur donne sur les tibias, poussent des cris plaintifs comme pour demander merci, et ce n'est que lorsque l'Arabe, la charge étant bien calée, vient les faire relever en leur appliquant de nouveaux coups de Uâton, qu'ils prennent leur parti et retrouvent leur impassibilité grave et solennelle.
Le chameau a été bien souvent décrit : c'est chez nous le type de la sobriété. Pourtant cet animal a besoin d'une nourriture réglée et de soins intelligents. J'ai entendu dire par des officiers qui avaient dirigé des convois pendant une expédition, que le mulet et même le cheval résistent mieux que le chameau à la privation de nourriture; qu'un chameau qui n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures tombe d'épuisement. Cela n'arrive pas en temps ordinaire; le Sahara est sa terre classique. Excepté la drias, toutes les plantes qui se présentent à portée de sa mâchoire et qu'il arrache et mange en marchant, sont digérées par son estomac. Ce qui fait surtout que cet animal est précieux pour les caravanes, c'est qu'il boit peu.
Un chameau ne porte pas plus que les mulets arabes, 150 à 200 kil.; encore la charge nommée r'erara, doit-elle être répartie avec beaucoup de soins dans deux sacs pas plus larges que les vertèbres lombaires, et tombant chacun sur un des flancs, si l'on ne veut pas, en i)lessant l'animal, s'exposer à le perdre.
L'hygiène de ce ruminant est toute une étude qui n'est parfaitement connue que sous la tente. On m'a dit que la neige en faisait périr beaucoup.
L'Européen, pour employer des chameaux, doit donc, s'il ne veut pas s'exposer à des mécomptes, recourir aux Arabes.
liE €AD1 KM ff'O^X'TtO.^' A li'ACOUHA (tribunal).
Aussitôt que M. G... avait terminé avec un caïd les affaires litigieuses et inspecté son administration, il faisait appeler un spahi et lui disait qu'il ouvrait TAcouma ^son tribunal). ïaliar, Bonne et Bou-Médine disposaient aussitôt la tente. Les lèvres qui formaient l'ouverture étaient rabattues sur chaque face lattérale. On plaçait sur le tapis, vers la face du fond, les quatre coussins recouverts d'étoffe moirée qui servaient d'oreiller dans nos lits de cantine oudesiége dans la journée. M. G... s'asseyaitau centre; uneplace m'était réservée près de lui. Puis se plaçaient les cadis, les caïds, les cheikset les personnages influents de la tribu. Quelques membres de l'assemblée restaient tout méditant, gravement assis à la turque ; d'autres étendaient les jambes sur le tapis en s'appuyant la tète sur la main. Gela me rappelait les rois Francs ou saint Louis rendant la justice dans la forêt de Vincennes. Deux spahis chaouchs (les chaouchs, huissiers, garde du bureau arabe, sont tous cr.réginicntés dans les spahis) se plaçaient, leur terrible bâton à la main, de chaque côté de l'ouverture de la tente. La séance était ouverte.
Si Abd-el-Kader, en fonction dans la circonstance, comme cadi du bureau arabe, tirait de sa djebira (nécessaire, portefeuille arabe ressemblant assez à la sabretache des hussards, placé toujours en route à l'arçon de" la selle, voir au musée Moillet) du papier, un encrier, une plume en roseau taillée sans fente avec un petit conduit longitudinal pour faire tomber l'encre ; il détachait d'un cordon ai)pcndu à sou cou, un petit sachet conlenaut el Ihaba, le cachet eu sou nom, avec lequel, connue tous ses cou-
frères, il timbre et doit timbrer tous les actes. Alors défilaient les plaideurs. Chaque jugement rendu, Si ,\bd-el-Kader écrivait le k'teb(acte) sur ses genoux comme pupitre, prenait son cachet, le couvrait d'encre avec la plume en passant le doigt pour bien étendre, mouillait le papier avec la langue et apposait le sceau.
Je constatais chaque fois avec plaisir qu'il n'était jamais embarrassé quand M. G. . . le consultait: il citait toujours de mémoire et sans hésiter le passage de Sidi Krélil faisant autorité. J'ai su depuis que beaucoup de cadis sont de la même force, et qu'on fait apprendre Sidi Krélil par cœur dans les zaouïa (collèges). Ce qu'il y a de plus difficile, comme nous l'avons établi, c'est l'interprétation de ce style sec et tellement précis, qu'il est d'une obscurité désespérante. C'est là que Si Abd-el-Kader faisait briller sa science de jurisprudence musulmane: ses yeux flamboyaient d'intelligence et il développait le texte avec érudition.