CHAPITRE XXXIV
SCHWALHEIM EN PROSE
Il faut descendre quelques marches pour arriver à la source ; — il faut plonger pour atteindre la perle.
Le bassin, à la surface duquel elle lance incessamment ses globules gazeux partis des profondeurs de la terre, est caché entre les quatre murailles d’une cave peu profonde et à laquelle il manque, d’ailleurs, un plafond pour être une cave complète. On arrive au bord du bassin par trois escaliers, d’une douzaine de marches chacun. Là, dans un espace dallé de douze pieds carrés, se rencontrent les buveurs, troupe incessamment renouvelée;— tout passant est un buveur en face des tentations du puits de Schwalheim. Là travaillent du matin au soir femmes et enfants : les uns à remplir et à. boucher, par milliers et par centaines de mille, les cruchons de la bois-
2lik UN MOIS EN ALLEMAGNE
son-bienfaisante, qui de là partent, tous les ans, pour faire leur tour du monde; ies autres à s’approvisionner d’eau pour leurs besoins quotidiens et ceux de leur famille.
La nature, cette bonne mère, a eu la prévoyance de faire jaillir une eau délicieuse et inépuisable au sein de cette contrée où il y a disette de fleuves. L’Ousa et la Wetter, qui dessinent leurs gracieux méandres à travers les prairies de cette émeraude d’Allemagne, la Wetterau, sont plutôt des ressources pour le paysage que pour la consommation des riverains, à laquelle ils seraient loin de suffire. Tantôt ils débordent, tantôt ils sont à sec. Mais les besoins réguliers des hommes souffriraient cruellement de ces inconstancesde leurs fleuves. L’homme n’a pas dans l’estomac de citerne intérieure où il puisse rassembler, dans les jours d’abondance, des provisions d’eau, et les en tirer au fur et à mesure de ses soifs, dans les jours de disette. Friedberg, Nauheim, Dorheim, Schwalheim, auraient éprouvé souvent la peur, et quelquefois le mal de la soif, sans les bienfaits de la source prodigue de Schwalheim, si généreuse que, malgré ses libéralités de tous les instants, elle a encore un surplus considérable de richesses qu’elle jette, comme une aumône, dans le lit de la Wetter.
La ville et les trois villages que j’ai nommés tout à l’heure, ont, par privilège spécial, le droit de puiser gratuitement à cette fontaine de vie, fons vitœ , comme dit M. Méry; seuls les étrangers payent dans le pays pour se désaltérer. Un cruchon vaut cinq kreutzers en tout: un kreutzer pour l’eau, quatre pour le vase en grès qui la contient. L’on sait ce que vaut un kreutzer 1
UN MOIS EN ALLEMAGNE 2/j5
A la source même, puise qui veut, sans qu’on lui demande d’établir par l’exhibition de ses papiers qu’il est des villes ou villages privilégiés : Friedberg, Dorheim, Schwalheim et Nauheim. Les délicats mêlent généralement un peu de vin ou de sucre en poudre au breuvage acidulé gazeux, qui gagne à cet accompagnement. Le puits est placé juste entre deux maisons parallèles. L’une, celle de droite, vous offre la nourriture littéraire : le distique et les vers de sept pieds signés Méry; l’autre, celle de gauche, donne l’hospitalité aux désirs de l’estomac.
Une vraie fraternité règne autour du bassin. Chacun puise en même temps. En face de vous, le cocher qui vous a conduit plonge la coupe lui aussi; il n’a rien eu de plus pressé que de sauter à bas de son siège et d’aller demander à la nymphe ce verre d’eau qu’elle ne refuse jamais. Il plonge, vous plongez. Vous buvez, il boit. En même temps, les cruchons se remplissent en un clin d’œil, quatre à la fois dans la main de chaque travailleur, pour le compte du fermier des sources. Un instrument ingénieux et simple, un porte-cruches à quatre cases permet de multiplier par le nombre quatre chaque immersion. L’enfant le tient par une poignée assez longue pour que le cristal de l’eau ne risque pas d’être troublé, au contact de sa main qui peut être impunément d’une malpropreté puérile.
Une machine prompte comme la vapeur, et plus adroite que l’homme, bouche, sans jamais réclamer une minute pour respirer, les cruchons à mesure qu’on les lui passe après les avoir remplis.
Je voudrais, est-ce trop demander? que cette opérais
tion pût être accomplie sous l’eau. L’air est essentiellement contraire à l’eau de Schwalheim. Lorsqu’elle est restée quelque temps dans un vase découvert, vous ne la reconnaîtriez plus. Au lieu de son cristal , il se forme au fond du vase un dépôt noirâtre. D’où je conclus que si l’on pouvait lui éviter le moindre contact de l’air, ce serait autant de gagné. Toutefois, le système actuel n’est pas mauvais, quand même il serait susceptible de perfectionnement, puisqu’un fidèle de la naïade m’a raconté s’être régalé d’un excellent cruchon de Schwal-
heimer wasser, aux Grandes-Indes.
La ferveur de l’admiration et de la reconnaissance va si loin, dans le pays, que les environs vous soutiendront comme un seul homme, qu’ils n’ont jamais été ravagés par aucune épidémie, et cela grâce à l’emploi de l’eau de Schwalheim, qui est un préservatif universel à leurs yeux. C’est aller un peu loin. Ce qui est plus certain , c’est qu’elle est contre les mauvaises digestions un remède préventif aussi puissant qu’agréable. Ses propriétés digestives se manifestèrent d’abord à nos yeux avec beaucoup d’éclat, voici dans quelle occasion : en l’honneur de l’arrivée d’un grand personnage de la presse, M. Courtois nous avait confectionné un de ces déjeuners splendides et délicats où il excelle, et où l’on avait fait le pari de ne servir exactement que du gibier, tout en variant les plats à l’infini, tant la chasse au poil et à la plume offre là-bas des chances multiples et un répertoire étendu! En sortant de ce festin, le principal convive éprouvait quelque fatigue à l’estomac. Nous le croyons sans peine. On le mène faire un tour de promenade à Schwalheim.
Là, il se jette dans les bras de la naïade et la porte par cinq ou six fois à ses lèvres... Il remonta en voiture, allégé, guilleret, sans remords de son déjeuner, prêt à dîner.
Ces propriétés excitantes, si précieuses pour les riches, me paraîtraient de grands défauts pour les paysans qui la boivent journellement, soit pure, soit mêlée à leur cidre ou à leur bière, dans un pays où les vivres seraient moins abondants et plus chers que dans la Wetterau. Les paysans n’ont nullement besoin en général qu’on les aide à chasser bien loin le souvenir de leur dernier repas. Plût au ciel, au contraire, qu’ils l’eussent toujours là, présent sur l’estomac, et ne cédant pas la place, et ne demandant pas de remplaçant !
Pour qui a connu l’eau de Seltz avant de connaître celle de Schwalheim, cette dernière a l’air d’une édition revue et corrigée et plus riche en acide carbonique.
L’analyse des chimistes a détaillé ses mérites, et démontré son rang parmi les eaux gazeuses que l’on sert sur les tables.
A coup sûr, les Romains ont connu celle-ci, car on n’a pas fouillé une fois pour nettoyer le puits, sans retrouver des médailles, soit d’argent, soit de cuivre, à l’effigie des empereurs Vespasien, Titus, Domitien, Néron, Trajan, Adrien et Antonin le Pieux. C’était, on le sait, l’habitude des Romains de jeter aux sources, aux marécages, aux fosses entr’ouvertes, le métal qui reproduisait les traits de leur empereur : une manière comme une autre de planter son drapeau en terre étrangère.
Quand Méry, le poëte nourri de la moelle des anciens.
2/j8 UN MOIS EN ALLEMAGNE
habitait Sehwalheim, il s’éprit, et je le crois sans peine, des gazons et des ombrages de ce charmant lieu. Il voulut faire quelque chose pour Sehwalheim, et, autant qu’il était en lui, imiter Dieu qui a tout fait pour ce séjour enchanteur. Au risque de donner un croc-en-jambe aux enseignements de l’histoire, il a voulu que la forêt de Sehwalheim, comme il l’appelle, ait été le théâtre du désastre de Varus, et puisque la poésie a presque le don de toute-puissance en ce monde, on a vu le moment où, malgré leurs protestations, les défilés de Teutberg allaient être dépouillés de la gloire d’avoir vu périr Varus et les légions qu’ Auguste redemandait en vain avec des cris de désespoir. Tacite, lui-même, s’il était revenu en ce monde, aurait peut-être été convaincu par la verve démonstrative de M. Méry que, quand il a écrit Teutoburgiensis saltus il voulait dire : la forêt de Sehwalheim. On a fouillé le sol, sous la direction de notre poète, en septembre 1856, et la terre a parlé en faveur de ses conjectures. Elle a livré de précieuses médailles romaines qu’elle recèlait depuis dix-huit siècles. Elle a confessé, entre autres, une superbe médaille en argent de Germanicus César, restée en la possession de Méry qui la méritait bien. Lui qui sait du Tacite autant qu’homme de France ou d’Allemagne, fut donc, à partir de ce jour-là, décoré de la médaille de Germanicus, en récompense de son courage historique.
Bien d’autres médailles, sorties le même jour des entrailles de la terre, ont été déposées au musée de Cassel.
L’électeur, passionné pour les gloires de Nauheim et de ses environs, était venu avec l’un de ses fils, pour
assister à l’interrogatoire du sol de son royaume par la pioche, et la dîme des réponses lui fut offerte.
Deux dimanches par mois, il y avait des bals champêtres à Schwalheim, non pas du temps de Germanicus, mais jusqu’à cette année-ci à ce que je crois. Plus anciennement, on y prit aussi en bains les eaux de diverses sources qui ne sont plus exploitées. Dès le seizième siècle la médecine a parlé de Schwalheim. Ce n’est pas au hasard que la nature l’a rapproché de Nauheim, et le plus souvent le traitement par les eaux salines s’accommode très-bien de l’usage des eaux gazeuses. Dans ce cas, je recommande aux gourmets et aux estomacs qui réclament une excitation bienfaisante, le mélange de l’eau de Schwalheim, et du vin de Champagne. Quelquefois, plus rarement, il vous est recommandé d’user avec modération des flacons de Schwalheim, pendant la durée de votre traitement chez ses voisins. Telle fut notre position contre laquelle nous avons plus d’une fois protesté intérieurement, surtout quand nous voyions le Bacchus champenois et la piquante Aréthuse germanique se marier dans les coupes.
Schwalheim, Friedberg et Nauheim forment les trois angles d’un triangle dont les côtés sont à peu de chose près égaux. Pour aller de Schwalheim à Friedberg, ou pour retourner à Nauheim, il faut le même espace de temps. Friedberg est sur la gauche, Nauheim est en face. Des deux côtésla route est pareillement charmante. Elle est bordée de pommiers qui pliaient sous la récolte pendante. Jamais je n’ai vu nulle part un pareil déploiement de pommes. Ce petit coin de la Hesse, qui est peut-être la
Normandie allemande, n’est tout entier qu’un pommier, et je me dis qu’à l’époque de la floraison, il devait être galamment poudré à blanc.
Naturellement, cette explosion de pommes faisait sauter de joie les amateurs de cidre. Mais, pour les promeneurs qui ne cultivent pas cette boisson aigre-douce, le paysage offre d’autres séductions : des prairies vertes à rendre la Touraine jalouse ; l’eau de la Wetter, petite rivière encaissée et sinueuse, qui se dérobe à demi sous le feuillage riverain ; à gauche Friedberg et sa tour ronde, et son viaduc, sous lequel on passe pour regagner Nauheim.
Tout le long du chemin, la vue est récréée par des troupes de pèlerins qui vont faire leurs dévotions à Notre- Dame de Schwalheim, portant leurs amphores vides, ou qui en reviennent, leurs amphores pleines. A dix lieues à la ronde, c’est l’occupation des femmes et surtout des enfants. Les jeunes filles les portent sur leurs têtes, bien posées sur un coussinet, comme le pot au lait de la Perrette de la fable. Les petits bonshommes les portent en colliers. Il n’est pas rare de voir des bambins de sept ans cheminer gaiement, portant chacun huit cruches, quatre sur la poitrine, quatre sur le dos, le tout accroché par le goulot à une corde métallique dont ils sont ceints au-dessus des épaules. Vu le poids de chaque cruche, cela leur fait une quarantaine de livres qu’ils portent, sans se gêner, en sautoir. Gela donne une grande idée des forces de la jeune Allemagne. Et de sa richesse donc ! trouvez-nous ailleurs un endroit ou des petits paysans qui trottent pieds nus portent des colliers de perles — gazeuses, il est vrai, et en bouteilles.
Ne craignez pas de les voir succomber sous le faix : une charge d’eau de Schwalheim , fût-elle un peu trop lourde, est un mal qui porte son remède en lui-même. Les petits porteurs s’arrêtent, quand bon leur semble, s’asseyent sur les bords du chemin, et diminuent à longs traits leur soif et leur fardeau.