EAUX DORMANTES ET EAUX COURANTES
Tous les cabinets de première ou de seconde classe jouissent d’un luxe égal en fait d’espace et d’air. A Paris, beaucoup de fds de famille qui ne sont pas des martyrs pour cela, ont des chambres à coucher plus petites, moins confortables, moins claires et moins meublées que ne le sont ces cabinets de bain. On y trouve dans tous,
— et non-seulement dans ceux de la première catégorie,
— d’abord une baignoire grande à elle seule comme la moitié de nos salles de bain parisiennes; puis, une toilette garnie de tous ses ustensiles, une table à écrire,
dont l’utilité ne m’est pas clairement démontrée, attendu qu’on ne va pas là pour faire son courrier. Enfin, abondance de biens ne nuit pas. Le reste du mobilier consiste en chaises de paille pour les cabinets ordinaires;
en canapés et chaises garnis do moquette pour les cabinets de luxe.
Nauheim ne serait plus Nauheim s’il n’y avait un régiment de clous, de patères, et cœtera , plantés dans les murs avec une telle générosité que chacun pourrait accrocher chez lui, outre ses propres vêtements, la garde-robe de tous ses voisins.
Les baignoires, enfoncées dans le sol, sont en bois peint en jaune. L’eau y présente une couleur de bière brune très-appétissante. En moins de deux minutes une de ces baignoires, vastes comme des bassins, et où pourrait à la rigueur se noyer un enfant, est remplie par l’eau qui se précipite avec une impétuosité torrentueuse de deux larges robinets.
L’un vous représente le Grosser-Sprudel, l’autre le Friedrich- Wilhelm. Le premier tout seul serait un peu trop froid pour un bain de température moyenne ; le second un peu trop chaud. Leur réunion vous sert à souhait dans presque tous les cas. On n’a donc appliqué qu a un certain nombre de baignoires un robinet par où arrive l’eau chauffée.
Au-dessus de toutes est une espèce de syphon terminé par une pomme d’arrosoir qui sert pour les douches en pluie. Un ressort mis à la portée du malade lui permet de se doucher lui-même pendant qu’il est au bain, soit à l’eau minérale, soit à l’eau froide ordinaire.
On est surpris, en entrant dans le bain, par un sentiment de froid aussi vif que passager, auquel succède au bout de peu do minutes une impression de chaleur d’une
naturo assez particulière, et fort agréable. Go n’est pas du tout un effet analogue à celui quo produit l’entrée dans un bain trop chaud. On n’éprouve ni alourdissement, ni suffocation, ni mal de tête. Au contraire, c’est une chaleur qui vivifié, loin d’accabler. C’est moins la température du bain lui-même qui vous la donne, qu’un mouvement intérieur, une réaction du sang vers la peau, après le mouvement en sens inverse que le contact de l’eau salée a produit d’abord. Un bain d’eau douce montée juste à la même température thermométrique ne donnerait ni ce premier frisson, ni la chaleur qui lui succède.
Il n’y a pas d’autres observations à faire sur le bain ordinaire de Nauheim, que j’appellerai bain d’eau dormante, par opposition au bain d’eau courante ou strombad , mot à mot : bain torrent.
Le mot dit assez la chose. C’est l’eau se renouvelant sans cesse pendant toute la durée du bain , arrivant d’un côté, s’écoulant de l’autre, de sorte que le corps du baigneur se trouve au milieu d’un véritable torrent écumeux , mousseux, gazeux, salé, et bruyant comme une cascade. L’eau se précipite en bouillonnant dans la baignoire par une ouverture pratiquée sous la plante de vos pieds, et s’en va par un autre trou pratiqué juste à l’extrémité opposée. On peut encore faire tomber l’eau d’un robinet placé au-dessus de la baignoire, et lui donner une seconde porte de sortie en ouvrant la soupape du fond; de cette façon, on so trouve dans un double courant.
Je ne crois rien exagérer en disant qu’un pareil bain vaut à lui tout seul le voyage de Nauheim, soit pour les
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malades auxquels il pourrait être bon, soit même pour les simples curieux.
Non-seulement on est dans le gaz et le sel jusqu’au cou, mais les perles de gaz vous sautent à la figure. Votre peau rougit çà et là par plaques. Vous ressentez une espèce de chatouillement aux endroits les plus susceptibles du corps. Le strombad vous donne une ivresse d’un nouveau genre, — l’ivresse de l’eau.
La langue médicale a ses licences que ne saurait prendre notre prose ignorante. Qu’on me permette do renvoyer le lecteur, curieux de connaître plus à fond les vives propriétés du strombad , aux observations physiologiques que M. le docteur Rotureau a consignées dans son opuscule, aux pages 57 ejt 58.
Dans un article publié par la Revue des Deux-Mondes le 15 mai 1855, — juste le jour ou naissait le Friedrich - Wilhelm , — on trouve les lignes suivantes qui disent ce qu’il faut dire, rien de plus, rien de moins, sur un sujet aussi délicat à traiter entre honnêtes gens qui no sont pas dans les rapports de médecin à malade.
« Enfin, disait la Revue des Deux-Mondes , une propriété des bains de Nauheim, qu’ils soient d’eau ou de gaz, existe encore, et ne doit certes pas être passée sous silence. Que le baigneur soit nonchalamment étendu dans son bain du Grosser-Sprudel , dont l’eau se renouvelle et où l’acide carbonique bouillonne sans cesse, ou qu’il prenne un bain de vapeur carbonique, il ne tarde pas à ressentir sur la peau, dans toutes les parties du corps, un agréable chatouillement, une délicieuse ti-
filiation, qui surexcitent et trompent souvent les défaillances de l’âge ou d’une précoce faiblesse. »
Tout à l’heure, à propos des bains de gaz, et surtout à propos des bains de gaz, nous allons être forcé d’aborder de nouveau ce point inabordable.
Il est à remarquer qu’il n’y a pas là-bas de teint pâle parmi les baigneurs qui font consciencieusement leur devoir. Plusieurs, au contraire, après quatre ou cinq bains, arborent le cramoisi. D’où je conclus que pour les natures sanguines, Nauheim, qui donne un si vigoureux coup d’éperon au tempérament, doit être singulièrement pernicieux.
C’est surtout à la fin du dîner d’une heure, quand arrive le dessert, après la longue et acharnée bataille des appétits contre les bataillons serrés des plats, que c’est curieux de passer la revue des teints qui flamboient des deux côtés de la table d’hôte. On a là des mines d’un rouge... Il serait dangereux de les montrer à un troupeau de bœufs 1
Tout se réunit, rien ne manque de ce qui peut puissamment colorer les teints. La complète fermeture des portes et fenêtres est à l’ordre du jour, et malheur à l’étranger, au nouveau venu, mal appris qui, suffoquant entre le premier et le second service, prendrait l’initiative risquée d’ouvrir une fenêtre! La table d’hôte entière se lèvera contre lui comme un seul furieux. Les uns craignent l’air toujours et partout; d’autres affirment que rien n’est plus facile à attraper et plus périlleux qu’un rhume quand on a fait sa cure ; > une troisième catégorie de partisans des fenêtres fermées à outrance,
s’écrie : « Vous voulez donc nous faire dévorer par les guêpes! »
Effectivement, s’il est permis d’en juger d’après cette année, il y a à Nauheim autant et plus de guêpes que de mouches aux environs de Paris, à l’époque où les mouches sont le plus offertes sur la place.
Mais la guêpe allemande est un peu comme l’esprit allemand qui, s’il est riche de tant de qualités plus élevées et plus profondes, manque généralement [de trait. De même la guêpe de Nauheim n’a pas de dard ou néglige de s’en servir, à moins qu’on ne l’y force absolument. Livrée à son caractère, elle est inoffensive comme la plus innocente des mouches; une mouche qui mériterait la couronne de rosière n’est pas plus pure de méfaits que ces braves guêpes-là.
Pendant que je suis en train do me permettre d’adresser des reproches à l’Allemagne dont l’hospitalité m’a d’ailleurs été si douce, je vais tout de suite vider mon sac.
Je lui pardonnerais encore de manger de la compote avec le rôti, quoique ce procédé nous paraisse sauvage: mais, ce qui vraiment nous paraît inexcusable, c’est l’abus qu’elle fait à table de son couteau de fer, le portant à ses lèvres sans peur et sans remords, s’en servant même pour découper des compotes, et faisant du rôle de
fourchette une véritable sinécure. Nous autres, enfants de la France, nous ne portons l’acier du couteau que dans les viandes, et encore est-ce à regret ; quand elles sont entièrement tendres, nous tranchons volontiers nos bouchées sur notre assiette avec lo profil de la four-
chette, tant nous éprouvons une secrète horreur pour le couteau ! A plus forte raison n’irions-nous pas le fourrer dans nos légumes, dans la pâtisserie, dans les sauces même; bref, nous en servir comme d’une véritable fourchette, ce que fait, ô horreur ! la blonde Germanie sans le moindre scrupule. Bientôt on la verra manger sa soupe au couteau.
Plus les lèvres qui admettent ainsi le couteau à les fréquenter, contrairement à toutes les convenances, sont roses, féminines, jeunes, fraîches, jolies et mignonnes, plus le péché nous semble gros. Que dis-jo! c’est une profanation , un blasphème !
Depuis que j’ai vu des petites Allemandes mettre leur couteau dans la bouche, je ne puis plus croire au suicide de Werther. Charlotte, évidemment, avait ce défaut national, et l’on ne saurait se tuer pour une femme qu i laisse toucher ses lèvres à un couteau.
Qu’on me pardonne cette digression et ce rappel aux prérogatives méconnues de la fourchette.
Je retourne à mon sujet.
L’action des bains d’eau courante, déjà beaucoup plus forte que celle des bains d’eau morte, peut être encore renforcée par l’addition de mutter-laüge , en français : eau mère.
Qu’entend-on par là ?
Le docteur Rotureau va répondre à cette question mieux que je ne saurais le faire :
« Lorsque l’eau, dit-il, dont on veut extraire le sel a successivement traversé toute la longueur des bancs des fascines, elle est recueillie dans des chaudières où on la
chauffe fortement, afin d’obtenir la cristallisation du chlorure de sodium. Ce qui résiste à cette cristallisation présente l’aspect d’un liquide jaunâtre, poisseux, qui ressemble beaucoup à de la lessive.
» Ce résidu est ce que l’on appelle l’eau mère, (: mutter laûge ), et l’on comprend qu’il contient, sauf le sel marin et l’acide carbonique, tous les autres principes de la source à l’état de grande concentration. »
Le lecteur en sait maintenant autant que nous-même sur ce condiment, qui relève encore le Strombad. Nous n’en avons pas fait usage pour notre part, et il doit être employé avec une extrême prudence.
« En faisant subir à l’eau mère une nouvelle évaporation, l’on obtient, nous dit encore M. Rotureau, une substance à cristallisation irrégulière et incomplète, connue en Allemagne sous le nom de sel de bain de Nauheim , qui est une reproduction factice des eaux de la source. »
A Hombourg, par exemple, les bains alimentés par les sources Louis et Lempereur ne sont considérés comme complets que quand on y a mélangé une dose plus ou moins forte de ce sel de Nauheim.
En Franco, on ne le connaît pas plus que Nauheim en personne.