I.AGOIJAT
A la porte du ksar veillait un poste du 22°^ léger. Je jetai, en passant, un regard d'attendrissement sur ces chers et braves compatriotes, qui tiennent avec tant d'héroïsme le glorieux drapeau de la France si loin de la patrie, et tout en songeant à la ravissante chanson de Bérauger, les Hirondelles, dont la sublime sensibilité m'émut en ce moment plus encore qu'elle n'avait fait jusqu'alors, je poussai mon cheval à la suite de M. C. dans un dédale de petites ruelles. Nous arrivâmes devant la maison du commandani supérieur, où se trouve le bureau arabe.
M. G..., chef de bureau, était absent. Mais nous fûmes reçue par son lieutenant, M. C.-d'O., qui, après nous avoir invitée remettre nos chevaux à la garde des spahis, nous conduisit, M. G..., et moi, dans le petit kiosque environné de verdure, que M. du Barrait a fait construire dans sa cour.
Quand il nous eut installés, il nous annonça qu'il devait nous quitter pour diriger une expédition contre le chérif Mohamed-Ben- Abd-Alla, qui remuait le sud de Mzab. Suivant les préceptes de la bonne hospitalité que MM. les officiers français pratic{uent avec tant de cordialité en Algérie, nous nous installâmes dans la maison comme si nous étions propriétaires, et nous nous fîmes, sans façon, servir à déjeûner. Lorsque nous fûmes restaurés convenablement, M. G. . . m'offrit de raccompagner dans une visite à un sien camarade, M. Duponchelle, ancien pharmacien militaire, maintenant officier de spahis. « D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je crois connaître ce monsieur. »
tJIV I.ILI.01<S EM GAUMISOM A I.AGOVAT.
Nous traversâmes quelques ruelles, entrâmes dans une maison qu'on avait un peu francisée et montâmes par une échelle neuve à claire voie, à l'appartement de M. Duponchelle. G'était bien mon
er compatriote. Dès que nous nous reconnûmes, nous nous nnâmes une de ces chaudes poignées de main qu'on ne donne 'à six cents lieues de chez soi, dans le désert, et nous nous parues de nos amis de Lille. « Ce cher S... va donc bien ; il m'avait }romis de venir me voir avec son fils; pourquoi ne vous a-t-il pas accompagné? » Je souris comme auraient souri tous ceux i connaissent M. S. . ., digne et intelligent garçon s'il en fût, lis trop bon bourgeois pour quitter aussi longtemps son usine braver le soleil du désert pour faire une simple visite de touite à Lagouat. — « Que fait-on à Lille depuis un an que je n'y ;uis allé ? et un tel..., etc., etc. » Ce flux de questions dura squ'à ce que l'excellent M. Duponchelle, jugeant qu'il m'empêait de faire comme M. G..., qui venait d'user du lavabo pour laver, me laissa me rafraîchir les mains et la tête.
La chambre de notre ami l'officier n'était pas positivement issi confortable que certains appartements de la chaussée d'An- 1, à Paris. Cependant nous crûmes facilement qu'elle était une ïs plus belles de Lagouat. La ville avait été prise d'assaut il y ^ait à peu près dix-huit mois, et une partie des habitants avait é tuée, l'autre s'était enfuie en laissant ses propriétés sous le questre de l'autorité française. Depuis, malgré la bienveillance : l'administration, qui rendait les biens aux Lagouatis rentrant ins la ville, bien peu avaient profité de la faveur : beaucoup de aisons étaient vides et les colons fort rares dans l'oasis. . Duponchelle s'était logé dans une de ces maisons abandonnées. Le rez-de-chaussée servait d'écurie à ses chevaux, de logement son ordonnance, et il avait perché ses appartements à l'étage.
Nous admirâmes Tintelligence qu'il avait dépensée pour donner ses chambres un peu de confort européen : son plancher et son afond en branches de palmiers ; les portes faites de cent moraux recueillis avec soin, le bois étant très rare à Lagouat; ses nétres, dont chaque vitre était composée d'un assemblage de îtits tessons de verre collés les uns sur les autres avec une pa-
122 UN MOIS DANS Lii SAHARA
ticnce admirable, de manière à former une fermeture bien hermétique; son lit, ses meubles, etc.
CE QUE COUTE A I.A ERAMCE l^A CONQUÊTE ET U'OCCUPATlOil D'UM KSAIi DU i§AHARA.
Dès que nous fûmes bien rafraîchis et reposés, mon cher compatriote m'offrit de me piloter dans la ville. Il me fit visiter d'abord les fortifications que le génie militaire achevait de construire à l'endroit où fût pratiquée la brèche. Monté sur le parapet, nous découvrîmes la colline sur laquelle est bâtie la koubba du très vénéré Sidi-Aïssa. C'est au pied de cet édifice que les Français établirent leurs batteries de siège. Là, tomba mortellement blessé, le brave général Bouscarcn. A quelques pas de nous, nous vîmes le tombeau des Français tués pendant l'assaut : ils oui été, suivant l'usage militaire, glorieusement enterrés dans la brèche. Après nous être recueillis chacun de notre côté, pendant quelques instants, dans un silence respectueux, nous descendîmes dans la ville.
J'étais dans une toute autre disposition d'esprit qu'en sortant de la chambre de M. Duponchelle. Le souvenir de tant de sang versé pour la conquête de l'Algérie et la vue de l'immense mer de sable qui, à partir de Lagouat, court au sud jusqu'à la hgne d'horizon, sans autre trace de végétation que deux ou trois broussailles massées à cinq ou six lieues de distance, m'avait donné une mélancolie pénible qui me serrait le cœur. Il est vrai de dire que mon cicérone, en me disant que le capitaine du génie, M. M..., que je croyais retrouver à Lagouat, se mourait en ce moment à rhô])ital de Blidah d'une maladie de foie gagnée pendant son séjour en Algérie, n'avait pas peu contribué à augmenter encore cette fâcheuse disposition. M. M... était venu à Alger en février dernier; sa figure pâle et décharnée, son humeur sombre m'avait impressionné douloureusement. J'avais l'honneur d'êti'e son commensal à la pension des ingénieurs, et souvent il m'avait donné des détails peu attrayants sur le séjour à Lagouat.
TUE A 'VOIi D'OIISEAU U'VME OASIS.
La visite que nous fîmes à la caserne des Turcos en construcn, ne fit qu'accroître encore ma tristesse. Sur la terrasse se )uvait amassé un décimètre de sable poussiéreux envoyé par le nt du désert. Nous comprîmes que, quand le vent soufflait, gouat, malgré ses 22,000 palmiers couvrant un massif de jaris, ne devait pas être un séjour bien enchanteur, et nous nous ppelâmes avoir lu dans le voyage de Moula-Ahmed : a Mais il fait beaucoup de vent dans cette contrée (Lagouat) et il y a beaucoup de sable. Un de leurs faki (légiste), vieillard de quatre-vingt-seize ans, Sid-Ahmed-Ben-Bou-Zian, m'a raconté que jadis les vents avaient réduit de fond en comble un bourg qui était près de Lagouat. »
De cette terrasse, nous avions la vue complète de l'oasis. Duponchelle me fit voirie point où l'Oued-Lekhier sort de tei're, celui où il disparaît après avoir porté la vie dans les environs ! son parcours. « Demain, nous irons visiter les jardins, me dit-il, et vous verrez avec quelle intelligence les irrigations sont faites. » Nous redescendîmes dans la ville et allâmes nous poser au cercle des officiers, où nous lûmes avec avidité une linzaine de numéros de journaux de France. Cela nous tint squ'à six heures et demie. Ensuite, M. G..., M. Ca..., chef du ireau arabe de Lagouat, M. le prince de B... et moi, allâmes ner chez M. du Barrail.
En attendant le repas, nous nous promenâmes dans le vaste rdin de M. le commandant supérieur. Je retrouvai là toutes les «pressions délicieuses que j'avais ressenties à Sidi Bou-Zid. On 3 peut se faire idée de la végétation à Lagouat, lorsqu'on ne la )nnaît pas de visu. Le jardin de M. du Barrail surtout, servant e jardin d'essai, est admirable. On y trouve les plantes de la )ne tempérée réunies en pleine terre, aax plantes tropicales, qui, 1 outre de l'ombrage et d'une poésie délicieuse de nuance, onnent des fleurs, des fruits de toute espèce : il y a réellement
de quoi fanatiser un poète et électriser un gourmand. Lagouat, s jamais un eliemin de fer unit cette ville à Alger, nous enverra er France les toutes premières primeurs et les fruits savoureux dei tropiques.
FAIT DE COLOMISATIOIV A I^'AMOIiAISE.
Nous fîmes grand honneur au dîner. Depuis près de quinze jours, nous vivions de cuisine arabe et, malgré toute l'excellence de l'art culinaire indigène, nous ne retrouvions pas sans plaisii la manière des cordons bleus français. Après une promenade digestive, tout en fumant un cigare, on nous conduisit, M. G . . . e moi; dans l'appartement de l'interprète du bureau arabe, où nou: trouvâmes les excellents lits qu'on avait préparés pour nous Notre sommeil fut profond et agréable. Nous nous serions éveillés bien tard dans la journée, si M. l'interprète n'était venu nom apporter le courrier de Tiaret. Derrière lui entra M. Duponchelh qui venait nous oftVir ses bons offices el nous souhaiter le bor jour. Galamment, il fredonnait en mon honneur l'air du Peth Quinquin, de M. Desrousseaux. Ge souvenir de Lille me charmait Je pensais à notre poète populaire et à ses gracieuses chansons si bien inspirées par une profonde affection pour notre vieilli ville et pour ses habitants. Je partage complètement ce sentiment. Il m'a toujours mis en grande communauté d'idées avei M. Desrousseaux. Je parcourus avec plaisir les lettres de Franci qae mon frère m'avait envoyées sous un pli; puis, nous nou! habillâmes en hâte et suivîmes ces messieurs.
M. G. . . avait promis à un officier comptable de Tiaret de lu apporter des dattes de Lagouat. Nous allâmes chez l'amin (che de corporation) des marchands de Lagouat. Il n'avait que de dattes des oasis voisines, et le prix qu'il fit chacun des gâteau: était fort élevé (On sait que les dattes sont conservées, dans un^ peau de bouc, en régime ou massées en gâteau). M. G... en pri pour notre consommation personnelle et fit chercher pour la coni mission dont il s'était chargé, le factotum des intérêts de M. B...
uquel le gouvernement a fait une concession de 5,000 palmiers.
Comme on a déjà vu, le gouvernement français, après la prise le Lagouat, a mis- sous le séquestre les propriétés des indigènes. A.B. . . a demandé une concession de palmiers et l'a obtenue, ilaintenant, il loue aux gens de Lagouat les arbres dont ils étaient ,ncieiinement propriétaires. Comme résultat , il n'y a donc que brt peu de chose de changé : M. B... a rendu les palmiers, mais noyennant un tribut de 5 à 10 fr., par pied, de loyer par an. ^urtant cela fait crier à Lagouat que M. B. . . touche sans rien aire un revenu net et clair; que la conquête de la ville n'a proité qu'à M. B...; que donner à un quidam 5/22 delà propriété..., itc, etc. Mais aussi pourquoi les Lagouatis ont-ils résisté aux i'rançais et ont-ils fait prendre leur ville d'assaut ?
M. B. . ., qui tient à louer un peu mieux ses palmiers que ne e fait l'administration française qui, elle, a en vue de repeupler ii:gouat et d'amortir autant que possible les maux delà guerre, l'avait pu affermer qu'une portion de ses arbres et il avait fait écolter le reste pour son compte.
C'est donc dans le magasin où il avait amassé ses régimes que on chargé d'affaires nous conduisit. Dans un fouillis de régimes noisis ou corrompus, M. C... put acheter quelques régimes .ssez bien conservés. Je goûtai quelques dattes et les trouvai de [ualité bien inférieure. La récolte avait-elle été mal foite ? Etailîlle mal réussie cette année ? Ou bien les dattes de Lagouat sontîlles moins bonnes que celles qui sont récoltées plus au Sud, !omme le croyait notre entourage? Pour preuve de son opinion , e gracieux M. Duponchcllc m'offrit avec un empressement, cpii n'empêcha de refuser, un magnifique régime de dattes de Tuggurt )our porter en France à ma mère.
De plus , j'aurais voulu emporter plusieurs autres choses du )ays, mais je n'achetai qu'un de ces larges clunpeaux arabes que es indigènes portent dans leurs marches d'été. Toul est, à jagouat, à prix fabuleux, depuis (|u'il y a garnison française,
chacun de messieurs les officiers tenant à conserver un souvenir du pays. Ainsi, on me fit 125 francs une dépouille d'autruche, en me disant que M. le prince de B. . . en avait dernièrement pris trois pour 300 francs. Je sus qu'effectivement, M. de B. . . avait fait cette emplette.
CUIiTlJliK ^AHARIEMME.
Pendant la promenade dans les jardins, que je fis ensuite avec M. Duponchelle, il me fit remarquer le système d'irrigations. On sait qu'en Algérie, l'eau est la plus grande source de richesse pour le cultivateur. Dans le Sahara, ce liquide est si précieux que l'administration doit intervenir dans le partage, pour garantir les droits de tous. Des rigoles conduisent les eaux de la fontaine dans chaque jardin. Le matin, l'amin arrive, le clepsydre à la main, et laisse, pendant le temps indiqué, couler l'eau dans chaque rigole. Le fellah (laboureur), pour éviter du travail inutile, dispose si bien son terrain, que le ruisseau qui lui appartient vient , par des bifurcations de conduits , baigner le pied de chaque arbre et de chaque plante. Le reste du liquide tombe dans un réservoir.
J'eus aussi quelques détails sur la culture du palmier. On sait que ce monocotylédone est unisexuel. Pour éviter la perte de pollen, on détache le régime mâle et on saupoudre tous les régimes femelles.
LE CHETAIi HONGRE.
En rentrant dans le ksar, nous trouvâmes M. G..., qui venait à notre rencontre. Il m'annonça que le déjeuner était servi et que nous partions aussitôt après pour Tagernout. « M. Ca. .., me dit-il, est déjà en route ; il m'a donné rendez-vous à l'extrémité de la plaine; pressons-nous afin de ne pas faire attendre. »
Nous eûmes bientôt déjeûné, et après avoir remercié vivement nos hôtes de leur gracieuse hospitalité, s(M'ré la main à Duponchelle, nous prîmes la tête de la colonne et sortîmes de la ville. J'étais monté sur un cheval appartenant à Dinn, le kalifat, le mien ayant été blessé légèrement sur le dos. C'était un cheval
ongre, gris blanc, qui avait un pas extraordinaire : il aurait lit, en le poussant, plus de huit kilomètres à l'heure. Les Arabes mtilent rarement leurs chevaux : ils disent que c'est leur ôter de i force. Ce fut le seul cheval hongre que je vis pendant mon sémr en Algérie.
Dans la gorge du premier rideau de montagnes, nous trouâmes M. Ca... et son escorte. Il montait un cheval qu'il avait [îheté depuis peu et dont il ne pouvait maîtriser l'allure : il était chaque moment " forcé de le faire galoper sur le flanc de la co- »nne.
En sortant du massif de montagnes, nous rencontrâmes le cours B rOued-Djedi et, à une lieue environ de Tagemout, nous trouâmes, sur une mule richement caparaçonnée, l'aga Djelloul, en rand costume et portant sur son burnous blanc la croix de che- Btlier de la Légion d'honneur. Bientôt après, arriva le goum de agemout qui fit parler la poudre jusqu'à notre entrée dans notre imp dressé au pied de leur ksar.
VIVE liACUME ADMIMIi^TRilTll'E.
Les deux capitaines, chefs du bureau arabe, l'un du cercle de agouat, l'autre du cercle de Tiaret, avaient rendez-vous à Tagelout, pour arranger des affaires litigieuses entre tribus apparteant aux deux circonscriptions. Il existe encore une lacune regrelble dans cette admirable institution des bureaux arabes (*) : est le manque de centralisation. Il y devrait y avoir, près
(*) Par suite d'un fait (léplorable et de la publicité donnée à quelques )us qui résultent toujours des actes d'une administration dans l'ennce, l'institution des bureaux arabes a été beaucoup attaquée depuis \"il. En France, nous voulons tout d'abord la perfection, et particulièiment aux époques où pas un fonctionnaire public ne veut laisser scuter ses actes, malheur à la corporation qui montre du linge sale 1 public! Gomme toutes les personnes qui ont vécu dans les tribus, 3US connaissons trop bien, pour ne pas maintenir à leur sujet, le quaficatif admirable, les services rendus par les bureaux arabes: admiistration sage des indigènes, défense raisonnable de leurs intérêts, icification du pays, sûreté des routes.
Nous avions parfaitement jugé en 1854: La lacune de cette adminis-
de chaque commandant de subdivision, un bureau centralisant les bureaux des cercles ; près des chefs de division, un autre bureau centralisant ceux des subdivisions ; puis enfin près du gouverneur général, un grand bureau central, véritable ministère, tenant tous les fds du réseau. Cette organisation existe à peu près en fait: la force du pouvoir militaire, qui est, en définitive, le grand système administratif des Arabes de l'Algérie, venant servir de correctif à ce qui est défectueux comme application régulière. Mais l'action des chefs de division et de subdivision n'a pas assez de force et de vigueur, ces messieurs manquant généralement de connaissances spéciales de la matière. Puisqu'on a reconnu rexcellence des bureaux arabes, pourquoi ne les ins tallerait-on pas convenablement comme administration, maintenant que les passions guerrières sont calmées? Chaque système fait son temps et il ne serait peut-être pas mal de songer désormais autant à bien administrer les Arabes, qu'à les contenir vigoureusement.
Cette lacune fait que, si les affaires de chaque cercle en particulier sont généralement bien réglées, les affaires de cercle l
tration était bien le manque de centralisation. Des inspections sage par des officiers supérieurs et généraux ayant fait leur avancemeut dan les affaires arabes, ou connaissant à fond la spécialité, n'auraient-elle pas empêché la plupart des abus qui ont failli rendre impopulaire un des créations les plus intéressantes de notre temps?
Nos amis qui savent que nous sommes, en principe, partisans de 1; décentralisation administrative, seraient bien étonnés de nous entendr professer une opinion diamétralement opposée pour l'organisation de bureaux arabes, s'ils ne savaient, comme nous, que pour décentraliser il faut, comme garantie, l'expression facile et puissante de l'opinio publique, à la poursuite des abus. Nos Arabes doivent longtemps atten dre pour que leur esprit public arrive à cette ère libérale dans laquell nous croyons la métropole arrivée.
M. Christian P, Afrique française dit, page 445 : L'expérience ( les précieux travaux de M. Pélissier (le colonel, consul à Souza), for regretter que le gouvernement n'ait pas créé pour ce savant adminis trateur, une position dans les affaires arabes. On peut citer cent nom d'officiers remarquables, sous les mêmes rapports, qfl'on a éloignés de affaires d'Afrique.
cercle sont d*im arrangement plus difficile. C'est surtout dans es débats d'une tribu d'un cercle avec une tribu d'un autre cercle, 5u'on aperçoit bien ce qu'il y a de fâcheux dans ce défaut de centralisation du commandement.
Le chef du bureau arabe arrange journellement les affaires des tribus sous sa juridiction; mais les affaires avec les tribus des autres cercles, malgré les relations de bon voisinage que MM. les officiers sntretiennent toujours entre eux, restent parfois assez longtemps en litige, et comme dans celles qui réunissaient à Tagemout, MM. G. . . et Ca. . ., il faut presque toujours l'intervention du cabinet de M. le gouverneur général.
Il s'agissait de régler les intérêts des Ouled Yacoub, des ahall [bourgeois) de Aïn-madhy et de Tagemout, appartenant au cercle, de Lagouat, des gens du Djebel- Amour et les Ouled AH-Ben- Âmer, du cercle de Tiaret. On a vu dans le livre si coloré et si poétique de M. Daumas, l'ardeur guerrière des nomades du Sahara. Les tribus que nous venons de citer, étaient en lutte depuis un temps immémorial et se fesaient une véritable guerre : razzia, coups de yatagan, rien n'y manquait. L'autorité française cherche à calmer toutes les mauvaises passions et à cicatriser toutes les plaies. Il avait été décidé en haut lieu, que, Sidi-Krélil à la main, on réglerait tous les différents.
Le lendemain de notre arrivée, le lit de justice fut ouvert. Chaque douar avait envoyé des représentants avec la note de toutes ses réclamations depuis la soumission aux Français ; car il avait été établi en principe par les hakem, pour ne pas remonter peut-être à l'invasion des Arabes dans la Mauritanie, que ce point de départ serait adopté.
Chacun à son tour remettait la note à son cadi qui la lisait tout haut.
Il s'établissait alors un colloque très animé entre les parties: elles discutaient avec vivacité le nombre de bœufs, de moutons,
de chevaux, de chameaux enlevés; les vols de toute nature, les blessures, les meurtres, les rapts, les violations de territoire. Puis Tautorité française, après ce débat contradictoire qu'elle cherchait à rendre le moins violent possible, prenait quelques éclaircissements et décidait, l'un et l'autre des deux chefs après avoir défendu les intérêts des tribus sous ses ordres et l'importance de chaque réclamation. Un jeune Français, brigadier de spahis, que M. Ca. . . avait amené avec lui, prenait note du chiffre ainsi que de la dia (prix du sang) fixée par les trois cadis.
Cette dia est encore une des institutions de l'Islam qui éveille l'attention du touriste. Dans cette société de pasteurs, le glaive de la loi ne peut pas, comme dans toute nation à poste fixe, frapper avec autant de certitude les criminels. Le législateur a dû donner plus d'action au droit de légitime défense : par suite, la loi du talion, qui nous paraît si affreuse, est passée dans le droit public comme sauvegarde du faible. La preuve que c'est bien là le but auquel on voulait atteindre, se trouve dans le soin avec lequel on a tempéré le plus possible les effets de ce droit terrible, notamment par l'institution de la dia. Cette composition pour un meurtre ou une blessure entre le coupable et la partie civile, établie par Sidi-Krélil comme par Chaiiemagne, dans ses Capitulaires , peut-être pour le même motif, empêche le plus souvent l'application de l'horrible peine du talion. Cela est si vrai que dans le cours de mon voyage, je n'ai entendu citer qu'un seul exemple de mise en pratique de ce droit sanguinaire. C'est l'épouvantable histoire de Mascara, publiée, je crois, par la Revue des Deux- Mondes, dans laquelle un meurtrier fut condamné à recevoir des mains du frère de la victime, les sept coups de poignard qu'il avait donnés. Ce drame émouvant doit être lu par tous les amateurs du genre.
liE TAI.IOM.
Voici, en aperçu, comment, sur les lieux, on nous raconta cette lugubre histoire :
Les supplications les plus grandes avaient été faites : le frère
de la victime avait résisté. Une de ces vendetta domestiques qui, parfois, dans le Sahara, fermente entre certaines tribus, malgré un esprit public généralement fort humain et la profondeur de sentiments religieux conciliateurs, existait entre l'accusé 5t l'accusateur. « Je veux du sang ! avait-il invariablement répondu; j'ai fait serment de venger mon frère. » Le droit était éviilent : il fallait bien exécuter la loi. Le condamné, les mains liées ierrière le dos, fut livré à la vengeance fraternelle.
Le meurtrier, en commettant son crime, avait montré peu l'expérience : les sept coups, dont le dernier seul avait touché le îœur, étaient sensiblement horizontaux. Cela avait été constaté. In outre, la profondeur des blessures du cadavre avaient été calîulées avec précision : une longueur maxima, après expertises contradictoires, était acquise au procès. Ces considérations limi- ;aient le talion. Sous peine d'un talion reconventionnel, il était ionc défendu à la partie bénéficiante : r De frapper un de ces nortels coups obliques, si connus dans le désert, par lesquels le )oignard fouille le cœur avec tant de certitude; 2* De dépasser, nême de l'épaisseur d'un fil d'araignée, dont il faut, disent les U'abes, dix mille pour faire la grosseur d'un cheveux, la proondeur prescrite.
Un premier coup sourd retentit, la lame, dont la longueur ivait été soigneusement limitée au point prescrit par la sentence, ortit rouge de sang. Le patient bondit et poussa des rugissements itouffés. — Grâce, crinit la foule : Dieu est clément et misériordieux. — Deuxième coup de poignard. Les lèvres du patient levinrent verdâtres, ses chairs palpitaient. — Grâce, criait touours la foule. — Troisième coup de poignard. Grincement des lents du patient; il bave une écume sanglante. — Grâce. — Quarième coup de poignard. Toute résistance stoique est vaincue : ien que l'instinct de conservation. Le patient fuit honteusement it crie comme un damné. — Grâce. — Cinquième coup de peinard. Le sang ruisselle sur le sable. Le condamné tombe et râle.
— Grâce. — Sixième coup de poignard. Les yeux sont vitreux et injectés de sang. — Grâce! grâce! — Septième coup de poignard
niŒIIRlS DE» f^AHARlEM.S TRACEES D'APRÈS MATURE.
Le jeune spahi, greffier du lit de justice, inscrivait également le nom de l'Arabe, ou des Arabes, ou du douar, ou de la tribu qui devait rembourser.
Après cela, on passait aux réclamations d'un autre douar.
Nous pûmes ainsi avoir une idée des guerres intestines dans les tribus du désert: pendant trois jours nous vîmes dérouler devant nous toute une série de razzias, de meurtres, de vols, de maraudages. Ce qui nous frappa le plus, ce fat l'air délibéré, fier et hautain avec lequel chaque Arabe acceptait ses méfiiits. Cela nous fit penser aux seigneurs féodaux guerroyant entre eux et portant avec autant de gloire les trophées de leurs luttes, que nos soldats leur croix de la Légion-d'Honneur gagnée en combattant pour la patrie; ou bien encore, et cette comparaison nous frappa par son analogie, à un clan de Highlanders, célébrant au son du pibroc et de la cornemuse, le retour heureux d'une expédition de rapine et de carnage chez les malheureux fermiers Lawlanders, voisins de la tribu.
Quelques-uns surtout s'étaient distingués parmi tous, et chaque fois que leur nom était prononcé, pour un vol ou un meurtre, malgré le déplaisir du remboursement et l'ardeur qu'ils mettaient à défendre leurs intérêts pécuniaires, ils semblaient monter sur ur piédestal de gloire. Mais l'autorité française avait une tout autre opinion de ces méfaits, et tout en pacifiant, les deux officierî étaient convenus entre eux, pour faire un exemple qui grava hier dans l'esprit des indigènes la volonté puissante du beylick français (gouvernement), de saisir dans chacun des cercles, les troiî individus les plus coupables et de les envoyer en France, à l'îh Sainte-Marguerite. Le spahi français prit note des six noms, e
)rsque le procès fut terminé, ils furent arrêtés par les chaouchs, ;arrottés et gardés à vue.
Un poète arabe dit : « La guerre, à son début, est une belle 3mme, celui qui ne la connaît pas est séduit par ses attraits. »
» Jusqu'à ce que, après avoir allumé bien des feux, elle devienne écrépite et sans charmes. »
» Ses défauts et le mal qu'elle a fait, lui ôtent toute beauté. Jors on la déteste, et personne ne veut plus lui donner une caesse. »
Cela fit sans doute que malgré la crainte manifestée par les eux capitaines de voir dégénérer les discussions en luttes sanlantes, tout se passa sans le moindre coup de poignard, et tous îs plaideurs, hormis, bien entendu, les six prisonniers, partirent hez eux entièrement satisfaits de la justice française.
Nous aurions donné beaucoup pour connaître parfaitement la ingue arabe: nous aurions pu saisir à vif tous les détails de la [iscussion et fait de bien belles études de mœurs. Malgré l'obbjeance de M. G... qui voulait bien nous traduire tout ce que nous ai demandions, bien des faits caractéristiques passèrent inaper- ;us par nous.
T,\ JSATl^F ACTION' UEN BE^S^OIMS »f ATE:RIf:i><^ RÉAGIT, LTE€ KiA PI.U^ G11AM0K VIGUËCIR, SUR E^A PU¥f§10x^0MlE
R'IJM PEUPLE.
Ce qui nous frappa le plus, ce fut la différence bien marquée mtre les Arabes nomades et les habitants des ksours.
La méditation suivante nous expliqua ce phénomène.
Pour étudier avec fruit un peuple et sa civilisation, il faut d'a- )oi'd s'élever assez haut pour ne voir que les grandes lignes et a position géographique; sentir les influences climatériques; saisir les larges traits de la vie et de l'histoire nationale; jeter un coup [l'œil sur les sociétés voisines et sur le grand courant civilisateur du monde pour connaître les influences extérieures; et lorsque celte synthèse est bien faite, descendre dans l'analyse des détails.
Alors, mais seulement alors, on pourra saisir l'harmonie des moindres faits.
Cette manière de clicrelier les principes de la vie d'une nation, conduira l'observateur à chercher les principes de la vie de toutes les nations, c'est-à-dire la grande origine des sociétés et l'histoire de la civilisation: il constatera que le grand lien qui a réuni les hommes, c'est la satisfaction des besoins intellectuels, moraux et matériels.
Sous le rapport de la satisfaction des besoins matériels, c'est à dire l'entretien de la vie animale, considération qui réagit avec la plus grande vigueur sur la physionomie d'un peuple, on classera les sociétés en quatre grandes divisions, qui, par le plus ou moins d'amalgame du principe sur lequel chacune d'elle s'appuie plus particulièrement, ont formé des espèces et des genres à l'infini : ce sont les chasseurs, les pasteurs, les pêcheurs, les agriculteurs.
En fouillant jusqu'à la racine l'existence d'une nation, on trouvera la quantité de nourriture "puisée à chacune de ces mamelles, nourriture que l'échange avec une autre nation vient modifier sans altérer les faits principaux: parce que le commerce entre nations est cosmopolite, et l'on pourrait dire, à la rigueur, qu'il n'appartient pas plus à l'une qu'à l'autre.
Aidé de ces documents, on peut expliquer bien des faits curieux de l'histoire d'un peuple, échappés jusqu'alors à l'appréciation philosophique.
l,'Hl!$T01RE »EJ^ MVSCILIIIAMS A T'U^i^AGE DES EUROPÉEIV^I^ E^iT A FAIRE.
C'est surtout en examinant l'état de nos travaux sur l'histoire des Musulmans que cette manière d'envisager les faits peut rendre les service les plus grands : jamais on n'a étudié d'une manière plus mesquine les annales d'un grand peuple, et certainement V Histoire de France du père Loriquet, si célèbre parmi nous, est un modèle de précision et de sages appréciations auprès de ce que nous avons écrit sur l'histoire musulmane.
Notre époque est celle de l'analyse. Nos procédés de travail it révolutionné les sciences historiques. Les différents âges des inales européennes sont étudiés consciencieusement. Nos saints connaissent les devoirs de l'historien : abnégation complète îs passions, c'est-à-dire des préjugés de toutes espèces. Pourquoi ins un temps pendant lequel la puissance de l'abstraction est grande, les chroniques des Musulmans sont-elles si mal inter- 'êtées chez nous ?
Nous ne pouvons trop le répéter, toujours pour la même raison li fausse toutes nos études sur ce monde si différent du nôtre: est que personne ne s'est encore assez pénétré de l'harmonie ciale de l'Islam pour juger sainement. Nous étudions à notre lint de vue étroit et exclusif: en Européens, c'est-à-dire en jriculteurs n'ayant que des notions incertaines delà vie pastorale.
DIFFÉREMCE RADICAM) EMTRE LES DEUX CITILI- SATIOMS MAHOMÉTAME ET EUROPE EMIVE.
Car la base de la société européenne, c'est l'ag'ùculture. Malgré )s armements pour la pêche, nos chasses réservées, les nom- ^eux bestiaux, que la science agricole trouve même trop peu Dmbreux pour la fécondité de nos champs, quoique nous ayons ;s prairies grasses, des prés communaux, des landes, des 'uyères, nous sommes surtout des cultivateurs.
L'Islam, lui, est un immense groupe de nations de pasteurs, 3nt la plupart vivent dans les plaines incultes, comme celles que 3US avons peintes dans le Saliara. Ce qui fait vivre lesMahoméms, ce sont les troupeaux, l'agriculture ne vient qu'en deuxième gne.
Sans approfondir jusqu'à quel point l'agriculture poiii'ra con-uérir d^ terres cultivables appartenant en ce moment aux Maholélans, tout en regrettant, au nom de l'humanité, de voir la urquie d'Europe, la Syrie, l'Egypte, le Tell de l'Afrique, aux lains de gens ineptes en agriculture, nous sommes forcés de anstater que l'Arabie, que nous connaissons par les livres, et
le Sahara africain, que nous jugeons par ce que nous en avons vu, seraient plus mal placés dans nos mains européennes, si nous conservions, pour les exploiter, nos idées européennes, que dans celles des Arabes.
Ce qui caractérise donc la civilisation mahométane, c'est la vie pastorale. Ainsi, avant de descendre à l'analyse d'aucun détail d'histoire ou de vie intime, législation, architecture, poésie, caractère national, mœurs, etc., il faut être pénétré profondément que des nécessités sociales tout autres que celles qui régissent nos sociétés européennes, ont imposé leur pouvoir souverain ; que la vie pastorale est la base sur laquelle s'appuie presqu'entièrement tout l'édifice mahométan.
On aurait tort de conclure, pourtant, que l'agriculture n'a pas sa place dans l'Islam : toutes les tribus ont leurs terres de labour et leurs fellahs (cultivateurs); les oasis sont cultivées parfaitement; on doit se rappeler que les Sarrazins avaient fait de l'Espagne un véritable paradis terrestre de jardins et qu'ils ont été les grands maîtres dans Tart des irrigations.
DOniIMATIOM FÉODAI.I: DU IVOMADE.
Mais il est si vrai que l'élément pastoral domine chez eux, qu'on constate dans le Sahara et qu'on peut constater, je crois, en Syrie, en Arabie, en Egypte, un fait social qui n'a aucune analogie chez nous et qu'on ne peut comparer qu'à la domination des seigneurs féodaux, ou mieux encore, au pouvoir des hordes franques sitôt après la conquête de la Gaule par les Germains: les- Arabes de la plaine ont une prééminence sociale sur les Arabes des ksours et, comme dit .fort bien M. Daumas, le plus pauvre des nomades croirait déchoir s'il épousait la fille d'un citadin.
Chez nous, depuis les temps les plus reculés de l'ère moderne, la commune a des droits ; ces droits ont pris de plus en plus d'extension jusqu'à ce qu'enfin, à notre époque, nous avons assisté au phénomène extraordinaire, unique dans l'histoire deî peuples, du tiers-état dirigeant la société.
L'ïslam n'a pu et ne pourra jamais suivre le même courant de vilisation. Sa législation, une, bien tranchée, immuable, est là, ébranlable, pour protéger éternellement le nomade aux dépens i bourgeois, quoique Sidi-Krélil ait des chapitres entiers sur la :'opriété et les droits des populations urbain-es. Ainsi , on peut éclarer, avec certitude, que jamais, chez eux, la bourgeoisie ne ira au gouvernail de l'Etat. Lors de la décadence arabe, les Tur- )raans se sont emparés de l'étendard du prophète; quand le ouvoir des Turcomans sera en complète dissolution , une autre ibu nomade s'emparera certainement de ce labarum de l'Islam ; formera les janissaires, ou les mamelucks, ou la milice d'un ouveau kalifat du prophète. Dans les études si consciencieuses ; si profondes de M. le docteur Worms, on voit l'importance du îseau aristocratique de cavaliers dirigeant les populations maholétanes; les Européens qui ont vécu avec les Arabes savent en atre combien les idées aristocratiques ont de racines sous la !nte. Renonçons donc, pour bien longtemps, à faire comprendre Lix Musulmans nos idées bourgeoises, et mettons, s'il est posble, des digues au pouvoir envahissant de& juifs, ce principal rief que nous reprochent les Arabes (*).