‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 33 sur 54 · HISTOIRE DU PENDU · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU PENDU

Jamais nous ne sûmes positivement quelle avait été la cause de la mort du pauvre diable. Il fut enterré, et son affaire le fut avec lui. Il resta donc « le pendu, » puisque pendu il avait été trouvé, quoique toutes les circonstances s’accordassent pour démontrer que ni la ficelle qu’on lui avait passée autour du cou, ni la branche de pommier trop basse à laquelle il avait été attaché, ne pussent être regardées comme les instruments sérieux de sa fin.

Il fut moins difficile de savoir qui il était que comment il n’était plus : il était venu expirer en Hesse électorale, mais il était sujet de la Hesse grand-ducale. Il s’appelait Ludwig Hans Muller, de son vivant le plus riche habitant de la petite ville de B***, à quelques lieues de Nauheim.

Sa fortune, relativement considérable, lui venait de sa

femme, morte depuis un an et demi lorsqu’il mourut luimême. Elle se nommait Catherine Wolff.

Lui avait été pharmacien à B***. A la mort de sa femme, il ferma boutique pour s’adonner sans entraves à ses penchants favoris pour l’oisiveté, la boisson, la table et le lit. Il aimait aussi la chasse; ce qui prouve bien qu’il était un bourgeois, et non un paysan, car les paysans ne chassent guère dans ce pays-là.

Mme Muller avait succombé à une maladie de poitrine invétérée, laissant un testament qui mit sens dessus dessous la ville de et il y avait de quoi!

Morte sans enfants, elle laissait tout ce qu’elle possédait à son mari, bien qu’elle eût de nombreux collatéraux, à condition que celui-ci obtiendrait des autorités compétentes la permission de la faire embaumer, et de la garder pendant une année entière, dans sa bière, au domicile conjugal. Elle ne voulait pas être enterrée avant ce délai. Et pendant cette année que, morte, elle se disposait à habiter encore la maison de son mari, celui-ci devait, sous peine de voir l’héritage lui échapper au profit des collatéraux, passer une heure sur vingt-quatre en tête à tête avec la bière qui contenait le corps de la défunte ; et ce n’était pas une heure à son choix, n’importe quelle heure, c’était de minuit à une heure, chaque nuit. S’il s’attardait une fois, une seule, à boire de la bière ou du café, et à fumer sa pipe avec des amis à la brasserie; si, une seule nuit, il n’était pas rendu au poste, minuit sonnant, il était déchu de son titre de légataire universel. Afin que les conditions de ce testament singulier ne pussent être éludées, elle chargeait de

veiller à leur exécution les plus actifs des collatéraux désérités si Muller gagnait la partie, riches s’il la perdait, on ne peut plus intéressés par conséquent à braquer sur lui les yeux bien ouverts.

Ce testament étonna moins de la part de Mmo Muller que de toute autre. Elle avait passé, dans la ville, pour une personne bizarre, romanesque, un peu folle. Au moral comme au physique, c’était une exception parmi ses concitoyens et concitoyennes. Elle lisait, tout le jour, des poèmes ou des romans tout pleins de grands sentiments exaltés. Elie était d’une maigreur et d’une pâleur d’autant plus frappantes, au milieu des vives couleurs et des robustes santés des filles d’Allemagne. Elle s’était mariée par amour, et presque malgré ses parents qui auraient pu lui trouver mieux, pensaient-ils, qu’un rustre qui ressemblait plus à un charretier qu’à un pharmacien. Muller, en effet, n’avait pour lui que sa jeunesse, et la rondeur de sa belle humeur; du reste, si peu de tenue que, bien qu’il eût rang de bourgeois, et par conséquent droit aux habits de drap tous les jours, peutêtre même devoir d’en porter, on le voyait en blouse dans son magasin toute la journée. Il se portait bien pour deux, il était grand et gros, et ne ressemblait pas le moins du monde à cet effrayant confrère que lui donne Shakespeare, — l’apothicaire dans Roméo et Juliette, « dont la maigreur était évidente, et que l’affreuse misère avais usé jusqu’aux os. »

La délicate Catherine Wolff avait aimé, probablement sans savoir elle-même pourquoi, ce florissant Muller. Sans doute, — argument tout-puissant près d’une jeu-

nosse sentimentale, — il avait su lui persuader qu’il l’adorait, et elle était venue s’installer avec sa dot, pour le peu d’années qu’elle semblait appelée à vivre, dans la boutique du pharmacien.

Là, un jour que dans l’arrière-boutique Muller devisait, en riant et en buvant de la bière, avec des compères de sa trempe, elle prêta l’oreille à leur causerie. Elle entendit son mari, dont elle se croyait aimée, parler, entre autres propos gaillards, de sa mort prochaine, à elle, fît faire des projets pour le temps où elle ne serait plus. Ce serait alors le bon temps! le temps des bombances!... La pauvre Mme Muller, en entendant de pareils propos, se sentit frappée au cœur. Elle rentra dans sa chambre en frissonnant d’horreur, et s’enferma pour verser des larmes abondantes. Elle devint, à partir de ce jour-là, plus triste et plus pâle, et mourut deux ans après, sans avoir jamais révélé à son mari qu’elle connût le fond de son cœur, sans s’être plainte : mais elle le punit dans son testament. Elle voulut que pour hériter d’elle, il fût, pendant son année de deuil, obligé d’être rentré chez lui et près d’elle, chaque soir à minuit. C’était mettre sa cupidité aux prises avec ses autres vilaines passions.

Naturellement, ceux qui, à son défaut, devaient hériter de Mme Muller, s’entendirent pour mettre à toute occasion des bâtons dans les roues de son exactitude.

Comme on connaissait ses goûts, on les flattait traîtreusement, on les caressait, on leur offrait force prétextés de se développer outre mesure, et de faire perdre à l’héritier conditionnel la mémoire de son devoir à heure

fixe envers le cercueil de sa femme. Dans les intentions les plus perfides, on l’accablait de prévenances et d’invitations. On organisait des parties en son honneur. On se cotisait pour lui donner de longs soupers où les libations multipliées avaient pour but de le mettre hors d’état de se rendre à son poste de minuit. On l’emmenait à la chasse, le plus loin qu’on pouvait. On cherchait à l’égarer dans les bois. Il trouvait toujours moyen, tant l’instinct de la cupidité était chevillé dans son âme ! d’être exact au rendez-vous d’outre-mort que Mme Muller lui avait assigné ! Il passa de la sorte une charmante année de deuil, toute pleine de ripailles, aux frais des prétendants à l’héritage.

Un jour d’hiver, on l’avait emmené sur le lac de Nauheim, pour tirer des gibiers aquatiques. On débarqua dans l’île, au beau milieu de la nappe d’eau glacée par lo froid. Quand, vint l’heure de remonter dans la barque et de regagner son chez soi, plus de barque; elle avait disparu.

Il n’en fit ni une ni deux, et, malgré la rigueur de la température, se jeta à l’eau, regagna le bord h la nage, laissant ses compagnons, qui n’osaient l’imiter, pris dans leur propre piège. Il doit passer peu de monde, au cœur de l’hiver, sur les bords de ce lac si fêté l’été p'ar les robes blanches, roses et bleues. Je ne sais trop comment les cousins, victimes de leur ruse, purent regagner la rive.

Enfin, Muller sortit vainqueur de toutes les épreuves, et hérita. Les collatéraux n’avaient réussi qu’à vider leurs bourses pour lui donner quelques indigestions. Il

hérita, mais l’argent de la pauvre défunte ne lui porta

pas bonheur, puisque peu de temps après la victoire remportée sur ses compétiteurs, il fut trouvé mort et accroché par lui-même, ou par autrui, au cinquième pommier, à main droite, en allant de la Hasselhecke à Nauheim.

Un pèlerinage au pommier du pendu , et peut-être

vous en reviendrez invincible à la roulette comme le Parisien qui le décrocha.

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