LE PONTE ET LE PENDU
Là il joua à la bonne franquette, petit jeu puisque petites étaient ses ressources, en s’efforçant d’oublier complètement les habiletés du système qui venait, en si peu de temps, de lui faire faire connaissance avec le Capitole et la roche Tarpéienne. Comme tout le monde, il gagna, perdit, gagna davantage, et reperdit plus encore, — une trentaine de mille francs.
Quand la roulette vous tient, une bonne fois, elle ne vous lâche guère. Il écrivit à Paris qu’on lui envoyât des subsides pour recommencer le siège de la fortune.
En attendant l’arrivée de l’argent, comme il avait besoin d’exercice pour se distraire, il voulut parcourir à cheval les environs. Des environs, il y en a à foison ; des chevaux de selle, il n’y en a guère jusqu’à présent
dans ces parages-là. A force de chercher, il finit pourtant par découvrir une monture à peu près passable dans l’écurie d’un boulanger, qui consentit à lui louer la bête ; il déterra je ne sais ou une selle, qui n’était pas trop sauvage; quant à la bride, il fallut la faire venir de Francfort.
Ainsi équipé, voilà notre homme, bon horseman d’ailleurs, qui se met à battre tous les jours la campagne si riche et si variée de la Wetterau : plaines, montagnes, forêts.
Naturellement, le but d’une de ses premières courses fut la Hasselhecke, magnifique ferme qui ressemble à un château fort, et qui, malgré ses pacifiques destinées d’à présent, a évidemment dans son passé des batailles et des légendes...
Ici, je m’interroge: les lecteurs aimeront-ils mieux qu’on leur parle sur-le-champ du pendu annoncé, ou que gardant ce pendu pour la bonne bouche, nous disions d’abord ce que nous savons de la Hasselhecke?
Tout bien considéré, place d’abord au pauvre pendu !
A cheval ou en voiture, il y a à peine une demi-heure de Nauheim à la Hasselhecke.
On se dirige vers l’ouest par un chemin très-ombragé qui traverse un verger, puis par une route pittoresquement encadrée des sapins et des chênes de la forêt de Nauheim, mais chichement entretenue. En sortant de la forêt on est dans une large plaine qui s’étend au pied des montagnes. La Hasselhecke y occupe un point isolé qui explique, dans des temps moins pacifiques que
le nôtre, la nécessité de ses doubles portes, de scs fossés et de ses bastions. Du temps où l’on détroussait volontiers les voyageurs sur les grands chemins, ce pointci ne passait pas pour très-sûr. La route est maintenant bordée de pommiers féconds, arbres rassurants et pacifiques.
Comme notre cavalier sortait de la Hasselhecke , il aperçut un personnage immobile qui semblait appuyé contre le cinquième pommier adroite, en allant dans la direction de Nauheim. — « Parbleu ! pensa-t-il, voilà un rustaud indigène qui n’est pas maladroit de s’être arrêté là, juste sur le bord de la route. Il est aux premières loges pour voir passer, chose rare en ce pays, un joli cavalier français, trottant à l’anglaise sur un hack allemand. »
En deux temps il était devant son spectateur, qui ne parut pas sensible le moins du monde au plaisir de voir le paysage animé par le passage d’un cheval bien mené au trot. Cet impassible spectateur ne bougea pas plus que le tronc du pommier contre lequel il s’appuyait. Son indifférence en pareille matière étonna l’étranger qui, après avoir dépassé le pommier et l’homme, s’arrêta et retourna la tête pour les voir encore. En regardant avec plus d’attention et de tranquillité, puisqu’il n’était plus au trot, la position de cet homme contre cet arbre lui sembla bien étrange , et il tourna bride pour voir de plus près encore les deux corps immobiles qui semblaient soudés l’un à l’autre. Il se rapprocha, se rapprocha... l’autre restait toujours immobile et muet. Il descendit de cheval, et prit en pâlissant la main de ce paysan
accolé à ce pommier, puis recula d’un pas... c’était un cadavre déjà froid qu’il touchait.
Le soleil baissait à l’horizon. Déjà les forêts se dessinaient en noir sur le flanc des montagnes. La plaine était vide et mélancolique sinon encore obscure. Pour être tête à tête avec un cadavre sans frissonner, il était déjà trop tard. Notre héros eut d’abord la pensée peu héroïque, mais toute naturelle de remonter en selle, et de pousser un temps de galop jusqu’à Nauheim, d’où il enverrait du monde au cadavre. La Hasselhecke était plus près, mais il eût été difficile de faire comprendre la situation, sans dire un mot d’allemand, à des gens qui ne savaient pas un mot de français.
Le mort était debout, ses genoux pliés sous lui, comme sont souvent ceux des ivrognes, le haut de son corps penché en avant, la poitrine appuyée contre le tronc de l’arbre, dont l’écorce avait éraillé par le frottement sa joue droite et un côté de son nez. Ses deux bras étaient pendants. Une petite corde ou une grosse ficelle, qui ne semblait pas de force à supporter le' poids d’un homme grand et vigoureux comme celui-ci, était passée autour de son cou, et accrochée à la branche la plus basse du pommier. Cette corde n’était pas tendue, les pieds du cadavre touchaient par terre, la branche n’étant pas assez haute pour qu’il restât soutenu en l’air. Ce pendu n’était donc pas dans les conditions indispensables à une pendaison.
Pourtant, il était bien mort.
Le promeneur, — que nous appellerons, si vous le voulez bien , monsieur B***, pour la commodité du reste de
notre récit, — nous a dit qu’il éprouvait en face de ce cadavre inconnu, anonyme, dont la route lui avait fait tout à coup la surprise, un pêle-mêle de sensations incohérentes. Il était d’autant plus dépaysé vis-à-vis de lui, que c’était un cadavre étranger, qui, de son vivant, avait parlé une autre langue que la sienne. Cela revenait au même maintenant, assurément. Quoiqu’il ne pût plus rien pour lui , cependant il se faisait un pénible devoir de ne pas l’abandonner. Il attendait, sans savoir ce qu’il attendait, aussi immobile, presque aussi pâle que son partenaire. Il lisait son âge sur sa figure : cinquante ans au plus; sa position sociale dans son costume : la blouse, la grosse chaussure et le Dantalon propres d’un paysan aisé.
Cependant , il aperçut d’autres paysans, vivants cette fois, qui passaient au loin dans la plaine. Crier après eux de toutes ses forces, agiter son mouchoir en l’air, fut pour lui l’affaire d’un moment. Les paysans l’aperçurent et l’entendirent, et vinrent à lui. Mais dès qu’ils eurent vu qu’un cadavre était de la partie, ils s’enfuirent à toutes jambes vers la Hasselhecke, sans vouloir rien entendre aux mots fabriqués par la nécessité, et aux gestes par lesquels monsieur B*** s’efforçait de leur faire entendre qu’il fallait l’aider à décrocher le pauvre supplicié.
L’homme, pour dormir son sommeil de chaque nuit, a besoin d’être couché. A plus forte raison, quand il s’agit de son dernier sommeil, cela fait pitié de le voir debout. Telle fut la pensée de M. B***; rassemblant son
courage et son adresse, il détacha la corde de l’arbre. Le
pendu, appelons-le ainsi quoique ce n’en fût pas un, selon toute apparence, serait alors tombé la face contre
terre, si son libérateur ne l’eût doucement poussé en arrière. Il le reçut dans ses bras, et, se baissant, le coucha sans secousse, tout de son long sur la terre.
Après cette pénible opération, il n’eût pas été beaucoup plus avancé si, pour son salut, une voiture ne fût venue à passer , dans laquelle se promenaient trois baigneurs de sa connaissance. Ceux-ci s’arrêtèrent à son appel, et laissant au mort la disposition de leur calèche, en descendirent pour continuer la route à pied.
Le saisissement que monsieur B*** avait éprouvé dans son tête-à-tête prolongé en compagnie du pendu, se dissipa dès qu’il se retrouva en compagnie de vivants. Le joueur se réveilla en lui. Il lui vint l’idée de prendre la précieuse corde qui faisait collier autour du cou du mort, et de retourner à la roulette avec ce talisman dans sa poche. Mais il se reprocha cette pensée, et il nous a plus d’une fois affirmé qu’il n’avait pas mis dans sa poche le plus petit bout de la corde de son pendu.
Cependant, c’est à partir du jour où il l’avait rencontré qu’il maîtrisa la fortune adverse, sans jamais lui laisser prendre sa revanche.
- Le lendemain, l’argent qu’il attendait de Paris lui arriva dans la soirée.
Le surlendemain, il revint à la roulette et à son système, revu, corrigé et tempéré paj l’expérience. Il eut le courage de limiter ses gains, de jouer peu pour gagner longtemps ; bref, il se révéla le phénix des joueurs,
sinon par l’importance des coups qu’il portait à la banque, du moins par leur répétition.
Le peuple des joueurs, dont il était l’étonnement et la préoccupation, n’hésita pas un instant, malgré ses dénégations réitérées, à faire honneur de la fabuleuse continuité de ses succès à la corde du pendu de la Hasselhecke.
Quant à nous, comme il nous certifia sur l’honneur qu’il avait eu la délicatesse, ainsi que nous l’avons conté, de respecter cette susdite corde, nous supposons volon-
tiers que le ciel voulut le combler de faveurs en récompense de ce beau trait de désintéressement.