LES SALINES
Je n’avais jamais vu faire du sel, avant de visiter la saline de Nauheim.
Il y a des hommes que rien ne réjouit autant que la vue d’un peuple d’ouvriers manœuvrant dans une usine sous les ordres de leurs chefs. Le passe-temps favori de ceux-là, à Nauheim, leur sera offert par les salines.
Trois choses y sont à visiter : 1° Les bancs de fascines, que l’eau dont on veut extraire le sel commence par traverser dans toute leur longueur.
2° Les mécanismes de toutes sortes multipliés à l’infini dans le but de faire monter aux salines les eaux nécessaires à leur service. Pendant très-longtemps, on n’a demandé que du sel aux sources de Nauheim, avant de
songer à leur demander des cures, et l’industrie un peu boiteuse des ingénieurs d’autrefois s’épuisait en efforts, en combinaisons, en tuyaux, en machines à roues, et en moulins à ailes pour faire faire à l’eau l’ascension nécessaire vers les salines. Enfin, la vapeur vint... « Enfin Malherbe vint, » a dit Boileau, et certes l’auteur des stances à Dupérier n’a pas joué en poésie le rôle de moteur tout-puissant où triomphe la vapeur dans les arts mécaniques.
3° Les chambres de graduation destinées à l’évaporation de l’eau dans laquelle le sel est dissous.
Lorsqu’elle a fait son chemin tout le long des bancs de fascines, elle est recueillie dans des chaudièresen fonte,— il y en a actuellement neuf à Naubeim, — et chauffée vivement pendant cinq jours et cinq nuits sans interruption. Dans les temps primitifs de la saline, ces chaudières étaient en terre glaise. A cette époque, c’étaient les habitants eux-mêmes qui exploitaient, moyennant une certaine redevance payée au comte de Hanau. C’était deux florins par chaudière. En l’année 1548, cet impôt rendit à la maison de Hanau soixante-six florins, d’où il est permis de conclure que trente-trois chaudières avaient été mises sur le feu. Dans la seconde moitié du seizième siècle, les seigneurs de Hanau achetèrent à la corporation des« bouilleurs de sel, » le droit exclusif de se substituer à eux dans cette industrie.
En esquissant, au commencement du volume, quelques traits de l’histoire de Nauheim, nous avons été amené à dire comment la saline, qui ne fait qu’un avec la ville, vint à appartenir aux landgraves de Hesse-Cassel, après
l’extinction des Ilanau-Munzenberg, en 1642, et celle des Hanau-Lichtenberg, en 1736.
C’est, du reste, à partir de cette époque que l’exploitation paraît être entrée dans une voie de progrès. D’abord, tout au commencement du dix-huitième siècle, par les efforts d’un ingénieur italien nommé Todesko, qui établit les premières constructions en paille; puis, un peu plus tard, sous le landgrave Wilhelm VIII, par les soins de Waitz, qui remplaça la paille par des épines, détourna le cours de l’Ousa, pour le plus grand avantage de l’exploitation, créa le grand étang que nous aimons mieux appeler lac, construisit deux moulins,— dont il reste un tronçon déjà signalé et plus poétique que son origine,— employa l’eau à faire tourner les roues que des chevaux manœuvraient auparavant, enfin établit tout le long de la route qui va de Schwalheim à Nauheim une espèce de chemin de fer pour la traction de l’eau destinée à alimenter les pompes.
Les salines occupent aujourd'hui trois cents ouvriers environ, et un état-major de treize employés, dont trois supérieurs.
Les ouvriers entretiennent et même fabriquent sur place leurs instruments de travail, dans un atelier spécial; et, ce qui me frappa davantage, ils font aussi, sur place et en commun, leurs prières du matin et du soir, dans une salle appropriée à cette destination pieuse.
Les produits sont de soixante-dix à quatre-vingt mille quintaux de sel par an, qui sont achetés en gros par des marchands de l’Électorat, de Francfort, de Darmstadt et de Nassau, lesquels revendent en détail, à raison de trois kreutzers par livre.
Il existe un contrat particulier entre les salines et le grand-duché de Darmstadt. Celui-ci reçoit dix-huit à vingt mille sacs de sel par an, et donne en échange le droit de puiser dans les tourbières qu’il possède à Dorheim, tout près de Nauheim et de Friedberg, le combustible nécessaire à la consommation des usines.
Au commencement de notre siècle, quand la France déborda sur presque toute l’Europe et de l’autre côté du Rhin en particulier, les salines se trouvèrent naturellement sous l’administration française. J’ai dit que Nauheim fit partie à cette époque de la dotation du maréchal Davoust, prince d’Eckmuhl : ceci n’est pas entièrement exact.
Par la paix de Tilsit (1807), l’empereur s’était réservé six provinces dont il devait disposer ultérieurement, entre autres Erfurth, Fulda et Hanau, plus des domaines situés dans le duché de Varsovie, dans la Poméranie suédoise, dans les principautés d’Erfurth, Fulda et Hanau, dans le royaume de Westphalie, dans le Hanovre, dans le Brabant batave, et dans le grand-duché de Berg.
Ces domaines réservés étaient affectés aux dotations accordées aux plus illustres de l’empire pour rehausser l’éclat de leur rang.
Lors de l’évacuation de la Prusse (1er novembre 1808) il fallut pourvoira l’administration des six provinces mentionnées plus haut et des domaines réservés.
Le siège de cette administration fut fixé d’abord à Erfurth, où devait être le quartier général du maréchal Davoust, chargé du commandement de l’armée du Rhin
qui restait en Allemagne poiir surveiller l’Autriche et la Prusse.
L’administration en chef fut confiée au comte de Vil— lemanzv, avec le titre d’intendant général des pays pris en garantie. La saline de Nauheim fut réunie à la direction des domaines, établie à Fulda, et dirigée par des employés choisis par M. de Villemanzy, parmi lesquels était M. de Forceville.
Lors de l’ouverture de la campagne de 1809 contre l’Autriche, le siège central du gouvernement se rapprocha singulièrement de Nauheim, en passant d’Erfurth à Hanau. Il arriva même un jour à JM. de Yillemanzy de visiter les salines en personne, pour vérifier sur place certains points sur lesquels l’administration était indécise. Sur les revenus de la saline l’empereur avait accordé deux dotations, l’une au général Lemarrois, son aide de camp, et l’autre de 40,000 francs au maréchal prince d’Eckmuhl, pour appoint de sa dotation, dont le morceau principal était dans le duché de Varsovie, à Lowicz, domaine de 300,000 livres de rente qui devint, après la chute de l’empire, l’apanage de celte jeune et intéressante polonaise qui épousa le grand-duc Constantin, et fut emportée par une mort si cruelle et si prématurée.