CHAPITRE VIII
PANORAMA DE NAUHEIM
Il est l’heure où le soleil s’apprête à se coucher, à la fin d’une des premières journées d’août. Cette journée avait été sans nuages et radieuse comme le front d’un joueur qui a une veine soutenue à la roulette. Nous nous assîmes sur l’herbe tiède , au sommet du Johannisberg, et nous regardâmes.
C’était l’heure enchanteresse par excellence, et dont le seul défaut est dans son peu de durée, où le soleil dit bonsoir à la nature, en dardant sur quelques points privilégiés ses derniers, ses plus obliques rayons, où l’ombre gagne du terrain sur la lumière, plus brillante tandis qu’elle bat en retraite qu’à l’heure de son apogée, incendiant cà et là les vitres des maisons, et forçant à se détourner les yeux les plus fermes. On a appelé l'heure de l’effet ce moment suprême qui couronne les
beaux jours, et où les plus vulgaires objets sont si splendidement vêtus, les uns d’ombre, les autres de lumière, que l’on so surprend en admiration devant une motte de terre, un mur, une haie qui, le lendemain, soit par la pluie, soit par le soleil levant, soit à midi, réduits à leurs propres mérites ne s’attireraient pas l’aumône d’un regard.
Il y a la meme différence entre la nature contemplée à cette heure éblouissante, et la meme nature prise dans tout autre moment, qu’entre le comédien, tel qu’il apparaît sur la scène transfiguré par le rouge, par le blanc, par sa barbe et ses cheveux d’emprunt, par ses oripeaux à paillettes, par les feux de la rampe, — et le personnage voûté, grisonnant, vêtu d’un méchant paletot qu’on vous montre le lendemain matin sur le boulevard, en vous disant: a — Voici l’homme que vous applaudissiez hier soir ; cet homme vulgaire, c’est le prince d’hier soir. 5 Hier, par exemple, c’était Schamyl , dans tout son luxe oriental, digne du luxe déployé autour de lui, et s’y mouvant avec aisance comme dans son atmosphère naturelle ; aujourd’hui, c’est Mélingue, et pour le voir deux fois, certes, l’on ne se retournerait pas si l’on n’était prévenu que c’est le dieu du mélodrame luimême qui daigne passer près de vous.
L’heure qui précède le coucher du soleil est pour la nature ce que la toilette du théâtre est pour l’acteur, ce que la toilette de bal est pour la femme du monde.
Les gens qui veulent marier Mlle Hortense à M. Edgard s’arrangent généralement pour qu’elle lui apparaisse dans les conditions les plus favorables à ses séductions.
et alors c’est le bal qu’ils choisissent pour terrain do la première entrevue. J’ai coutume d’en agir de môme, — et je crois que la méthode est sage, — quand j’ai à faire connaissance avec un paysage nouveau. J’aime mieux me présenter à lui alors qu’il est armé de sa plus séiante parure.
A nos pieds s’étendait Nauheim, plongé dans la pénombre, et formant la moitié d’un cercle dont le Johannisberg aurait été le centre, A notre droite des bois, — chênes, bouleaux, sapins, mélèzes, — partaient du haut de la montagne, en couvraient le flanc méridional, gagnaient la ville, la plaine, puis remontaient, interrompus çà et là dans leur continuité par des prairies et des champs, jusqu’aux sommets du Winterstein, autre montagne, voisine du Johannisberg à l’est, mais plus,haute que lui, et où la forêt devient si épaisse que le Winterstein forme une masse noire à l’horizon. La ville de Nauheim, proprement dite, la ville allemande et habitée toute l’année, est comprise entre cette chaîne de montagnes et de bois; la ligne noirâtre et fumante des usines à sel ; une petite rivière très-limpide, l’Ousa, que la Providence a fait couler là tout exprès pour les besoins de la saline, et le parc dessiné autour du Kursaal provisoire et des sources. Park-Strastfe, où l’on nous a vu débarquer et nous loger, est une avenue mitoyenne entre les verdures du parc et les pierres de la ville, avenue qui va droit de la base du Johannisberg jusqu’à la plaine, sert do limite à la partie méridionale du parc, et passe devant les salons du Kursaal. Park-Strasse se montrait à nous, à cette heure favorable, sillonnée de
promeneurs à pied, à âne, en voiture, un petit nombre à cheval; les uns partant, les autres revenant. Parlc-Strasse est la grande artère de Nauheim tel qu’il est aujourd’hui.
Au -sud do Nauheim c’est la plaine. Elle s’étend jusqu’à Friedberg qu’embrasaient alors les derniers feux du soleil. Friedberg est une de ces villes heureusement douées qui, de quelque côté qu’on les aborde et sous quelque aspect qu’elles se présentent dans le paysage, ont le privilège de charmer toujours.. Le rôle privilégié que Bieberich joue dans les environs de Wiesbaden, Friedberg, par des mérites différents, le remplit dans le tableau des voisinages de Nauheim. Friedberg, plus élevé que Nauheim, était le point lumineux du tableau qui se déroulait devant nos yeux, et que le soleil, de minute en minute plus voilé, laissait graduellement s’assombrir.
De notre observatoire nous distinguions les méandres gracieux des allées du parc, dont le Kursaal définitif occupera la lisière. Trois ou quatre maisons d’habitation, toutes neuves et pimpantes, se sont groupées en vue de l’avenir, autour du plateau sur lequel s’élèvera bientôt, juste en face de la gare du chemin de fer, xet séparé d’elle seulement par la largeur du parc, le successeur triomphant du Kursaal de bois, le monu-
ment en pierres de taille qui va le remplacer, palais qu’habiteront en commun les jeux, la danse, les concerts, les salons de lecture et la restauration. Parmi ces maisons, qui seront les plus recherchées de l’endroit, quand les millions, en frappant le sol du pied, vont en
avoir fait sortir un Kursaal digne de Nauheim, parmi ces constructions provisoirement un peu éloignées du centre, il est impossible de ne pas remarquer sur le versant septentrional du Johannisberg, et presque à micôte , un délicieux chalet entouré d’un petit jardin. C’est, pour le présent, la perle des habitations à Nauheim. D’ici à deux ans, sans doute, d’autres l’auront égalée, dépassée même, mais la gloire d’avoir été le premier à naturaliser la coquetterie des habitations particulières à Nauheim appartiendra toujours à M. Briguiboul, fermier de la source voisine de Schwalheim, où nous mènerons bientôt boire nos lecteurs, et quelque temps associé à l’exploitation de Nauheim.
Une allée perpendiculaire à Park-Strasse et accessible aux seuls piétons passe devant le chalet, le laisse à sa gauche, monte vers le nord, et rencontre bientôt la petite rivière Ousa, déjà nommée, qui s’encaisse ici entre deux rives élevées plantées de saules. Du sein des massifs s’élève une maison dont la couleur surprend même des yeux quelque peu habitués aux maisons de l’Allemagne, peintes et fardées comme des femmes à la mode.
Celle-ci est la première maison tigrée que nous ayons vue. Elle est jaune et mouchetée de noir. Impossible de ne pas questionner au sujet de murs qui vous présentent une mine si insolite. — C’est la maison du lac, nous répond-on, Taiclihaus , en allemand.
— Eh quoi ? un lac ! Il y a un lac céans !... Nous ne l’avions pas vu du sommet du Johannisberg. Les rives sont trop hautes et trop ombragées pour laisser distinguer de si loin les eaux qu’elles dominent. Mais, depuis
que l’on est informé qu’un lac est là qui dort, même inaperçu, il ajoute un charme à tout ce coin du tableau, et motive, de la façon la plus séduisante, la maison tigrée bâtie sur ses bords.
Il forme la limite nord du pare,et, en même temps, là s’arrêtent les terres qui appartiennent à la Hesse électorale. Une borne que surmonte le lion de Darmstadt, plantée sur la grand’route qui côtoie la rive orientale du lac, juste à la hauteur de son extrémité nord, avertit qu’un pas de plus, et l’on cesserait d’être sur les terres de l’électeur pour entrer sur celles du grand-duc.
D’où nous étions placés, nous voyions distinctement et cette route, de quelques mètres élevée au-dessus du niveau du lac, et la verte plaine, au milieu de laquelle elle faisait l’effet d’un ruban jaunâtre. On me montre des villages échelonnés sur ses côtés :Obermorlen, Niedermorlen, etc. Un autre me signale à l’horizon le mont Vogelsberg, qui termine la plaine dite de la Wetterau. Puis la même main, complaisamment indicatrice, prétend que je dois distinguer la tour de l’église paroissiale de Francfort, le mont Melibokus, le mont Frauenberg, voisin de Marbourg, et d’autres points non moins intéressants.
De peur d’être jugé ingrat par mon cicérone, je consentis à dire que je voyais très-bien tous les éléments du paysage dont il me faisait les honneurs.
Mais, à présent que je ne suis plus sous sa férule, je confesse que j’étais trop nouveau venu pour ne pas me perdre dans le dédale d’indications qu’il me prodiguait, et, au lieu d’aller chercher si loin la pâture de mes
yeux* je me bornais, sans en avoir l’air, à contempler Nauheim et ses annexes.
Une tour ronde, de peu d’élévation, dont la base se perd dans un berceau de verdure, appela notre attention du côté du Friedrich-Wilhelm et des maisons de bois qui sont bâties à droite et à gauche de cette source, la seule que j’aie nommée jusqu’à ce moment.
La tour, très-convenablement noircie par le temps, offre cette particularité aux amateurs qu’elle est ébréchée par le haut, de manière à faire l’effet d’un monument tronqué. Avec de l’imagination, il n’est donc pas interdit de rêver qu’elle fut naguère aussi haute que la tour de Babel.
Par malhçur, les renseignements que nous avons recueillis sur elle sont assez désenchantants.
Cette tour, d’un si poétique effet dans le parc de Nauheim et qui fait rêver légendes...
C’est un moulin. Quelle chute!
Tels, dans Bon Quichotte, les géants, que cette fleur de la chevalerie s’apprêtait ,;à combattre, se changeaient, eux aussi, en de vulgaires moulins.
Le nôtre, de plus, est à peine un vieux moulin; il date d’un siècle seulement. C’est son air démantelé qui lui prête l’apparence de plus d’années qu’il n’en a en réalité. On l’appelle Tour de Waitz. Ils étaient là, à ce qu’il paraît, deux moulins, travaillant comme deux frères, à faire monter l’eau de l’Ousa vers les salines qui la réclamaient pour les besoins de leur exploitation. Un seul a survécu, et il ne sert plus qu’à orner
le parc et à induire en suppositions légendaires les visiteurs de bonne volonté.
Ces deux moulins ont été construits par un M. Waitz, — d’où le nom de la tour, — lequel portail le titre assez singulier de grand comte des salines , outre celui plus ordinaire de conseiller des finances, et administrait, dans la première moitié du dernier siècle, lesdites salines pour le compte du propriétaire Wilhelm VIII, landgrave de Hesse, qui en était devenu propriétaire à l’extinction de la branche cadette de la maison de Hanau : les Hanau-Lichtenberg.
Pendant longtemps, Nauhcim n’a été considéré par ses propriétaires que comme un grenier à sel, bon pour donner des revenus. Aussi, sauf les travaux d’une date récente, qui ont eu pour objet l’exploitation des vertus curatives des sources, et les embellissements de la nature au point de vue des buveurs et des baigneurs, vous ne rencontrez rien, dans ce petit coin trop peu connu, qui n’ait été fait dans l’intérêt de la saline, objet de préoccupations constantes pendant des siècles, et maintenant primée par l’importance médicale reconnue aux eaux.
L’industrie des faiseurs de sel a donc été seule et souveraine maîtresse de Nauheim, jusqu’à une époque très-rapprochée de nous. 11 y a une vingtaine d’années, pas davantage, qu’il en est autrement. Mais, par un bonheur inouï, elle n’a rien gâté, au contraire.
Ainsi, c’est à elle que l’on doit, le dirai-je?... oui, je puis le dire sans inconvénient au bas d’un chapitre que les lecteurs bien avisés ont dû passer... c’est à elle que
7 l\ UN MOIS EN ALLEMAGNE
l’on doit le lac auquel une place d’honneur est dévolue dans la carte des agréments de Nauheim. Ce prétendu lac
n’est qu’un étang, un réservoir, creusé de mains d’homme en 1736, destiné, lui aussi, au service des salines, pour lesquelles on craignait toujours le manque d’eau.
Cette origine, qu’il faut se dépêcher d’oublier, ne l’empêche pas d’être poétique comme le lac de Lamartine lui-même.