‹ Un mois dans le SaharaChapitre 6 sur 30 · I.E DITORCE · texte numérisé non relu

I.E DITORCE

Je pus avoir ainsi quelques aperçus de la législation du Mok'reb (occident). J'entendis des discussions à propos de succession, des contestations de propriété. Surtout, je fus témoin de divorces. Le mariage n'est réellement sérieux dans le mahométisme que lorsqu'il y a des enfants: sans enfants, on divorct avec la plus grande facilité. Suivant M. Perron, avant l'islamisme, chaque Arabe prenait autant de femmes qu'il en pouvait entretenir, et s'en séparait à discrétion. La loi musulmane régularisa ces deux faits. Ainsi le divorce, chez eux, n'est pas une flétrissure : il rt'est pas la suite de l'inconduite d'un époux ou de tous les deux. Aucune législation européenne n'off're rien qui soit identique au divorce mahométan. Quelques auteurs arabes l'appellent parfois composition^ rachat, pai'ce qu'il est encore chez eux un moyen oiîel't à la femme de se libérer de l'autorité maritale (mundiunj).

M. C. . . eut en ce genre quelques affaires intéressantes ; mais comme elles étaient complètement du ressort du Gadi, et que le huis-clos, nécessaire pour bien des détails, aurait été embarrassant pour la dignité européenne d'un officier français. Si Abdel-Kader jugeait dans sa tente, et venait nous apporter sa décision et l'arrangement des intérêts des parties. Le divorce était prononcé presque toujours.

En France, le public est très avide de scènes conjugales, et lorsqu'une affaire en adultère se déroule devant les tribunaux, les auditeurs se pressent dans les tribunes de la chambre correctionnelle. Pourtant, nous n'osons raconter les histoires intimes des ménages sahariens , venues à notre connaissance. Elles sont curieuses, mais d'un sujet tellement délicat que nous craignons ne pas avoir une plume assez fine. L'écrivain qui voudrait livrer au public des tableaux de cette nature, bien colorés, doit assister à un huis-clos de cadi jugeant des divorces.

liÉGllSIiATIOM COMJlJGitliE DEIS ARjtBES,

On peut se faire idée des discussions qui arrivent dans les ménages arabes en se rappelant l'économie des lois musulmanes. Sidi Krélil dit (nous copions textuellement) : « Le mari doit faire une part égale des nuits à ses femmes, et il ajoutera à chaque nuit la journée qui la suivra. Mais le mari n'est pas obligé à un partage égal des caresses. — Le mari malade doit aussi un partage de ses relations et de ses instants à ses femmes. — Il est permis à une femme d'acheter de sa compagne son tour de relations conjugales; au mari qui passe devant la porte d'une de ses femmes d'adresser ses salutations et ses politesses à cette femme, mais sans entrer chez elle, le jour oii elle n'a pas droit aux laveurs maritales. — Si la femme ferme sa porte au mari quand il se rend chez elle pour la nuit à laquelle elle a droit, il est permis au mari d'aller passer la nuit chez une autre de ses fenunes. — Si une les épouses renonce à son tour en faveur d'une autre, le mai'i a le droit de s'opposer à cette cession. — Lorsqu'une fcnune mé-

connaît ce (jn'elle doit de respect et de soumission à son mari, le mai'i lui fera des exhortations et des remontrances; quand il n'oi)tieii(lra i)as d'amendement, il exclura cette femme du lit marital ; à défaut de succès encore, il la ])attra, s'il pense que ce moyen puisse être utile et la ramener au l)ieu (les coups ne doivent produire ni fracture, ni l)lessure, ni contusion grave). — S'il, est prouvé devant le cadi que le mai'i ne se comporte pas comme il le doit avec sa femme, que, par exemple, il ne lui parle plus, qu'il lui tourne le dos lorsqu'ils sont au lit, qu'il l'a battue brutalement, la femme est libre alors de s'atTranchir par une répudiation complète (divorce). »

A une ou deux lieues du douar près duquel nous allions camper pour déjeuner et faire la sieste, ou pour dîner et passer la nuit, nous apercevions toujours le goum venant au devant de nous. Jus((u'ii l'eiUi'ée dans notre tente, on faisait la fantasia en i:otre honneur.

Nous nous lavions à grande eau pour enlever de nos cils, de nos sourcils et des pores de notre peau, tout le poussier de sable qui s'y était amassé pendant notre marche: notre cavalcade en élevait un nuage. Ensuite, nous changions de linge.

I<E €A:>IP D'IIi^ eiIKF UK BiJRF.AU ARABE EIV TOURMÉE »'II\$§1*E€T10IV.

Souvent alors, pendant que M. G. . . était en conférence avec les chefs ai-abes, je me promenais aux environs.

Notre petit camp contenait notre tente; celle des cadis, en forme de cirque, importation turque, je crois; celle des spahis, tente arabe (ju'ils avaient allongée sur un seul front pour plus de conuuodité ; celle du cuisinier et des domestiques; une ou deux tentes abi-itant les Arabes détachés du goura, pour veiller, conune garde-d'honneur, toute la nuit autour de nous.

Au centre du cercle décrit par les tentes, passait une longue corde fixée a des pieux: là étaient attachés, par des entraves aux pieds de devant, les chevaux et les mulets. Les chevaux enve-

loppés diidje'lel, grande couverture de laine qu'on tourne autour du corps, mangeaient l'orge ([u'on leur donnait à satiété: en Afrique, il n'y a guère que la disette qui mette les bêtes de somme à la ration congrue, et non une peur semblable à celle de nombre de Lillois de nos amis qui craignent de donner trop de vigueur à leurs chevaux en leur donnant trop d'avoine. Après le père, dit l'Arabe, c'est l'orge qui fait le cheval.

Je m'approchais toujours avec plaisir de ces nobles animaux. Notre civilisation est une serre chaude qui, tout en nous ainolissant, amolit aussi notre entourage. Certes, les Anglais ont raison d'être fiers des deux races chevalines qu'ils ont conquises sur la nature. Mais leurs chevaux ne sont-ils pas aux chevaux ai'abes, ce que leui'S parcs sont aux forêts vierges d'Amérique? Ils ont les meilleurs trotteurs du monde, qui parcourent en un jour des espaces considérables, fabuleux ; peut-être en Egypte, en hiver, ces coursiers vaincraient-ils, dans un steeple-chase, les chevaux les plus renommés de l'Hyemen. Mais la. course finie, il faut les soins intelligents du groom, l'écurie bien installée, la nourriture bien réglée, le repos indiqué par la science hippique anglaise, etc., etc. Le cheval ai'abe, lui, ne connaît pas récui'ie; il passe ses nuits aux intempéries; il brave les ardeurs du soleil, la neige, la pluie, l'orage. En arrivant au campement, son maître, ajuHîs l'avoir désellé, le laisse reposer quelque temps; puis le conduit boire, l'éponge légèrement, lui couvre le ventre du dje'lel (couverture), lui met les pieds de devant dans les entj'aves, lui donne de l'orge et un peu de paille, et le laisse au grand air jusqu'au lendemain matin, pour lefaire une course partie au pas, partie au galop, de quinze à trente lieues dans la journée, connue celle qu'il a faite la veille.

Je passais toujours beaucoup de temps à contenqilcr ces chers couipagnons de voyage. Je les admirais surtout lorsqu'ils levaient avec noblesse la tête vers les douars voisins, où leur instinct leur révélait des juments. Suivant la peinlure faite de main de

maître par M. de Ruflbn, ils aspiraient l'air avec cette ardeur vive et inajestneusc qui embellit toujours ce noble animal, quand il est excité par une passion. Ils lançaient des coups de pied à leurs voisins, lorsqu'ils les croyaient à portée, en poussant des cris de fureur, avec tant de violence que parfois ils détacbaient un pied de l'entrave, ce qui mettait tous les spahis sur pied jusqu'à ce que, tout en vociférant leurs plu'ases gutturales si expressives, ils eussent ramené les combattants au calme.

Les spaliis alors retoui'naient se coucher nonchalamment sur les nattes de leur tente, au milieu desselles, des bi'ides, des fusils, des sabres, des dje'lel. Ils passaient leurs loisirs en fumant une cigarette et en écoutant un récit arabe dans le goût des Mille et une NuitSf ou un médoah (chanteur) frappant la mesure sur son bander (tambourin) et accompagné par un ou plusieurs autres musiciens jouant de la flûte arabe. Ces chants, que nous analyserons davantage plus tard, étaient d'un goût tout-à-fait original, tout en rappelant, pourtant, par leurs notes plaintives, les fabliaux populaires en France jusqu'au XV siècle et les chants qu'on entend dans nos campagnes, notamment en Bretagne et dans certaines parties isolées de notre pays wallon qui ont conservé leur caractère gallo-romain (*).

Plus loin, le cordon bleu arabe préparait le repas et le café qu'on buvait toute la journée. Il était installé dans sa tente au milieu des outres pleines d'eau, ou de lait, ou de lichen (sorte de lait caillé); des vases en terre cuite; des provisions de

(*) M. Henri Martin prétend que nombre de chants druidiques ont été conservés par les Bardes, héritiers poétiques des traditions de notre antique nationalité. En Bretagne et en Angleterre, dans le pays de Galles, on chante encore des airs gaulois. Nous croyons que certains airs qu'on entend dans plusieurs localités wallonnes de notre Flandre, ont aussi cette origine remarquable. Dernièrement, en avril 18G3, nous avons entendu, dans les environs de Lille, une vieille ballade dont l'harmonie particulière nous a vivement frappé. Qu'un de nos compatriotes, savant laborieux, comme il y en a tant chez nous, pousse des recherches sur ce sujet: d'après l'analogie frappante dont nous avons été saisi, nous croyons qu'il y a là une mine précieuse à exploiter.

ouïes espèces. C'était un Maure ayant l'aspect des caouadji Mfjtior des cifes iiiaures) da littoral. Il portait le costume des liskris (auvergnats d'Alger) en drap grossier couleur brun noi- ;itre, et avait les jambes et les bras nus. Je le regardais queluefois préparer les ragoûts, et j'avoue franchement que cela ne ic donnait pis gri!id appétit: S33 miins d'artistes trempaient ans la sauce avec le laisser-aller d'un sculpteur pétrissant sa làte d'argile, et, sans Taire d'ablution, il vaquait, entre temps, à ['autres soins domestiques ou personnels. Que le cuisinier franais qui n'a aucun reproche à se taire sous ce rapport, lui jette a pierre!

LE GilCHOVCH.

Lorsque les douars étaient éloignes de notre campement, les arabes préparaient le rôti chez nous. On amenait un mouton; un Lrabe tirait son couteau-poignard de la gaine placée, comme ils a placent tous, sur la poitrine et sous le burnous ; puis, suivant es préceptes de Sidi-Krélil, il tranchait d'un seul coup les artères ;arotides.

La peau et les viscères enlevées, on recousait le ventre de animal; on l'embrochait de la queue à la tête avec un bâton t on le fesait rôtir sur un brasero préparé ad hoCy en arrosant vec une sauce au beurre aromatisé, toutes les parties exposées à 'ardeur du feu.

Les spahis venaient souvent surveiller la préparation et mangeaient les brochettes qu'ils faisaient avec les viscères coupées en nenus morceaux.

liA DlFFit (repas de riiospitaMtc).

Ce qui m'amusait toujours, c'était l'arrivée de la diffa envoyée )ar le douar. Il y avait tout un cortège d'Arabes portant les uns, les morceaux de mouton au bout d'un bâton, d'autres, des rajouts, des poulets vivants, des galettes, des gâteaux, les plats de ouscoussou, etc. Je n'avais jamais vu de scène semblable. Qu'on ie figure la manœuvre des cuisiniers de la pièce d'Ambroisc

Thomas, le Sonyc cVune Nuit cVèli', en l'eniplaçant les cuisiniers par (les Arabes de toute couleur de peau, à la mai'chc grave et solennelle, peut-être se fera-l-on idée de ce spectacle. Le caïd présidait lui-niénic à la présentation de la diffa au cbaoucli de service, lequel fiiisait mettre en réserve pour la table de M. G..., les plats les plus recherchés.

E.E POTAGi: ARABE.

Ordinairement, vers sept heures, M. C... demandait le dîner. Les convives entraient dans la tente et s'asseyaient en cercle autour de la natte servant de nappe et posée sur le tapis, M. G... cl moi, l'un à côté de l'autre, près d'une bouteille de vin et de deux verres placés làpour notre usage particulier. Alors le repas commençait. Bonne nous distribuait les cuillères d'argent; Tahar apportait le potage, les Arabes lésaient mentalement une courte prière et nous mangions. Nos cuillères plongeaient alternativement dans la soupière française, emportée par Bonne, pour la circonstance, de la popote (*) de Tiaret.

Malgré cette manière primitive de manger, j'avoue que j'aimais beaucoup cette soupe et souvent ma main était une des dernières à puiser. C'est qu'aussi notre cordon bleu avait un talent admirable dans la confection du potage. Le mélange variait souvent : vermicelle ou pâte de macaroni cuit dans du bouillon de mouton, un peu de lait ou de lieben, du beurre mis toujours en porportion'convenable, des jaunes d'œufs, du piment rouge comme poivre, une dose parfaitement étudiée de jus de citron, .le crois que ce chef-d'œuvre d'ai't culinaire aurait plu à Brillat- Savai'in lui-même. Quant à moi, je ne blâmais qu'un délail, c'était les morceaux de viande do mouton disséminées dans la masse, que le hasard amenait dans ma cuillère. Ileureusemenl l'usage arabe me permit bientôt d'échapper à ce désai-M-émcnt,

(*) En campagno, lorsque la vie à la pension n'est pas possible, les officiers s'associent pour acheter les jjrovisions et faire la cuisine. On appelle popote cette manière de manger.

et, sans suivre positivement l'exemple de mes connnensaux qui ^nrfois remettaient dans la soupière ce (pi'ils dédaignaient, je jetais sui' la natte les morceaux du viande qui me déplaisaient : cela me fit toujours trouver le potage délicieux.

Aussitôt après, Tahar faisait à chaque convive une distribution de galette araire, genre de crêpe cuite sur la cendre. Arrivait ensuite le mouton rôti placé, sans sauce, dans un énoi-me ])lat de bois. Comme on l'a déjà vu, le çjachouch est un mouton entier, rôti cà la broche. Mais ce qu'on ne peut apprécier sans avoir goûté de ce plat, c'est combien la viande cuite ainsi est savoureuse et succulente. Malheureusement, la manière de la manger est un peu en dehors de nos usages: chacun ai'rache avec les doigts le morceau qui lui paraît le plus convenable, la fourchette étant entièrement inconnue chez les Arabes. J'attacpiais surtout les morceaux rissolés dans le beurre : ils exhalent dans le palais un parfum très agréable.

L'aga Caddour m'avait fait apprécier cela en m'offrant un jour \\\ morceau qu'il avait arraché de sa propre main, politesse arabe qu'il ne i)ratique que rarement, ce qui me lit voir (pie je lui plaisais. Il est vrai de dire que j'avais toujours caché les impressions désagréables que me produisaient les infractions aux isages ciu'opéens, pensant qu'il est de bon savoir-vivre d'acccp- :er cordialement les habitudes des personnes dont on reçoit l'bospitalité, et qu'il est inconvenant de s'en mocpiei', comme tout bon [^'rançais né malin et inventeur du vaudeville est porté à le faire. fVvec un tact admii'able, il avait senti cette coi'dialilé, et il m'en savait gré, ainsi que tout notre entourage indigène.

Cette simple attention de ne i)as IVoisseï' les gens en montrant l'étonnement que vous procure la singulai'ité de leurs manières à /otrc point de vue particulier, est imlispensable au loui'iste qui ireut étudier avec fruit et à l'honnue qui veut faire aimer son pays et sa civilisation.

CIVILITÉ PUÉRILE ET HOIVMÈTE DEJS IMD^IJLMAIVS.

Ainsi, il est bon de lire comme ligne de conduite, l'article publié par M. Daumas, sur la civilité puérile et honnête des Arabes. Voici quelques données hygiéniques et de politesse qu'il est également bon d'observer pour conserver son prestige dans les douars. C'est un extrait du voyage de Moula-Ahmed, traduction de M. Bcrbrugger (bibliothèque de Lille). Qu'on nous pardonne ce que la traduction textuelle a de trop crû: nous avons pensé qu'il valait mieux ne pas affaiblir par de molles périphrases de notre façon, le cachet d'un ouvrage fort caractérisé.

« Choses dont on doit s'abstenir :

» Brûler des pelures d'oignon ou d'ail, — dormir sur la face,

— s'asseoir sous l'arcade d'une porte, soit de chambre, soit de maison, — appuyer le dos sur le ventail de la porte, — raccommoder ses habits sur soi, — éteindra, la lumière avec son souffle,

— jeter des poux vivants, — se laveries talons avec la main droite, — uriner dans l'eau courante, — mettre sa culotte étant debout, — mâcher les aliments des deux côtés de la mâchoire à la fois, — caresser sa barbe, — faire claquer les dents les unes contre les autres,— prendre les genoux entre ses mains, — tenir ses doigts écartés, — placer la paume de la main sur le nez, — couper ses ongles avec les dents, — se déshabiller au soleil ou à la lune. — cracher dans les lieux d'aisances, cracher sur le sable, — mettre les joues dans la paume de la main, à moins de souffrance dans cette partie, — jouer pendant la prière obligatoire, — commencer à se chausser par le pied gauche, — refuser de l'eau, — refuser du levain, — refuser du sel, — refuser du feu. »

LEfi RAGOCTIi ARABES.

Lorsque le gachouch était uu peu disséqué d'un côté, Tahar, aidé d'un convive, le retournait dans le plat. Alors je cessais toujours de manger, cette face étant moins appétissante.

Ensuite venaient les ragoûts composés de mouton, ou de vo-

laille, ou de gibier, dépecé et baignant dans une sauce rouge de piment; de pommes de terre coupées entranches, et de fèves vertes mélangées de viande en menus morceaux dans une sauce pimentée qui nous brûlait le palais : le tout caché sous une glace formée par des œufs. Chacun, sur un morceau de galette qu'il trempait dans la sauce, ramenait avec les doigts comme pincettes, un morceau à sa convenance.

On s'habitue bien vite à cette cuisine épicée; mais il faut avoir soin de ne pas boire de suite après avoir mangé de ces plats, autrement l'estomac vous cuirait pendant quelque temps.

Après venaient les galettes cuites dans le beurre ; pas de miel parce que le Sahara n'en produit que fort peu ; des dattes; quelquefois des oranges, des grenades. . . ; puis on terminait par le plat favori des Arabes, le couscoussou.

liE COVSCOUfSSOV.

L'ancien mets de nos pères (voir Rabelais), le couscoussou, genre de pâte sèche en petits grumeaux gros comme la moitié d'un grain de riz, est préparé avec beaucoup de soin et de patience par les femmes arabes. Nos soldats ont rendu populaires en France les procédés employés pour la confection de ces grumeaux. Mais ce qu'on ignore généralement, c'est avec qu'elle intelligence de l'art culinaire est opérée la cuisson.

Au-dessus de la marmite qui bouillonne pour faire un pot au feu, est placé l'alambic contenant le couscoussou, percé au fond comme une écumoire : de sorte que la vapeur, tout en cuisant, dépose dans la masse, cette partie volatilisée, précieux parfum des sucs de viande, perdu dans la plupart de nos cuisines.

On sert le couscoussou dans un immense plat de bois (s'alfa). Dans un grand trou creusé au milieu de la masse, on verse une Sduce faite de différentes façons, mais toujours la base est, ou du bouillon de mouton, ou du lail, ou du lichen. Cliaque convive fait sur le bord un trou avec sa cuillère et mange du couscoussou

imbihc do sauce, ('c mets plaît vite aux Européens : bien i)r'C()aré, il est excellent. Quelquefois on le couvre de morceaux de mouton ou de rayons de miel.

M. Daumas, dans son Sahara algérien, dit qu'il est im])oli de boire avant la fin du repas. Je n'ai pu constater cela : les Arabes buvaient à chaque moujent. Ce que nous disons plus haut de la nécessité de ne pas boire après avoir mangé du ragoût, a peutêtre fait naître cet usage. Il est vrai de dire que le plus souNcnt je provoquais la circulation à la ronde, du vase de métal d'Alger, contenant l'eau ouïe lieben versé par Tabar. Aussitôt que j'avais bu, un autre convive me demandait le vase, buvait, et souvent la coupe lésait le tour du cercle.

Le plat de couscoussou enlevé, on apportait l'eau de l'ablution, et chacun à son tour se lavait les mains et la barbe, et se rinçait la bouche, les indigènes , en se frottant les dents avec le pouce et Tindex imbibés d'eau savonneusc.Le jeune nègre passait le savon, mettait devant vous le vase pour l'eau sale, magnificpie aiguière sculptée avec art, et versait dans le creux formé par vos mains, avec une sorte de théière découpée à l'oi'ientale, l'eau chaude nécessaire à ces soins de propreté. Ensuite, on ])assait les cure-dents faits avec les ombelles d'une ombellifère aromatique, exhalant un parfum doux comme celui de l'angélique.

Puis chacun, hormis les cadis, (pii ne doivent pas fumer, allumait qui sa pipe, qui son cigare, qui sa cigarette.

Alors M. G... faisait inviter à prendre le café, ce précieux breuvage sous le ciel brfdant d'A Crique , le caïd qui nous avait offert à dîner. Suivant la coutume des Arabes de grande tente, le caïd se tenait respectueusement dehors uour ne pas gêner ses hôtes, pendant le repas. La conversation de la soirée commençait.

Le touriste en Algérie qui a la bonne fortune de se trouver à

pareille réunion, doit bénir son sort : il poui'ra faire les observations les plus curieuses. De grandes révélations arrivent dans les soirées sous la tente ; l'horizon de rintclligence s'agrandit.

Tout en analysant les idées, les mœurs et les usages arabes, on fait en même temps l'examen critique de notre société européenne, celui de nos idées, de nos mœurs, de nos usages, et Ton trouve l'explication de faits sociaux qui avaient jusqu'alors échappé à l'interprétation. Des convictions profondément enracinées chez soi sont enlevées par cet ébranlement intellectuel et remplacées par d'autres, quand des réflexions calmes arrivent.

C'est que la civilisation musulmane n'a aucune analogie avec la nôtre. Les deux grandes bases sur lesquelles s'appuie toute lociété, la famille et la propriété, sont, dans l'Islam, organisées autrement que (diez nous. On conçoit que de là, découlent des mœurs et des usages fabuleux d'originalité pour les Européens.

Nous voudrions avoir pris note de toutes nos conversations lans le Sahara. Les observations que les Arabes nous faisaient ;ur nos usages et nos mœurs, auraient étonnés mes amis par leur lingularité, le bon sens naturel et le fin esprit de critique qui les ivait inspirées. Souvent, nous ne savions connnent répondre aux piestions.

Que dire sur ce que nous appelons la mode? Comment faire concevoir à des gens qui portent encore le costume d'Abraham, que chaque aison nos élégants changent la forme de nos vêtements? Gomment aire comprendre l'héroïsme do la sœur de charité, dans un pays il le célibat est llétri par la loi; nos révolutions politiques, à des eus (pii sont, coinmc on a vu, soumis à un i)ouvoir religieux, ntrant dans tous les détails de la vie intime, et prévoyant tout i bien, qu'im Musulman ne i)cut changer un iota à ses lois et à ou système politique, sans sortir de Tortliodoxie inahoméane ?

(Cependant, leur imagination est de (eu : leurs yeux pétillaient n parlant du chemin de fer ([ui fait voler connue les oiseaux; des

8i UN MOIS DANS LE SAHARA

billoiis qui (loîiiicront à rhoinmc le domiiue de l'air; du télégraphe électri(iuc (\m porte la parole à mille lieues de distance, plus rapidement (pie l'air ne la porte à l'oreille d'un auditeur, dans une conversation sous la tente. Les produits de nos manufactures, les épingles, les allumettes chimicpies et nos tissus si compliqués et à si bas prix, étonnaient leur curiosité. Us comprenaient facilement le grand principe de la division du travail, plus difficilement les machines enfantées par l'industrie moderne. Pourtant, beaucoup d'eux avaient vu des bâtiments à vapeur, et ils dépeignaient la marche du navire avec un enthousiasme charmant. Ils admiraient par-dessus tout nos connaissances médicales, l'organisation de notre armée, la probité de nos officiers et de tous nos fonctionnaires publics. Mais, il faut bien l'avouer, ils enviaient peu notre état social: ils le trouvaient efféminé. Ils souriaient avec ironie en pensant au peu de vigueur physique, à la faiblesse en équitation, à l'ignorance du noble art de la chasse qu'ils remarquaient généralement chez les Français. Ils comparaient nos costumes mesquins et de mauvais goût, à leurs vêtements si gracieux si beaux, si élégants et si agréables à porter.

Un jour je leur fis comprendre les bienfaits de l'imprimerie et de la liberté de la presse d'où, suivant moi, la probité publique découle; cela les fit méditer d'autant plus, qu'ils voient déjà autour d'eux les effets que produit le mobacher (la nouvelle) journal qui est publié en arabe par les soins du gouvernement, pour les caïds et cadis, et qui répand dans les tribus toutes les nouvelles politiques et autres.

Les officiers attachés aux affaires arabes, causent avec leurs administrés des événements qui les intéressent: C'est une manière très intelligente d'empêcher que les fanatiques ou les ambitieux puissent par de fausses interprétations, fomenter la révolte et rinsurrection.

La lumière, nécessaire partout, est indispensable au milieu des Arabes. L'extase religieuse de l'homme de la tente, peut produire.

lorsqu'elle est exploitée par l'intrigue, les résultats les plus déplorables. M. le capitaine du génie Richard, le savant historiographe de la guerre du Daïra, a montré par quelles jongleries Bou-Maza, simple chevrier, ignorant, inconnu, sans influence, a insurgé le pays et soutenu si longtemps la lutte que l'on connaît.

On verra plus loin que El-Gharnough, le chérif du Nador, qui aurait soulevé toute la province d'Oran, s'il avait pu promener dans les douars du Sud, les têtes sanglantes de la petite troupe dont nos amis veulent bien suivre les pérégrinations dans le Sahara, n'avait pas d'autres moyens d'action sur son entourage.

La question d'Orient et la guerre à la Russie occupaient alors en Afrique les indigènes aussi bien que les Français. Des régiments avaient déjà quitté l'Algérie pour la Turquie : il fallait que les Arabes connussent parfaitement les faits. M. G... parlait donc souvent de la guerre. Il faisait apprécier les intérêts de la France dans la question, ceux du grand sultan, ceux de l'Angleterre, et racontait l'ambition envahissante de Moscou (la Russie) en dessinant une carte pour aider à la démonstration. Souvent le cadi, Si Abd-el-Kader, qui avait fait un pèlerinage à la Mecque , prenait la parole pour affirmer les détails qu'il connaissait de visu, ou bien il demandait l'explication des points obscurs à l'intelligence musulmane.

Malgré la plus scrupuleuse attention et la grande habitude qu'on a de se trouver avec des Arabes, on emploie souvent des images européennes en dehors de la perception des indigènes. Ces figures, quand on ne sait pas l'arabe, traduites par un interprète peu intelligent, sont pour eux un pathos impossible à comprendre. Nous avons vu plusieurs fois tout un groupe d*Arabes sortir abasourdis du cabinet d'un officier français, qui s'imaginait avoii' fait sur eux grande impression. Cela démontre qu'il faut se servir non-seulement de la langue arabe, mais aussi delà poésie ;irabe, et combien il est important, pour bien gouverner ou diriger un peuple quelconque, de connaître sa civilisation.

Tout renlouragc écoutait avec plaisir ces récits : les Arabes sont très ciirieuK de nouvelles. M. G... développait également les intérêts delà France à la conservation de l'Algérie, et plusieurs fois il nie lit affirmer des faits (jui dépassaient par trop l'esprit musulman, pour que les auditeurs fussent convaincus de la véra" cité. Par exemple, nous eûmes grande peine à leur persuader que l'Algérie rapporte au beylick (gouvernement), un impôt de 3 millions par an et lui coûte 20 millions de dépenses.

On sait que l'Islam fait des conquêtes d'une autre manière que notre bonne France et que les peuples soumis par lui sont tributaires; qu^- tout chrétien paie l'impôt de capitation, c'est-à-dire rachat de sa tête; qu'enfin h; kalifat du prophète (le pape du mahométisme) doit tirer un revemi net de tout agrandissement de territoire.

Minuit arrivait souvent sans que nous sachions qu'il était si tard. Alors tout notre entourage nous souhaitait le bonsoir, et nous sortions de la tente pendant qu'on la disposait pour notre coucher. Dans l'obscurité, nous distinguions les Ai'abes placés en vedettes par la tribu où nous campions, pour nous préservei' des voleurs: ils étaient couchés autour de nos chevaux et nous les enjambions dans notre [)romenade.

Cette précaution contre les maraudeurs est très nécessaire. Les voleurs arabes sont de grands maîtres dans leur art. Ils entrent dans le camp devant les sentinelles, avec une astuce satanique. Qui n'a pas entendu raconter par un militaire que, dans une de ses expéditions, des fusils attachés en bandoulière sur le dos des soldats, avaient été enlevés pendant la nuit, malgré la vigilance des factionnaires, prévenus de se tenir sur leurs gardes.

Comme les Peaux-Rouges américains, ils savent se mouvoir environnés de broussailles en profitant des accidents de terrain, des eftets de perspective, de la marche régulière des sentinelles: ce qui leur permet d'avancer lorsqu'ils sont dans certaine position. Ajoutez à cela de l'audace et une confiance fataliste.

Nous avions quitté l'agalik de ïiaret et nous étions entrés dans l'agalick du Djebel-Amour. Je m'apercevais que les caïds en venant offrir leurs hommages, et les Arabes qui se présentaient ù l'acouma, avaient un aspect particulier qui piquait ma curiosité: il semblait qu'une épée de Damoclès, suspendue toujours sur leur tête, les tenait dans un effroi continuel. J'eus bientôt l'explication de cela. Nous avions emporté dans nos cantines {^), le Sahara al- (jérienào, M. le général Daumas. Un jour pendant l'heure de la sieste, je tirai ce livre et je lus, page 216:

« Tout le Djebel- Amour obéit à un cheick, nommé Djelloulben-yaya, djied (noble) des ouled Miraoun dont la famille a, de temps immémorial, le pouvoir en mains. Djelloul est âgé de 40 ans à peu près (en 1854). C'est un homme brave et fort, froid et sérieux ; on ne l'a jamais vu rire. Il s'est révèle de bonne heure dans sa sauvage énergie, par le meurtre de son oncle qui voulait le spolier. Avant lui, le Djebel-Amour, souvent ensanglanté par des guerres de fraction à fraction, était en état continuel de révolte contre les chefs ; mais Djelloul, toujours ferme et sévère au besoin jusqu'à la cruauté, a fait plier ou tomber devîint lui toutes les têtes. C'est le sultan de la montagne : il tue, bannit,

(*) On nomme cantines les Jeux grandes caisses qu'on place de ciiaque côté du bât d'un mulet. Indispensables aux officiers en campagne, ces espèces de malles contenant les effets et les provisions, servent, en outre, dans un campement, de chaises et de dossier de lit. Chaque côté porte des crampons où s'adaptent deux bâtons soutenant la toile i^ui forme le fond du lit. On complète ordinairement avec un matelas léger et, ad libitum, avec un drap en forme de sac dont une lèvre beaucoup plus longue que celle rabattue sur la couverture, sert, sous la tente, à se garantir la tète contre la fraîcheur de la nuit. Cette simplification du bagage rentre dans les données de l'art militaire. Plus les impedimenta sont réduits, plus les mouvements sont faciles. L'armée? française a, sous ce rapport, la meilleure réputation. Et pourtant combien sont considérables encore nos convois, l'ous ceux qui aperçoivent pour la première fois une colonne on marche en sont effrayés. Los cantines jouent donc un très grand rôle dans la vie militaire. Dans le Sahara, elles rendent les plus grands services aux Européens.

bâtonne, pardonne en monarque absolu. Les contributions qu'il Xjrélève sont considérables ; mais il les dépense généreusement pour les pauvres et les voyageurs. Abd-el-Kader le tenait en grande estime et lui avait confirmé le pouvoir. »

La cruelle énergie de Djelloul inspirait donc cette terreur qui m'avait frappé. Depuis que l'administration française le tenait en laisse (il est mort deux mois après l'époque de mon voyage), ses chaoucbs ne faisaient plus tomber de têtes; mais ils faisaient pleuvoir les amendes et les coups de bâton, avec une prodigalité qui effrayait toujours l'officier français en tournée d'inspection.

La position vis-à-vis de Djelloul était très difficile: c'était un homme ;i ménager. Pour preuve, ouvrons encore le livre de M. Daumas et lisons, page 216 :

« En cas de guerre avec les tribus voisines, outre que le Djebel-Amour est à peu près imprenable pour une armée arabe, il resterait encore un dernier refuge à ses habitants, le sommet de la Gada, C'est le pic le plus élevé de ce pâté montagneux : on ne peut y grimper qu'un à un, par un sentier tortueux, difficile, suspendu entre deux précipices, ou bordé d'arbres, derrière chacun desquels il y aurait un homme et un fusil. Ces Thermopyles s'appellent Trie el'Gada. A son sommet, la Gada offre une plateforme assez vaste pour donner asile à toute la tribu, femmes, enfants, troupeaux; des sources coulent sur les flancs assez abondantes pour suffire à tous. »

En parcourant ce massif de montagnes, effectivement on est effrayé en songeant à un mouvement insurrectionnel dans celte Suisse du désert où, comme dit fort bien M. Daumas, chaque pic et chaque arbre pourraient abriter un homme armé de son fusil. Evidemment, la France finirait par soumettre les insurgés, comme elle soumettra la grande Kabyiie (*).' Mais à quel prix, après quels efforts?

(') Rappelons encore une fois que ces impressions de voyage ont été écrites en 1854.

L'insurrection dans ces montagnes, en outre, couperait nos immunications avec Lagouat, et compromettrait notre domina- )n dans le Sahara.

Peut-être obj cetera- t-on, quant à cette dernière hypothèse, le le Sahara ne peut vivre sans le Tell qui lui envoie des grains, ns son ventre, comme ils disent dans le Sud. Gela est vrai, ces ibus reviendraient vite à nous. Mais ne seraient-elles pas rasées ors par les gens du Djebel- Amour?

Dans toutes les éventualités, ne serait-il pas fâcheux de s'ex- )ser à produire tant de mal, pour une maladresse?

La France a donc accepté avec empressement la soumission de jelloul, et le burnous d'investiture lui a été envoyé aussitôt, epuis, tout en contrôlant avec tact son administration, elle était rcée de fermer les yeux sur bien des choses. Les signaler aurait it plus de mal que de bien. D'ailleurs, ce chef tenait parfaitelent son pays, envoyait ses goums combattre, côte à côte de nos ivaliers, les chérifs insurgés dans le Sud. Exiger, dans la posion actuelle de cet agalik, toute la régularité d'administration u'on impose aux chefs du Tell, serait absurde dans l'intérêt lême des populations. A cause de leurs luttes intestines, elles nt besoin, pendant bien longtemps encore, de la main de fer 'un dictateur énergique. La Providence nous avait donné dans jelloul un aga de la trempe cherchée, et peut-être regrettc-t-on éjà (octobre 1854) que la mort ait privé le pays de son admiistration vigoureuse.

Je notais à chaque pas dos preuves du despotisme de ce sultan le la montagne. M. G. . . réparait, autant que possible, les injusices, fesait sentir l'action bienfaisante de l'autorité française, )unissait les caïds (lui avaient tienipé dans (|uelqucsini(iuités de eur chef. Deux ou trois Arabes qui s'étaient oubliés justiu'ù jualifier, devant le représentant delà France, Djelloul, de sultan, servirent d'exemple à tout le pays. M. G. .. leur infligea une punition rigoui'cuse en fesant proclamer par les chaouchs, pen-

liant que ces malheureux pâtissaient pour tous, qu'il n'y avait dans le Mogh'reb, qu'un sultan, le sultan français.

ASTUCE ISÉM1TI$U1:.

Le droit de propriété de ses administrés n'était pas ce qu< Djelloul-ben-Yaya respectait le plus. Le récit suivant prou vcra cela.

Nous étions dans le pays des autruches. J'avais envie de rap porter en France une dépouille; M. G. . . . m'avait promis qu'i me la procurerait. Un jour, pendant une fantasia, le capitaine demanda au caïd de lui désigner un homme qui voulût bien chas ser à l'affût, une autruche pour nous.

Le caïd lui indiqua dans le goum un Arabe, tireur adroit e1 intelligent. Les regards que M. G. . . porta plusieurs fois sur lui, effrayèrent le pauvre cavalier. 11 s'imagina que l'officier français remarquait son cheval, et, suivant le procédé pratiqué, à ce qu'il paraît, souvent par leur aga, songeait à le prendre, sans en payer la valeur, bien entendu. Alors il s'avisa d'un stratagène qui nous fit bien rire. Lorsque son tour arriva de faire la fantasia, il chargea notre colonne au galop en faisant boiter son cheval. Dire comment il parvint à ce résultat extraordinaire, je ne le sais: mais son cheval boita. Peut-être était-il encore meilleur cavalier qu'adroit tireur. M. G . . . le fit appeler. « Je t'assure qu'il boîte, s'écria-t-il aussitôt qu'il put se faire entendre de son hakem : c'est un mauvais cheval, tu n'en feras rien. — Je t'assure que je ne veux pas de ton cheval. — Il boîte. — Tais-toi, ou je te mets à l'amende, et écoute-moi. Je ne veux pas prendre ton cheval. Tu es adroit tireur, in'a-t-on dit; prends des provisions pour trois jours et va me tuer une autruche; je te récompenserai. » Le pauvre diable, content et joyeux d'en être quitte pour si peu, s'en alla à la hâte se cacher dans le plus épais du goum.

L'AFFUT DE li'AUTRUCUE.

Pour achever cette histoire, nous devons dire qu'il s'acquitta

UN MOIS DANS LE SAHARA 9i

OPt bien de sa mission. Quelque temps après, à Tiaret, nous 'aperçûmes tenant entre les bras une magnifique dépouille d*auruche mâle. Je l'examinai avec plaisir : elle était d'un beau noir le jais et aucune plume ne manquait ni aux ailes ni à la queue. j. C. . . félicita le chasseur. « Raconte-nous donc ta chasse, lui it-il ensuite. — Gomme tu me l'as commandé, hakem, après n'être muni d'une provision d'eau et empli mon mezoued (sac in peau) de rouina (blé grillé dans un poêle et broyé à la meule iu ménage), je suis allé à la recherche d'un nid d'autruche ; j'ai écouvert quelques œufs sur le sable ; j'ai fait un grand trou ; 'ai attendu patiemment. Le mâle est arrivé à la recherche de la emelle; j'ai appuyé mon moukala (fusil) sur la terre; puis, omme mon œil droit est un peu affaibli, j'ai visé avec l'œil gauhe ; le coup est parti; l'autruche est tombée; je lui ai coupé la 5te suivant les principes de Sdi Abd-Alla; j'ai enlevé la dépouille. ,a voilà. Es-tu content? Permets-moi de retourner à mon douar. - Certainement, mais auparavant prends ces 10 douros français 50 fr.) en échange de la peau. >

En ce moment, je ne pifs retenir un éclat de rire : la figure e TArabe était devenue indéfinissable d'ébahissement et de stueur. Le pauvre indigène faisait tourner les pièces d'argent comme 'il rêvait qu'un bon génie avait, de même que dans je ne sais uel conte des Mille et une Nuits y converti, dans sa main, des milles sèches en douros. Enfin il partit en marmottant . dans n ton qui me rappelait le gros bon sens de Sancho Pança uni à i finesse d'un paysan normand, qu'il connaissait un chef, qu'il e voulait pas nommer, car il ne faut jamais parler (qu'avec pruence des grands chefs, qui payait avec des coups de bâtons e que les roumis (chrétiens) paient avec des douros.

On a vu, dans la citation empruntée à M. Daumas, que la sauâge énergie de Djelloul s'est révélée de bonne heure par

meurtre de son oncle. D'après ce que j'ai entendu dire dans le pays, ses rigueurs envers sa famille ont été beaucoup plus horribles que ce que dit M. Daumas. On m'a affirmé qu'il avait fait un véritable holocauste de ses frères, de ses neveux, de ses cousins. Dire le nombre des victimes, je n'oserais : il est effrayant et pourrait bien avoir été exagéi'é par l'imagination arabe. On verra que, pour le moins, il a conservé son frère Dinn que nous allons rencontrer plus loin. J'ai même entendu citer souvent, en exemple, la tendre affection et le dévouement mutuel des deux frères.

J'étais donc impatient de voir le terrible aga, et je fus très satisfait lorsque M. G... m'annonça que nous allions coucher le soir à Sidi-Bouzid, lieu de sa résidence habituelle.

D'après la carte, nous avions six heures de marche. A mon grand désappointement nous marchions depuis sept heures , que le Djebel-Âmour, malgré les lignes de monticules dont il nous entourait, semblait encore fuir devant nous. Gela me fit constater, une fois de plus, combien sont nombreuses les corrections h faire à la carte du Sahara algérien.

Mon cheval, excitéau départ par la vue des juments, avait sautillé pendant toute la marche : j'avais d'affreuses coliques. La vue du goum qui venait à notre rencontre, me remit d'aplomb sur la selle, et je tins à honneur, pendant toute la marche à travers les rocs et les ravins, à ne pas perdre ma place en tête de la colonne.

Le sentier que nous suivions, était tracé dans une gorge et serpentait autour d'une montagne. A nos pieds, nous avions un ravin profond presque entièrement couvert de vigoureux figuiers, de chênes verts et de lauriers roses , s'élargissant, dans certains endroits, en vallées semées d'orge et de blé. A la sortie de la gorge, se trouve une vallée l)eaucoup plus grande, plantée d'arbres fruitiers de toutes espèces, foi'mantun massif épais de verdure jusqu'au pied d'une petite koubba au dôme blanchâtre; à

droite, sur le flanc de la montagne, monte, en amphithéâtre, une ville de maisons bâties en briques de terre scchées au soleil, ou en pierres amoncelées l'une sur l'autre sans ciment : d'un ïspect terreux, olivâtre, détachant à peine des lignes du sol sur lequel elle est bâtie. C'est le ksar Sidi-Bou-Zid et ses jardins.

Qui voit un ksar (ville du Sahara), voit tous les ksours(ksar au pluriel) du Sahara algérien. On peut se faire une idée bien complète de leur disposition et de leur architecture en examinant les dessins de Lagouat, Ouergla, Tuggurt, publiés par V Illustration.

Malheureusement, ce qu'on n'a pas encore rendu parfaitement et ce qu'on ne peut comprendre lorsqu'on n'a pas quitté notre pays brumeux, ce sont les teintes dorées, jetées par le soleil du Sahara. Certes, notre Flandre a aussi sa poésie de couleur: son soleil pâle et les rayons d'argent dont il nous éclaire, d'après les statistiques, quelques soixante quinze jours par an, donnent à nos artistes des teintes mélancoliques, qui ont également leur harmonie et peuvent inspirer autant, dans leur genre, que les couleurs vives des tropiques.

La lune a, chez nous, une vigueur d'expression qu'on cherche vainement à cet astre en Afrique: ses rayons blafards et plaintifs dessinent dans nos campagnes, sous notre ciel nuageux, des om- )res alternativement incertaines ou vigoureuses qui charment et enivrent une imagination fantastique. Mais, nous le répétons, nous n'avons aucune idée des teintes dorées du Sahara. Les artistes qui ont interprété l'Orient, à quelques l'ares exceptions (et nous citerons à ce propos Victor Hugo, lord Byron, M. Daumas, Horace Vernet, et plusieurs peintres de décorations dramatiques dont les pinceaux nous semblent avoir réellement trempé dans a palette des vives couleurs orientales); ces artistes, disons-nous, l'ont pas été pénétrés de l'harmonie (pii caractérise ce pays. Malgré leurs vêtements de soie, de fine laine et d'or, coupés à l'orientale, les personnages sont des Français travestis comme

ceux qu'on rencontre dans nos fêtes, une soirée de carnaval. Tout est Français : le divan sur lequel s'appuie l'odalisque comme la pose de l'odalisque, l'architecture, etc. Le soleil est notre bon vieux soleil gaulois que nous avons raison d'aimer, mais que nous avons tort de vouloir imposer partout, ainsi que nos habitudes septentrionales.

Nous nous sommes demande souvent, depuis notre retour d'Afrique, pourquoi l'art n'avait pas en France mieux interprété l'Orient, malgré les voyages consciencieux de nos artistes. Nous avons compris qu'il ne suffisait pas, pour peindre un pays, d'aller se réchauffer quelque temps à son soleil ; qu'il fallait se pénétrer de son harmonie : c'est-à-dire étudier à fond son caractère et le caractère de ses habitants, enfin dépouiller complètement le Français et se faire indigène, abstraction bien difficile pour nos nationaux.

La fantasia était impossible dans la montagne : nous fûmes reçus par le contingent de tantassins, véritable garde nationale en burnous, qui nous attendait à l'entrée de Sidi-Bou-Zid. Nos chevaux traversèrent en bondissant et caracolant la bande armée, chaque homme venant, pour témoigner son enthousiasme, décharger son moukala (fusil) à bout portant sur nous ; et nous fîmes notre entrée triomphale sur la terrasse qui s'étend entre la ville et les jardins. On avait là installé nos tentes.

On ne peut se faire idée des impressions produites par un oasis que par celles qu'on éprouve en arrivant à terre après un voyage de long cours : la verdure, la fraîcheur des jardins vous procure un bien-être délicieux. Aussitôt que je fus débarrassé de mes grosses bottes, je courus visiter ce pai'adis terrestre. Jamais je n'avais vu de végétation aussi plantureuse : les poiriers, les pommiers, les vignes, les figuiers, les abi'icotiers portaient des feuilles au moins cin { fois plus larges que colles (iiie porînil les mêmes arbres en Europe. Dans les éclaircics, poussaient des légumes de toutes espèces, parmi lesquels je rcmai-quai surtout des fèves

plates, des courges, des piments, des oignons : légumes fort goûtés par les Arabes. Le bonheur que je ressentis dans ma promenade, me fit délirer délicieusement, et comme un Romain enivré de lotus, je perdis le souvenir delà patrie et rêvai que je prenais droit de cité à Sidi-Bou-Zid.

Près de lakoubba,sort une fontaine,d'une eau vive et pure. Ce que les habitants dédaignent du précieux liquide pour leur consommation personnelle et celle de leurs animaux domestiques, va, par un système d'irrigation admirablement compris, porter aux jardins cette vie luxuriante qui m'étonnait.

Cette koubba (marabout), tombeau de Sidi-Bou-Zid, est en grande vénération dans le pays. Je traversai le cimetière pour la visiter à Tintérieur ; j'arrivai malheureusement au moment même le la fermeture de la porte. Dire si l'oukhil (le gardien), voulant empêcher un roumi (chrétien, mot turc) de profaner le sanctuaire par sa présence, fut complice de ce hasard, je ne le puis affirmer ivec certitude; mais je le crois. Je le vis, avec une componction 'anatique, passer près de moi accompagné d'un pèlerin, qu'à la orme de son turban, comme celui des Ulémas d'Orient, je reconlus pour un faki (légiste). Ils ne daignèrent pas m'envoyer un •c^ard, comme si j'étais indigne d'attirer leur attention. Le taki ivait une de ces figures ascétiques, pleines de cruauté, comme celles de certains moines peints par Surbaran. Je pensais, en le myant, aux sicaires du vieux de la montagne et à l'assassin de \léber ; je compris ce que pouvait faire un poignard dans la main le certains hommes lorsque l'enthousiasme fanatique les fait livaguer.

Les sensations délicieuses que m'avait données ma promelade dans les jardins, m'avaient fait perdre le souvenir de Djcl- Dul. Ce ne fut qu'en rentrant dans le tente que je jetai les yeux vec curiosité sur les Arabes qui environnaient M. C. . ., pour lécouvrir le terrible aga. Je ne vis, comme nouvelles connais-

sances à faire, que deux Arabes à l'air bonhomme : Tun maigre, aux yeux bleus assez doux, à la barbe presque blonde; l'autre, gros, lourd et placide. Le premier était Dinn, frère et kalifat (lieutenant) de Djelloul; l'autre, Si-Kamel, Cadi de l'agalik. L'aga était malade d'un rhumatisme articulaire et n'avait pu venir présenter ses hommages au capitaine.

Le lendemain, pendant que M. G. . . tenait l'acouma et recevait la visite des notables, je lui parlai du pèlerin et de l'impression qu'il m'avait faite. Aussitôt, il envoya un chaouch à sa recherche pour lui intimer l'ordre de venir le voir en compagnie de l'oukhil. « Je suis ici depuis hier, dit-il à l'oukhil, lorsque nous vîmes paraître les deux toi bas (savants) à l'entrée de la tente : tu viens bien' tard me rendre tes devoirs. Fais attention, j'ai l'œil sur toi ; sois donc le premier à venir me baiser la main, lorsque je reviendrai à Sidi-Bou-Zid. »

L'Arabe s'inclina, balbutia des excuses, «Si tn ne me montres pas, ajouta M. G. . ., que les enfants que tu instruis, sont bien soignés, par Allah, malheur à toi! Va me les chercher. » Puis mpn ami, l'hakem, interpella l'uléma étranger, lui demanda pourquoi, lui, qui se disait savant, l'était assez peu pour ignorer la puissance et la justice du sultan français. « Tu sais que j'ai ouvert l'acouma, et tu n'es pas venu m'apporter l'aide de tes lumières: tu es un mauvais Musulman ; Allah te punira. Quant à moi, je veux, quand tu passeras près de ma tente, que tu viennes me présenter tes hommages comme à un représentant du sultan français. Souviens-toi de cela. » Ensuite, M. G... interrogea les jeunes enfants amenés par l'oukhil, applaudit à leurs progrès et donna des récompenses aux meilleurs élèves. Au grand ébahissemeut des indigènes: aucun ne pouvait clevor assez haut son esprit pour comprendre la sagesse de celte sainte tolérance française encourageant les Musulmans à fétudedc leui's lois, en tant de points si contraires aux nôtres.

ff II y a beaucoup à faire ici, me dit l'excellent capitaine. Je

voudrais que mon adjoint ou moi, nous puissions passer à Sidi- Bou-Zid au moins trois mois chaque année. Accompagnez-moi. Nous allons visiter la ville. J'espère que nous trouverons à \i\iliser notre promenade. »

liE Ki^AR (9IDI-BOIJ-ZID.

Suivis d'un cortège de chefs et escortés de quelques chaouchs tenant leur terrible bâton à la main, nous gravîmes la colline à l'entrée du Ksar.

Je jetai, tout en marchant, un coup d'oeil sur le paysage. Les lignes tracées par les murailles en terre cuite au soleil, séparation de chaque jardin, tranchaient, dans le massif d'arbres d'un vert foncé, avec une originalité particulière; le tout était encadré dans un rideau de montagnes rocheuses, dorées, ainsi que i'éclaircie vaporeuse dévoilant un groupe de petits monticules, présage de la plaine, par le soleil brillant du Sahara.

Nous avons déjà indiqué la disposition que les mœurs musulmanes imposent à l'architecte. L'habitation du pauvre villageois du Sahara et celle du puissant seigneur de la Mecque, Damas, Alger..., ont même une harmonie de ligne : il n'y a que la différence de la richesse à la pauvreté. Les maisons de Sidi-Bou- Zid sont donc construites dans le goût moresque. Elles n'ont qu'un étage et sont assez misérables.

Dans le vestibule se trouvent des bancs de pierre qui servent de lits aux Azebs (célibataires), ce qui ne doit pas faire conclure (pie, dans la journée, on y trouve les menus objets domestiques indiquant cet usage : le costume de TArabe est dessiné avec tant d'intelligence que chacun porte toujours sur soi ses matelas et ses couvertures, et que se coucher, dans l'Islam, se réduit à s'étendre à terre tout habillé. A l'extrémité, en tournant de côté, on entre dans la cour , vaste carré oii débouchent les chambres, les écuries . . .

On sait combien il est difficile de pénétrer dans la vie intime des Musulmans ; aussi comprcndra-t-on facilement que nous

fûmes bien heureux de visiter l'intérieur des maisons, à la suite de M. G. . ., malgré la misère des habitants de Sidi-Bou-Zid.

Les Ksours vivant du produit de leurs jardins; de la dîme qu'ils prélèvent sur le magasinage des grains que leur confient les Arabes de la tente; du tissage des haïes, burnous: nous vîmes les femmes se livrer à des travaux domestiques et industriels. Je pus suivre tous leurs travaux sur la laine : le lavage, le cardage, la filature, le tissage. Nous vîmes fabriquer des cardes, et cela nous fit apprécier toute la grandeur des progrès industriels faits chez nous depuis 89. L'ouvrier qui fabrique une carde, coupe lui-même les fils de fer, les entre un à un dans le cuir (jui sert de support, redresse l'ensemble le mieux possible et souvent admire son œuvre. Que dirait-il si nous lui montrions nos cardes et surtout si nous l'introduisions dans une de nos carderies ? En voyant les machines dues à notre génie industriel, travailler avec autant de vitesse et de régularité, il croirait que nous avons fait un pacte avec le diable.

Je remarquai que très peu d'hommes travaillaient. L'habitant des Ksours imite assez volontiers, sous ce ragport, son voisin de la tente : il laisse faire le travail aux femmes.

La voierie était dans un état affreux. M. G. . . prescrivit aux chefs quelques améliorations d'hygiène publique. Malgré la saleté qui régnait généralement partout, il félicita certains indigènes sur la propreté relative de leur maison et blâma sérieusement ceux contre lesquels il y avait le plus à dire.

Un des usages les plus hygiéniques prescrit par l'Islam, est de blanchir très souvent les murailles à la chaux : cela donne à la plupart des villes d'Orient ou du Moghreb, un aspect éblouissant qui fatigue les yeux ; mais cela est très bon contre les miasmes et les insectes, considérations du plus grand intérêt sanitaire dans un pays où la peste fait parfois tant de ravages. Le Djebel- Amour est très riche en calcaires et il est facile de fabriquer de la chaux. M. G. . . fit remarquer cela à Dinn, le kalifat. Mais on

n'est pas fort en chaufournie à Sidi-Bou-Zid, et il est fort possible qu'un four ne sera pas installé, d'après ce que me dit en particulier le capitaine, avant qu'il ne vienne lui-même sur les lieux, ou envoie un de ses adjoints organiser le travail.

fSVRYJBlLIiANCË WEH MARCHÉS ARABE$^.

Dans une maison, un juif, que nous reconnûmes vite à sa chachia noire, à cet air particulier qui caractérise en Algérie la plupart des enfants d'Israël, vint se jeter aux pieds de M. G. . . et lui tendit un papier crasseux revêtu du cachet du bureau arabe deBoghar. L'autorité française, pour surveiller les transactions et surtout pour donner de l'activité aux marchés, points de contact naturel entre les Européens et les indigènes, empêche les trafiquants de circuler dans les tribus. Comme on Ta déjà vu, pour éviter le maraudage, elle défend aux Arabes de quitter le douar sans la permission du cheick. De là, tout individu étranger sans papier en règle, est considéré comme vagabond et traité comme tel. Notre juif était dans cette position. Sa permission était échue depuis quelques jours. Comme Djelloul, en despote musulman qu'il est, agit volontiers avec rigueur contre les juifs fautifs, le pauvre diable qui, probablement, avait enfreint nos lois par amour du lucre, vint implorer M. C. . *, prenant en témoignage tous ses prophètes, que c'était une maladie subite qui l'avait empêché de partir plus tôt. M. G... n'avait aucune preuve contre lui et, tout en suspectant sa bonne foi, il lui a:corda la permisson de retourner sain et sauf dans le Tell, en le menaçant d'un châtiment exemplaire s'il violait encore les prescriptions de l'autorité.

DJIFA BEM DJIFA (Cliaro^^no flls de charogne).

Grâce à notre glorieuse révolution, qui a fait enfants de la France nos compatriotes de toutes les religions, les odieux préjugés qui affligent encore les Juifs, même dans la libérale Angleterre, sont disparus presqu'entièremcnt de notre patrie. L'Islam, tout en donnant aux Israélites quelques garanties sous le rapport,

des intérêts matériels, s'attache à flétrir, comme des parias, ces tril)us de marchands d'argent qui se sont infiltrées chez lui.

Djifa hen djifa (charogne fils de charogne), c'est Tépithète que les Musulmans donnent ordinairement aux Juifs. Lorsqu'on leur en demande la raison, ils racontent, à ce sujet, une manière de déluge de Deucalion. Ils prétendent que le seul homme échappé au désastre, ayant consulté Dieu pour la reproduction de l'espèce, l'Éternel anima une femme morte; mais que mécontent presque aussitôt de cette race, il envoya une houric à son serviteur. Les Juifs proviennent de la première femme, les Arabes de l'autre.

Avant la conquête d'Alger, les Israélites devaient porter des vêtements de couleur sombre ; leurs souliers devaient être sans talonnière, et ils devaient les défaire en passant devant une mosquée ; ils ne pouvaient monter que sur des mulets et devaient descendre pour baiser la terre, lorsqu'un milicien passait.

D'après les docteurs musulmans, pour qu'un chrétien aille au 7* ciel, il suffit qu'il dise, même à l'heure de la mort, avec conviction et amour, ces quelques mots qui sont l'acte de foi de rislam : El lamb doul etc. 11 faut 60 générations de juifs convaincus pour que les descendants soient Mahométans : prescription impitoyable, puisque dans les douze siècles environ que rislam compte de durée, on ne trouve que 40 générations.

Nous sommes en France trop tolérants pour ne pas faire, au plus tôt, justice de pareilles iniquités. Pourtant, il faut reconnaître avec un nombre d'Africains expérimentés, que l'émancipation des juifs d'Algérie est venue trop tôt : un peuple asservi n'arrive pas instantanément à la dignité de citoyen. La perturba- ^tion produite par un grand acte de justice sociale dans une nation vigoureusement constituée, est compensée bien vite par les l'é- Miltats obtenus. Mais au milieu d'un peuple soumis par les armes, le conquérant, qui ne peut acquérir des droits légitimes qu'en fesant aussi complètement que possible le bonheur des vaincus, doit agir avec la plus grande réserve. Le fait le plus juste, en

principe, pourrait prendre alors le caractère d'un acte de tyrannie s'il n'est pas préparé convenablement.

A l'objection faite au nom des principes abstraits, nous répondrons que la conquête d'un pays est, certes, une trop grande violation du droit naturel pour ne pas en produire d'autres.

Pour préciser notre pensée, à propos des reproches à faire, sur ce sujet, à l'administration, nous citerons, en exemple, cette insurrection qui aurait eu lieu dernièrement à Mostaganem, si on n'avait pas retiré la concession de terrain faite à un juif indigène : mesure d'autant plus inintelligente qu'il était inoui qu'un israélite se livrât, en Afrique, à la culture des terres.

L'émancipation trop prompte et trop complète des juifs algériens, n'a pas peu contribué aux excitations contre nous, pendant les guerres de la conquête. En outre des nombreux faits historiques qu'on peut recueillir, le voyageur peut encore se convaincre sur les lieux de la vérité de cette assertion, en voyant l'outrecuidance de certains juifs et la mauvaise foi avec laquelle ces fils dégénérés d'Abraham profitent de nos lois et de notre organisation judiciaire, pour exploiter les Arabes. Alors, tout en continuant à regretter que nombre de braves et dignes israélites, comme nojs avons eu l'honneur d'en connaître en Afrique, pleins de la modestie, de l'amour du travail et de la simplicité de leurs pères, ne se livrent pas davantage au courant de notre civilisation (*), d'un autre côté, on est bien, malgré soi, froissé en apercevant que d'autres de leurs coreligionnaires mal décrassés, ont pris bien des vices de notre civilisation sans eu prendre aucune vertu.

ARÊTE DE I^ÉPARATIOM UE§> EAUIL DE li'OVED Al'ZI ET DE I/OlIED€HÉIilF.

J'aurais voulu me délecter pendant quelques jours dans la

(*) Eu 1801, nous avons rencontré à Lille, avec bien du plaisir, un de ces juifs d'Algérie que nous avons on très grande estime. 11 portait modestement son costume de couleur sombre au lieu d'étaler,aux regards de nos concitoyens, cette mauvaise parodie du costume oriental dont se sont affublés presque tous ses corelifi:ionnaires qui l'ont précédé à Lille,

vallée de Sidi-Bou-Zid; mais le temps de M. C... était compté. Dès que nous fumes rentrés dans notre tente, il ordonna le départ. En chevauchant vers le Sud, je jetai de derniers regards sur cet Eldorado, et ce ne fut que lorsque le massif d'arbres disparut encaissé dans la montagne, que je songeai à de nouvelles impressions de voyage.

Le pâté de montagnes nommé Djebel-Amour domine le petit Sahara. L'arête principale qui, à partir de El Golfa, suit le parallélisme des montagnes du nord de l'Afrique, est la grande ligne de séparation des eaux de l'Oued Chélif, qui débouche entre Tenès et Mostaganem , et de l'Oued M'zi, rivière dont les eaux coulent vers TEst.

Entre Sidi-Bou-Zid et El Gorfa, se trouve une sorte de plateau mamelonné qu'on peut considérer comme le dernier étage de l'amphithéâtre algérien. La couche de terre végétale y est moins épaisse que sur la grande bande entre le Djebel-Nador et le Djebel-Amour : quelques centimètres à peine dans les endroits les plus élevés. Même disposition géologique des collines. La végétation est moins vigoureuse. L'alfa a disparu ; c'est maintenant la chéa avec son parfum enivrant qui sert de protectrice aux herbes tendres. Plus de redires ; des ruisseaux profondément encaissés, rivières impétueuses en hiver et conservant à peine dans la f aison actuelle, un mince filet d'eau qui, parfois, se trouve absorbé dans une masse spongieuse de sable et sort plus loin de ce vaste filtre, avec une limpidité admiral)le.

Les lièvres qu'on trouve sur cette zone, contrairement au gibier du Tell, auquel on reproche, avec raison, l'absence de venaison, ont une chair d'une saveur parfumée qui serait, je crois, très goûtée par les gourmets français. Pendant la marche, nous en courrions souvent, et j'avoucque dans le plaisir que je trouvaisà cette chasse, il y avait un peu de cette férocité gourmande qui fait, par exemple, deviner un succulent rosbiff dans un bœuf

vivant. J'ai toujours blâmé cette débauche d'imagination gastronomique; je me frappe donc la poitrine. Heureusement, un cryptogame que le Sahara nourrit en abondance, vint bientôt partager notre attention : c'était la truffe du désert que Pline (livre XIX, chapitre III) nomme Misy, et qui passionnait les Romains. Tout en rendant un hommage profond à la truffe du Périgord, en face de laquelle nous nous inclinons avec respect, et plaignant les Romains d'avoir vécu sans connaître le parfum admirable de ce précieux tubercule, nous rendons justice au Misy : il est digne de flatter les palais délicats. De beaucoup moins vigoureux en arôme que la truffe du Périgord, il est plus doux comme goût et rappelle un peu la saveur du champignon. C'est donc une nouvelle variété à faire connaître à nos gastronomes. Nous ne doutons pas, lorsque les chemins de fer nous apporteront en état de conservation présentable ce produit du désert, que l'art culinaire français ne lui assigne une place respectable dans nos festins.

Les Misy sont peu connus même en Algérie : avant qu'un spahi ne vint nous apporter un échantillon que nous savourâmes avec soin, nous n'en avions entendu parler que par un de nos amis, capitaine du génie, palais fort intelligent, qui en avait fait une étude approfondie, pendant un séjour de sept ans à Boghar. Depuis, nous avons été à même de nous en faire une opinion personnelle : pendant une bonne partie du reste du voyage, il y ivait toujours sur notre natte, à chaque repas, un ragoût arabe lont les Misy, coupés en tranches, faisaient les frais, et malgré l'absorption du parfum dans les épices brûlants, employés avec profusion par l'art gastronomique arabe, nous pûmes apprécier convenablement le Misy et rêver son avenir en Europe.

Pour achever tout ce que nous savons sur le Misy, nous devons •acontcr que nous avons entendu soutenir par un savant, qui est certainement de la Vache-à-Golas, que le IMisy est la manne Jistribuéc par Moïse, dans le Désert, aux Hébreux mourant de faim.

DJEl.I.01JIi - BEIV - YA VA.

En route, nous fûmes rejoints par Djelloul. Il vint fière-nent serrer la main à M. G... et ne me fit pas le moindre salut. C'était un assez petit homme aux épaules larges ; trapu , nmsculeux, agile, comme on nous peint Attila; n'ayant rien de noble et de grand dans la tournure ; ses yeux étaient fi oids, énergiques, cruels ; sa décision vigoureuse, rapide : tout, enfin, indiquait en lui un de ces énergiques hommes d'action qui bravent tous les obstacles et vont droit au but. J'avais eu quelques doutes sur son indisposition et je m'étais mis dans la tête qu'il n'avait pas voulu, dans Sidi-Bou-Zid, courber son front altiér en faisant hommage à M. G... Mais j'eus la preuve que je m'étais trompé : ses jambes étaient parsemées de trous de feu, qui montraient encore une auréole rouge vif. Nos amis qui ont eu la bonne pensée de lire l'ouvrage intéressant de notre compatriote, Y Hygiène des Arabes, savent que les toubibes (médecins arabes) emploient volontiers l'application du feu, opération énergique dont nos vétérinairesusent avec tant de discrétion sur nos animaux. Djelloul, pour se guérir, avait donc employé ce remède de cheval, dans toute la force de l'expression.

IMCOHIIIODITÉ DES TENTES EIJROPÉEMMES.

La nuit que nous campâmes à El Gorfa, je fus éveillé par une douche sur la figure. Il pleuvait avec cette abondance qui caractérise les pluies d'Afrique, et l'eau qui avait impreigné le tissu de notre tente, avait formé le ruisseau qui tamisait sur ma tête. Je changeai de place, pour me préserver, les cantines qui formaient 1 es dossiers de mon lit, je secouai mon oreiller et mes couvertures, plaçai sur mon lit, pour me garantir, mon burnous noir et me rendormis paisiblement. Gela me fit constater une fois de plus que les tentes arabes sont construites avec la plus grande intelligence ; combien les nôtres sont mal conçues poumm emploi à poste fixe (^); et combien est agréable, autant qu'utile, le sys-

(') En campagne, nos tentes ont, sous le rapport militaire, l'inconcontestable avantage de la légèreté.

ime de bâtons mobiles fesant la carcasse. Le matin , les laouchs, en appliquant un ou deux matracs sur les réservoirs )ncaves que la pesanteur de l'eau avait fait former par l'étoile ouillée de notre tente, mirent fin à ces douches désagréables, aant à l'eau sur le tapis, un léger ruisseau creusé à la hâte ir le pourtour extérieur de notre logis, nous en débarrassa, ietitôt, grâce à l'heureuse disposition qu'on a toujours de imper sur la pente d'un monticule, nous fûmes complètement l'abri.

BlEMFJLlTfS PRODUITS PAR liES CATAE.IERS QUI OMT E.'ÉPEROIV TËRT.

0 Voilà une pluie, me dit M. C..., qui fait beaucoup de plaisir iix indigènes. Dans cette saison, c'est une bénédiction de laProidence. La récolte d'orge et de blé sera admirable. Les redires ont s'emplir; la végétation reprendra de la vigueur sur les pla- *aux : cela permettra aux Arabes de demeurer plus longtemps ans la plaine. J'en suis heureux, non-seulement pour le bien u'ils éprouveront, mais encore parce que, avec leui' imaginaon superstitieuse et enthousiaste, ils m'en attribueront en rande partie le mérite : mon influence augmentera énoi'lément. »

Nous partagions complètement cette opinion. La veille au oir, suivant l'habitude (jue nous avions prise depuis notre épart de Tiaret, nous étions sortis de la tente pour contempler 3 coucher du soleil. Ce grand spectacle, admirable partout, nous onnait, dans le Sahara, des émotions nouvelles Assis sur la îme d'une colline, nous contemplions avec ravissement les coueurs d'un rouge de feu dont les quelques nuages à l'ouest étaient impourprés, tandis que les monticules à l'est étaient éclairés )ar des rayons d'une lumière vive, dessinant les moindres lignes usqu'à l'horizon. Un spahi qui passait près de nous, demanda si lous examinions les symptômes delà pluie du lendemain ; car, jouta-t-il, « ces nuages annoncent la^pluie ; au reste, je ne suis

pas étonné do ce présage : on dit, dans le pays, que le capitaine a l'éperon vert. »

La pluie dura deux jours. M. C. . . avait reçu, entre temps, une lettre de l'état-major du gouverneur général, qui remettait à huitaine le rendez-vous qu'il avait à Tagemout avec M. Ca. . ., chef du bureau arabe de Lagouat, pour régler des affaires très importantes. Gela nous permit d'attendre, pour nous remettre en route, le retour du beau temps.

Nous pûmes ainsi faire quelques légères études sur l'écoulement des eaux dans le Sahara. La pluie lavait les crêtes des monticules et massait dans les bas fonds, les couches de terre siliceuse enlevées par les torrents. Nous vîmes la végétation développer, avec une rapidité magique, les herbes presque entièrement séchées, et nous comprîmes la richesse que cette averse apportait au pays.

Vers le soir, nous entendîmes, près de la tente des chaouchs, la voix pittoresque d'un chanteur, que scindait un refrain chanté par plusieurs voix et accompagné de flûtes et de tambourins. C'était trois médoahs, trouvères du désert. M. C... et moi sortîmes pour les écouter de près. M. C... avait pour motif administratif de chercher, par quelques égards et un présent généreux, à gagner de rinfîucnce sur ces bardes, qui ont tant de pouvoir sur l'esprit enthousiaste des Arabes. Frapper, opprimer, arrêter un torrent dans sa marche n'est certainement pas la politique de la France: elle agit le plus possible par la douceur, et tout en punissant rigoureusement les prédicateurs d'une insurrection éclatée, elle laisse mouvoir tous les éléments qui sont les assises du soulèvement, en pensant, avec raison, qu'il est certaine chose qulon ne peut détruire dans une nation sans détruire la nation; que le barde, ainsi que le marabout et même le derkaoui (genre de derviche dont nous parlerons bientôt) persécutés, sont mille fois plus dangereux que le barde, le mai about et le derkaoui libre et agissant ostensiblement.

Lorsque nous arrivâmes dans le groupe, ils chantaient une i^enture amoureuse. Leur air n'avait pas cette couleur sentilentale que nous trouvons dans nos romances: il était lan- 3ureux, voluptueux, ardent, comme Tamour sous la tente du ésert, et le refrain accompagné du bander (tambourin), avait le hythme de la danse, ce qui nous persuada qu'il avait été inspiré ar le délire voluptueux d'une aimée.

Puis ils entonnèrent une ballade guerrière pleine de feu et 'enthousiasme; puis une symphonie dans laquelle nous entendîles les rugissements du lion, la fantasia et le galop du coursier.

On a grand tort de croire que l'art musical n'existe pas chez is Arabes. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à se rappeler un de îurs proverbes les plus populaires : « Celui, disent-ils, qui n'a i chassé, ni aimé, ni tressailli au son de la musique, ni recherhé le parfum des fleurs : celui-là n'est pas un homme, c'est un ne. » Les chants plaintifs que nous avons tous entendus à Alger t que nos soldats ont rendus populaires en France, sont donc des xpressions harmoniques. Si nous ne comprenons pas mieux les entiments qui les ont inspirés, c'est que nous ne comprenons »as la civilisation musulmane.

D'un autre côté, nous sommes fort étonnés que les indigènes estent insensibles à notre harmonie musicale, si compliquée et si n dehors du caractère arabe: ils traitent notre goût nuisical omme nous traitons le leur, cela et très logique. Que le génie ,'un grand artiste fasse interpréter leur harmonie par un de los orchestres, et nous les verrons tressaillir de plaisir.

A ce sujet, chacun, à Alger, sait fort bien les transports de Die des indigènes lorsqu'une musique militaire joue le Quadrille rabe ou le chant du Chamelier de l'iinfant pi'odigue, composiions musulmanes dont notre goût s'est emparé.

Au bal de M. le gouverneur-général, en janvier 18ot, les emnies moresques cachées dans les tribunes, applaudirent avec halcur le Quadrille arabe. Cela nous fit réfléchir et nous trouva-

mes que la musique plus encore, s'il est possible, que les autres arts, est l'expression complète des sentiments nationaux.

Sèche, dure chez les anciens, marquant parfaitement la mesure sans toucher le cœur, elle devint divine d'entrain, de largeur, d'abandon sentimental, avec le christianisme et sa charité démocratique. Le romain Catoii, si grand citoyen, mais si pitoyable homme d'intérieur, se serait-il abandonné au délire amoureux de la musique de Donizetti ? Aurait-il compris la profonde l'êveric des Allemands, la gracieuse et légère harmonie française, la sublime peinture de douleur et d'humilité du Dies irœ, le chant angélique Puer natus est nobisl C'est à peine s'il eût été entrainé, lui, le patricien tuant ses esclaves, par le chaud enthousiasme populaire de la patriotique Marseillaise.

Chaque phrase musicale fait vibrer une fibre du cœur ; il faut qu'en disséquant l'homme type d'une société, l'observateur constate le développement de cette fibre.

Dans la société musulmane, le type social, pasteur et patriarche, comme Abraham, chef de famille, maître absolu de ses femmes, voluptueux, ardent, fanatique, n'a pas les mêmes aspirations sentimentales que l'Européen. L'harmonie particulière qui peut l'impressionner vivement, doit donc avoir un caractère tout autre que celle qui nous charme.

Ajoutons, en outre, qu'on aurait tort de croire que dans leur goût particulier, les Mahométans sont moins sensibles que nous aux impressions musicales. A ce propos, nous en appelons à tous nos amis qui ont vu des Musulmans. A Alger, par exemple, dans les cafés maures, les indigènes n'écoutent-ils pas pendant des heures entières ces airs plaintifs et monotones qui fatiguent tant les Européens qui ne s'abandonnent pas à l'extase orientale, somnolant sur un tapis, la pipe turque à la bouche et la tasse de café arabe à portée de la main?

En résumé, si notre musique est plus variée et plus riche, c'est que noti'c richesse sentimentale est plus grande. La question

poursuivie d'après ce point de vue nous amènerait à faire le palègyrique de la civilisation européenne.

li'ISIiASI SAUVEGARDE I.W1S DBOITSi DE L.*UOilIfIE.

M. G. . . utilisa la plus grande partie de son temps à l'inspecjon de la grande tribu sur le territoire de laquelle nous étions ;ampés, et au règlement à l'acouma de tous les procès en litige lans les environs. Beaucoup d'Arabes vinrent à son tribunal, et e n'en fus pas étonné : outre que j'avais vu la veille, à tous les )ointsde l'horizon, des feux indiquant des douars bien peuplés, e sus qu'il n'y avait dans tout l'agalick qu'un seul cadi, lotre compagnon de route Si-Kamel. Le pouvoir militaire avait impiété autant qu'il est possible sur le pouvoir judiciaire, et, lans l'Islam, c'est toujours l'indice du plus grand arbitraire, les îadis étant les seuls interprètes officiels de la loi. Nous comprîïies alors l'institution des Derkaouas et des autres associations •eligieuses du mahométisme dont nous parlerons plus tard. 11 ne :)eut y avoir, dans une organisation sociale où la religion ;st la base de tout, que les éléments les plus ardents de la oi religieuse, qui puissent; résister à un tyran appuyant son lespotisme sur une législation religieuse ; et nous nous rappelânes une des Orientales de Victor Hugo, qui nous avait frappé par ion ton chaud et sa hardiesse d'image : celle dans laquelle un )auvre derviche arrête le clieval du farouche Ali, pacha de fanina, et le force par la sublime ardeur de son dévouement •eligieux, à baisser sa tête hautaine pour méditer sur ses foraits.

Tous nos amis qui connaissent un peu les Arabes de visu, cerifieront, je crois, que cette peinture hardie de notre grand loète, est tracée d'après nature. Le marabout dont les indigènes •acontent la légende aux personnes qui visitent la magnifique ;ascade de la Mina, près de Tcgdcm ; ce saint musulman, qui labita pendant phisieurs années, caché dans les grottes |)illoreslues nichées dans le rocher sur lequel bouillonne l'eau fougueuse

de la rivière, et qui mourut, enfin, en prédisant au tyran pendant son supplice, tous les maux qui le frappèrent ensuite, était certainement encore un de ces tribuns religieux qui, dans le mahométisme, sortent de la foule dans les moments difficiles pour lutter contre le despotisme. La liberté publique et le droit individuel sont donc, chez les Arabes, intimement liés à la croyance religieuse.

V% CADl BOMHOMItU:.

Si-Kamel, le seul cadi de l'Agalick et comme tel chargé de la défense de la loi, ne possédait rien de ce dévouement ardent qui fait les martyrs. J'ai déjà dit l'aspect bonhomme de ce légiste. Son caractère répondait bien à sa mine. Il avait effectivement cette bonhomie souple et facile qui a tant d'action sur le vulgaire de notre pays et qui fait souvent triompher un candidat dans les élections. Je fus effraye en songeant qu'il était sous les ordres du despote Djellonl: avec son caractère peu trempé, il devait, en évitant les tracasseries antipathiques à sa nature, gêner bien peu la tyrannie de son Aga.

L'intention de l'autorité française est do placer plusieurs cadis dans le Djebel-Amour. Nous croyons que ces installations rendront service à ce pays.

Si-Kamel tenait beaucoup à l'approbation de tout notre entourage. Chaque fois qu'il avançait un argument, il regardait tous les visages pour juger l'impression qu'il faisait. Je le tracassai un jour bien involontairement. C'était pendant le déjeûner. La nuit, il avait été piqué par je ne sais quel insecte, et sa figure, notamment aux lèvres, était très gonflée. Je l'examinai plusieurs fois attentivement. 11 s'en aperçut. Crut-il que son état m'inspirait du dégoût ou autrement? Pendant tout le temps que dura Tindisposition, il avait constamment les yeux sur moi, et chaque fois qu'il croyait que je le reijai'dais, il i-elevait sou haïe s;ir la bouche pour cacher son infirmité.

UN MOIS DANS LE SAHARA Hl

li' AMULETTE.

Gomme beaucoup d'Arabes, Si-Kamel était couvert d'amulettes, et il en avait couvert le garrot de son cheval.

Le docteur Bertherand dit; page 48 : « la théorie du marabout, » partagée et mise en pratique par le taleb, consiste à persuader B au malade qu'un djinn (génie, esprit invisible) est l'unique » auteur de ses souffrances, et qu'il n'y a qu'une anmlette qui » peut lui offrir le moyen de combattre énergiquement cette mau- » vaise influence. »

L'amulette se compose d'un verset du Koran, ou d'un autre livre sacré, précieusement déposé dans un petit sachet de cuir 3lus ou moins orné d'arabesques, suivant la richesse du vrai croyant qui le porte.

Nous avons remarqué que dans le Sahara l'usage de l'amulette 3St encore plus répandu que dans le Tell.

Nous pûmes encore prendre quelques notes intéressantes sur la urisprudence musulmane et faire quelques études sur le caractère arabe. Les indigènes ont, comme on le sait, un grand respect pour les vieillards et les infirmes.

Un individu, condamné à une amende assez légère pour je ne sais quelle cause, avait appris que M. G. . . était campé à douze lieues de là : « L'akem, pensa-t-il, ne pourra résister à la prière « de mon pauvre i)ère aveugle : il m'exemptera de l'amende. > Là-dessus, sans penser qu'il allait exposer la vie de son père, il jucha sur un cheval lo vieillard infirme, et il partit. Il avait compté sans l'incorruptibilité des Français dans l'exercice de la justice: M. G. . . fut inflexible. On hissa de nouveau le vieil aveugle sur le cheval, et le père et le fils retournèrent coucher à leur douar.

DM OUE» (rivii^rc) DU SAllAR.%.

La pluie ayant cessé, nous prîmes route vers ïagemout. Chemin faisant, M. G..., ayant l'éfléchi que ce ksar est en dehors de

sa juridiction et qu'il se trouverait dans une fausse position en demandant riiospitalité, fit ordonner au convoi de s'arrêter à une oasis dont je n'ai pas su le nom et qui ne figure sur aucune carte, et d'y dresser nos tentes.

L'Oued-Mzi, entre Aïn-Madhy et Tagemout, disparaît tout-àcoup au milieu d'une masse de terre siliceuse, qui s'est amassée dans son lit, et vient former à l'endroit où nous campâmes, c'està-dire à deux lieues de Tagcmoul, un marais en hiver, et au printemps une oasis sans jardins, mais semée d'orge ou de blé.

Un ruisseau, d'une eau vive et limpide, comme ils sont presque tous dans cette partie du Sahara, so'^t d'un rocher enchâssé sur le bord de l'Oued et va se perdre dans les sables.

On nous a dit cette fontaine intarissable en été, et nous en concluons qu'un ksar se formera probablement, dans cette oasis, lorsque la guerre des tribus entre elles disparaîtra du pays.

En cette saison, l'eau coulait très abondamment. Après nous avoir lavéla figure et les mains à la source, nous allâmes nous asseoi 1 près d'un arbre baignant ses racines dans la rivière, au milieu des tamarins (tamarix africana) qui se trouvaient là en abondance comme dans tous les marécages du Sahara. La fraîcheur de l'eau nous produisit ces impressions délicieuses qu'on ressent toujours dans le petit désert, lorsqu'on a le bonheur, après un longue course, de se trouver assis près d'une fontaine.

IJM SVJET DE TABLEAU.

A deux ou trois lieues en suivant des yeux le lit sinueux de h rivière, nous apercevions le ksar Tagemout. Les têtes d'un ver jaune roussâtre de ses hauts palmiers parsemés dans les jardins dominaient le massif de verdui-e riant et frais, formé par les pom miers, poiriers, etc. Sur le côté, nous apercevions le ksar couleui de terre, ne détachant que des lignes incci'laincs di; la colline siii laquelle il montait; puis la ko'il)ba aut(;it blanc et brillant envoyant, avec les jets de lumière qu'elle réverbéiisait au loin, h pensée de la prière, aux vrais croyants.

En remontant des yeux le cours de la rivière, on voyait une haine de montagnes, qui était poudreuse et dorée dans le jour et ui se détachait en silhouette noirâtre, sur le ciel éclairé des deriers rayons du soleil couchant. «

Nos amis qui ont lu le voyage de Moula-Ahmed, se rappellent vec quel effroi il parle de la Drias (nommée Bou néfa, père poison ar les habitants d'Alger)et qu'il dit, page 311 : « Mon ami Sidel-Hadj-Ahmed-ben-Ali-es-Selaoui se trouva avoir une charge dont il ne savait que faire, parce qu'une de ses chamelles ayant mangé de cette herbe qu'on appelle Drias, tomba comme morte. Un autre fut moins heureux, son chameau se trouva tellement malade par la même cause, qu'onfut obligé de le tuer. Le foiede cet animal, décomposé par le poison, descendait avec les excréments. On dit en route que les endroi.ts où il s'en trouve sont Ouadi-Ghebour, Tedjomed (Tagemout), Ouadi-Demmetà côté de la ville et dans les champs ensemencés,et Dern'a,près de Barka.» De là venait sans doute que nous ne vîmes aucun troupeau de hameaux paissant dans les environs de Tagemout. Pourtant, lalgré les conseils que Moula-Ahmed donne aux caravanes de rendre une autre route pour éviter les effets mortels de la Drias, es convois de chameaux traversent ce pays dangereux. Il est rai qu'on met une muselière à la bouche de chacun de ces anilaux. Que nos municipalités françaises se pendent : elles n'ont as inventé la muselière.

En outre, lorsque par malheur un chameau s'est empoisonné, fi le sauve presque toujours lorsqu'on lui fait prendre à temps u blé frit dans du beurre salé, ou de la bouse de vache dissoute ans de l'eau.

La Drias appartient au genre thupsia , de la fanjille des omellifères, et en s'appuyant sur Vivani, qui a décrit sous le nom e Thupsia Sylphia une plante de la Gyrénaïque, qu'il croit être

celle dont la racine était célèbre par son suc dans l'antiquité, sous le non) de Sylphim, Silphon, Laserpitium , et quia valu à cette contrée le nom de Regia sylphifera^ on peut admettre, avec le docteur Goyon, que la Drias est cette même Laserpitium des Latins. D'autant plus, comme le constate Moula-Ahmed, et comme nous avons été assez heureux pour le constater personnellement, que les Sahariens en font des confitures d'un goût délicieux.

En ce moment, il est facile de se procurer cette plante, même dans le littoral : les indigènes s'en servent à Alger pour prendre le poisson comme nous nous servons de la coque du Levant.

L'art médical européen et notre confiserie trouveront certainement un emploi à la Drias. Si cela arrive, les officines pourront s'approvisionner de plantes fraîches dans les environs de Tagemout : nous en remarquâmes une assez grande quantité dans notre tournée du lendemain.

Qu'on juge de l'importance du Laserpitium par ce qui suit, extrait de Pline, livre IX, chapitre III.

« Le laser, suc de cette plante de la Cyrénaïque, est tellement » en vogue pour les médicaments et pour d'autres usages, qu'on » le vend au poids de l'or; mais depuis nombre d'années, on ne » trouve plus de Laserpitium dans celte province. De notre temps, » il ne s'en est trouvé qu'un seul pied, qui fut envoyé à Néron. » S'il arrive que le bétail rencontre quelque pousse naissante de » Laserpitium, on s'en aperçoit aux signes suivants : la brebis » qui en mange s'endort sur-le-champ et la chèvre éternue.

» Sous le consulat de Caïus Valerius et de Marcus Herennius, » on apporta de Cyrène à Rome trente livres de Laserpitium qui » furent vendues publiquement. Au commencement de la guerre » civile, CésMr, alors dictateur, tira du trésor public, avec l'or et » l'argent, 111 livres de cette plante.

» Le Laserpitium de Cyrène était, disent les auteurs les plus > renommés de la Grèce, une plante sauvage et rebelle, qui » fuyait en quelque sorte dans les déserts plutôt que de se sou-

mettre à la culture. Elle ne purgeait point le bétail, mais elle le guérissait quand il était malade, ou le faisait périr sur-lechamp; ce dernier cas était plus rare.

» Depuis longtemps on ne nous apporte que le Laserpitium commun dans la Perse, la Médie et l'Arménie, mais qui est très inférieur à celui de la Cyrénaïque; encore est-il falsifié avec de la gomme, sacopénium, et même avec de la farine de fèves.»

COIJI.EIJR ROMAMTIQCK DU DÉSERT.

A cinq heures du matin, nous nous étions arrachés aux doueurs de l'oasis, et suivis de Dinn, d'Abd-el-Kader-ould-Froun et e quelques spahis pour escorte, nous marchions vers Lagouat, loigné de dix lieues seulement de notre campement. Le reste de i troupe avait été laissé en arrière pour ne pas abuser de l'hositalité de nos amis de Lagouat.

Nous passâmes à droite de Tagemout ; rencontrâmes plusieurs ois l'oued Djedi; entrâmes dans un terrain tourmenté de montiules très affaissés sur leur base, pierreux dans les hauteurs, ouverts d'une maigre végétation en bas, la ligne rocheuse de haque pli, remarquablement droite et suivant toujours le paralléisme parfait du soulèvement géologique du Sahara ; puis nous îmes une grande vallée entourée de montagnes; puis des sables; mis ime vaste plaine couverte d'Acheb et de Chéa. Enfin, en desr endant d'une colline entièrement pierreuse, nous aperçûmes une ^aste oasis de palmiers pressés les uns contre les autres entre deux îollines : c'était cl Arouat, ou Lagouat, suivant la prononciation rançaise.

Mes yeux étaient-ils fatigués par la réverbération des flots de umière versés par le soleil africain sur les pierres rougeâtres des uonticules que nous venions de traverser? Etais-je attaqué du 'agle, ce délire nerveux du Sahara si bien décrit dernièrement lans un rapport à l'Académie des Sciences? Ou bien Lagouat ivec ses palmiers, à midi sonnant qu'il était alors, prend-il réelement cette teinte d'un roux violacé si fantastique ?

Ma conviction n'a été établie sur ce fait qu'en lisant, dans la Revue de Paris, la relation du voyage de M. Formentin, un été dans le Sahara. Cet artiste a constaté les mêmes tons de couleur. Soyons donc moins sévères pour les teintes violacées et bistrées de récole romantique..

Tout en chevauchant, nous vîmes la teinte violacée perdre de plus en plus de son rouge, les têtes de palmiers se détacher de la masse et passer à la nuance verdàti'c sans éclat, les autres arbres se colorer en vei't éclatant ; nous pûmes distinguer les constructions en briques séchécs au soleil, la maison blanche de Ben- Salem, habitée actuellement par le commandement supérieur,

M. du Barrail, les travaux en pierre faits par les Français

Enfin, par une magnifique route que le génie militaire a tracée le long des jardins, nous arrivâmes dans l'intérieur du ksar.

Le mot arabe ragle est devenu français depuis que M. le comte d'Escayrac de Lauture a reçu les remercîments de l'Académie des Sciences, pour son intéressante communication du phénomène d'hallucination, auquel il a donné ce nom de ragle :

« Une longue privation de sommeil et la fatigue qui en résulte, » a dit M. le comte d'Escayrac de Lauture, sont les causes ordi- » naires du ragle, qui peut se développer aussi sous l'influence > d'une soif excessive, de la faim, peut-être même du chagrin, » delà crainte, etc.

» Il est rarement donné aux habitants d'Europe d'observer le D ragle, à part quelques courriers expédiés à franc étrier à de » grandes distances, et quelques étudiants qui, voyant avec in- » quiétude approcher le jour des examens, emploient leurs nuitî » à repasser ce qu'ils ont appris; on peut dire que ce phénomène » n'est connu que des soldats, et ne se manifeste à eux (pi'er » temps de guerre et dans des circonstances [)eu ordinaires, » comme des marches de nuit, les veilles prolongées en temps d(

va MOIS DANS LE SAHARA 117

siège, le qui-vive perpétuel d'une armée, dont les campements sont menacés chaque nuit, ou insultés sans cesse par un ennemi insaisissable.

» Dans cette hallucination, les sens sont émoussés, leurs perceptions deviennent confuses et ne satisfont pas l'esprit qui cherche à les compléter, une sensation imparfaite sert de point de départ et devient le rudiment sur lequel s'élèvent les constructions de fantaisie; l'enchaînement des idées accomplit cette transformation, qui a lieu suivant la pente des aspirations habituelles du sujet, ou dans le sens de ses préoccupations du moment. »

Que nos amis spirites y réfléchissent, la docte explication qui fécède, doit enlever bien du merveilleux à nombre de leurs senitions.

M. d'Escayrac de Lauture ne s'est pas borné à donner ces gééralités sur le ragle : avec une grande puissance d'observation, a complètement analysé les effets produits sur chacun de nos pganes, œil, oreille. . ., par la marche de la maladie, etc. Suivre ce savant, comme nous en aurions le désir, dans les délils de son étude, nous entraînerait trop en dehors de notre idre. Nos amis, que cette description intéresse spécialement, îuvent recourir à l'ouvrage. Citons seulement pour fixer les iées, quelques-uns des faits constatés par l'auteur. « Un de nos archéologues les plus érudits traversait, avec un habile paysagiste, le désert de Suez : tous deux furent pris du ragle; se rendant mutuellement compte de leurs impressions, ils reconnurent qu'elles étaient pareilles, et ils en restèrent surpris. De temps en temps, l'un de nos deux voyageurs disait à l'autre : Je vais vous dire ce que vous voyez ? Vous voyez telle chose. Et la description qu'il faisait des images vues par son compagnon, se trouvait parlïiitement juste. -> Cette similitude d'effets n'est pas constante ; M. d'Escayrac de lauture se hâte de constater, après ce récit, que « chez des gens

» (le race et d'éducation différentes, les hallucinations présente-

» ront, dans les mêmes circonstances, vme certaine analogie,

» mais elles seront rarement semblables. Ainsi, un Bédouin qui

> n'aurait jamais vu d'arbres, et il y en a beaucoup dans ce cas,

» ne saurait voir s'élever autour de lui une forêt : là où nous ver-

» rons une voiture, l'Arabe verra un chameau; là oii nous verrons

» un clocher, il verra un minaret, et ainsi de suite. »

Pour montrer qu'une forte préoccupation a, sur la nature des hallucinations, un effet remarquable , l'auteur rappelle qu'un des plus récents martyrs de la science, James Richardson, s'était perdu dans le désert, et qu'il dit dans la relation de son voyage : « J'étais accablé de fatigue; mes sensations ressemblaient à celles » d'un homme ivre; tantôt je croyais entendre des voix qui m'ap- » pelaient, tantôt je voyais des lumières, tantôt encore un homme » à dromadaire envoyé à ma recherche, et ce qu'il y avait de » plus singulier , c'est que toutes ces impressions étaient d'une » vérité complète; elles appartenaient bien à ce monde, non à un » monde surnaturel (je ne m'en étonne pas). Je voyais à chaque » instant des gens qui me cherchaient; je les entendais appeler » sans relâche : Yakob! Yakob ! J'étais d'autant plus le jouet de i ces illusions, qu'il faisait grand jour et que je ne croyais qu'aux » décepticns de la nuit; chaque bouquet d'herbe, chaque buisson, » chaque butte de sable devenait un chameau, un homme, un » mouton, un être animé, etc. » Dans les tristes circonstances où il se trouvait, la préoccupation constante de James Richardson était de retrouver sa caravane; de là toutes les hallucinations dont il parle.

M. d'Escayrac de Lauture raconte encore : « Je fis rencontre, ï il y a quatre ans, dans le désert des Bycharas (entre Soaken * et Berber), d'un noir qui s'y était égaré. Depuis une soixan- » taine d'heures, ce malheureux n'avait rien pris. En proie au » ragle, il n'apercevait autour de lui que des sources d'eau vive, » dont il croyait s'abreuver sans cesse; l'air sec du désert lui ap-

portait des effluves humides; il marchait avec précaution sur le sable, se croyant sur un sol détrempé. Quelquefois il apercevait le Nil et le sentait; il courait alors ou se traînait jusqu'à ce que ses forces vinssent à le trahir. Cet homme ne dormait pas; il n'était pas le jouet des rêves, mais d'hallucinations; il avait beaucoup de fièvre, le délire avait commencé avant la fièvre. »

Autre fait :

« Une nuit, je voyageais sans domestique et accompagné d'un seul guide, sur une route très fréquentée et très apparente; le guide se tenait à quelques pas en arrière de moi; j'étais en proie au ragle : — Tu n'es plus dans la route, me cria tout à coup mon guide; appuie à gauche. — J'appuyai à gauche et coupai la route sans la voir; rappelé de nouveau, je pris à droite et coupai encore la route sans la voir davantage : — Je ne vois plus le sol, dis-je alors à mon guide; passe devant, je te suivrai sans peine. — Lui-même était bientôt le jouet des mêmes aberrations, et devait descendre de son dromadaire pour chercher la route avec ses pieds et ses mains, à défaut de ses yeux. » En terminant ce chapitre, peut-être un peu long pour les pernnes n'ayant pas éprouvé les effets du ragle, signalons à nos nis militcîires qui entreraient en campagne en Algérie, ou tourtes qui feraient une excursion dans un pays peu exploré, qu'il ; faut pas seulement s'assurer que son guide ne dorme pas, mais icore qu'il n'est pas soumis au ragle.

a On saura qu'un homme ragle (du verbe ragîer), dit M. d'Escayrac de Lauture, si on le voit étendre les bras en avant comme pour écarter un obstacle, écarquiller les yeux , chanceler sur la selle, agir sur la bride sans motif apparent, ou, s'il est à pied, marcher comme un homme ivre et se détourner pour éviter des objets imaginaires. »

Si l'on est dans le désert, la nuit, il suffira de suivre l'usage réservatif adopté dans les caravanes : Faire reconnaître à tous

les assistants l'étoile choisie par le guide pour la direction : c'esl une garantie complète contre les erreurs dans, la marche.

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