MESSIEURS LES EMPLOYES DE LA BANQUE
Il était difficile de ne pas remarquer, l’année dernière, à Nauheim, à la fin du mois d’août et au commencement de septembre, certaine calèche bourgeoise , comme on dit en assez mauvais style, par opposition aux voitures de remise et de place, confortablement attelée de deux chevaux de Mecklembourg, et flanquée d’un valet de pied et d’un cocher en livrée. Partout ailleurs, un pareil équipage aurait passé inaperçu, n’étant ni de ceux qui appellent l’attention par l’éclat de leur bonne mine, ni de ceux que signale la honte de leur mauvaise tournure. Mais il y avait à Nauheim une bonne raison pour que l’on s’occupât de lui : il était le seul de son espèce, et la comparaison avec les très-rapides, mais plus que simples véhicules dans lesquels le public se fait traîner, à l’heure
ou à la course, lui donnait l’air d’un prince du sang fourvoyé parmi des roturiers.
Je demandai quel était le puissant personnage qui, contrairement aux habitudes des baigneurs, s’était fait suivre de sa voiture et de ses gens.
— Ce prétendu seigneur, nous répondit-on, est un employé de la banque de Willemsbad qui est venu prendre les eaux ici, en famille. Contrairement au précepte, la roulette de Willemsbad travaille le dimanche et se donne du bon temps le reste de la semaine, ce qui permet au propriétaire de la calèche de n’être à son poste, autour du tapis vert, qu’une fois tous les huit jours. Le reste du temps, il se repose et se sale, pour se conserver jeune, à Nauheim.
— Quoi ! il est croupier et il a une voiture à lui?
— Oui.
— Il est donc riche ! riche et croupier !
— Oui. C’est un ancien bijoutier qui, après avoir fait une fortune honorable dans son commerce, s’est retiré des affaires. Dans l’oisiveté, il s’ennuyait. Quelqu’un lui conseilla de cultiver les arts d’agrément pour se désennuyer. Alors, ne se sentant apparemment de vocation ni pour la peinture, ni pour la musique, encore moins pour la sculpture, il a fait les études nécessaires pour être reçu bachelier es tapis vert, et, maintenant qu’il a acquis le doigté voulu, le voilà croupier.
Nous balbutiâmes à demi-voix :
— Otium cum dignitate !
— Je vous en tends, reprit mon interlocuteur, et je vous
voyais venir. Vous autres Français, vous êtes les plus grands révolutionnaires du monde, et cependant pétris de préjugés. Quand donc admettrez-vous qu’il y a de vilaines gens et non pas de vilains métiers?
Unautre cumule avec ses fonctions au jeu la position de propriétaire d’une douzaine d’ânes, sur lesquels les petits et quelquefois les grands enfants battent la campagne de Nauheim. J’en parle, parce qu’en cette double qualité il se trouva jouer un rôle important dans une histoire, comique ou tragique, selon le point de vue auquel on se place, qui occupa grandement les échos oisifs de l’endroit.
Un beau jour, l’un des douze quadrupèdes aux longues oreilles rentra triste à l’écurie. 11 y avait de quoi. Un mécréant avait donné un coup sur la tête à la pauvre bête, qui l’avait très-mal accommodée. Il y allait de l’œil. Enquête fut faite pour découvrir l’auteur de ce méfait, et finalement les soupçons s’arrêtèrent sur un jeune Polonais de neuf ans, qui, insidieusement interrogé, nia le fait avec tant d’adresse, que ses dénégations équivalaient clairement à une affirmation.
Le jeune criminel était à Nauheim avec son père, joueur déterminé, comme le sont généralement les Polonais.
Trois jours après le crime, un personnage à la mine contrite faisait demander audience au comte ....ski, et lui réclamait le prix d’un œil d’âne crevé par son fils.
Le comte opposa à cette réclamation une remarque et deux questions :
Il ignorait complètement quel pouvait être le prix mar*
chand d’un œil d’âne, n’ayant jamais acheté, encore moins vendu pareille denrée.
Était-on bien sûr que son fils fût le criminel?
N’y avait-il plus d’espoir de guérir la victime?
Sur ce dernier point, il fut répondu qu’il restait bien encore quelques lueurs d’espérance, mais si faibles ! Du reste, on le soignait comme s’il eût été non pas un âne, mais un bipède grand seigneur. Il était question de le mener aux bains de gaz du Kleiner-Sprudel pour administrer à la partie malade des douches locales.
Sur cette déclaration, le comte . ski, civilement res¬
ponsable des dégâts commis par monsieur son fils, leva la conférence, alléguant que tant que l’œil en question n’était pas condamné à mort par la Faculté, il n’était pas juste de venir l’assommer avec un œil d’âne. Samson assommait les Philistins avec une mâchoire d’âne, cela est vrai ; mais il ne fallait pas abuser de son exemple.
Trois jours encore s’écoulèrent, puis le Polonais reçut une lettre, qui aurait dû être encadrée de noir, où on lui faisait part de la perte douloureuse que l’âne n° 7 du troupeau venait de faire de son œil, muni des sacrements de la médecine.
C’était une invitation à payer.
Que la nature humaine est bizarre ! Le comte menait à Nauheim, comme partout où il a habité, une existence large et même un peu dissipée. Je lui ai vu perdre dix mille francs au jeu dans sa journée sans sourciller. L’idée de payer quelques florins d’indemnité pour œi crevé le mettait hors de lui.
On le vit jouer plus gros jeu encore que d’habitude, et, comme on lui en demandait la raison :
— Il faut bien que je gagne de l’argent, répondait-il presque sérieusement : mon fils me ruine en yeux d’âne.
Cet œil était pour lui un sujet de préoccupations constantes; quelquefois il nous abordait en nous demandant quel pouvait être, à notre avis, le prix d’un œil d’âne?
A quoi nous répondions : « Gela ne doit pas coûter les yeux de la tête. »
Avez-vous lu, dans les Histoires extraordinaires d’Edgard Poe, celle qui est intitulée le Chat noir ? Il y a là un œil de chat qui joue un rôle fantastique comparable à celui de notre œil d’âne.
C’était un spectacle vraiment comique de voir assis en face l’un de l’autre, autour de la table du Trente et Quarante, le propriétaire des ânes, ratissant pour le compte de la banque, forcé par son devoir d’être impassible, et e débiteur du prix de l’œil pontant avec rage pour s’éourdir. Ce dernier s’arrangeait de façon à éviter toute rencontre entre son créancier et lui, en dehors des moments où la table qui était entre eux empêchait les explications. Il arriva ainsi jusqu’à la veille de son départ sans s’être exécuté. L’autre apprit qu’il faisait ses malles, et se débarrassant, sous je ne sais quel prétexte, de son service à la salle des jeux monta la garde à la porte du fils récalcitrant de la Pologne, jusqu’à ce qu’il l’eût enfin appréhendé au passage.
A quel prix fut estimé le dégât commis? je l’ignore. Toujours est-il que ce sacrifice resta sur le cœur du
comte ...ski. Le soir, à souper, il nous disait encore :
— Si je n’avais pas été forcé de partir, je restais ; et, si j’étais resté, plutôt que de payer, je plaidais.
— Contre qui, grand Dieu?
— L’avez-vous donc oublié? contre mon mauvais génie, contre l’homme aux ânes. Tout compte fait, je perds ici \ 5,000 francs, et c’est lui qui en est la cause.
— Comment cela?
— Ne vous ai-je pas dit cent fois que ce personnage, avec ses réclamations et ses récits d’œil crevé, avait eu l’art de faire sur mes nerfs une impression !... Depuis, je n’ai pas joué un coup à la table où il fonctionnait sans qu’il me semblât voir sur le tapis vert, l’œil, l’œil hideux, tout souillé de sang grumelé et sentir qu’il jouait contre moi. Je me troublais, je perdais. Donc, en équité, c’est moi qui aurais le droit de demander une indemnité à l’âne, — ou du moins à son répondant, — puisqu’ils m’ont fait perdre- 15,009 francs de ma poche, sans parler des bénéfices antérieurement empochés par moi, et qui sont retournés à la rivière.
O superstition des joueurs! ce qu’il disait- là, il le croyait presque. Le vrai joueur dit : a je gagne, » quand il est en veine. Dans la déveine, il s’écrie : « l’on me fait, ou l’on m’a fait perdre, » et non pas « je perds » tout simplement.
A la place de celui-ci, nous aurions plaidé devant les juges, auxquels il regrettait que le cas n’eût pas été soumis, un tout autre moyen de défense. Nous aurions plaidé : 1° qu’un âne y voit bien assez clair avec un œil ; 2° Que s’il était ombrageux avant l’accident dont on se
plaignait (et il n’eût pas été difficile d’établir qu’il était ombrageux), il valait non pas moins, mais plus, n’ayant qu’un œil au lieu de deux, et par conséquent ayant perdu la moitié de son vice.
Quant à la proposition ci-dessus, qu’un seul œil doit suffire à un âne seul, elle n’est pas difficile à justifier. —
« N’avons-nous pas à Paris, aurait-on pu dire à messieurs les juges de Nauheim, une comédienne célèbre et spirituelle entre toutes, dont le nom a dû parvenir jusqu’à vous, qui y voit à peine d’un œil, et pas bien du tout de l’autre. Gela ne l’empêche pas de lire mieux que personne dans le cœur de ses amis et de ses ennemis, dans l’esprit de ses rôles, et d’aller droit son chemin dans son salon comme sur la scène. Eh bien, s’il suffit à cette grande artiste parisienne, de deux méchantes moitiés d’œil, qui n’en font pas un bon à elles deux, pour cheminer si victorieusement dans un sentier qui n’est certes pas celui des ânes , comment un misérable quadrupède ne s’estimerait-il pas encore bien heureux d’avoir un œil, lui l quand il y a des illustrations du monde intelligent qui n’ont pas davantage ou qui ont „ moins encore !... quand Mlle Augustine Brohan n’en a pas beaucoup davantage ; quand Augustin Thierry en avait beaucoup moins, ce qui ne l’a pas empêché d’écrire les Récits des temps mérovingiens ! Si l’on songeait souvent à cette inégale et aveugle répartition des biens de la vue, cela donnerait des envies de crever les yeux à tous les ânes entre les pattes de qui la vue est un trésor inutile.
» Donc, aurais-je conclu, l’âne n° 7 n’est nullement
recevable, messieurs les magistrats, dans sa demande de dommages-intérêts. Lui ! se plaindre de n’avoir qu’un œil ! c’est comme si le commissionnaire qui travaille sous les ordres do l’aide du sous-domestique du domestique du valet de chambre deM. de Rothschild allait ne pas trouver assez blanc pour lui le pain que daigne manger M. le baron en personne à sa table. »