FRIEDBERG, SON HISTOIRE ET SON HISTORIEN
Friedberg est une ville adorable, si naïvement vieille, qu’on la dirait faite exprès pour le régal des amateurs de bric-à-brac.
Elle est située sur une hauteur, bien entendu. Au bon vieux temps, les villes un peu prudentes ne se souciaient pas d’habiter la plaine, sans cesse battue par des malandrins. Ce n’est pas tout ,* on s’entourait de fortifications, de fossés, on élevait des tours rondes ou carrées, impuissantes désormais en face des progrès de l’art d’attaquer, et qui ne sont plus bonnes aujourd’hui qu’à pratiquer l’art de plaire.
Friedberg, cela veut dire : Montagne de la paix; de Fried, paix, el Berg , montagne.
Quand on parcourt l'histoire de Friedberg, l’on se convainc facilement que le sommet sur lequel elle n’a guère cessé d’être battue en brèche, depuis sa fondation jusqu’à nos jours, par les plus violents orages de la guerre étrangère ou civile, n’a pu être nommé montagne de la paix que par une antiphrase terrible comme celle qui baptisait les furies de ce nom ironiquement doux : les Euménides.
Il y avait naguère quatre villes impériales dans la Wettorau : c’étaient Francfort-sur-le-Mein, Wctzlar, Gelnhausen, Friedberg.
Cette dernière fut érigée en ville immédiate de l’empire en 1257, pendant la désastreuse période que les historiens désignent sous le nom de grand interrègne, et qui va de 1250 à 4272. C’était l’époque où les princes étaient divisés, affaiblis, le temps des luttes entre roi et antiroi, et de l’accroissement de la puissance des villes.
A la mort de Frédéric II, arrivée en 1250, deux princes portaient le titre de roi des Romains, c’est-à-dire de successeur désigné au trôneimpérial : le comte Guillaume de Hollande, le roi des prêtres, et Conrad IV, fils de Frédéric II. A la nouvelle de la mort de son père, Conrad, abandonnant l’Allemagne, où la faiblesse de ses ressources le réduisait à un rôle peu brillant, passa en Italie pour recueillir la plus belle part de l’héritage de Frédéric II, le royaume des Deux-Siciles. Il y mourut bientôt (1252), avant d’avoir pu faire sa rentrée en Allemagne à la tête d’une armée nombreuse. Très-peu après son compétiteur Guillaume, de Hollande, le roi des prêtres, comme on l’appelait, mourutaussi. 11 avait passé son
règne obscur dans un coin de l’empire, occupé à se débattre avec les Frisons. En janvier 1256, il avait pénétré dans leur pays à la tête d’une petite armée de Hollandais. Outre leur bravoure, les Frisons avaient leurs marais qui combattaient pour eux. Guillaume s’était lancé sur un étang gelé, dont la glace rompit sous le poids de son cheval qui s’enfonça dans le marécage. Tandis que le cavalier faisait des efforts pour se dégager, les ennemis l’entourèrent et il fut tué.
A Guillaume II, ce fut l’anarchie qui succéda. Nul prince allemand n’était ni en disposition, ni en état d’accepter la couronne alors peu enviable de l’Allemagne. A la faveur des troubles excités par la cour de Rome, les princes et les États germaniques avaient secoué le joug, et s’étaient érigés en souverains, ne regardant l’empereur ou le roi des Romains que comme le chef d’une république. Le dernier des Hohenstaufen, Conradin, héritier des vastes domaines de sa maison, aurait été seul en mesure, par ses richesses, de porter avec honneur le fardeau d’une pareille couronne. Mais il était trop jeune. De plus, le pape l’avait frappé d’exclusion.
Pour mettre le comble au désordre de la situation, l’un des sept princes électeurs, celui de Mayence, était prisonnier du duc de Brunswick. En son absence, l’électeur de Cologne eut l’idée de vendre à un étranger, Richard de Cornouailles, fils de Jean sans Terre, roi d’Angleterre, ce sceptre qui ne trouvait personne pour le tenir en Allemagne. Richard, grâce à ses mines de Cornouailles, était le prince le plus riche de la chrétienté. Il promit à l’archevêque de Mayence 8,000 marcs d’argent.
12,000 à celui de Cologne, 18,000 au comte palatin, et eut pour lui quatre des électeurs.
Les trois autres nommèrent le roi de Castille, Alphonse X, surnommé le Sage, surnommé l’Astronome, surnommé le Philosophe, le prince le plusinstruit du temps, comme l’autre était le plus riche. Il écrivit une histoire d’Espagne, donna à ses sujets le recueil de lois connu en Espagne sous le nom de Las Partidas,e t dressa des tables astronomiques appelées de son nom Alphonsines. Toutefois, ce ne fut pas uniquement à cause de ses lumières qu’il eut pour lui les voix de trois des électeurs allemands. Il employa le même levier que son compétiteur pour soulever les obstacles, et promit 20,000 marcs pour chaque voix favorable à son ambition.
Il ne vint jamais en Allemagne, tandis que Richard y vint deux fois, et c’est lui qui érigea Friedberg en ville impériale, pour récompense de la fidélité avec laquelle elle s’était maintenue à lui.
Personne ne sait à quelle époque et à quel personnage remontent les premiers commencements de Friedberg, puisque le professeur Philip Dieffenbach l’ignore. J’ai nommé le plus instruit des Friedbergeois, et probablement du monde entier, dans toutes les choses qui concernent leur cité. Il est l’auteur d’une histoire de Friedberg, en un volume, publiée à Darmstadt en 1857, où j’ai pillé des deux mains, avec la permission de l’auteur, dont l’érudition est on ne peut plus hospitalière. Cet aimable savant a réuni une collection très-curieuse d’antiquités ramassées dans tous les environs, et qui datent soit des anciens Germains, soit des Romains. Les objets
qui composent son petit musée, d’un haut intérêt local, ont été reproduits dans une série de planches lithographiées dont M. Dieffenbach voulut bien nous faire hommage.
Ce qui nous surprit le plus dans notre visite à ce vertueux savant, ce ne fut ni sa tendresse pour ses collections, ni la masse de bouquins qui tapisse sa demeure du haut en bas, ni la grâce d’une Marguerite au rouet blonde, qui était assurément sa fille, et qui voulut bien, après nous avoir ouvert la porte à notre arrivée, nous tenir compagnie pendant le temps que son père, enfoui dans quelque in-folio, avait la bonté de se déranger pour nous d’un si doux et si intime tête-à-tête; ce qui nous surprit le plus, répéterons-nous, dans cet intérieur patriarchal et harmonieux, ce fut cette parole que le maître de la maison nous dit, comme venait nous tenir compagnie, dans notre voyage à travers les collections paternelles, un garçon d’une quinzaine d’années.
— C’est mon onzième enfant. J’en ai eu quatorze en tout, nous dit tranquillement le patriarche, sans lever plus haut pour cela son front grisonnant, sans avoir l’air d’être autrement fier de sa fécondité paternelle.
Quatorze enfants, pensâmes-nous, et tant de livres 1 Où peut-il avoir trouvé du temps pour tous ses travaux?