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LE JEU ET LES JEUX

N’en déplaise à la Prusse qui, chaque année, met aux

voix dans la Diète la suppression des jeux, la Roulette et

le Trente et Quarante occupent dans mes souvenirs d’Allemagne une place importante et des plus honorables. Cela tient probablement à ce que je n’ai pas joué, partant pas perdu.

Bannir les jeux ! c’est une faute que la France a dû commettre, parce que nous autres nous ne manquons jamais une occasion de nous appauvrir. Cela fait partie du génie national. Pourvu que nous atteignions notre but favori, tout nous est bon: guerre, révolution, révocation de l’édit de Nantes, ou suppression de la ferme des jeux. Nous applaudirons, on peut y compter, toutes les fois que l’on voudra bien nous ruiner avec des mots sonores c’est la gloire, quand il est question de faire la

guerre ; c’est la liberté, quand on médite une révolution ; c’était la religion, quand il s’est agi, au dix-septième siècle, de rejeter, pour cause de protestantisme, une partie du sang de nos veines. Enfin, c’est au nom de la morale publique que l’on a vu tuer de nos jours cette poule aux œufs d’or qui s’appelait la Ferme des Jeux.

Celle-ci renaîtra, je n’en doute pas. La roulette a suivi, dans son exil, la route de l’Allemagne, comme naguère ont fait la plupart des réformés bannis par Louis XIV et Mme de Maintonon. Comme eux, elle aura quelque jour l’autorisation de rentrer dans sa patrie, dont elle continue pieusement à parler la langue sur la terre étrangère... « vingt-six, noir, pair et manque. » Oui, c’est bien du français et du bon ! J’en accepte l’augure ; un peu plus tôt, un peu plus tard, le culte de la roulette doit refleurir en France; je ne crains pas d’en annoncer la bonne nouvelle à ses dévots.

Pourtant, quelle flamme dévorante, insatiable, que la passion du jeu !

Oui, certes; maudissons-la en chœur, tant qu’il vous plaira. Mais, comme il est malheureusement prouvé qu’elle mettra le feu aux seaux d’eau plutôt que d’être éteinte par eux, c’est inutile de former la chaîne pour l’arroser de préceptes et de moralités. Il vaut bien mieux faire avec intelligence et mesure la part du feu, lui tracer sa route, veiller à ce que les victimes soient rôties suivant toutes les règles de la plus scrupuleuse honnêteté, et puis se laver les mains du reste, et applaudir quand la baguette d’un magicien fait sortir des cendres et des

ruines des joueurs, ce luxe, ces palais, ces fêtes, dont profitent gratis, à Bade comme à Wiesbaden, à Nauheim comme à Ems ou Hombourg, les gens assez sages pour s’abstenir. Dans ces endroits-là, ne pas jouer, c’est une fortune ! Les fous qui jouent payent les plaisirs des sages qui ne jouent pas, et il m’est impossible de trouver cette combinaison aussi immorale qu’on veut bien le dire.

Nous allâmes un jour de Nauheim à Hombourg. C’est une promenade ; on part le matin, on visite Hombourg dans l’après-midi; l’on revient le soir à son gîte. Le matin même de notre arrivée à Hombourg, et la veille de notre arrivée, un certain comte étranger, célèbre dans les fastes des banques allemandes, avait perdu quelque chose comme 150,000 francs. Ce pauvre comte ! je l’ai plaint de toute mon âme. Mais, supposez un moment qu’au lieu de s’asseoir, son portefeuille eiî main, en face d’un des automates qui taillent le Trente et Quarante pour le compte de M. Blanc, il eût joué dans un salon, avec des amis, ou dans un cercle avec des gentlemen dont on ne sait à peu près rien, sinon qu’ils ont un habit noir et du linge blanc.

Dans cette dernière hypothèse, il y a gros à parier que tous, parmi ces gentlemen , ne seraient pas nés assez loin de la Grèce.

S’il avait perdu, le comte eût pàyé à ses amis comme à la banque ; gagnant, il n’eût peut-être pas été payé aussi raidement, et plus d’un aurait pu oublier que les dettes de jeu sont censées payables dans les vingt-quatre heures.

Il n’y a que l’automate en question, l’eunuque du

tapis vert, oaptisé du nom de croupier, — ce n’est pas un homme, c’est une institution, — qui soit capable de donner ou de prendre indifféremment, avec la même impassible régularité, comme il n’y a qu’une maison de jeux patentée pour associer grandiosement le public à ses bénéfices par les cadeaux qu’elle lui fait sans cesse, en chasses, en spectacles, en concerts, en galas de toute nature. Je ne parle pas de la part faite aux gouvernements. C’est cependant une considération qui n’est pas à dédaigner non plus, et qu’ils ne dédaignent pas.

J’étais curieux de savoir, ne m’étant pas encore trouvé à pareille fête, l’effet que produirait sur mon âme la vue des tapis verts aurifères des Kursaal allemands. Allaisje m’écrier, transporté d’un soudain, mais non pas saint délire : « — Et moi aussi je suis joueur? »

Exposé pour la première fois aux rayons que dardent les masses d’or manœuvrées par le rateau, pourrais-je préserver mon cerveau d’un coup de soleil ?

Je suis venu, j’ai vu le feu de près, et je suis revenu sain et sauf.

Ce n’est pas en effet la soif du gain qu’a allumée dans mes veines le spectacle de ces Californie des bords du Rhin. Au contraire, j’ai senti naître en mon cœur un mépris des richesses tout nouveau, que le fameux traité de Sénèque, ou n’importe quel autre écrit philosophique, soit latin, soit français, n’y eût jamais implanté. Pour la première fois, j’ai savouré ma médiocrité, la préférant à la fortune que n’avaient déjà plus les uns, que n’avaient pas encore les autres. Leurs figures étaient crispées par les alternatives du gain et de la perte. Leur joie même,

quand ils gagnaient par hasard, ressemblait à une souffrance. En somme, les salons de jeux m’ont fait l’effet de vastes infirmeries dorées où l’homme sain circule pour étudier une maladie curieuse, sans éprouver la moindre tentation de se l’inoculer.

Vous voudriez imposer à des forçats le travail auquel se livre, à la table de roulette, certaine grande dame qui, de onze heures du matin à onze heures du soir, depuis l’ouverture jusqu’à la fermeture des salles, sue sang et eau pour couvrir d’argent et d’or, — sans jamais respirer, et chaque foisque tourne la manivelle, — tout un côté du tapis, vos forçats se révolteraient, et le public crierait à l’inhumanité d’un pareil régime pénitentiaire! Oh! le rude boulet à traîner que la passion du jeu ! L’on m’a montré encore, dans la galerie des joueurs célèbres, un monsieur illustre par ses bonheurs de l’année dernière. Il avait gagné six cent mille francs environ dans sa saison. Naturellement, il ne lui en restait plus rien cette année. Avait-il au moins vécu quelque temps avec son trésor? Entre le gain et la perte, le démon, qui le pousse en avant sans relâche, lui avait-il permis une halte à l’ombre de ses piles d’or, — assis sur un coussin de ses billets de banque? — Pas du tout; il était même facile de juger aux mains de ce joueur, — heureux entre tous, — qu’il n’avait même pas été riche assez longtemps pour pouvoir s’offrir le luxe, — que ne se refuse pas le plus pauvre d’entre nous, — d’une brosse à ongles.

Eh bien, pour qui sait lire et comprendre, il y a une leçon dans les ongles de ce monsieur ; il y en a une dans les sueurs de cette grande dame, qui joue du matin au

soir, comme certaines châtelaines se livrent à la tapisserie dans leurs maisons de campagne. Le tapis vert est son canevas à elle ; elle le couvre de ses mises, en guise de points; elle a des rouleaux de louis pour écheveaux de laine. C’est curieux, assurément, — et pénible — de suivre le va-et-vient du râteau qui lui sert d’aiguille. Mais que Pon soit tenté de l’imiter, c’est ce que je ne saurais comprendre. Plutôt encore faire de la vraie et naïve tapisserie, me disais-je, que de jouer un pareil jeu!

Tous ces salons sont autant de salles de spectacle où la comédie se donne sans relâche au bénéfice du simple flâneur qui ne joue pas. C’est une mine d’observations. C’est une pépinière d’histoires. Chaque jour j’étais des plus assidus à ma stalle de curieux, mais jamais l’envie ne me prit de monter sur la scène.

Le seul défaut des pièces qui forment le répertoire de ce théâtre, c’est la monotonie des dénoûments. Prince ou berger, le joueur, quel qu’il soit, finit toujours par être dévoré, après avoir commencé par faire tout sauter dans le pot au lait de Perrette. S’il y a des exceptions, elles sont si rares que de celles-là l’on peut bien dire qu’elles confirment la règle. Ces malheureux joueurs sont des éponges qui ont toujours soif; quand même la fortune s’amuse à les gonfler d’un fleuve de faveurs inouïes, jamais ils ne disent : Assez.

Ainsi, au commencement de la saison de 1858, un domestique sans place arrive à Hombourg pour chercher condition. En cherchant, il trouve par hasard le Ivursaal. 11 entre. Il joue quatre ou cinq florins, — toute sa for-

îi

tune, probablement. — Au bout de deux heures, il avait devant lui cent mille francs et plus.

Vous croyez peut-être que ce lourdaud, dont le matin même vous eussiez fait le bonheur en lui donnant un florin à boire, dit merci à la chance qui lui avait jeté l’or à pelletées, et cessa de tendre la main ?

Ah bien, oui! le lendemain, il rejouait, perdait, et son histoire allait grossir le recueil des naufrages célèbres.

Nous étions un jour à Wilhemsbad... Wilhemsbad est un parc admirable, à dix minutes de Francfort. J’ai comparé Nauheim à Saint-Germain en Laye, non pas comme site, mais comme rôle dans les habitudes francfortoises, rapprochées des habitudes parisiennes. Wilhemsbad est l’Asnières de Francfort. Seulement , à Asnières, il n’y a que pierres, soleil et poussière; à Wilhemsbad, tout est verdure et ombrage. Asnières a pour lui son canotage et Wilhemsbad sa roulette, — une roulette faubourienne, qui tourne surtout les dimanches, et que certains traitent dédaigneusement de toupie et de sabot.

Donc nous étions à Wilhemsbad, quand un paysan se précipite dans le salon comme une avalanche, mais une avalanche chaussée de souliers ferrés qui retentissaient fort et ferme sur le plancher.

« — Où est le 17? crie-t-il d’une voix étranglée par l’émotion. Qu’on me montre le 17 ! »

On le lui indique.

Il met un thaler sur le 17, — en plein.

17 sort!

L’heureux homme engouffre dans sa vaste poche les

35 thalers que le croupier lui passe, et s’enfuit au grand galop des souliers en question.

Le soir, on commenta cette apparition : « — A la bonne heure ! en voilà un qui n’attend pas pour se sauver que le reflux de la fortune l’ait noyé 1... Il ira loin, s’il couft toujours... Oh ! s’il eût joué un billet de mille, et non pas un thaler !... »

Le lendemain, deux heures avant l’ouverture des portes de la salle de jeux, un jardinier, qui faisait son métier dans le parc, rencontra une grande douleur matinale qui pleurait, gémissait et s’arrachait les cheveux.

C’était notre paysan.

Interrogé sur la cause de ses chagrins, il raconta avoir rêvé que le 35 le faisait gagner, comme la veille le 17, mais à neuf heures sonnantes du matin. Or, le moyen de jouer et de gagner à neuf heures, — sur le 35, — puisque le jeu n’ouvre qu’à onze heures. De là son désespoir.

Il avait fait quatre lieues de chez lui au tapis vert, dans sa matinée. La veille, autant pour aller et autant pour revenir.

Il s’en alla tout dolent; — il avait apporté, pour y enfouir son gain, un grand sac de toile qui pendait vide et triste à son bras oncques on ne le revit plus, l’homme au sac.

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