CHAPITRE XL
AUTOUR DE NAUHEIM
Un jour que l’on s’est levé à Nauheim en appétit de beaux paysages, en disposition de dévorer un extra de pittoresque, il faut se faire conduire à Ziegenbcrg.
Tout est beau dans cette promenade, même la route par Niedermorlen et Obermorlen : belle non-seulement pour les yeux, comme elles le sont toutes dans ce fortuné département allemand, mais même pour les roues des carrosses, ce qui est plus rare.
C’est pourtant dans l’Allemagne du moyen âge que fut rendue certaine ordonnance de voirie dont la rédaction me paraît bien supérieure au langage dans lequel les modernes formulent les prescriptions de l’édilité. Jugez-en :
« La largeur d’une route, dit la vieille ordonnance, est
déterminée par un cavalier ayant une lance en travers, sur sa selle. Pour que la route ait la largeur nécessaire il faut que de chaque côté d’une voiture, une femme puisse passer avec un long manteau ou un voile blanc, sans être effleurée par les roues. »
N’est-ce pas plus gracieux et en même temps plus clair que lorsque nous disons, nous autres modernes, avec nos mesures prétendues perfectionnées : dix mètres de large, par exemple? Je ne vois pas la largeur que donnent dix mètres, mais je vois très-bien et j’aime à voir cette voiture escortée à chaque portière d’une jeune fille étalant son long voile blanc sans craindre qu’il soit offensé par les roues.
Des dispositions à peu près semblables se retrouvent dans une ancienne ordonnance de police routière en Castille : a La voie qui conduit de la route à la fontaine doit être assez large pour que deux femmes puissent y passer avec leurs cruches; la route qui conduit à des biens patrimoniaux doit être assez large pour que deux bêtes de somme puissent y passer sans embarras; les chemins de traverse doivent être assez larges pour que si deux chiens s’y rencontrent, ils puissent y passer sans difficulté. »
Dans la Hesse, on ne roule pas gratis. A chaque instant, dans nos courses aux environs, nous voyions le cocher descendre de son siège et s’approcher d’une petite maison sise sur le bord de la route, débourser un certain nombre de kreutzers, et rétevoir en échange des mains d’un péager quelconque un petit bulletin de passage qu’il remettait au prochain bureau, et ainsi de suite
partout où les routes sont entretenues assez convenablement pour permettre de demander sans impudeur au passant sa quote-part des frais d’entretien.
Nicdermorlen et Obermorlen sont des villages exclusivement peuples d’enfants aux joues roses, aux cheveux blonds ou plutôt blancs, qui s’ébattent en plein air.
On voit aux fenêtres quelques visages d’aïeules et de grands-pères qui ont l’air de dater du temps de Frédéric Barberousse, et puis c’est tout ce qui apparaît de la population.
Les pères, les mères, les jeunes gens, où sont-ils? où se cachent-ils? Passé quinze ans, tilles et garçons disparaissent de la vue des passants. J’ignore où ils vont. On ne les voit pas plus, ni eux ni leurs parents, que les fondateurs de tant de vieux châteaux aujourd’hui en ruine, fondateurs ensevelis depuis des siècles dans la nuit des tombeaux. L’Allemagne est le pays des enfants blonds et des castels noirs.
De Nauheim à Ziegenberg, c’est une succession de prairies, de jardins et de vergers qui se déroule autour de vous.
Quand on approche de Ziegenberg, la vallée se resserre, les montagnes se rapprochent, le paysage s’accentue, la route s’accidente, et même le climat se rafraîchit.
A Ziegenberg, on pourrait se croire en pleines Pyrénées françaises, si l’on ne consultait que la verdure intense du paysage et 'les ondulations du terrain. Il y a de même des antithèses très-saisissantes entre rochers affreux et riantes prairies.
Si les sommets sont plus hauts aux Pyrénées, on n’y voit pas en revanche de forêt comparable à celle de Ziegenberg, — un monde d’arbres dont on n’aperçoit pas la fin.
Un château de construction moderne, admirablement situé sur le flanc de la montagne, domine le vallon. Devant lui s’étend une terrasse suspendue. Toute arrivée dans une pareille demeure est une vraie prise d’assaut.
Mais, une fois en haut, on est largement récompensé de la peine qu’on a eue à gravir, et l’on est si bien que les habitants ne doivent guère être tentés d’en sortir souvent.
Un vieux manoir serait on ne peut mieux à sa place sur les hauteurs de Ziegenberg. Par malheur, l’endroit est occupé par une grande maison carrée moderne, ressemblant assez à une caserne, où il y a beaucoup de logement, mais peu d’architecture. De l’ancien château auquel ont succédé ces insignifiantes constructions modernes, il reste une tour ronde d’un bel effet.
Goethe est venu souvent, de Francfort, passer quelques jours au château de Ziegenberg, qui appartient à la famille de Leutf.
Le premier venu peut entrer dans le parc. On n’attache même sur vos pas aucun sui veillant en livrée, et vous pouvez errer en long et en large, autant que bon vous semble, dans le parc situé comme une aire d’aigle audessus du commun des humains.
Du parc, on descend dans la forêt, si épaisse, que jamais rayons du soleil d’été n’ont pu y pénétrer.
Ce n’est pas seulement le nombre, c’est aussi la variété et la qualité des arbres qui sont ici à admirer.
Il me semble y avoir rencontré des espèces inédites et des beautés dont aucun autre spécimen ne m’avait été offert ailleurs. Sous les pieds s’étend un épais tapis de verdure perpétuelle, semé à profusion de fleurs sans jardinier.
Heureux les faunes, les dryades et les hamadryades, dans une pareille forêt où les mortels viennent si rarement les déranger, et où les oiseaux donnent concert, tous les beaux jours, pour cet auditoire de dieux sylvestres!
Si le voyageur est bien inspiré ou bien conseillé, il sera parti assez tôt de Nauheim pour avoir le temps de pousser, avant la nuit, jusqu’à Cranzberg, au delà de Ziegenberg.
C’est la continuation de la même nature, avec quelque chose de plus agreste encore et de plus escarpé.
Cranzberg est un petit village de deux ou trois cents sauvages, dispersés dans une soixantaine de huttes groupées dans un trou, en compagnie de la misère. C’est la seule bourgade de la Hesse où j’aie aperçu celle-ci. Partout ailleurs, au contraire, j’étais frappé des bouffées de prospérité et d’abondance que l’on semblait respirer.
Ziegenberg, qui compte cinq ou six cents habitants logés derrière le château, sur le revers de la colline, a l’air fort à son aise; tandis que Cranzberg mendie en haillons, au risque d’humilier les restes des tours qui attestent la noblesse et l’ancienneté de son origine.
Le lendemain de l’excursion à Ziegenberg, si l’on veut
encore voir une belle forêt, si la vue de Ziegenberg vous a mis en goût au lieu de vous rassasier, il faut aller à Ossenheim.
Ossenheim est au sud de Nauheim ; Ziegenberg est au nord. Ce sont deux courses qui se tournent le dos.
Ossenheim est tout près de Friedberg, un peu à l’est. Il n’y a qu’à suivre la Wetter, dont le cours vous sert complaisamment de guide.
L’Allemagne est connue comme la patrie de prédilection des arbres verts. Sa réputation est faite depuis longtemps, et voici son enseigne : A la renommée des beaux sapins, l’Allemagne tient paysages et forêts à discrétion.
Eh bien, je ne crois pas qu’il y ait, dans aucun endroit de la vieille Germanie, plus remarquable sapinière qu’à l’entrée du bois d’Ossenheim,qui se varie et se dénature en se prolongeant.
A l’ombre de ces sapins, qui figureraient certainement aux expositions universelles des chefs-d’œuvre de tout genre et de toute nation, si la nature, cette ouvrière silencieuse, ne dédaignait d’appeler l’attention sur son travail, et de concourir pour la grande médaille du genre sapin; — à l’ombre de ces arbres, géants sveltes et droits, qui ont l’air de s’envoler comme des fusées vers le ciel, des bancs et des tables attendent les buveurs ; une plateforme est disposée pour la danse; trois planches mal jointes figurent des tréteaux pour l’orchestre.
Il y a là tous les dimanches, nous disait-on, bal et goûters champêtres. Vous y verrez les Lolottes et les Werthers de village valser la main dans la main, puis se
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rafraîchir avec l’eau divine de Schwalheim, mariant ses perles à l’écume de la bière dans les verres joyeusement vidés , joyeusement remplis. On peut même dîner, — nous dit, dans son petit livre, M. le docteur Bodé,— à la maison de chasse où tient ses assises un restaurant dont la cuisine et la cave sont renommées.
Je ne dirai pas de mal du restaurant, ne nous y étant pas frotté.
Mais, quant à la fête champêtre promise, quoique nous ayons eu le soin de choisir, à son intention, un dimanche pour la course à Ossenheim, nous n’en vîmes que le rustique mobilier. Je ne sais pour quelle cause, il y avait relâche ce jour -là parmi les danseurs du lieu.
N’ayant pas assisté à leurs ébats, je me trouve dans les meilleures conditions pour les décrire fidèlement d’après le système de ce critique qui se faisait un devoir de conscience de ne jamais lire les ouvrages dont le compterendu lui était confié, dans le but honnête de conserver son impartialité pure de toute influence.
Mais je n’abuserai pas des avantages de ma position ; j’aime mieux terminer ce chapitre en indiquant encore comme but de promenade le village d’Ockstadt, tout près de Friedberg.
Il y a à Ockstadt une ferme remarquable qui porte le nom de château à cause des tours, jadis très-fortes, dont elle est munie; c’est, avec la cour, tout ce qui reste du château primitif, démoli vers la fin du dernier siècle, et remplacé par une maison d’habitation à un seul étage.
Il faut visiter, à côté d’Ockstadt, les ruines du village
de Holl, détruit tout entier, saut sa chapelle, dans l’horrible guerre de trente ans, qui a signé un nombre si prodigieux de ruines de l’autre côté du Rhin. Seule, la chapelle a survécu. On y montre la cellule d’un ermite qui fut, paraît-il, un personnage en grande vénération dans le navs.
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