‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 48 sur 54 · LES RUINES DE MUNZENBERG · texte numérisé non relu

LES RUINES DE MUNZENBERG

Du haut du Johannisberg et des sommets granitiques du Winterstein, de tous les observatoires gravis par noire curiosité sympathique pour une si belle nature, nous apercevions toujours à l’est de Nauheim les deux tours audacieuses d’un château qui, vu de loin, semblait dans un magnifique état de conservation. Assise sur une hauteur, cette demeure aux allures féodales semble commander encore à la plaine, et nous contemplions à toute occasion , avec une admiration nuancée de respect, son profil noir se détachant sur le clair du ciel.

— Ce sont les ruines du château de Munzenberg, répondait-on aux questions que nous suggérait toujours ce manoir lointain et attirant, vers lequel nous projetâmes

une excursion, dès les premiers temps de notre séjour. Les seigneurs de Munzenberg ont été les maîtres de la vallée; et Nauheim qui ne paye plus à leur château en ruine d’autre tribut que celui de la curiosité, leur appartenait au treizième siècle.

De loin, Munzenberg exerçait sur nous une espèce de fascination. Chaque jour, nous voulions aller à lui ; mais la course est un peu longue , faute d’une route directe aisément praticable aux calèches médiocrement suspendues de Nauheim ; ce n’est qu’à force de décrire des cercles autour de Munzenberg que l’on y arrive. Donc, pour aller et revenir aisément dans la même journée, il ne faut pas monter trop tard en voiture. Voyez notre guignon I nous fîmes cinq ou six fois le projet, par des journées magnifiques, d’aller rendre notre visite aux tours séduisantes de Munzenberg. Une circonstance ou une autre venait chaque fois s’opposer à l’exécution de nos projets. Le jour où nous parvînmes enfin à nous mettre en route, le ciel était gris, le temps douteux ; à moitié chemin, des torrents d’eau commencèrent à tomber de toutes les cataractes du ciel, et changèrent nos doutes en bains et en rhumes assurés. La pluie, interposant comme des murailles d’eau entre le château et nous, le cachait même à nos regards pour la première fois, et lui que nous admirions chaque jour de Nauheim, nous le voyions de moins en moins, à mesure que nous en approchions.

Circonstance aggravante; nous étions en voiture découverte. Aussi ce ne sont pas des promeneurs, mais des Tritons qui descendirent de notre véhicule au milieu du

bourg de Munzenberg, et au bas de la colline escarpée qu’il faut gravir à pied, avant d’arriver au château.

La ville date du treizième siècle (1247) et fut reconstruite à la fin du quatorzième (1325). Depuis lors, elle n’a pas l’air d’avoir subi beaucoup de changements. Il est difficile d’être plus franchement et plus délicieusement arriéré dans l’enfance de l’art de bâtir. Notre arrivée, le bruit des roues et des pieds des chevaux sur le pavé, furent apparemment un événement qui troubla le sommeil des habitants peu habitués à des révolutions aussi considérables que le passage d’un fiacre. Bravant la pluie, qui continuait avec une verve remarquable, ils

vinrent faire un cercle étonné autour de nos malheu-

reuses personnes.

Nous gagnâmes d’abord l’église, curieux échantillon du plus vieux style byzantin, intérieurement décorée d’une Salutation angélique que le sacristain nous dit être d’Holbein. Tout ce qui n’est pas d’Holbein est d’Albert Durer, et réciproquement, dans les vieux édifices dont de vieux sacristains allemands vous font les honneurs. C’est une habitude qui ne tire pas autrement à conséquence.

Nous commençâmes l’ascension.

Le premier étage de la colline, si l’on peut ainsi parler, est occupé par une grande ferme dont je fais compliment aux propriétaires (ce sont les comtes de Solms) et aux fermiers qui l’habitent. Elle a été construite en

La ruine est plus haut et confiée aux soins d’un gardien qui la tient sous clef. On sonne; il arrive plus ou moins lentement, et vous ouvre la porte. Des avis rédigés

on allemand sont placardés sur les murs. J’ignore ce qu’ils contiennent. Gela ne doit pas être une invitation à s’essuyer les pieds avant d’entrer dans l’ancienne demeure seigneuriale, attendu que l’herbe n’est pas un parquet qui craigne l’humidité, et qu’il n’y a pas là d’autre parquet que le gazon qui pousse en liberté chez les feu- maîtres de Munzenberg.

Le château date du douzième siècle ; il existait avant 1174, et fut bâti par Guno d’Arsburg ou d’Arnsburg, dont la descendance prit dès lors le nom de Munzenberg. Munzen veut dire: monnaie. Les seigneurs de céans avaient le droit de battre monnaie, et il existe encore, à l’état de raretés, quelques pièces frappées à Munzenberg.

A l’époque de la guerre de trente ans, le château était en bon état, et il paraît que ce n’est pas la lutte, mais le temps et l’indivision de la propriété qui ont eu raison de ces magnifiques constructions, sans que l’on puisse dire à quel moment précis elles se sont transformées en ruines, plus imposantes et plus poétiques peut-être encore que ne le furent leurs splendeurs, au temps où elles florissaient.

Munzenberg appartient aujourd hui à quatre propriétaires, savoir :

Au fisc de Hanau, pour 18/48;

A lamaison de Solms-braunfels-Greiffeinstein, — noble lignée qui remonte à Othon, frère de l’empereur Conrad Ier, et dont le chef est qualifié prince, depuis 1742, — pour 15/48 ;

A la branche de Solms-Laubach-Sonnewalde, pour 5/48 ;

Aux comtes de Stolberg, pour 10/48.

Il a été question de tenter la résurrection de Munzenberg dans ces derniers temps. Mais l’indivision de la propriété a empêché l’union des volontés, qui, seule, fait la force des projets. La ruine de Munzenberg est une démonstration éloquente, dans le présent et dans le passé, de cette vérité sainte : Toute maison divisée périra.

D’autres veulent que le véritable auteur de cette destruction soit la guerre de trente ans. Elle est assez riche de prouesses de cette espèce pour qu’on ne risque guère de se tromper en lisant son nom, même quand il n’y est pas, au bas de tous les tableaux de désolation pittoresque dont fourmille rAllemagne rhénane. Cette fois pourtant les meilleurs auteurs affirment que Munzenberg s’est détruit sans son aijie, avec l’aplomb d’un homme qui se suiciderait à la barbe d’un assassin.

M. Méry, qui a visité l’endroit deux ou trois années avant nous, n’hésite pas à faire honneur à Gustave-Adolphe de cet écroulement que nous allons lui laisser décrire. Nous avons bien mieux vu les ruines de Munzenberg dans les pages d’une lettre de voyage où il les montre que sur place, gêné par la pluie contre laquelle le manoir sans toit ne nous offrait plus d’abri, et forcé à une prompte et prudente fuite pour cause de santé. Si l’on veut bien se rappeler notre point de départ, nous n’étions pas encore un visiteur complètement valide, et il fallut battre en retraite après avoir jeté un coup d’œil rapide autour de nous. Mais si nous avions eu pour nous les dieux favorables, on y perdrait, puisque voici du Méry aux lieu et

place de ce que nous aurions tenté de faire par nousmême.

« Du haut do la belle montagne qui abrite Nauheim j’avais souvent distingué, dit le poète touriste, dans les nébulosités de l’horizon, deux tours superbes qui formaient un 11 démesuré sur la cime d’une forêt touffue; il y a là-bas encore, me disais-je, un Heidelberg égaré dans la solitude, et peu connu des voyageurs. Allons faire une visite à cette ruine anachorète; et, par une

chaude journée de juillet, je dirigeai ma course vers ce point de l’horizon . .

» Un vieux concierge honoraire que le hasard me fit rencontrer, m’ouvrit péniblement une porte inutile et me donna mes entrées au château de Munzenberg. Je franchis un large fossé comblé par le gazon et les fleurs; je passai sur un pont-levis absent, et une large voûte me conduisit à la seconde enceinte des fortifications. Ici, la grande ruine se relève av^c cette majesté imposante qui vous émeut dans les thermes d’Antonin, à Rome. Les pans de murs gigantesque^, les cintres brisés à la clef de voûte, les vomitoires sombres, les perrons sans balustrades, les escaliers tournant dans le vide, les parapets écroulés dans les précipices, les dalles de granit fendues par les herbes, les plafonds ouverts au soleil, les créneaux ruisselants de saxifrages, les fenêtres encadrant des lambeaux d’azur; tout cet ensemble de dévastation infernale annonce une lutte suprême, une histoire de mort, une agonie de larmes et de sang, une nuit dernière comme les étoiles n’en éclaireront plus désormais dans ce beau et calme

pays. A chaque instant, la ruine prend des proportions énormes et se revêt de toutes les magnificences du deuil; ce n’est plus un château fort, c’est une ville à moitié ensevelie sur la montagne et entourée du silence de la désolation. On croirait voir une de ces antiques cités tombées sous le glaive d’un vainqueur fabuleux, pour amuser l’éternelle enfance du monde, dans les vers des poètes épiques.

» Les murailles d’enceinte serpentent dans une ellipse démesurée sur la crête du burg, en jetant en saillies, par intervalles, les courtines, les bastions, les angles, les tours, les embrasures, les meurtrières, tout un ingénieux travail de défense péniblement accompli pendant deux siècles, pour s’écrouler au souftle d’une seule nuit. Au centre de la ruine, toute la civilisation féodale est écrite en lettres écroulées : c’est la salle d’armes, qui n’a plus besoin de ses ogives et de ses trèfles byzantins pour éclairer sa vaste enceinte, car ses plafonds enlevés par la tempête, couvrent les herbes de leurs débris ; c’est la salle des chevaliers, avec ses gracieuses corniches brodées par le génie arabe, et qui n’a gardé debout que la moitié de sa façade, pour laisser deviner l’élégance de celle qui a disparu; c’est la chapelle sans autel, sans piliers, sans voûte, n’ayant plus à montrer au pèlerin que ses ogives sans vitraux, et l’âtre noir de la cheminée du presbytère, où se chauffait le pauvre prêtre, quand il rentrait après ses visites aux chaumières, dans les froides nuits de l’hiver. Partout, ravage, écroulement, destruction ! Et la joyeuse nature qui parle en vain aux hommes sourds, et veut toujours réparer leurs œuvres

do folio, jette complaisamment sur ces amas de décombres un voile admirable tissu de lierre, de fleurs, de mousse, de gazons, et réjouit encore ces ruines avec celte flottante mosaïque au mille couleurs.

» Au-dessus de tout s’élèvent, avec une grâce incomparable, les deux tours du château féodal ; seules elles ont résisté au temps et à l’homme, ravageur bien plus terrible ; seules elles ne sont pas ruines, et donnent une idée du génie de l’architecte de Munzenberg. Ces tours complètent la sauvage beauté de cette nécropole et lui rendent une âme; on croirait, de loin, voir un géant demi enseveli et foudroyé, levant ses bras au ciel pour implorer le pardon ou le secours.

» La trace d’un pied dans une île déserte est effrayante à voir. Je comprends la terreur de Robinson. Mais trouver une enseigne bourgeoise de cabaret au sommet d’une montagne, au milieu d’une Palmyre féodale, dans un désert de ruines, voilà une rencontre plus émouvante. Qu’aurait dit M. de Laborde, s’il eût trouvé dans les ruines solitaires de Petra cette inscription : Restaurant de Damer ? Elle est en allemand sur la voussure féodale de Munzenberg: — Wirthschaft von Damer.

» Si la lune eût éclairé les lettres de celle enseigne, j’aurais cru, comme Robinson, que le diable passait par là ; mais les rayons de midi pleuvaient à torrents sur la ruine (heureux Méry de n’avoir pas eu d’autre pluie sur le dosl), et tous les poltrons nerveux sont, comme Ajax, hardis en plein soleil. J’entrai donc, d’un pas résolu, dans ce café-restaurant de la mort et du désert. L’établissement portait sur ses deux murs la date de 1173; on

31 h UN MOIS EN ALLEMAGNE

dirait une cour de l’Alhambra. Le plafond et les deux autres murs avaient disparu ; un manteau de haute cheminée dominait encore un foyer absent; des tapis de gazon et de fleurs remplaçaient les salles évaporées en poussière, et, au milieu de cette magnificence anéantie, on voyait les quatre tables de bois du café Damer entourées de sièges boiteux. Il n’y avait pas de buffet, pas de jardinière, pas de comptoir orné de sa dame, pas l’ombre d’un consommateur ; un restaurant approvisionné d’air comme une cuisine de sylphes. Je m’assis devant , une table, car il faut toujours faire son devoir, je frappai trois coups pour appeler M. Damer et demander un flacon de la naïade rafraîchissante de Schwalheim ; l’écho même ne me répondit pas ,* l’écho même est ruiné dans ce merveilleux Munzenberg.

» Ne pouvant expliquer l’énigme de M. Damer, faute d’un interlocuteur instruit, je passai outre pour le moment, et me trouvant à côté de la plus haute des tours, je suivis l’indication d’un escalier, et, après deux cents marches franchies, j’arrivai à la cime de ce prodigieux édifice, le seul qui m’ait donné une idée comparative de la tour de David, Turris Bavidica , où étaient suspendues les armes des forts d’Israël. Du haut de ce belvédère, on se fait le centre d’un cercle infini d’horizon : les enclos de Darmstadt, la Hesse électorale, le pays des Gattes et des Bructères, se déroulent à perte de vue, dans une splendide succession de jardins, de vergers, de pâturages, de prairies, de collines, de montagnes et de bois. Quel calme délicieux que cette nature! Quelle paix sauvage règne sur cette plaine couverte d’épis et de

llours ! La ruine seule qui s’élargit au pied de la tour parle du passé dans son morne silence, et nous fait mieux comprendre le bonheur du présent. »

Là-dessus, M. Méry raconte comment dans la nuit du 22 juillet 1634, cet Ilium féodal succomba sous les canons de Gustave-Adolphe.

C’est une autorité que M. Méry; il a presque autant de science que d’imagination. Toutefois, j’ai dit qu’en cette occurrence, le vrai vainqueur de Munzenberg, celui qui ruina tours et remparts, le Gustave-Adolphe de la chose, ce fut le temps, qui n’emporta pas la place d’assaut en un jour ou en une nuit, par un vigoureux coup de main, mais finit par s’en emparer, après un siège qui dura plusieurs années.

Si je n’ai pas retrouvé, comme notre maître poète, les traces du conquérant suédois à Munzenberg, du moins j’y ai retrouvé les tables du restaurant Damer. Seulement elles ont fait des petits. Au lieu de quatre, il y en avait bien une vingtaine, qui, en l’absence de cabaretier, de consommateurs et d’objets de consommation, exerçaient à la pluie leur sinécure. Je m’informai delà raison d’être de ce club de tables. — « Demain, me répondit le portier des ruines, il y aura ici, si le temps le permet, réunion de danseurs et de buveurs. Ce mobilier est disposé pour eux. »

Autant qu’il me souvient des circonstances atmosphériques, le temps ne permit pas le lendemain ce bal, profanation du tombeau de Munzenberg, et fit bien.

Un bal à Munzenberg ! Je n’aurais pas été surpris, ni choqué davantage si l’on m’eût parlé d’établir une

roulette, en concurrence avec Nauheim, Hombourg et consorts, sur le sommet même de la grande tour. —Làdessus nous descendîmes, toujours escortés par la pluie, la colline de basalte qui supporte le squelette de la gloire de Munzenberg, en nous demandent comment les immenses morceaux de rocher qui ont servi çà et là à édifier ces murailles purent être bissés à une pareille hauteur, sans le secours des moteurs puissants dont l’invention est toute moderne. Une fois en bas, nous nous retournâmes lentement, et ce ne fut pas sans un serrement de cœur que nous dîmes adieu à cette ruine avec laquelle il faudrait vivre quelques jours, et que nous avions aperçue à peine.

Page 1