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LA FÊTE DE L’ÉLECTEUR

Frédéric-Guillaume Ier, le souverain de la Hesse, est né à Hanau le 20 août 1802. Il est fils unique de Guillaume II, et petit-fils par sa mère de Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse. Après avoir été nommé corégent, par acte du 30 septembre 1831, il a succédé à Guillaume II, son père, en novembre 1847. Depuis 1831, il est marié morganatiquement avec Mme Lehman, épouse divorcée d’un officier prussien, qui a été créée comtesse de Schaumbourg, et princesse de Hanau. Des neuf enfants nés de ce mariage, aucun n’est apte à succéder, et l’héritier présomptif est le landgrave Guillaume, né le 24 décembre 1787, lieutenant général au service du Danemark, cousin de l’électeur précédent.

Frédéric-Guillaume Ier a donc eu cinquante-six ans le 20 août 1858, et nous avons profité de notre présence à

Nauheim, le jour de sa fête, pour boire de bon cœur à sa santé dans un beau banquet officiel.

Ce grand jour, pour les sujets de la Hesse, a été célébré très- brillamment à Nauheim. C’est une des perles de son petit État ; aussi faime-t-il en conséquence. Bien des fois, il est venu assister en famille aux bals donnés au Kursaal, où ses enfants et sa femme, la belle princesse de Hanau, ne dédaignaient pas de prendre part aux danses. Il veut avoir à Nauheim un palazzino d’été. La présence de ce prince, un des plus riches de l’Allemagne, et de sa cour brillante, ajoutera un grand éclat à la vie de ces eaux. C’est pourquoi la petite ville de Nauheim serait ingrate si elle ne fêtait pas de son mieux l’anniversaire de la naissance du prince qui la protège.

L’acte principal de la journée du 20 août était un banquet, présidé par M. de Rommel, préfet de Nauheim, un des hommes les plus distingués que j’aie rencontrés de ma vie, auquel assistaient la municipalité de Nauheim, les fonctionnaires des salines, les employés supérieurs du chemin de fer, tout ce monde en grand uniforme. (Quelques étrangers privilégiés, — au nombre desquels on voulut bien nous admettre, — portaient seuls l’habit noir. Pendant toute la durée du repas (servi par messire Courtois, c’est tout dire en un mot à ceux qui ont lu nos précédents chapitres), une ravissante musique militaire autrichienne jouait sous nos fenêtres.

Ce repas, très-beau et exquis de tous points, par le choix des mets et par celui des convives, se termina par un toast, porté en allemand, tout naturellement, par M. de Rommel, et auquel nous ne comprîmes rien,— non moins naturel-

lement, — sinon qu’il s’agissait de l’électeur de Hesse. Le repas avait à peine duré trois heures, et, parmi les vingt-cinq ou trente convives qu’il avait réunis, je m’étonnai de trouver, à une ou deux exceptions près, une grande sobriété relative. N’étions-nous pas en Allemagne, la terre des longs repas, des vastes coupes, des tonnes démesurées? N’étions-nous pas entourés de fonctionnaires des salines, et si quelqu’un a le droit d’avoir à étancher une soif exigeante, ne sont- ce pas les gens qui vivent, comme eux, dans le sel?

C’est à peine, quand on se leva de table, si nous vîmes chanceler, sur deux têtes au plus, le vaste tricorne galonné qui les ombrage dans les jours solennels, où la grande tenue est de rigueur. En présence de cette sagesse, vainement battue en brèche par les vins coalisés de France et du Rhin, nous fûmes tenté de nous écrier avec le mendiant des Burgraves , qui n’est autre, comme vous savez, que l’empereur Frédéric Barberousse : « Allemagne! Allemagne! Allemagne! Hélas! »

En effet, elle n’est donc plus elle-même, sous le rapport de la boisson? Où est le temps que la passion du vin y était si furieuse et si répandue, que plusieurs princes de l’empire se réunirent pour en modérer les excès? L’ordonnance du tournoi d’Heilbron, rédigée, en 1524, par les électeurs de Trêves, de Wurtzbourg, de Spire et de Ratisbonne, par cinq comtes palatins du Rhin, par le margrave Casimir de Brandebourg et le landgrave Philippe de Hesse, était conçue en ces termes curieux et bons à reproduire :

« Après avoir assisté en personne au tir de l’arbalète

des artisans de Heidelberg, nous nous sommes tous convaincus que l’usage grossier des jurements et les excès de vin occasionnent une foule de maux dans la nation allemande ; c’est pourquoi, nous tous, électeurs ou princes susmentionnés, nous nous sommes engagés d’uncommun accord, à la louange de Dieu tout-puissant, à nous abstenir, en ce qui nous concerne personnellement, de jurer, de blasphémer et de nous enivrer, ou du moins à ne plus le faire qu’à moitié . Nous ordonnons en même temps, sous menace d’une peine spéciale, à tous nos fonctionnaires supérieurs et inférieurs, aux officiers et employés de la cour, à nos sujets et à leurs parents, de suivre notre exemple. Les chevaliers sous notre juridiction sont également invités à nous imiter, et à ne plus se livrer au blasphème ni à l’ivrognerie, ou du moins à ne le faire qu’à moitié. »

Quoique cette sage ordonnance, — qui ne dut pas être populaire parmi les cabaretiers et qui dut être peu exécutée, heureusement pour eux, — ne soit plus en vigueur depuis des siècles, nous ne vîmes même pas, au gala de Nauheim pour la fête de l’électeur, cette moitié d’ivresse que la loi autorisait, cette ivresse légale, si l’on peut s’exprimer ainsi.

La réunion fut aussi de trop bonne compagnie, l’entrain de la causerie fut trop strictement contenu dans les règles de la modération la plus honnête, pour qu’on eût à regretter l’abolition de ce fonctionnaire du moyen âge appelé ordonnateur du silence, en allemand stisch weigen-gebieter , qui avait pour mission de présider aux festins de la dévorante Allemagne. Son emploi était de

se tenir debout, près d’un pilier, dans la salle du repas, et de frapper avec son bâton contre ce pilier, pour imposer silence, lorsque la dispute ou l’ivresse occasionnait quelque excès.

Le plus beau moment de la fête aurait été la fin de la journée. Tout avait été disposé pour des illuminations splendides. Le Kursaal entier était constellé de verres de couleur. Les chiffres de Friedrich-Wilhelm, entrelacés et surmontés d’une couronne, devaient flamboyer sur le fronton. Des festons de lanternes , ingénieusement disposés des deux côtés des principales allées du parc, ou mêlés avec bonheur aux massifs, devaient remplacer le jour à peine disparu. La tour de Waitz devait être entourée de guirlandes de feu, de la base au sommet. Devant la source qui porte le nom de l’électeur, et qui fait face à la gare du chemin de fer, un transparent répétait en traits lumineux les mêmes lettres déjà lues sur le fronton du Kursaal. Les bâtiments du chemin de fer, les usines à sel, les maisons des bains, étaient’pavoisés, garnis de lampions. Un feu d’artifice devait être tiré sur le Johannisberg. Le programme était splendide; il aurait été exécuté de point en point, sans la pluie, qui malheureusement voulut être de la fête, et la gâta. La raison avait mis de l’eau dans les verres des buveurs, au dîner ; la fortune adverse noya d’eau les pyrotechnies merveilleuses qui devaient éclater en plein air.

Mais un bal monstre surnagea, et suffit pour faire amplement oublier les mécomptes dus à la pluie.

Les bals à Nauheim avaient une physionomie particu-

Itère. L’élément allemand y tient plus de place que dans les villes d’eau plus connues des bords du Rhin. A côté des étrangers, il y avait les indigènes en masse et en grands atours. Elles sont très-jolies les petites Allemandes. Elles sont toutes coiffées à peindre. Je n’en fis pas seulement la remarque les jours de bal, mais tous les jours, et dans les villages aussi bien que dans les villes. On les voit nu-tête, la plupart du temps, et l’on peut admirer avec quel art les plus simples tressent, ondulent, lissent, séparent, crêpent leur chevelure blonde. Valseuses intrépides, cela va sans dire, chaque fois que l’occasion s’en présente; et qui ne valserait ou du moins n’aurait envie de valser, quand c’est l’excellent maître de chapelle Edmond Neuman qui guide de son archet entraînant la troupe des musiciens bien appris ?

Dans le Kursaal provisoire, l’aile droite tout entière est consacrée à la danse. C’est un immense carré long, sans dorures, ce dont nous ne nous plaignions pas, mais fraîchement meublé, d’une élégante simplicité, joyeusement éclairé, et embaumé de fleurs pour la circonstance. Des fleurs, il y en a tant à Nauheim, que le jour de la fête de l’électeur, on put en orner la salle et la table du banquet, les semer à profusion dans la salle de bal, envoyer un bouquet à chacune des dames avant le bal, et le lendemain de cette grande dépense de fleurs, il ne semblait pas que le jardin ou les serres fussent appauvris en quoi que ce soit.

Parmi les indigènes, les plus élégants danseurs furent ce soir-là, comme toujours, les officiers du régiment en garnison à Friedberg. On n’est pas plus distingué que

ces jeunes gens, presque tous fils de famille. En ce qui me concerne personnellement, je serais bien ingrat, si je n’avais conservé d’eux un tendre souvenir. Quinze jours avant le bal de la fête de l’électeur, et le lendemain même de notre arrivée, c’était soirée dansante, comme tous les jeudis, auKursaal. Ayant appris que nous devions y assister avec la compagne de nos bons comme de nos mauvais jours, les officiers de la garnison de Friedberg décidèrent qu’ils ne viendraient pas cette fois là en tenue militaire, de peur d’attrister les regards de celle que d’autres uniformes avaient si récemment failli rendre veuve. Je fus informé de la délicate et sympathique attention de ces messieurs envers un étranger, et c’est sous ces auspices que nous entamâmes une connaissance dont le souvenir me demeure précieux. Tout en les remerciant, je les priai bien à l’avenir de nous montrer au contraire leurs élégants uniformes. Sinous n’avons pas eu un instant de rancune contre les auteurs de notre péril, si nous avons continué à aimer et à honorer, après comme avant le malentendu dont nous fûmes victime, les grands côtés de la carrière militaire, ce n’était pas pour en vouloir à d’honorables épaulettes qui ne nous avaient jamais rien fait.

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