CHAPITRE XXX
LA HASSELIIECKE
C’est présentement une magnifique ferme, louée au plus riche fermier du pays, contenant cinq cent soixantedix arpents de terre et de forêt, et donnant, ce qui ne gâte rien à son aspect féodal, de fort beaux revenus à ses propriétaires, MM. de Ritter, famille autrichienne, si je ne me trompe, dont les armes sont sculptées sur le fronton de la porte seigneuriale. Cette importante propriété appartient aux de Ritter depuis 1687.
Mais, l’existence de la Hasselhecke remonte beaucoup plus haut. Dès 1367, il en est question. Philippe de Falkenstein, nous disent les documents, vendait à cette époque la cour dite Hasselhecke. En 1407, autre mutation de propriétaire : Tienne de Vilbel vend le bien à Hartmann de Bûches. En 1486, Philippe de Bûches le reçoit du gouvernement impérial, et il reste la propriété
de la famille de Bûches jusqu’en 1588, pour être vendu alors à Fernand de Schwalbach.
Les bâtiments de la Ilasselhecke forment aujourd’hui un vaste carré, entouré de fossés très-bien conservés. Il n’y a plus de pont-levis ; mais un pont de pierre jeté sur le fossé vous mène de la première à la seconde porte, puis sous une voûte cintrée, et de là dans la cour de la ferme. Les murailles qui la fortifiaient naguère sont visibles encore, ainsi que des vestiges de tours. Au point de vue de la défense, tout cela ne signifierait plus rien. Ce sont des remparts tombés en enfance.
J’ai eu la chance fâcheuse de visiter la Ilasselhecke en compagnie d’une de ces pluies qui font comprendre le déluge, et en l’absence du fermier qui est, dit-on, un cicérone très-aimable, très-instruit de tout ce qui concerne sa ferme, non-seulement dans le présent, mais même dans le passé, et très-causeur, — en allemand, malheureusement.
Ce qui attira d’abord notre attention, dans cette visite à la Hasselhecke, ce fut une petite chapelle située tout au fond de la cour, du côté opposé à l’entrée. Cette chapelle date de la fin du seizième siècle, 1580. Les murs en sont couverts de ces compositions naïves qu’aimaient les pinceaux et les ciseaux du moyen âge, et dont le type le plus remarquable que j’aie vu est en Belgique, je ne sais plus dans quelle ville ; en tout cas, voici le tableau : Il s’agit du déluge ; Noé manœuvre son arche en nocher expérimenté. Un ange nage vers lui, et élevant hors de l’eau une main qui tient un paquet, lui crie : « Noél Noéî sauvez les papiers de la maison de Croï ! » La phrase est
écrite en beaux caractères gothiques, et en latin, bien entendu, et sort comme une longue langue de la bouche de l’ange.
Composées avec autant d’esprit et dans le même esprit, les peintures de la chapelle de la Hasselhecke ne sont peut-être pas trop mal dessinées. Mais, le pinceau de je ne sais quel âne en goguettes a étendu dessus une couche de scandaleuses couleurs qui n’ont pas bien tenu par bonheur. D’ordinaire , les œuvres ridicules sont plus entêtées que cela, et ce sont quelquefois les chefsd’œuvre que le temps dévore, comme un fin gourmet qu’il est.
Le sol de la chapelle est pavé des pierres de trois tombes. Ceux qui sont enterrés là furent, de leur vivant, prêtres de la paroisse catholique de Niedermorlen.
Sur l’autel, il y a encore deux méchants flambeaux. Sous l’un d’eux était à moitié caché un papier plié en quatre, que nous ouvrîmes sans cérémonie, et où étaient tracées une vingtaine de lignes en allemand. Si aucun de nous n’avait été plus versé que moi en cette langue, nous serions certainement partis de là nous figurant que ces vingt lignes indéchiffrables et par conséquent précieuses à déchiffrer entre toutes, contenaient un régal pour la curiosité. Combien nous nous serions trompés ! Le papier susdit était un fragment d’inventaire où étaient énumérées les richesses en reliques et en calices, que contenait sans doute autrefois la chapelle, et dont il ne reste plus vestige.
Ce qui est magnifique, c’est l’étable à bœufs, qui re-
çoit lo jour par des fenêtres à vitraux et à ogives, dont le plafond est en voussures elliptiques soutenues par des piliers gracieux et forts; une étable enfin , noble d’architecture comme une vraie salle de chevaliers qu’elle a pu être autrefois. Là dedans mugit maintenant un monde de bestiaux autour desquels s’agite un peuple , j’ai presque dit : une cour de serviteurs. On nous offrit très galamment du lait chaud qui écuinait dans une jatte fabriquée sans doute par les potiers de Marbourg, célèbres dans l’Allemagne entière, et proches voisins d’ici.
Il y a quelques années, quand Nauheim était tout à fait à l’état de bains en enfance, et avant que la Hasselhecke fût sous le gouvernement du fermier actuel, le bruit se répandit dans le pays qu’on ne pouvait plus dormir dans la ferme fortifiée. On y entendait, la nuit, des bruits étranges, des coups retentissants et qui ne semblaient pas frappés par une main mortelle, des bruissements de chaînes secouées, enfin des murmures et des soupirs.
On est brave, dans la Hesse, mais l’on est superstitieux aussi. On croit au mauvais œil comme en Italie; et, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, les jeunes filles en âge d’être mariées ne se font pas faute de mettre fondre du plomb sur la pelle rougie ; puis, quand il est liquide, elles le répandent sur la pierre du foyer, et regardent avec anxiété quels contours capricieux il a dessinés; car le plomb , ainsi interrogé dans la nuit de la Saint-Sylvestre, ne manque jamais de vous montrer les traits de l’homme que vous devez épouser.
S’il y a chance de voir le diable quelque part, ce doit être en Allemagne, où Luther (s’il faut en croire ses mémoires qu’a traduits pour nous M. Michelet) le vit tant de fois lui apparaître, et raconte tant de merveilleuses histoires de ses apparitions. Par exemple, un pasteur des environs de Torgau se plaignait à Luther que le diable faisait la nuit un bruit, un tumulte et un renversement extraordinaires dans sa maison, qu’il lui cassait ses pots et ses vaisselles de bois, lui jetait les morceaux à la tête, et riait ensuite. Une autre fois, un moine priait : il entendit derrière lui le diable qui voulait l’en empêcher, et qui grognait comme aurait fait tout un troupeau de porcs. Une autre fois encore, un aubergiste du Brandebourg niait un dépôt d’argent qu’un soldat avait fait chez lui. Le diable, qui cette fois était un bon diable et un louable justicier, vint tordre le cou à l’aubergiste et l’enleva avec lui dans les airs.
Il y avait à Erfurth, raconte encore Luther dans ses Tischreden ou propos de table, deux étudiants, dont l’un aimait si fort une jeune fille, qu’il en serait devenu bientôt fou. L’autre, qui était sorcier, sans que son camarade en sût rien, lui dit : « Si tu promets de ne point lui donner un baiser, et de ne point la prendre dans tes bras, je ferai en sorte qu’elle vienne te trouver. » Il la fit venir en effet. L’amant, qui était un beau jeune homme, la reçut avec tant d’amour , et il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu’il ne l’embrassât; enfin, il ne put se contenir. À l’instant même elle tomba et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent grand’peur, et le sorcier dit : « Employons notre dernière ressource. »
II fit si bien, que le diable la reporta chez elle, et qu’elle continua de faire tout ce qu’elle faisait auparavant dans la maison; mais elle était fort pâle et ne parlait point. Au bout de trois jours, les parents allèrent trouver les théologiens et leur demandèrent ce qu’il fallait faire. A peine ceux-ci eurent-ils parlé fortement à la fille, que le diable se retira d’elle; le cadavre tomba roide avec une grande puanteur.
De tout cela, je conclus que le diable, qui a fait des siennes à Torgau, dans le Brandebourg et à Erfurfh, pouvait bien recommencer ses mauvaises plaisanteries à la Hasselhecke, décor admirablement préparé pour les scènes fantastiques et les apparitions en tout genre.
L’on conclut généralement de même dans le district de Nauheim, quand le bruit se fut répandu des sabbats nocturnes dont la Hasselhecke était devenue le théâtre.
C’était pendant la saison des eaux, il y avait donc à Nauheim des étrangers, — constitutions faibles et esprits forts, — qui, entendant parler, comme tout le monde, des nuits agitées de la Hasselhecke, firent la partie d’y aller demander l’hospitalité pour une nuit.
Ainsi firent-ils, au nombre de cinq ou six. On les reçut à merveille, on leur offrit les plus belles chambres et les meilleurs lits. Mais tous, comme un seul homme, déclarèrent qu’ils n’entendaient pas se coucher, qu’ils étaient venus, non pour dormir, mais pour entendre ces fameux bruits qui commençaient à avoir tant d’écho dans les âmes crédules, et qu’ils attendraient de pied ferme et les yeux ouverts, en devisant ou en fumant, qu’il plût à Sa-
tan, aux esprits ou aux mystificateurs de commencer leur symphonie.
Vers minuit, les bruits se produisirent avec une exactitude qui est apparemment la politesse des rois de l’enfer aussi bien que celle des rois terrestres. Alors chacun s’arma d’un flambeau; quelques-uns, sans s’en vanter, avaient en outre poignard et pistolets dans leurs poches. L’on visita tous les coins et recoins de la ferme, sans rien apercevoir, quoiqu’on entendît toujours ces bruits anonymes. Ce qui irrita surtout la curiosité de ces chercheurs d’aventures et fit frissonner, comme un conte d’Hoffmann ou de Poë, les plus nerveux d’entre eux, c’est qu’en entrant dans certaines pièces, ils entendaient s’ouvrir et se fermer les portes de la chambre voisine... On s’élançait sur la trace du bruit. On n’apercevait, on ne découvrait personne. Les portes avaient agi toutes seules.
Ces expéditions nocturnes furent plusieurs fois renouvelées. Le fermier s’y prêtait avec une grande largeur d’hospitalité, et semblait même prendre plaisir à faire constater, par le plus de monde possible, que la propriété était bien et dûment hantée. Tous ceux qui vinrent successivement, à l’heure propre aux fantômes, entendirent, mais personne ne vit rien.
Un beau jour, les bruits cessèrent.
Coïncidence remarquable : ils avaient commencé à se faire entendre quelque temps après la mort d’un des propriétaires de la ferme, alors que l’on supposait généralement que ses héritiers, pour ne pas demeurer dans l’indivision, provoqueraient une vente du bien.
Lorsqu’il fut avéré que, contrairement à ce que l’on
supposait, les propriétaires n’avaient aucune envied’aliéner, les manifestations diaboliques suspendirent leur commerce, et ne l’ont jamais repris depuis. Elles ont fait faillite à leurs croyants.
Or le fermier d’alors, — qui n’est plus celui d’aujourd’hui, — avait l’intention de se porter acquéreur de la terre, si elle était mise en vente, comme on le disait. Il n’est pas absurde de supposer que ce fut lui qui organisa ces symphonies nocturnes et terrifiantes, d’abord pour dégoûter de la ferme ses propriétaires actuels, et aussi pour écarter des enchères les compétiteurs qui auraient pu le gêner dans l’exercice de ses convoitises.
Diviser pour régner, c’est une devise en politique.
Déprécier pour acheter, c’en est une dans les affaires.