BAINS ET DOUCHES DE GAZ
Un bain qui no mouillo pas, que l’on prend tout habillé, tout ganté, tout botté, le chapeau sur la tête et la canne à la main, on peut affirmer hardiment que ce n’est pas une chose vulgaire.
C’estce que vous donne la source gazeuse dite Kleiner- Sprudel (petit jet d’eau) que nous avons déjà nommée en passant.
Elle est située tout près du Grosser-Sprudel, mais sur
l’autre rive de la rivière Ousa.
Moins riche en principes salins que celui-ci, et à plus forte raison que le Friedrich-Wilhelm , d’une température moins élevée, le petit Sprudel produit en moyenne vingt et un mille pieds cubes de gaz sur vingt-cinq mille pieds cubes d’eau salée.
Quoiqu’il fût connu et exploité bien avant les deux
sources qui l’ont remplacé aujourd’hui dans l’alimentation des baignoires, c’est seulement depuis quinze ans que l’on a songé à utiliser cette abondance do gaz pour une action toute spéciale.
La source qui le donne jaillit dans une sorte de puits ou cour ronde qui se trouve à deux mètres de profondeur en contre-bas du sol. Elle est habituellement recouverte d’un capuchon en fer-blanc que soulève et balance sans cesse le bouillonnement de l’eau à l’intérieur. Quand on veut bien la découvrir, pour $aluer au passage un étranger de distinction, son panache de mousse ne s’élève pas à plus d’un mètre et demi de hauteur.
Le gaz s’échappe par un tuyau en caoutchouc et, conduit par lui, va se distribuer dans la maison spécialement consacrée à ces sortes de bains secs.
La maison est petite. La maison jugée par Socrate assez grande pour contenir les vrais amis, ne pouvait être moindre. Elle contient deux ou trois cabinets, et un salon dont l’aspect étonne ceux qui y entrent pour la première fois.
Figurez-vous une pièce oblongue, à chaque extrémité de laquelle est une table ronde en bois de sapin. Tout autour de l'un et de l’autre de Ces guéridons pendent des tuyaux en caoutchouc, qui se terminent: les uns par une pomme d’arrosoir en bois, les autres par une anche également en bois.
Près de ces guéridons était assise, grave comme un sénat en délibération, ou comme des Orientaux qui fument de l’opium, une demi-douzaine do personnes.
Chacune d’elles setait emparée d’un des tuyaux on
caoutchouc, et telle s’arrosait les yeux de gaz; telle autre s’en introduisait dans l’oreille; une troisième dans le nez. Une dame ouvrit la bouche pour aspirer gravement le bienfaiteur invisible, puis elle serra entre ses lèvres une embouchure qu’elle avait tirée de sa poche, et adaptée au tuyau de son choix.
Je voulus, moi aussi, m’asseoir dans ce club silencieux des preneurs de gaz et, successivement, je livrai à son influence mes oreilles, mon nez, ma bouche et mes yeux.
J’éprouvai, aux yeux, du froid et un picotement désagréable, qui me fit presque instantanément repentir ma curiosité.
Au contraire, l’aspiration du gaz par la bouche me procura une sensation agréable; d’abord de la fraîcheur, puis une saveur telle qu’on peut en éprouver une quand on boit du vin de Champagne — en songe.
Dirigé vers les fosses nasales, l’appareil me donna un bel éternument.
Dans l’oreille, il produisit un bourdonnement confus. Quand je le retirai, il me sembla que mon ouïe avait gagné en finesse.
« On emploie les douches gazeuses sur la peau, nous dit M. le docteur Rotureau, dont il est grand temps de substituer la parole à nos bégayements sur ces matières, dans certaines affections cutanées ; dans les oreilles, pour remédier à certaines surdités ; sur les yeux, dans certaines ophthalmies; sur la muqueuse nasale, lorsqu’elle est affectée de troubles dans sa sécrétion. »
Si importantes que puissent être ces diverses applica-
tionsdu gazacido carbonique, je ne les considérai plus que comme les bagatelles de la porte, après avoir passé un quart d’heure dans une des boîtes à gaz de l’établissement.
Boîte, c’est bien le mot. Les baignoires, pour les bains de gaz, sont des boîtes en bois, formant un quadrilatère. Un des côtés latéraux, dont le plan est légèrement incliné, est mobile, et forme couvercle. On l’ôte. Vous entrez, tel que vous êtes, dans l’appareil, où vous vous asseyez sur un fond sanglé. On remet le couvercle sur vous. Vous avez disparu dans la boîte. Seule, la tête passe par un trou complaisant.
O11 montrait, il y a quelques sept ou huit ans, sur les boulevards, et l’on montre encore, je crois, dans certaines foires de France et de l’étranger, une tête sans corps, — du moins on le disait, — tête mathématicienne, qui avait pour spécialité la solution immédiate des problèmes qu’on lui présentait. Cette tête, mise au bout de je ne sais quel corps monstrueux, sortait d’une boîte. On ne voyait ni bras, ni jambes, ni pieds, rien que la tête et la boîte... Une boîte à mathématiques qui avait une tête, en guise de bouton, à son couvercle.
La figure qu’on fait, dans les bains de gaz à Nauheim, m’a rappelé celle de ce malheureux.
Seulement le gaz n’a pas pour effet le moins du monde de faire du premier venu un mathématicien. Ce n’est pas les forces du cerveau qu’il fouette et multiplie. Après un bain de vingt minutes, nous sortîmes tel que nous étions entré, mathématicien de dernière catégorie.
Mais là n’est pas la question.
L’on dégagea une ouverture pratiquée dans la paroi inférieure de la boîte, et le gaz se mit à monter le long de notre corps jusqu’au cou. Là, un rempart de serviettes disposées avec soin et précaution en cravate monstre, — une vraie cravate d’incroyable, — l’arrêtait au passage , heureusement! Nous eûmes l’imprudente curiosité d’écarter un instant le rempart des linges protecteurs, et une rafale de vent piquant profita de l’issue que nous lui ouvrions pour venir, très-désagréablement, nous balayer le visage.
Pendant les cinq premières minutes do notre immersion dans le gaz, nous n’éprouvâmes rien du tout, et ce mince résultat fut pour nous un désappointement.
Peu à peu, et progressivement, un sentiment de chaleur se fit jour. Il avait sans doute fallu à l’acide carbonique le temps de pénétrer nos habits, et d’impression-
ner la peau. Celle-ci devint bientôt presque brûlante.
Au bout de vingt minutes, nousjugeâmes à propos de sortir de notre niche, et quoiqu’il fût à peu près midi , quoique ce fût par une des plus chaudes journées du dernier mois d’août qui n’a pas été avare de soleil, nous eûmes froid, comme si le thermomètre s’était abaissé toutà coup de dix degrés. Du reste, nous nous sentîmes éveillé, leste, — en disposition de faire de grandes choses.
Je crois effectivement, après en avoir tâté par moimême, qu’il y a là, comme l’ont admis les divers écrivains qui ont parlé de Nauheim avant nous, une source de rajeunissement.
Les natures lentes, ou ralenties par l’âge, ou acciden-
tellement engourdies, ont là des chances de rcveil et de réparation... chances sur lesquelles il no fout pas jouer imprudemment, et sans avoir interrogé à fonù la médecine. A cette partie, il me semble que c’est le cas où jamais de dire que l’on joue à quitte ou double.
Vous avez souvent bu de l’eau de Seltz artificielle vous est-il arrivé, par hasard, d’en confectionner vousmême un syphon, en versant dans le liquide innocent un paquet de poudre du docteur Faivre? Peu à peu, l’eau endormie s’agite, tressaille, monte et se précipite en moussant... En sortant de mon bain de gaz, il me semblait qu’on m’avait jeté dans le sang un paquet de poudre du docteur Faivre, et j’ai demandé si un sol qui recélait dans son sein les flots de gaz, dont une parcelle nous met en feu, ne risquait pas de sauter un jour dans une épouvantable et splendide explosion.