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LE JOIIANNISBERG. ET SON CLOCHER POINTU

La petite montagne du Johannisberg, théâtre de la lutte que je viens de rapporter, est coiffée aujourd’hui d’un vieux clocher pointu.

Ce clocher, une des premières choses que vous aper- , ceviez à Nauheim, est un personnage qui a sa page, lui aussi, dans les chroniques locales.

Il était l’orgueil, il est aujourd’hui le seul débris encore debout d’une église ancienne, importante et riche, dont on se disputa chaudement la possession à l’époque de la réforme. Aucun autre monument consacré à Dieu, église, cathédrale ou chapelle, ne pouvait se vanter d’une plus ancienne et plus noble origine. Elle fut fondée, dit la tradition, en 724, par saint Boniface, l’apôtre de la Germanie, qui prêcha un jour sur le Johannisberg.

Celui qui fut plus tard canonisé sous le nom de saint Boniface, s’appelait d’abord Winfrid. Il naquit en Angleterre, dans le Devonshire, vers l’an 680. Après avoir passé treize ans dans le monastère d’Exccster, il entra dans celui de Nutcell, où il professa la rhétorique, l’histoîre et la théologie. A trente ans, il fut élevé au sacerdoce.

A cette époque, une grande partie de l’Europe était encore dans les ténèbres de l’idolâtrie. Winfrid conçut le projet d’aller prêcher la foi aux Frisons. Mais, le roi de la Frise, Radbod, qui était alors en guerre avec Charles Martel, l’ayant empêché de commencer les travaux de son apostolat, il se rendit à Rome où le pape Grégoire II lui donna plein pouvoir de prêcher l’Évangile aux peuples de la Germanie. L’apôtre débuta dans la Thuringe et la Bavière ; puis, Charles Martel étant devenu maître de la Frise, la religion chrétienne put enfin y pénétrer. Winfrid s’y arrêta trois ans. De là il passa pour la premièro fois dans la Hesse, où il sema les conversions sur ses pas, et consacra des églises dans les temples des faux dieux.

Après ces premiers succès, il retourna à Rome où Grégoire II le sacra évêque, et lui donna des lettres de recommandation les plus pressantes du monde pour Charles Martel, pour tous les princes et évêques qui pouvaient le servir dans les travaux de son apostolat. Ainsi raffermi, il repassa en Hesse, et c’est alors sans doute qu’il fonda, — comme l'indique le rapprochement des dates, — l’église du Johannisberg.

Du bas de la montagne au clocher, c’est un pèlerinage

d’une demi-heure tout au plus, en montant bien lentement la pente très-douce qui va de la base au sommet de la colline ; en s’arrêtant pour regarder les points de vue; en se faisant raconter, chemin faisant, comment et pourquoi les jeunes gens de Nauheim ont l’habitude d’aller tous les ans, le dimanche de Pâques, faire en chantant le tour du Johannisberg.

C’était au chaud des luttes religieuses entre les protestants de Nauheim et leurs voisins restés catholiques du village d’Obermorlen.

Un dimanche de Pâques, voilà que les catholiques se lancent sur le Johannisberg, dans l’intention de faire main basse sur les trésors de l’église de Saint-Boniface, prostituée maintenant aux doctrines de Luther. C’était justement à l’heure du prêche. Les Nauheimiens s’armèrent en toute hâte comme ils purent, quelques-uns peut-être de leurs bibles in-folio à armatures de fer, et, sous la conduite de leur pasteur, repoussèrent vaillamment l’agression*

C’est en souvenir de ce coup de main que la jeunesse indigène se met en frais de cantiques chantés en plein vent, chaque fois que revient l’anniversaire mémorable.

Cette vaillance du pasteur de Nauheim métamorphosé en capitaine pour la défense du temple, et prenant l’épée de sa main sacerdotale, n’avait encore rien de bien extraordinaire au seizième siècle. Sans doute, le beau temps des prêtres guerriers était passé ; vous voyez pourtant qu’ils savaient encore à l’occasion retrousser les manches de leur robe, et faire besogne de soldat.

C’était bien autre chose, au moyen âge ! En ce temps-

là, comme l’a dit M. Michelet, a l’Église était devenue peu à peu toute féodale; les chevaliers restaient chevaliers sous l’habit de prêtre. »

En ce temps-là, on vit les évêques d’Allemagne déposer un des leurs comme « pacifique et peu vaillant.» Les mots y sont. C’était Christian, archevêque de Mayence. Vainement il cita ce précepte de l’Évangile : « Mets ton épée au fourreau,» le pape le déposa. — A la bataille d’Hastings, un abbé saxon était arrivé, lui treizième, à la tête d’une petite troupe de moines, — un bataillon sacré s’il en fut. Tous les treize se firent tuer. — Un évêque de Ratisbonne accompagna le prince de Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l’achever, mais l’évêque, réconforté en Dieu, après un long combat, renversa son ennemi et revint vers les siens sain et sauf, — sauf une oreille bien entendu.

Le Johannisberg est vert de tous côtés. Sur son flanc méridional, il est planté d’arbres fruitiers, et aussi de vignes çà et là.

Je trouve qu’on no devrait pas se permettre de faire

venir sur un faux Johannisberg des simulacres de vendanges.

Un peu plus haut commence un bois de chênes qui désormais monte avec vous à droite et à gauche du sentier, praticable aux piétons et aux ânes, jusqu’au terme de la promenade. Au pied des arbres, deux ou trois bancs attendent, de distance en distance, les promeneurs fatigués pour si peu, — ceux auxquels les sources de Nauheim n’ont pas encore donné ou rendu, commec’est dans leurs

habitudes, une indomptable vigueur. Du moins, en voyant ces bancs, nous nous permîmes de conjecturer qu’ils étaient là pour inviter qui de droit à s’asseoir. Supposition peut-être téméraire de notre part, et que nous n’eussions point faite à la légère si, avant notre voyage en Allemagne, nous avions passé par certaine bourgade champenoise, où il nous arriva de débarquer au retour, et où cette inscription s’étale à côté des bancs de la promenade communale :

« Bancs pour s’asseoir. »

Et à quel autre usage pourraient-ils donc être employés, ô habitants du bourg de***? Il n’y a pas de danger qu’on les prenne pour des bancs d’huîtres, quand vous n’êtes pas assis dessus.

A mi-côte du Johannisberg, une petite maison se prélasse à moitié cachée dans un bouquet d’arbres. Sur son front on lit ce mot sacré en grosses lettres : restauration. Cette année, les volets de ce petit temple dédié à la déesse Gueule, comme on dit en rabelaisant, étaient tristement fermés. Il y avait un cadenas à la porte. Tout révélait l’abandon et l’absence de bière céans... ô Allemagne ! est-ce que tu dégénères ?

Le clocher auquel nous voilà arrivés est plus estimable de loin que de près. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut s’empêcher de reconnaître que l’architecture en est insignifiante. D’en bas néanmoins, cela joue à ravir son rôle de « tant vieille tour, » — un personnage mis à la mode par M. de Chateaubriand, dans sa romance du Dernier des Abencérages . Les murs sont tatoués de noms, d’inscriptions, de dates, de profils gros-

sicrement esquissés au crayon, ou creusés au couteau dans la pierre. C’est une manie de beaucoup de promeneurs, de l’un et de l’autre côté du Rhin, do laisser ainsi de sottes traces de leur passage, et il paraît que les eaux do Nauheim ne guérissent pas de cette maladie-là.

Si j’étais le Bénazet de Nauheim, je, voudrais, autour de la « tant vieille tour » en question, et au sommet de la montagne de poche dont les dieux ont doté mon endroit, établir... je ne sais quoi, mais quelque chose qui ferait dire au public que j’excelle à revoir, à corriger et à embellir les ressources que la nature met à ma disposition, que je lui donne, à cette bonne nature, cent pour cent des capitaux qu’elle a bien voulu verser dans mon entreprise.

Le sommet du Johannisberg, c’est une première loge de face où il faut s’établir pour voir Nauheim, ses tenants et aboutissants. 11 conviendrait de la décorer pour l’usage du public-roi.

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