CHAPITRE XXXVIII
ce qu’il y a a voir a friedberg
C’est up cicerone éblouissant, Méry, qui 'prend ici la parole :
« La station de Friedberg est charmante à voir, a écrit le poète dans une de ces lettres familières qu’il décoche chaque année des bords du Rhin à quelque journal ou à quelque revue privilégiée ; comme l’oasis du désert, elle promet et retient. On demande aux amis inconnus du wagon : — H y a sans doute quelque chose à voir à Friedberg? — Il y a Friedberg, répond avec enthousiasme un enfant de Francfort.
» On ne regrette pas sa station et sa journée ; on admire des tours d’une exquise ciselure ; des remparts naïfs qui ont vu inventer la poudre; des fortifications qui serviraient à faire prendre la ville si on l’attaquait; une promenade souterraine pleine d’arbres et de fraicheur ;
une église, miniature de la merveille de Strasbourg; un vieux château faible, bâti pour être fort ; des rues calmes qui attendent un passant pour se faire un peu de bruit, et une immense hôtellerie moderne, qui a horreur du vide, et compte avec raison sur l’infaillible avenir des chemins de fer. »
Pauvre hôtel Trapp (j’ai retenu son nom à force de l’admirer en passant) ; on n’est pas plus beau, plus propre, ni surtout plus neuf, n’ayantjamaisétrenné.Nul voyageur n’a jamais déplié l’hospitalité de cet hôtel modèle qui fait l’ornement de la grande rue de Friedberg, celle qui va en droite ligne, large comme nos boulevards parisiens, depuis les pieds du Burg jusqu’à l’autre bout de la ville.
a La promenade du château ducal est fort curieuse, a dit encore Méry ; elle s’est faite elle-même dans les fossés du Burg féodal. Personne, depuis deux siècles, ne songeant plus à assiéger Friedberg, on a laissé croître l’herbe, le gazon, les arbres, au pied des remparts, et la plus capricieuse des natures, abusant heureusement de son indépendance, a dessiné au hasard un jardin anglais qui ressemble le soir à un bocage élyséen ou les ombres attendent la barque du Styx.
« Du haut d’un bastion qu’un escalier lie à cette charmante promenade on jouit d’une vue superbe; on distingue Nauheim et Schwalheim, comme si on les touchait du bout des doigts, et on voit luire les eaux calmes delà Weter et de l’Ousa dans les anfractuosités livrées au soleil. Tacite a dépeint ce pays comme s’il l’avait vu. Heureux les poètes qui n’ont jamais vu les contrées qu’ils dépeignent I ils ne manquent pas un de leurs portraits.
Delille avait eu le malheur de voir Gemenos et le Tempe provençal. Virgile n’avait jamais vu l’enfer élyséen. Comparez les descriptions des deux poëtes. »
Méry non plus, n’a jamais vu l’Inde, et tout le monde sait comment il l’a décrite !
J’ai vu le château de Friedberg, mais très-mal. On le réparait, il était tout entouré d’échafaudages. On s’occupait non de le montrer aux étrangers, mais de le rendre logeable pour les jours qu’il pourrait prendre fantaisie au souverain de Darmstadt d’y venir passer.
On aborde le château de Friedberg, en venant de Nauheim, par une côte assez raide qui contourne les vieux remparts à gauche, et de l’autre côté est ouverte sur la vallée. Ce qui reste de fortifications entremêlées de vergers et de jardins suspendus, est dominé par une grosse tour ronde qui joue dans le paysage le rôle le plus pittoresque que l’on puisse rêver. L’on me dit qu’elle servait maintenant de domicile provisoire aux malfaiteurs de l’endroit qui de là étaient dirigés sur la maison centrale de Rockemberg, près deGiessen. La vieille tour de Friedberg n’est pas une prison bien inclémente, puisqu’elle lâche ses captifs. Très-peu de jours avant notre visite, un prisonnier s’était échappé par la fenêtre, au moyen de ses draps noués ensemble, ce qui est l’À B C du métier de prisonnier.
Cette tour, de commode humeur pour ses captifs, se dresse au sud-ouest du château. On dit qu’elle a soixante pieds de haut, et que ses murs en ont vingt d’épaisseur. Elle fut construite en 1340 par un comte de Nassau qui,
retenu prisonnier, pour le compte de l’empereur, au Barg de Friedberg, racheta sa liberté en s’engageant à faire bâtir à ses frais cette susdite tour.
Il ne faut se faire le courtisan de personne, pas môme celui des vieux châteaux. Celui-ci est un peu une attrape, comme on dit vulgairement chez les modernes. La première porte, celle qui donne accès dans la place fermée, dite Freiheit, qui contient leBurg et ses annexes, cette première porte, que l’on franchit après avoir traversé un pont en pierre qui remplace sur les fossés l’ancien pont-levis, est flanquée de tourelles à droite et à gauche, gardées par des soldats coiffés d’un casque éclatant. Elle a bon air ainsi, et vous fait concevoir des espérances qui ne se réaliseront pas.
On arrive en voiture, si l’on veut, sur le Freiheit. C’est uno place longue et pavée, dont le côté droit est occupé par le château d’abord, puis par l’ancienne maison de la chevalerie, devenue plus tard une chancellerie, quand la plume des bureaucrates eut remplacé la lance des hommes d’armes. En face, de l’autre côté de la place sont la caserne du régiment en garnison à Friedberg et diverses autres maisons particulières. Au milieu, en face de la porte du château s’élève une fontaine en pierre, surmontée de la statue de saint George, avec cette inscription latine :
Obstiterat natura diü, nunc arte benigna Affluit optatis nobilis liumor aquis. (1738.)
Distique qui peut se traduire ainsi: a La nature avait
longtemps résisté ; maintenant un art bienfaisant tire une onde excellente des sources désirées. »
Ce qui manque le moins ce sont les inscriptions tant latines qu’allemandes. Je me suis amusé à en relever quelques-unes.
Au-dessus de la porte sud du château, est une main dont les doigts sont étendus comme pour prêter un serment. A côté on lit, cette date : « 1793, » et au-dessous cette inscription en allemand : « La paix soit avec vous ! »
Plus loin, autre porte, autres inscriptions:
Pax ingressuris, pax egredientibus esto,
Fax foveat totum dulcis alumna domum. (1GJ1.)
« La paix soit avec vous qui allez entrer, la paix avec vous qui sortez; que la paix, nourrice bienfaisante, étende ses bienfaits sur toute la maison! »
Au-dessus de la porte d’entrée deux écussons, avec deux mots latins et deux dates: Erectum (bâti en 1671); Rénova tum (restauré en 1847).
L’un des deux écus est celui de dame Anna Rideselin d’Isenbourg, femme du burgravc Johann Eberhard. Une inscription allemande rappelle qu’avec l’aide de Dieu cette dame a reconstruit le château.
On lit encore sur une troisième porte: « O Dieu et seigneur, par ta force, veuille conserver cette maison en grâce et en bonheur. » Sur le pignon du château, il est écrit: c Celui qui se fie à Dieu a bien bâti. »
L’ancienne maison de la chevalerie, puis de la chan-
cellerie, aujourd’hui école normale pour les instituteurs, ne pouvait pas non plus se passer d’inscription. Un vers latin fameux figure sur la porte d’entrée :
Discite justitiam moniti, et non temnere divos.
Il me semble que cette profusion d’inscriptions , de vœux et de prières, montant vers le ciel à chaque pierre que l’on posait est une éloquente manifestation de souffrances, un cri de douleur qui n’est pas surprenant après ce que nous avons rapporté de l’histoire de Friedberg. C’est rarement dans la prospérité que les hommes se tournent avec tant de continuité vers Dieu.
11 n’y a, à proprement parler, qu’un monument à Friedberg, c’est une église. Celle-ci est très-belle, et de ce grand style gothique qui donne aux temples une élévation morale que les âmes sont tentées d’imiter. Dans ces églises du moyen âge, la conviction religieuse est partout; elle se traduit en pierres, en vitraux, en voûtes, en piliers. M. Méry nous a dit plus haut que l’église paroissiale de Friedberg était une miniature de la cathédrale gigantesque de Strasbourg. Ce n’est pas là ce qu’enseigne le professeur Dieffenbach. Selon lui, les architectes qui bâtirent Notre-Dame de Friedberg durent avoir connaissance des plans de l’église Sainte-Elisabeth à Marbourg et s’en inspirer. Je ne trouve pas que la trace de cette imitation soit visible. Sainte-Élisabeth a un caractère de douce poésie qui lui est propre. L’admirable constructeur de ce chef-d’œuvre semble n’avoir
pas perdu de vue un instant la destination spéciale de l’œuvre dont l’exécution lui était confiée. Il y a tempéré la majesté sainte par une grâce féminine.
On n’a pas de document qui nous donne la date précise de la fondation de Notre-Dame de Friedberg. Elle fut consacrée en 1306, bien longtemps avant d’être achevée. Deux ans après, il fut décidé qu’elle devait être ornée de tours. Le chœur et la nef datent à peu près de la même époque. En 1314, une charte de l’empereur Louis de Bavière donna le protectorat sur l’église de Friedberg au couvent de Lupresbourg, près Bingen. Au quinzième siècle, elle n’était pas encore entièrement terminée.
En 1410, il y eut un décret de l’empereur pour interdire aux tours de monter encore. L’une était plus haute que l’autre, et toutes deux, la plus petite et la plus grande, reçurent l’ordre de ne plus grandir. Probablement, le burg s’était alarmé de l’importance que les habitants de la ville donnaient aux tours de leur église, et des velléités ambitieuses de celle-ci. Ils craignirent de voir s’élever une forteresse sous prétexte d’église. Ce qui trahit leurs secrètes appréhensions , c’est un article tout spécial du décret impérial, établissant que jamais, en aucun cas, les tours de Notre-Dame ne pourraient servir de fortifications.
L’église a souffert comme tout le reste de la ville , pendant les siècles suivants. Les canonnades et les pillages ne l’ont pas épargnée. La guerre de trente ans a existé pour elle aussi, et c’est tout dire ! Au commence-
ent du dix-neuvième siècle, elle menaçait ruine, e
c’en eût été fait de ce monument remarquable fondé par le calholicisme allemand, consacré aujourd’hui à la rejigion réformée , si des réparations intelligentes ne lui eussent rendu la vie. Il y a onze ans seulement qu’il a pu être restitué au culte, et pendant une période de cinq années entières, il dut être fermé (1842 à 1847) pour cause de réparations.
C’est dommage que l’on n’ait pas , pendant qu’on y était, confié la garde de l’église à un sacristain plus aimable. Celui qui nous fit, en maugréant et à son corps défendant, les honneurs de son église, avait assez la mine d’un chien de garde détourné d’un os à moelle. Ni la perspective, ni même le contact des gulden ne parvint à lui inspirer un visage plus humain. Il n’ôtait sa casquette ni pour nous, ni pour l’église; il semblait faire à elle et à nous trop d’honneur en daignant ouvrir les portes de celle-ci et faire entrer ceux-là. On voit que Friedberg est peu habitué à être dérangé par des visiteurs. Il n’a pas encore appris ce sourire de convention familier aux villes plus sillonnées de touristes, — sourire dont les guides bien faits vous font connaître le prix à l’avance.