‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 13 sur 54 · TO SLEEP . TUAT IS THE QUESTION · texte numérisé non relu

TO SLEEP . TUAT IS THE QUESTION

Nous rayons dit en commençant, et nous avons expliqué cette phrase qui semble empruntée au répertoire de M. de La Palisse: Nauheim est en Allemagne. Or il n’y a pas de lits dans l’Allemagne allemande. La question du sommeil se dressa donc devant nous, comme un fantôme formidable pendant la première nuit que nous passâmes dans le pays.

Dans les hôtels des bords du Rhin où un tel flot de voyageurs passe depuis maintes années qu’il a balayé les usages et les préjugés allemands; dans les villes d’eaux, presque triviales à force d’être explorées par la fleur de la société européenne en vacances, le lit civilisé sur lequel nous avons tous l’habitude de nous étendre de notre mieux, chacun dans sa pose favorite, a remplacé le li-t national et sauvage qui dut sévir parmi les

premiers habitants de Bade, comme il sévit aujourd’hui parmi les amateurs do la jeunesse de Nauheim et les obligés de ses sources généreuses. Le lit... chrétien va certainement y être naturalisé d’ici à peu, avec tant d’autres progrès dont quelques-uns sont déjà en voie d’exécution. En attendant, les premières nuits sont pénibles. On a beau faire profession d’être ami du pittoresque et de la couleur locale; mieux vaut, en matière de couchers, moins de couleur, et plus de matelas.

Il va une boutade célèbre de M. Louis Yiardot, — le célèbre voyageur- chasseur, le traducteur de Don Quichotte et de tant d’autres ouvrages espagnols,— contre les lits prussiens. Cette boutade est la traduction bien sentie d’une vive indignation trop justifiée par les faits :

a Un lit prussien n’a ni sommiers, ni matelas, ni draps, ni couverture. Élé comme hiver, ce sont deux étroits et courts lits de plume qui le composent, enfermés dans deux espèces de grandes taies d’oreillers, l’un dessous, l’autre dessus. Pour se coucher, il faut se glisser prudemment entre les deux, puis s’y tenir coi, tapi, immobile et bien recroquevillé; sinon , au moindre mouvement, le lit d’en haut roule à côté du lit d’en bas, ou tout au moins les pieds passent, et, en se découvrant ainsi, l’on court risque d’attraper des douleurs rhumatismales, si ce n’est une fluxion de poitrine. Effectivement, pressé, enfoui, suffoqué entre ces deux montagnes de plume, le patient est moins dans un lit que dans une étuve, dans un bain de vapeur, et s’y trouve exposé à une kyrielle de maux égale à celle dont le colérique M. Purgon menace ce pauvre M. Argan : trans-

piration, palpitation, suffocation, fièvre, cauchemar, asphyxie, apoplexie, paralysie, catalepsie et privation de la vie; c’est en tout cas le plus terrible sudorifique que je connaisse... »

Moins mortel que les lits de Prusse, le lit deNauheim, en présence duquel nous fûmes tout étonné de nous trouver le soir de notre arrivée, n’est ni moins étranger à toute juste notion du confort, ni moins mal compris.

D’abord, le bois de lit, — en sapin, comme le reste du mobilier; — neuf, verni, luisant, d’une propreté tentante qui devient une cruauté, puisqu’il faut quelque nuits blanches avant de savoir se plier aux exigences de cotte couchette de Procuste... le bois de lit, disais-je, ne serait pas trop long pour un enfant de douze ans dont la croissance n’aurait pas été hâtive. Pour un homme qui n’a pas le bonheur d’être un nain, c’est un problème et une torture. 11 faudrait que le voyageur pût se démonter en plusieurs morceaux, comme certains parapluies qui se fourrent ainsi plus commodément dans les malles. Jusqu’à ce que le même système ait pu être appliqué sans inconvénients aux touristes, le lit nauheimien les invite d’abord à passer la nuit dans un fauteuil.

Mais il rfy a guère de fauteuils non plus.

I! y a des chaises en sapin bien propres, un plancher en sapin si propre et si bien lavé que, sans scrupule, l’on s’y ferait servir à déjeuner par terre; des canapés aussi durs que propres; force armoires et force patères. Aimez-vous les patères? — on en a mis partout dans les

appartements fraîchement décorés de Nauheim. Accrochez encore et accrochez toujours; vous n’aurez jamais autant d’objets accrochables qu’il se présente à vous de patères.

C’est un luxe que je suis loin de blâmer. Mais, ce n’est pas une ressource pour les nuits d’insomnie causées par l’inhospitalité du coucher. On ne peut pas accrocher son sommeil à une patère !

Sur la petite boîte trop étroite et trop courte qu’on appelle là-bas un lit, et qui ressemble à un buffet pour la longueur et la largeur, une mince paillasse est posée. Sur la paillasse, trois petits coussins en crin, exactement semblables pour la forme, la dimension, l’épaisseur et la mollesse, à des coussins de voiture, sont juxtaposés. Et puis... et puis, c’est tout; dormez là-dessus, si vous pouvez.

Ne calomnions rien ni personne , pas même ces lits de malheur; il y a bien encore un quatrième coussin, tout à fait pareil, celui-ci, à un pupitre d’écolier, qui vous invite à poser votre tête sur son plan incliné!

Il est modestement couvert, en guise de taie d’oreiller, d’un petit mouchoir carré, assez grand pour cacher le sein de Dorine qpe Tartufe « ne saurait voir; » mais rien de plus.

Les draps sont deux serviettes un peu prolongées, mais non élargies; une est posée sur le trio de coussins en crin, et l’autre recouvre le patient tant bien que mal. De border ces prétendus draps, il ne peut pas en être question, faute d’étoffe. Je ne sais pas s’il y a un mot allemand, — je suis convaincu qu’il n’y a pas de mot

allemand pour exprimer cette opération indispensable et bienfaisante : border un lit.

Par-dessus le drap supérieur, un couvre-pied; pardessus celui-ci, un édredon, l’inévitable édredon allemand, revêtu d’indienne.

Pas plus de couvertures qu’en Prusse.

Voilà maintenant la literie bien au complet.

. Le voyageur fatigué essaye-t-il le plus doucement, le plus adroitement qu’il peut de s’insinuer entre les deux semblants de draps destinés à le recevoir? Il a beau être honnête et modéré dans ses mouvements, les serviettes que rien n’unit, la fausse taie d’oreiller que rien ne cimente, les trois coussins que rien ne relie l’un à l’autre, plaident en séparation, et le patient reste seul avec son désespoir.

Il en sera de même encore pendant deux ou trois nuits. Les novices souffrent de ce vice comme souffrent les premiers jours, en mer, les nouveaux embarqués. Après une semaine au plus (c’est déjà beaucoup trop!) d’apprentissage, les insomnies se dissipent sur ces matelas trop mouvants, comme les nausées sur le pont x d’un navire. On n’a plus le mal du lit. On apprend à naviguer sur ces lits orageux; l’on finit presque par oublier qu’il en est facilement de meilleurs.

Seulement, quand les nuits sont fraîches, les pieds qui se trouvent inévitablement hors du drap, comme la tête, et souvent hors du matelas, attrapent froid. Il faudrait les coiller d’un bonpet de coton, quand on possède par hasard une de ces coiffures déshonorées par le ridicule.

Un de nos compatriotes, qui était en mêmetemps que nous à Nauheim, prétendait n’avoir pas trouvé de meilleur préservatif contre le froid, la nuit, aux extrémités, que de chausser ses pieds de son chapeau de paille. Celuici remplissait ainsi deux offices distincts, sans jamais se reposer: l’un le jour, l’autre la nuit. L’histoire ne dit pas s’il se trouvait humilié de passer du rôle de toit à celui de paillasson.

Nous avons dit du mal des lits de Nauheim, parce qu’il faut être juste envers tout le monde. Mais, si imparfaits qu’ils soient, interrogez-vous vous-même, renseignezvous auprès des baigneurs; ils voient encore, malgré leurs inconvénients, de beaux et réguliers sommeils.

Certes, le brouet lacédémonien n’était pas un mets bien délicat, mais il paraissait succulent aux jeunes Spartiates après la course à pied ou à cheval, les luttes du gymnase, le maniement du disque, et la natation dans l’Eurotas.

À Nauheim, le lit quel qu’il soit vous paraîtra bon, si vous êtes un consciencieux kurguest, si, levé le matin à six heures, vous avez commencé par aller boire trois verres d’eau salée à la source du Kurbrunnen, — moins douce que la musique aux sons de laquelle l’opération s’accomplit; — si, de là, vous avez été prendre, après la promenade de rigueur dans le parc, votre bain non moins salé : si vous avez employé le reste du jour à arpenter les allées, à ramer sur le lac, à respirer cet air vif et salé comme celui de la mer, à rouler en voiture jusqu’à Schwalheim, Friedberg ou n’importe quel autre point choisi sur la carte des charmants environs de

Nauheim. Après une journée aussi bien employée, la fatigue vous tiendra lieu de draps, d’oreiller, de lit de plumes, de matelas, de couvertures, de sommiers, et le lit assaisonné par elle, comme la cuisine de Sparte l’était par l’appétit, vous semblera le plus délicieux régal.

Page 1