LA RUE ET LE BAIN DES JUIFS
Les cités qui ont eu l’esprit de conserver une rue des Juifs ont bien mérité des voyageurs. Rien n’est plus significatif, rien ne raconte mieux le moyen âge que ces rues étroites, sombres, mystérieuses, dont Francfort-sur- Mein contient un des plus beaux spécimens, et où les juifs campaient, à la fois hôtes et ennemis des villes, pressurés et pressurant, toujours à la veille d’être chassés, exterminés, pillés ou bafoués tout au moins. Leurs maisons, a dit à peu près Victor Hugo, ressemblaient et ressemblent toujours à des forteresses, et plus encore à des cavernes qu’à des forteresses. Les passants ou les habitants ont là des airs de spectres soupçonneux et craintifs. Ils semblent n’être pas encore bien sûrs que le régime de fer sous lequel ils ont plié pendant des siècles
soit fini à tout jamais, et dans le curieux qui admire avec désintéressement et stupéfaction ces fantômes de mœurs évanouies, on dirait qu’ils tremblent de reconnaître un ennemi.
La rue des Juifs, à Friedberg, c’est la rue des Juifs de Francfort, vue par le gros bout de la lorgnette. Moins longue, elle est plus étroite encore. Il est vrai que celle de Francfort a élé rebâtie et un peu élargie vers la fin du dix-septième siècle. Il ne paraît pas possible que celle de Friedberg ait jamais été plus étroite que nous la voyons aujourd’hui. Il semble que des fenêtres d’une de ces maisons on pourrait, en étendant bien le bras, donner une poignée de main à ses voisins d’en face. Ce rapprochement intime des maisons peint l’union dans laquelle vivaient entre eux ces persécutés, j’ai presque dit : ces pestiférés, collés les uns aux autres et séparés du reste du monde. Il n’y a pas si longtemps qu’aux deux extrémités de tout ghetto, il y avait des portes ferrées que les chrétiens fermaient sur les juifs, et que les juifs fermaient sur eux-mêmes. Chacun avait horreur et peur de son voisin. Les portes, les chaînes, les cadenas, les serrures et les barricades étaient doubles et à deux fins.
Excepté les portes, tout paraît avoir survécu. La liberté donnée aux juifs de loger dans n’importe quelle partie de la ville, parmi les chrétiens, ne les a détachés qu’exceptionnellement de leurs vieilles maisons à face de sorcières. A part les passants, qui y ont toujours un visage dépaysé, vous ne voyez pas aux fenêtres ou devant les niche des juifs de Friedberg les traits si faciles à distinguer
d’un chrétien. Les distinctions, effacées dans les lois, subie.
sistent dans les mœurs en grande partie. Les types physiques non plus ne s’effacent pas. Les laideurs et les beautés de la race juive se sont perpétuées telles qu’elles étaient sur les bords du Jourdain. Ce n’était pas la peine d’ordonner, comme le fit le concile de Latran, que les circoncis devaient porter une petite roue sur la poitrine pour les distinguer des chrétiens.
Ce fut Rodolphe Ier de Hapsbourg, empereur en 1273, qui, deux ans après son élection, autorisa les juifs à résider à Friedberg, moyennant un tribut de cent trente marcs qu’ils devaient payer le 1er janvier de chaque année, au comte et aux soldats du Burg. Du reste, ce droit, ou plutôt cette permission de résider achetée à beaux deniers comptant, n’impliquait ni la faculté de posséder, ni celle d’exercer un métier, ni celle d’être nommé à aucune fonction. Non-seulement la nuit, mais aussi pendant la journée, dans les fêtes catholiques, ils devaient rester dans leur ghetto verrouillé comme un cachot. Tenus en dehors de toute occupation et de tout emploi, là comme ailleurs, quand même leur tempérament n’eût pas été enclin à l’usure, la position qui leur était faite les y condamnait fatalement. Charles Y, auquel on a reproché, dans des écrits contemporains, d’avoir des amis intimes parmi les juifs, sentait cette vérité quand il permit aux juifs de Friedberg, eu égard à l’interdiction de tous les commerces qui pesait sur eux, de placer leurs écus à un taux un peu plus élevé que le chiffre de l’intérêt légal.
Deux siècles plus tôt, l’empereur Yenceslas, surnommé par le mépris unanime Y ivrogne et le fainéant , en avait agi tout autrement vis-à-vis des juifs de Friedberg. Il
avait établi des peines contre les chrétiens qui se laisseraient aller à payer leurs dettes aux Hébreux.
Les bourgeois de Friedberg, dont nous avons vu sommairement les profondes misères, durent être, plus que toute autre ville, à la merci de la juiverie qui leur vendait les écus, vu leur rareté, à des prix exorbitants. Aussi, les empereurs intervinrent plusieurs fois par siècle entre les marchands et les acheteurs d’argent qui ne pouvaient se passer les uns des autres, et s’entre-dévoraient. Nous avons vu le remède que cette brute couronnée, ce Commode germanique, Yenceslas, avait imaginé d’apporter au mal. Lui, défendait aux chrétiens de payer. D’autres défendirent aux juifs de prêter. Certaines lois réglaient le taux de l’intérêt. Toutes les mesures restèrent impuissantes, là comme ailleurs. Les juifs avaient l’argent. Les chrétiens avaient la force. Chacun se vengeait à tour de rôle, et Schylock avait alternativement des jours de revanche et de déconfiture. Ce qui dut, entre autres mesures pénibles prises contre eux, affliger les Schylock de Friedberg, ce fut l’interdiction qui leur fut faite, en 1534, de porter des fourrures ou d’en vendre. Il régnait une épidémie dans la ville, et les fourrures hébraïques, considérées comme des nids à miasmes pestilentiels, furent bannies par mesure de salubrité publique.
Les juifs de Friedberg avaient une synagogue et un rabbin. Cela a duré cinq siècles. En 1841, leur dernier rabbin est mort; il n’a pas été remplacé : signe visible de la diminution de leur importance. Ainsi, leurs forces et leur nombre ont diminué dans les temps où cessait
la persécution. Ceci n’est pas un exemple isolé. En bien d’autres lieux, et en maintes circonstances, c’est l’oppression qui a fait la force des opprimés, en grande partie du moins. Bourses juives et ordonnances impériales se tenaient mutuellement en échec. Si la rue des Juifs n’avait pas été une prison pour eux, elle n’aurait pas été non plus une forteresse contre nous.
Si vous visitez Friedberg sans guide, vous n’aurez probablement aucune tentation de vous arrêter devant une des maisons de la rue des Juifs que signale, mais ne recommande pas, la malpropreté de son apparence. C’est pourtant là qu’il faut pénétrer, pour rendre visite à la principale curiosité de l’endroit.
Celle-ci est située à quatre-vingt-treize pieds au-dessous du sol de la rue. C’est le bain souterrain des Juifs, appelé improprement, et sans que personne sache pourquoi, le bain des Romains.
Vous frappez à une petite porte en bois, humide et vermoulue. À votre signal apparaît, pas tout de suite, un grand vieillard à l’air peu engageant. C’est le gardien
assermenté de la chose avoir. Je soupçonne que sa po-
sition tourne à la sinécure, l’époque une fois passée où il peut venir de Nauheim quelques compagnies de baigneurs curieux, gibier de passage.
Le geôlier du souterrain arrive avec une lanterne d’une main , et un trousseau de clefs, exactement comme s’il jouait dans un mélodrame. Il vous introduit d’abord dans une petite cour intérieure de sept à huit pieds carrés, décor très-peu ragoûtant que nous fûmes très-surpris de trouver animé par la présence de trois personnes
jeunes , souriantes, et parées avec une certaine élégance villageoise; c’étaient trois jeunes demoiselles, les nièces de notre cicerone, dont l’une parlait très-joliment le français, et s’en servit pour dissuader les dames de notre bande de descendre, derrière le flambeau de leur oncle, les marches souterraines.
— Le jeu ne vaut donc pas la chandelle? lui demandâmes-nous.
— Je n’en sais rien, répondit- elle. Je n’y ai pas encore été voir.
— Comment cela se fait-il? vous, qui êtes ici chez vous 1
Elle répondit, en faisant une petite moue assez gracieuse :
— C’est que je n’ai jamais trouvé encore de compagnie qui me convienne pour faire le voyage avec moi.
Lâ-dessus, elle se rapprocha d’une dame et sollicita la permission de l’interroger sur la manière la plus nouvelle de se coiffer selon le rite parisien.
Nous laissâmes la jeune et peu naïve villageoise pour entreprendre sur les pas de son oncle cette descente aux enfers de la rue des Juifs. 11 ouvrit une porte qui ressemblait à une porte de cave, la referma derrière lui, et nous nous trouvâmes engagés sur les marches d’un escalier de pierre enfermé dans une large cage carrée formant comme une maison.
La voûte de l’escalier repose d’un côté sur la muraille, et de l’autre sur des colonnes en pierre sculptée et ouvragée. Dans le mur sont pratiquées des niches d’une forme gothique très-pure. Les chapiteaux des colonnes,
travaillés avec un soin ingénieux et d’une composition variée, appartiennent également au style gothique. Tout porte à croire que cet ouvrage date en entier du treizième siècle. On ne saurait le faire remonter plus haut, et surtout jusqu’aux Romains, dont l’architecture ne se manifeste nullement dans aucune des parties de ce monument enfoui.
On descend de la sorte six étages, de dix-sept marches chacun, très-rudes quand il s’agira de les remonter, et l’on arrive à une profondeur de quatre-vingt-treize pieds sous terre. Au fond s’étend une nappe d’eau, qui baisse ou monte, nous fut-il dit, selon les saisons, et l’abondance ou la rareté des pluies. Il y a là généralement une dizaine de pieds d’eau, et les dernières marches du premier étage, en commençant par en bas, étaient submergées.
Le gardien nous conta que le dernier burgrave avait fait mettre ce puits à sec, et qu’au fond l’on avait trouvé une table ronde, en pierre grise, et six sièges taillés dans la même matière. Ce burgrave, respectueux pour le mobilier du trou des Juifs, aurait laissé tranquilles à leur place, une fois sa curiosité satisfaite, les six fauteuils peu rembourrés et la table peu vernie ; voilà 1a. version de notre guide.
En réalité, ni lui, ni même le savant professeur Dieffenbach n’ont su nous dire bien au juste quels ont été le rôle et l’emploi de cette construction souterraine admirablement conservée, si soigneusement bâtie et ornée de décorations sculpturales.
Ce fut peut-être un bain pour les femmes juives qui
ne voulaient pas être surprises, comme le fut Suzanne, par les regards indiscrets des jeunes ou des vieux.
Ce fut peut-être une synagogue secrète, un lieu d’asile pour les mauvais jours, renouvelé des catacombes des premiers chrétiens.
Un document du milieu du quatorzième siècle semble dire qu’il y avait là tout simplement une école.— En ce cas les élèves y devaient être bien abrités contre les distractions du dehors. — En fait d’école, on ne pourrait guère y établir maintenant qu’une école de natation.
Enfin, pourquoi ne pas supposer, puisque le champ est ouvert aux conjectures, que c’était la salle discrète où tenait ses audiences un tribunal secret? Nous sommes sur les terres de la Sainte-Vehme. Décidément, c’est à elle, à ses agents, aux francs-juges, comme on les appelait, que j’adjuge la maison souterraine de Friedberg.
C’est plus dramatique ainsi.