LES CHRONIQUES DE LA VILLE DE FRIEDBERG
« Aucun historien romain n’a mentionné notre ville dans ses écrits, nous dit l’éminent professeur Dieffenbach. Mais, puisqu’ils étaient répandus dans les environs, — de ceci vous venez de voir et de loucher les preuves matérielles, — il est évident qu’ils ne manquèrent pas d’occuper le point le plus avantageux, le plus facile à fortifier; d’où je conclus que, malgré le silence des textes, Friedberg est romain d’origine, et doit avoir Germanicus pour père. »
Je ne demande pas mieux, pour ma part. Toutefois ce raisonnement n’est pas difficile à réfuter. Nul ne fait toujours ce qu’il doit, pas plus en matière de fondation de villes que dans l’ordre des obligations morales. Paris' devrait être où est Rouen, à l’embouchure de la Seine,
et l’on ne sait où les fondateurs eurent l’esprit de mettre
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leur capitale dans un trou, au milieu des boues et des marécages, au lieu de lui donner sur la Seine et la mer une position comparable à celle que Lisbonne occupe sur la mer et sur le Tage.
Jusqu’au treizième siècle, on cherche en vain le nom de Friedberg. En 1217, l’empereur Frédéric II, fils d’Henri VI, le même Frédéric II qui, quelques années plus tard , entreprit la sixième croisade, et aima mieux acheter à prix d’or du sultan Méleddin la reddition de Jérusalem que la prendre de vive force ; Frédéric II, — deux fois excommunié, et pour son peu de vaillance en Orient, et pour les terribles représailles qu’il exerça sur le clergé de la Lombardie révoltée, — data de Leipsick, le 26 octobre 1217, un décret par lequel il annonçait au burgrave Giselbert et aux sqjets du burg de Friedberg qu’il avait rendu son comté à Ulric de Munzenberg.
En 1240, Frédéric II s’occupa encore de Friedberg,
pour donnera labourgeoisie de cette ville un privilège qui
lui dut être fort doux, et qui est curieux, en ce qu’il donne la mesure de l’oppression dans laquelle cette bourgeoisie était tenue par les employés royaux. De par l’empereur, il fut désormais interdit à ceux-ci d’épouser les filles des bourgeois de Friedberg — malgré leurs pères.
Friedberg était déjà entré dans une ligue formée contre l’archevêque de Mayence, entre Mayence, Worms, Spire, Francfort, Gelnhausen, et qui fut dissoute par le roi Henri, en 1226. Quelques années plus tard, en 1247, se forma la confédération rhénane. Friedberg en fit partie.
A cette époque, le commerce se pratiquait à main armée, tout comme une guerre. Il fallait défendre ses richesses contre la rapacité des seigneurs féodaux. Ceux-ci s’irritèrent de ce que les marchands passaient fiers et armés jusqu’aux dents, et prêts à défendre leur bien contre tout venant, sous les tours menaçantes de leurs châteaux. Ils leur firent défendre de traverser à l’avenir leur pays avec une escorte; ils se chargeaient, moyennant rétribution, de les protéger eux-mêmes, au risque, pour les marchands, d’être pillés par ceux qui s’intitulaient leurs défenseurs.
Ce fut pour s’affranchir do ce droit onéreux et des vexations qui en étaient la suite, que les villes du Rhin se con fédérèrent.
Vers la fin du treizième siècle commence entre les habitants de la ville de Friedberg et ceux du château, où résidait le burgrave, une mésintelligence qui durera des siècles. C’est une guerre intestine, tantôt flagrante, tantôt mal apaisée par des trêves sans cesse rompues, qui, commencée d’abord à l’avantage delà ville, finira par la dévorer.
La fin du treizième et le commencement du quatorzième siècle paraissent avoir été l’époque de la plus grande prospérité à laquelle la ville atteignit jamais. Trop étroite pour contenir sa population sans cesse croissante, elle dut s’agrandir par la création de faubourgs.
A cette époque, il se tenait de grandes foires à Friedberg, > et la célèbre foire de Francfort qui, bien que déchue, existe encore en l’an de grâce et de chemins de fer 1859, tenait ses assises à Friedberg, avant d’avoir été trans-
férée dans sa résidence actuelle de Francfort, ce qui fut fait en 1340.
Nous manquons de détails sur l’organisation et la physionomie des foires de Friedberg. Probablement elles avaient, comme presque toutes les institutions du moyen âge ,leur côté amusant et singulier. C’est ainsi cjue les marchands qui venaient à la foire de Péronne étaient soumis à un droit bien étrange, il y avait dans la ville une pierre de grès qui était, à elle seule, tout un fief. Le possesseur de ce fief était obligé de ferrer d’argent le cheval du roi, quand celui-ci entrait dans la ville; mais, en récompense, il avait le droit de prendre, les jours de foire, dans les boutiques ouvertes sur la place, tous les outils en fer dont il avait besoin, et cela sans rien payer.
Bien rapide fut la décadence de Friedberg. File coïncide avec la mort de l’antiroi Gunther ou Gonticr de Schwarzbourg, dont l’apparition fut si éphémère, sous le règne de l’empereur Charles IV.
Celui-ci était fils de Jean de Luxembourg, ancien roi de Bohême, qui, bien qu’il fut aveugle, voulut combattre à Crécy dans les rangs français, et périt au milieu de la mêlée, après avoir pourfendu quatre ennemis. CharlesIV fut lui-même blessé à Crécy, et y accomplit maintes prouesses. Pendant qu’il guerroyait à l’étranger, il était loin d’être maître paisible chez lui, puisque l’empereur Louis de Bavière était encore vivant et debout, et ne tenait aucun compte de l’ordre que le pape Jean XXII lui avait donné d’abdiquer, non plus que de la double excommunication fulminée contre lui. Une attaque d’apoplexie fut plus puissante, et eut raison de sa répugnance
à laisser le trône à Charles de Luxembourg. C’est alors qu’un nouveau prétendant se leva dans la personne de Gunther de Schwarz bourg, chevalier renommé pour sa loyauté et sa bravoure. Les électeurs contraires à Charles IV le proclamèrent. Déjà Gunther marchait contre Charles avec une armée nombreuse, quand il sentit les atteintes d’une maladie mortelle, causée, disent les contemporains, par un breuvage empoisonné que Charles lui avait fait administrer.
Il est certain que cette mort arriva on ne peut plus à propos pour les intérêts de Charles. Mais, on était en l’an de grâce 1349, celui de la fameuse peste à laquelle Boccace a fait l’honneur d’une description plus fameuse encore. Il me semble que la peste put suffire, sans la collaboration de Charles, à le débarrasser* de son rival.
Charles IV fut moins un empereur d’Allemagne qu’un roi de Bohême, et moins un roi de Bohême qu’un argentier. Il monnaya tout. Friedberg fut par lui mis on gage, ce qui arriva plus d’une fois à plus d’une ville dans le cours des quinzième et seizième siècles. Les souverains engageaient leurs villes aussi facilement que les étudiants de Paris déposent aujourd’hui leurs montres au mont-de-piété.
Charles IV fit un voyage en France, dont Christine de Pisannous a laissé le naïf et amusant récit, à comparer aux chroniques où sont relatés de nos jours soit le séjour de la reine d’Angleterre dans le Paris de 1858, soit celui du roi dePiémont ou du grand-duc Constantin. Mais cette promenade impériale ne regarde pas spécialement Friedberg. La fameuse bulle d’or de 1356, rendue par Charles IV,
et restée jusqu’au commencement de notre siècle la loi fondamentale de l’empire allemand, est un grand fait auquel notre ville se trouve plus étroitement liée, puisque son nom figure dans cette célèbre charte, nommée bulle d’or, comme l'on sait, parce que l’empereur y fit appendre le grand sceau de l’Empire renfermé dans une boîte d’or.
Venceslas, fils et successeur de Charles IY, qui trouva moyen de faire regretter son père, intervint dans les querelles toujours renaissantes entre la ville et le château de Friedberg, pour/ fortifier le château, en lui accordant le droit de recevoir des sujets, ce qui constitua une ville à côté de la ville. Friedberg avait adhéré à la ligue des villes de Souabe, et l’empereur ne lui en savait pas bon gré.
Au quinzième siècle , Sigismond vint visiter Friedberg. La réception et les cadeaux qui lui furent faits ne nous paraissent pas avoir été d’une magnificence exagérée. On lui envoya quatre tonneaux de vin sur une charrette, pour lui personnellement. Parmi les personnes de sa suite, les plus distinguées reçurent un tonneau par tête. Le fretin de la compagnie n’en eut que la moitié d’un pour chaque buveur.
L’histoire locale nous apprend que, pour faire fête à l’empereur, huit poissons furent pêchés dans l’étang de Friedberg et sans doute arrosés des tonnes susmentionnées.
Le livre de M. Dieffenbach nous parle à chaque instant du lac, de l’étang de Friedberg. L’ancienne ville avait une porte, aujourd’hui rasée soit par le temps, soit par les hommes, qui s’appelait la porte du lac. Or, en visitant Friedberg, nous n’avons aperçu nulle part aux environs
trace de l’étang où se lit, l’an 1414, en l’honneur de Sigismond, cette débauche de huit poissons, cette pêche non miraculeuse. Est-ce que par hasard les empereurs d’Allemagne, un jour où leurs fonds étaient trop bas, auraient engagé le lac de Friedberg entre les mains de quelque juif lombard, et auraient négligé de le dégager, d’où sa disparition ?
Ce qui excuse la mesquine réception qui semble avoir été faite par Friedberg à Sigismond, c’est l’évident embarras d’argent où l’on s’y trouvait alors. La maladie d’emprunter sur gages était si terrible, que l’on vit, trois ans après le maigre régal servi à l’empereur dans son voyage, l’abbesse d’un des couvents de la ville se faire prêter soixante-trois florins d’or par un couvent étranger, sur dépôt des quatre volumes in-folio de sa Bible.
Un triste souverain, Frédéric III, dit le Pacifique, trop pacifique en effet, puisque après avoir refusé à Mathias Corvin, roi de Hongrie, son secours dans la guerre contre les Turcs, il se laissa ensuite envahir et dépouiller par lui de Vienne et de toute la basse Autriche... Frédéric III, vrai roi fainéant, fut le dernier souverain d’Allemagne qui vint en pompe à Friedberg.
On lui fit un cadeau de foin et de fourrage. Était-ce une épigramme?
Cependant la décadence de la ville continuait, et le château croissait en importance. Elle devait de l’argent, entre autres créanciers, à l’électeur de Mayence,— duquel le château acheta sa créance,— et aussi à la ville de Francfort, qui céda pareillement son titre au château. De
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cette façon, il tenait dans la main son ennemie abattue.
Les empereurs ajoutèrent encore, en lui conférant de nouveaux privilèges; aux avantages obtenus par le ehtiteau.
Telle était la misère de la ville à la fin du quinzième siècle que, Maximilien la prenant en considération, il fut décidé que Friedberg n’aurait plus à fournir pour tout tribut et tout contingent que trois cavaliers équipés et armés et quatorze fantassins.
Le fait le plus saillant que relatent les chroniques de Friedberg à la même époque, c’est une lutte entre labeurs, boulangers et bottiers'à propos de souliers.
Les tailleurs, qui faisaient apparemment les jolis cœurs, s’étaient mis un beau jour à porter des chaussures insolemment étranges : un pied d’une couleur, l’autre d’une autre. Les boulangers et les bottiers se liguèrent contre cette mode extravagante. Il leur paraissait souverainement outrecuidant à messieurs les tailleurs d’avoir un pied rouge et un pied vert ! C’était une licence qui ne se pouvait tolérer. Boulangers et bottiers s’entendirent et signifièrent aux tailleurs qu’ils eussent à faire rentrer leurs pieds dans le devoir. De la part des bottiers, l’on comprend cette opposition à une excentricité qui touchait à leur domaine. Mais du côté des boulangers, cette immixtion dans une question de bottes est faite pour étonner profondément la postérité.
Comme la querelle s’envenimait et menaçait de dégénérer en rixes sanglantes entre les tailleurs, qui s’entêtaient dans leur chaussure à deux couleurs, et leurs antagonistes qui s’en offusquaient avec non moins d’opi-
niàtreté, le conseil des échevins crut devoir se mêler de l’affaire et ordonna la suppression de ces fameux souliers, brandons de discorde. Nonobstant, un maître tailleur déclara qu’il ne se séparerait pas d’un enjolivement qui, sans doute, mettait les tailleurs très-haut dans l’estime de la beauté; et les pauvres échevins, embarrassés de cette résistance, — on ne pouvait réellement pendre un homme pour un pareil crime,-— envoyèrent un ambassadeur pour consulter leurs confrères de Francfort.
Ceux-ci, après un examen attentif de l’affaire et mûre délibération, après avoir entendu beaucoup de discours, et compulsé pas mal de textes, répondirent qu’ils ne connaissaient pas de principe, dans l’ensemble du droit de l’empire germanique, qui permîtaux tailleurs de porter des souliers de deux couleurs;
Mais qu’ils n’en connaissaient pas non plus qui leur interdît cette fantaisie.
En conséquence, la question, disait le docte conseil des échevins de Francfort, se réduisait à ceci : les innovateurs produisaient-ils leur innovation d’une façon décente et pacifique?
Les magistrats de Friedberg retombèrent dans leur embarras.
Ils y seraient encore si, sur ces entrefaites, les souliers du maître tailleur récalcitrant n’avaient eu le bon esprit de s’user, et ainsi finit le combat.