LE MONT WINTERSTEIN ET LE VIEUX FORESTIER
Sur ces entrefaites, la chasse ouvrit dans la Hesse électorale à la lin du mois d’août.
Elle n’ouvrait en Hesse-Darmstadt que huit ou dix jours plus tard.
Comme l’administration de Nauheim a affermé, pour les plaisirs de ses hôtes, une chasse magnifique, vingt hectares au moins, plaines et bois, situés en partie sur une Hesse, en partie sur l’autre, cela faisait deux ouvertures pour une. Double aubaine.
Du reste, une ouverture de chasse n’a pas du tout la même importance là -bas qu’en France, où l’on ne trouve les trois quarts du temps que des chasses d’ouverture. Huit jours après, on peut se promener son fusil charge à la main, dans les champs, mais on ne chasse plus, faute de gibier. Dans les réserves de Nauheim, il y en a plutôt trop que pas assez.
On chasse toute l’année le cerf et le chevreuil. Il le faut
bien ! si on ne les décimait sans relâche, ils dévasteraient le pays.
Quant aux lièvres, ils abusent du répit qu’on leur donne, entre une saison dexchasse et l’autre, pour multiplier d’une si scandaleuse façon que, si jamais ils avaient l’esprit de se compter, l’audace leur monterait au cœur, je gage, et ils oseraient nous tenir tête. C’est donc faire œuvre pie que d’en détruire le plus grand nombre possible. S’abstenir de prendre part au massacre serait un crime plus grave que celui de ne pas monter sa garde à Paris. Des lièvres! il y en a jusque dans le parc, jusque dans l’établissement des bains, presque jusque dans les cabinets et les baignoires. J’ai vu un chasseur en manquer quelques-uns, et en tuer dix en moins de deux heures, dans le champ qui va du parc à la station du chemin de fer. Si le train s’arrêtait un quart d’heure, un voyageur adroit et chanceux, et muni, cela va sans dire, du tube meurtrier que l’école de Delille n’osait pas nommer un fusil tout simplement, aurait le temps de garnir sa carnassière, sans descendre de wagon.
Cette surabondance de lièvres me fit souvent songer au goût que le poète latin Martial professait pour cet animal, dont il a tracé un panégyrique, à nos yeux bien exagéré, dans les termes suivants :
Inter quadrupèdes, gloria prima lepus,
qui peuvent se traduire ainsi: « Parmi le gibier à quatre pattes, honneur d’abord au lièvre! »
Il faut dire aussi que ces lièvres allemands ne valent
pas leurs confrères de France. Ils ont généralement la chair plus blanche et plus fade. Je leur crois aussi l’intelligence moins développée. Les vieux livres de vénerie française racontent des traits mémorables de finesse léporine : « J’en ai vu, dit Du Fouilloux, qui nageoient deux ou trois étangs dont le moindre avoit quatre-vingts pas de large. J’en ai vu d’autres qui, après avoir été bien courus l’espace de deux heures, entroient par-dessous la porte d’un tect à brebis et se relaissoient parmi le bétail. J’en ai vu, quand les chiens les couroient, qui s’alloient mettre parmi un troupeau de brebis qui passoit par les champs, ne les voulant abandonner ne laisser. J’en ai vu d’autres qui, quand ils oyoient les chiens courants, se cachoient en terre. J’en ai vu d’autres qui alloient par un côté de haie et retournoient par l’autre, en sorte qu’il n’y avoit que l’épaisseur de la haie entre le chien et le lièvre. J’en ai vu d’autres qui, quand ils avoient couru une demihpure, s’en alloient monter sur une vieille muraille de six pieds de haut, et s’alloient relaisser en un pertuis de chauffour couvert de lierre. J’en ai vu d’autres qui nageoient une rivière qui pouvoit avoir huit pas de large, et la passoient ’et repassoient en longueur, de deux cents pas, plus de vingt fois devant moi. »
N’a-t-on pas envie d’adresser à ce sieur Du Fouilloux au style naïf, le <i Quand aura-t-il tout vu? » des Plaideurs de Racine? Quoi qu’il en soit, j’en reviens à mon dire : c’est que les lièvres allemands n’ont ni la chair aussi délicate, ni l’esprit aussi délié que les français. La conformation même de la tête est un peu différente, et l’enveloppe de la cervelle plus aplatie.
Autant sont nombreux les lièvres dans ce canton, aussi rares sont les lapins. On sait que ces deux animaux, si semblables, non-seulement ne se mêlent point ensemble, mais même ne voisinent guère. Le lièvre fuit le lapin, et celui-ci ne multiplie pas beaucoup dans les endroits où les lièvres sont en grand nombre. On a essayé, mais sans succès, de naturaliser le lapin dans les bois de Nauheim.
Mais, par une magnifique compensation, il est aussi facile de tuer son chevreuil aux environs de Nauheim, que son lapin dans la banlieue de Paris.
La chasse à courre n’est malheureusement pas dans les mœurs de la Hesse, et je crois même qu’elle est interdite par les règlements concernant la matière. Mais peut-être pourra-t-il y avoir un jour avec eux des accommodements. En attendant, il faut se contenter des affûts du matin ou du soir, et immoler ces délicieuses victimes, de sang-froid, aux heures où leur pelage fauve apparaît à la lisière du bois pour y rentrer ou pour en sortir.
J’ai gravi le Winterstein, un des points les plus élevés de la chaîne du Taunus, qui monte vers le ciel à l’ouest de Nauheim , derrière la ferme dite Hasselhecke, en compagnie d’un vieux garde-chasse qui semblait tiré de Robin des Bois. En fait de bipèdes, nous n’avons aperçu que nos ombres s’allongeant davantage à mesure que le ' soleil déclinait à l’horizon. Mais le regard perçant de mon guide tombait à chaque instant en arrêt devant des pieds ou des fumées, et son langage signalait tantôt un daguet, tantôt un jeune cerf, un dix-cors ou un dix-cors jeunement. Ou bien encore son œil habitué à lire dans les hiéroglyphes que tracent sur le sol les pieds du che-
vreuil, nous donnait connaissance par un geste, une exclamation ou un sourire muet, du passage, soit ancien, soit récent, d’un de ces animaux, orgueil de la chasse et délices de la table.
Le Winterstein, dont le nom veut dire pierre d’hiver, est, en effet, couronné à son sommet par un bloc de pierres rougeâtres du ton le plus riche et du plus poétique effet. On dirait des stalles taillées et disposées là par la nature, et le spectateur qui a la hardiesse de s’y asseoir, les pieds pendants sur l’abîme qui se déroule au bas de la montagne, ne peut se défendre d’une vive émotion. La plus grande symphonie pittoresque qu’exécute la nature autour de Nauheim est pour le spectateur perché au sommet du Winterstein. Plus haut que le Johannisberg, il le domine, et le Johannisberg fait point de vue pour lui. Du reste, c’est la répétition du même panorama qui déjà s’était déroulé devant nous, quand nous avions monté au sommet du Johannisberg; il n’y a de changé que les conditions d’optique.
Cependant, le vieux garde en question, peu soucieux des beautés du paysage, debout sur le rocher qui lui faisait piédestal, racontait avec force gestes, beaucoup d’animation et un désir évident d’être entendu et compris, une histoire dont il devait être le héros, car on ne s’identifie guère à ce point-là avec les prouesses d’autrui. Évidemment encore, c’était une histoire de chasse, car il faisait le geste d’épauler son fusil et de faire feu sur une proie qui n’existait pas pour nous, aveugles condamnés à tâtonner dans son allemand.
J’ai su plus tard que, du haut de ce même rocher où
il so plaisait à se poser derechef comme sur le socle favori de sa gloire, il lui était arrivé, par la protection spéciale de saint Hubert, de faire coup double sur deux magnifiques chevreuils roux.
Ce môme garde déjà nommé, aussi heureux père que vaillant chasseur, a deux filles charmantes, qui égayent de leurs jeunes voix et de leurs sourires la petite maison qu’il occupe en pleine forêt et sur le flanc de la montagne. Allez lui demander l’hospitalité du chasseur, et il vous la donnera avec une cordialité des anciens jours, et elles vous en feront les honneurs avec une grâce quasi parisienne, en parlant presque notre français, qu’il est curieux de retrouver au milieu de cette sauvage nature allemande. Une belle chambre, au premier étage, est des* tinée à loger confortablement les visiteurs qu’envoie l’amour de la chasse matinale sous les grands bois...
Ah ! que ne suis-je assis à l’ombre des forêts
du Winterstein ! voyant passer devant nous, les uns : la forme du cerf ou du chevreuil attendu; les autres : l’image des petites fées de la chaumière agreste.