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HISTOIRE DE PONTER

J’ai pourtant vu à Nauheim un phénomène à peu près sans précédents, un joueur qui avait maîtrisé les alternatives de la roulette.

Pendant un mois, il s’est assis tous les jours, devant nous, à la place fatale. Il y restait quelquefois dix minutes, un quart-d’heure, et jamais plus d’une heure. Pas une fois de ces trente jours, il ne lui arriva de sortir de la salle plus pauvre qu’il n’y était entré. Mais il se contentait, ce philosophe ! — et c’était peut-être là le secret de sa force, — de gains très-minimes relativement à l’ambition ordinaire des joueurs, et au capital qu’il avait dans son portefeuille de jeu. Ses bénéfices variaient entre 250 et 500 francs par jour.

Quelquefois, il se permettait des extra . Ainsi, un jour,

il alla se promener à Hombourg, et cette petite partie do campagne lui rapporta 250 louis, tous frais payés.

Je ne me charge pas d’expliquer les succès constants de ce privilégié. Je raconte simplement ce que j’ai vu. Je sais aussi qu’il a prolongé là-bas son séjour jusqu’à la fin de la saison, et qu’il n’a pas cessé de mater la fortune. Il est resté, jusqu’au dernier jour, abonné à ses caresses quotidiennes. Devait-il cette solidité inouïe dans une prospérité qui d’ordinaire chancelle à tous les vents, la devait-il à la pure bienveillance du hasard pour lui, ou à la supériorité de son système ? Encore une fois, je l’ignore.

Je sais seulement qu’il jouait d’après un système bien à lui, qu’il avait acheté à Paris, avant de partir, d’un trafiquant en ces sortes de choses. J’ai observé qu’il ne mettait jamais sur les chances simples, mais seulement sur les numéros, et, parmi ceux-ci, sur une douzaine choisie. Ce n’était pas toujours la môme, bien entendu. Chaque jour, avant de commencer à jouer, il prenait des notes pendant dix minutes sur les coups sortants ; puis, passait un examen raisonné de son petit papier, et d’après les conseils que celui-ci lui donnait, faisait élection de domicile pour ses mises sur une des trois douzaines, et ne s’aventurait jamais chez les deux autres. Il commençait par jouer au florin, et menait hardiment sa progression jusqu’à ce qu’il eût gagné au moins ses 250 francs. Quand la veine lui paraissait très-favorable, il poussait jusqu’à 500; ef, si favorable qu’elle fût, n’allait jamais volontairement au delà.

Savoir quitter la table à point est une grande difficulté

pour les convives, bien ou mal traités, de la roulette. A cela, tout système à part, il excellait indubitablement, et beaucoup d’autres gagneraient peut-être comme lui, — à la condition toujours sous-entendue de n’avoir pas le guignon pour partenaire, — s’ils avaient la même sagesse que lui. Mais rompre avec la table de jeu, c’est aussi difficile que s’il s’agissait de dénouer la chaîne d’une liaison dangereuse, la veille d’un mariage.

Ce joueur heureux ou habile, sage en tout cas, et ne se laissant ni abattre par des revers passagers, ni entraîner trop loin par la fortune souriante, m’a souvent conté comment, quatre ou cinq semaines avant la saison des eaux, la tentation était venue frapper à la porte de son cabinet de travail, sous la forme d’un monsieur correct dans sa tenue, dans sa moralité aussi (autant qu’il est permis de juger sur les apparences), mais que d’ailleurs il n’avait jamais vu.

Ce monsieur, au contraire, l’avait rencontré, disait-il, chez M. B¥*% chez M. de G***, leurs amis communs, au cercle, au théâtre, et il venait lui proposer, en vertu de cette demi-connaissance, de faire fortune de compte à demi. Puis, tirant de sa poche une miniature de roulette :

Avec cela, dit-il, et ma manière de s’en servir, avant qu’il soit six mois nous aurons des millions à nous partager. L’Allemagne est à nous ! Il faut seulement de la confiance en moi, et une quarantaine de mille francs de première mise.

La personne à qui s’adressait co discours n’avait nulle envie d’avoir confiance en cet inconnu qui portait une

roulette familière là où d’ordinaire les honnêtes gens mettent leur mouchoir de poche, encore moins d’avancer tout ou partie des40,000 francs demandés. En eût-elle eu l’envie d’ailleurs, je crois que la chose lui eût été' difficile, vu qu’il s’agit d’un artiste, vivant des rentes que lui fait son travail plutôt que de ses fermes en Beauce ou d’inscriptions sur le grand-livre. Novice d’ailleurs en ce qui touche la question des jeux, n’ayant jamais passé le Rhin, tentative qui a coûté à tant de gens plus cher qu’à Louis XIV et qu’aucun Boileau n’a chantés pourtant! Il écouta par curiosité, comme on assiste à une comédie, en surveillant les mouvements de son associé qui, décidément, lui inspirait une confiance médiocre.

Celui-ci, sans se laisser décourager par le peu de suc cès de ses premières ouvertures, et comme préparé à cet accueil peu flatteur, n’en procéda pas avec moins d’assurance à l’exposition de ses théories, après avoir réclamé de son auditeur le secret sur ce qu’il allait lui révéler.

Il ne s’agissait de rien moins, selon lui, que de la véritable pierre philosophale. L’autre jura, pour avoir la suite de la représentation, qu’il serait discret.

Alors le professeur de roulette commença sa leçon, qui fut surtout expérimentale. L’élève, — ou plutôt le curieux, — faisait tourner la manivelle. Le maître pontait et gagnait... dans l’estime de son interlocuteur, au moins sous le rapport de l’adresse, en prenant toujours les positions les plus avantageuses sur le tapis. Après une séance de près d’une heure, qui aurait suffi pour donner de fort jolis bénéfices au professeur, si l’on eût joué avec des

louis au lieu de jetons ou de pains à cacheter, le néophyte congédia l’hiérophante en le remerciant de sa complaisance, en le félicitant de son savoir-faire, dont il ne pouvait manquer de trouver facilement ailleurs le placement, mais en attestant le ciel que, quant à lui, il ne voulait rien avoir de commun avec la roulette, pas plus pour gagner que pour perdre.

Le tentateur salua, en homme bien appris, et se retira discrètement. Son hôte l’accompagna jusque sur l’escalier avec une scrupuleuse politesse, à laquelle la confiance était encore absolument étrangère.

Comme il se rasseyait dans son fauteuil et s’apprêtait à reprendre le fil de sa besogne interrompue, il aperçut dans un coin, sur une chaise, l’instrument favori du personnage qu’il venait d’éconduire, cet instrument qui était à lui ce que sa pochette est au maître à danser, la petite roulette, en un mot. En partant, il l’avait sans doute oubliée là. Il avait aussi laissé tomber sa carte aux pieds de la chaise sur laquelle reposait la roulette.

Ce prétendu oubli, n’était-ce pas plutôt la flèche que le Parthe lançait, tout en cédant le terrain ?

Le fait est qu’au lieu de se remettre à son travail, l’artiste prit dans ses mains le joujou, le considéra sous toutes ses faces, le tourna, le retourna, puis lança la bille machinalement.

Deux minutes après, il se disait : « — Voyons donc si, à moi tout seul, je ne pourrais pas, — simple affaire de curiosité, — dominer le hasard des coups, en me servant de la méthode de ce monsieur. » Là-dessus, le voilà qui ponte de la main droite et taille de la gauche.

La main droite fit de si belles affaires, que l’image de l’or qu’elle aurait gagné, si elle en avait eu en face d’elle, au lieu de sa sœur, un banquier sérieux, enfiévra le cerveau de notre homme, et il éprouva le besoin d’aller prendre l’air.

Quand il rentra, après une courte promenade sur les boulevards, je ne sais comment cela se faisait, mais il tenait à la main une roulette toute neuve, — une autre, — qu’apparemment il avait achetée. En effet, chemin faisant, il lui était venu cette réflexion : « Peut-être le système de mon professeur n’est-il bon que sur une roulette à lui, préparée par lui... Il y a bien des gens qui ne mettent l’orthographe qu’avec leur propre plume, et sur leur bureau ! »

Mais non, terreur vaine! sur l’un comme sur l’autre instrument, la marche indiquée semblait infaillible.

Alors, il commença à croire que c’était réellement la fortune qui était venue frapper chez lui, l’autre matin, et il n’en dormit plus.

Il confia à l’un de ses amis,— non pas le secret qu’il s’était engagé à garder, il lui confia simplement qu’il était, qu’il croyait être, par le fait du hasard, en possession d’une méthode infaillible pour faire sauter toutes les banques de jeux. L’ami haussa naturellement les épaules, mais consentit cependant à expérimenter avec lui, ne fût-ce que pour le convaincre de sa folie.

Au contraire, ce fut lui qui se déclara converti, après avoir vu, dans le cours de leurs expériences, comment son ami avait dressé la chance.

Pendant quinze jours, jour et nuit, s’interrompant à

peine pour les obligations ordinaires de la vie, ils firent semblant de jouer. Ils notaient tous les coups. Ils en relevèrent ainsi cent mille et plus! Le résultat final de ces épreuves multipliées était toujours la déconfiture de la banque. Pendant quinze jours, leur existence fut tout entière comprise dans le bassin rond où tournait la bille. Tels les alchimistes, au moyen âge, quand ils se croyaient sur la trace du grand secret, vivaient pour ainsi dire dans leurs fourneaux.

Us eurent une peur atroce de ne plus voir reparaître l’inventeur de la recette miraculeuse. La recette, l’un d’eux la possédait, il est vrai; mais il lui était également interdit, sous peine de forfaire à l’honneur, de la divulguer ou de l’utiliser sans le concours du Christophe Colomb de la chose. Le gouvernement ne délivre pas de brevets pour de pareilles inventions; mais, en mettant la propriété de la sienne sous la sauvegarde de l’honneur de son confident, le dompteur de la roulette rebelle avait bien su à qui il s’adressait.

II était bien simple de lui écrire, puisqu’il avait eu la précaution de laisser sa carte, — par pure étourderie. Mais rappeler par une lettre le monsieur dont, quinze jours plus tôt, il avait repoussé si loin les avances, répugnait fortement à celui des deux amis chez lequel nous l’avons vu débarquer. Il n’eut pas à vaincre ces répugnances, puisque ce visiteur singulier reparut de luimême, quand il jugea que sa première apparition et les reliques qu’il avait laissées derrière lui avaient eu bien le temps de germer.

Dans cette seconde conférence, qui eut lieu à trois, on

posa les bases d’une association ayant pour but l’anéantissement des banques d’Allemagne au profit du trio.

L’apport social, — quarante mille francs,— était fourni par les deux amis, chacun selon ses moyens. Le trio, au complet, partirait pour les bords du Rhin, aussitôt la saison commencée. L’inventeur devait seul s’asseoir devant les tapis verts d’où il s’agissait d’extraire l’or et les billets de banque. A lui le soin de manœuvrer les masses, sous la surveillance de ses complices. Les bénéfices devaient être ainsi répartis : moitié pour l’homme dont le système était la base d’opérations, moitié à partager entre les deux bailleurs de fonds, à chacun en proportion du capital engagé par lui.

Dans la première ville d’eaux où ils allèrent étrenner la roulette et leur chance, dès le premier jour de la saison, ils gagnèrent, en trois fois vingt-quatre heures, — 120,000 francs.

Alors, ils se crurent tout à fait les maîtres du monde. Edmond Dantès, retrouvant dans les entrailles de l’îlede Monte-Cristo les trésors révélés par l’abbé Faria, n’était pas plus enivré qu’eux de ses prospérités soudaines. Ils étaient si certains de vaincre partout et toujours, qu’ils en vinrent même à plaindre le sort réservé à ces pauvres banques. Volontiers, ils les auraient envoyé sommer de se rendre à merci, tant le résultat de l’assaut leur paraissait assuré !

Cependant, pour économiser le temps , — la seule chose (ju’ils eussent besoin d’économiser désormais, — et ne pas prolonger l’agonie des deux ou trois méchants millions que pouvait avoir en caisse la banque qui, la

première, leur était tombée entre les mains, ils résolurent de mettre les bouchées doubles, si bien qu’en un jour et demi les 120,000 francs qu’ils avaient gagnés en trois jours retournèrent à leur source, grossis d’une douzaine de billets de banque, pour les intérêts.

Dans la nuit qui suivit ce désastre, le Christophe Colomb qui avait promis une Amérique et qui donnait à ses alliés un naufrage, disparut.

Le lendemain matin, celui qui était entré le dernier dans la combinaison et y avait apporté la plus grande partie des fonds, reprit ce qui restait de sa part, fit ses malles, déclara qu’il en avait assez de la roulette et des bords du Rhin, et repartit pour Paris.

L’autre, enfin, l’artiste, resté seul debout,* au milieu des ruines de tant d’espérances, s’en fut à Nauheim, tête à tête avec un portefeuille maigre.

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