EXCURSION A M A R B O U R G
Marbourg seul vaudrait un voyage de Parisen Allemagne. L’égliso de Sainte-Élisabeth, à Marbourg, est un des plus beaux monuments de Part gothique. La ville tout entière est un chef-d’œuvre de pittoresque, et c’est une des plus faciles promenades de Nauheim.
En moins de deux heures, à moins que vous n’ayez la maladresse ou le malheur de tomber sur un train de petite vitesse, le chemin de fer Main-Weser, — qui pourtant ménage sa vapeur, même dans les convois express, en personnage qui veut aller loin et connaît le proverbe, — vous conduit de la gare de Nauheim à celle de Marbourg. Il est donc très-aisé de trouver largement, dans
une seule journée, le temps nécessaire pour aller, voir, être vaincu, dans son indifférence de touriste blasé, par les beautés de Marbourg, et rapporter le soir, chez M. Courtois, à l’heure du souper de Nauheim, son appétit récolté à Marbourg.
Nous procédâmes autrement. Après avoir essayé de dîner, à Marbourg, à l’hôtel Au Chevalier [zum Ritter ), de l’hospitalité duquel vous préserve le ciell nous remontâmes en wagon vers huit heures du soir, non point pour aller regagner nos pénates de Nauheim, mais pour nous en éloigner encore. Marbourg est à égale distance de Nauheim et de Cassel, du chef-lieu de l’électorat et de sa capitale hydrologique. Nous tournâmes le dos à celle-ci pour pousser jusqu’à celle-là.
Le court trajet de Nauheim à Marbourg occupe sans cesse les yeux par une succession d’aspects variés, dont aucun ne doit échapper au touriste qui sait un peu son métier. Tantôt riant, tantôt sévère, et changeant de physionomie avec une mobilité que lui envieraient les grands acteurs, la nature ne donne pas un moment de trêve aux regards. D’abord, c’est Nauheim même qui fuit à l’horizon, avec sa tour de Waitz, ses salines fumeuses, le clocher du Johannisberg; Nauheim et Friedberg, ces deux inséparables. Puis, on laisse à gauche la forêt de Ziegenberg, à droite Butzbach, petite ville jadis forte, garnison d’un régiment de cavalerie hessoise, peuplée de jolies Allemandes fidèles au petit bonnet classique et aux jupons courts, si l’on en juge d’après celles qui s’accrochèrent à la portière de nos voitures pour offrir fruits, bière, eau de Schwalheim aux voyageurs altérés. Après
la station de Butzbach, on aperçoit bientôt, sur deux éminences isolées, les ruines des châteaux de Fetzberg et de Gleiberg, qui semblent se raconter l’un à l’autre, en bons voisins, l’histoire des guerres désastreuses du dix-septième siècle, qui les ont dévorés l’un et l’autre. Puis, le chemin de fer s’arrête à Giessen, qu’il domine du haut d’un énorme remblai. Un voyageur attentif devrait en profiter, et descendre pour quelques heures à Giessen, ville riante dans une plaine fertile, à cheval sur deux rivières, laLahn et laWieseck, siège d’une université importante, et patrie de la gloire du célèbre chimiste Justus Liebig, qui a été nommé baron en 1845 par le grand-duc de Hesse Louis II. Giessen possède une bibliothèque de cent mille volumes, des collections curieuses, et surtout* le fameux laboratoire-école pour les étudiants en chimie, dont la création, due au baron de Liebig, il y a une vingtaine d’années, a été depuis imitée en plus d’un endroit, et a attiré à Giessen beaucoup de nationaux studieux et d’étudiants étrangers.
L’université luthérienne de Giessen a été fondée en 1607. Celle de Marbourg en 1527. Lors du partage des domaines universitaires entre les deux rivales, les parts furent faites avec un si grand acharnement d’équité barbare , que moitié de certains grands recueils fut mise dans le lot de Marbourg, moitié dans le lot de Giessen. Non-seulement, des ouvrages importants furent ainsi dépareillés, mais même des ouvrages précieux furent déchirés par la moitié. L’amour forcené de la science fit là, en petit, une œuvre de destruction comparable à la dévastation de la bibliothèque d’Alexandrie, qu’Omar
n’a jamais accomplie ni ordonnée, n’en déplaise à la tradition.
Après Giessen, le chemin de fer remonte la vallée de la Latin. Les antithèses se multiplient : tantôt des champs fertiles, des fermes, des pâturages, deseaux joyeuses; tantôt des rochers, des forêts sombres, des collines couronnées par des ruines à l’aspect menaçant encore. Telles sontcellesdu château de Staufenberg. A droite, la chaîne des monts Yogelsberg précise l’horizon. On sort de la Hesse-Darmstadt pour rentrer dans l’électorat, et bientôt la gare de Marbourg, pittoresquement attifée de rouge, comme c’est leur mode allemande, vous reçoit, altéré do voir et ébloui du spectacle qui s’empare de vous à la descente du wagon.
Par où commencer? Le château de Marbourg se présente le premier dans l’ordre des dates. Le village s’est formé ensuite sous la protection du burg au pied duquel les maisons forment un croissant sur la pente de la montagne. Le village est devenu ville en 1227. C’est le landgrave de Thuringe, Louis IV, dit le Saint, époux de sainte Élisabeth, qui donna rang de cité à Marbourg. La même année, ce prince mourait à Otranto, au moment où il s’embarquait pour la croisade avec l’empereur Frédéric II.
L’histoire de Marbourg est intimement liée à celle d’Élisabeth de Hongrie. Lorsque la mort du landgrave eut laissé veuve, avec trois enfants au berceau, la fille d’André II, Henri Raspon, son beau-frère, nommé régent, fit chasser la princesse du château de Marbourg avec ses enfants, en lui refusant les choses les plus
nécessaires à la vie, et défendant à toutes les personnes de la ville de les recevoir. Mais Élisabeth se rendit dans une église, où elle fit chanter un Te Beum en actions de grâce de ce qu’elle avait été jugée digne de souffrir. Puis elle se retira auprès de son oncle, l’évêque de Bamberg, qui lui donna un asile convenable. L’année suivante, le corps du landgrave Louis ayant été rapporté en Thuringe, lorsque la pompe funèbre passa à Bamberg, les principaux barons qui l’accompagnaient furent touchés de la vertu et des malheurs d’Élisabeth, et de la dureté de son beau-frère. Ils promirent à la pieuse veuve d’agir en sa faveur et de lui faire rendre justice, la régence lui appartenant de droit suivant la coutume du pays; mais elle ne demanda que son douaire et la conservation des droits de son lils au landgravial. Elle rentra donc à Marbourg, où elle n’habita pas le château, dont le roc escarpé était trop difficile à gravir pour les pauvres mendiants et infirmes dont elle faisait son entourage ordinaire. Au pied de la montagne, elle bâtit un hôpital et une chapelle, et tint là les assises de sa persévérante charité, jusqu’à l’heure où une mort , hâtée par ses austérités, par les coups de discipline qu’elle s’administrait, qu’elle se faisait même administrer, dit-on, par son directeur, le farouche Conrad de Marbourg, — le Torquemada de l’Allemagne,-— l’enleva dans sa vingt-cinquième année.
Marbourg a aujourd’hui deux ponts sur la Lahn ; il faut en traverser un pour gagner le pied de la montagne sur les flancs de laquelle s’étage la ville, dont les maisons et les jardins sont disposés et superposés comme des curio-
si tés sur une étagère. C’est une immense échelle de fleurs, de verdure, de maisons de toutes couleurs et de mille formes, dont le dernier et en apparence inaccessible échelon est occupé par le château. A droite, à gauche, la Lahn serpente, les eaux scintillent, d’autres collines, moindres que celle qui porte Marbourg sur son dos, élèvent leurs sommets verdoyants ! C’est l’Augustenberg, en forme de cône, ainsi baptisé du nom de Pélectrice Augusta, qui aimait à y promener ses rêveries et à contempler l’église de Sainte-Élisabeth du haut de ce belvédère pittoresque. Un petit obélisque a été planté sur l’Augustenberg. C’est le Landberg, où est le meilleur observatoire pour considérer le panorama de la ville. C’est le Frauenberg, où fut élevé, au milieu du treizième siècle, un château fort. C’est enfin le Kirchpize, mot à mot : flèche de l’église. On rapporte que lorsqu’en 1235, Conrad de Thuringe, grand maîtrede l’ordre Teutonique, voulut, pour accomplir un vœu formé par Élisabeth de Hongrie à son lit de mort, bâtir une église devant l’hospice quelle avait fondé pour les pauvres malades,* il avait été résolu que les tours de l’église s’élèveraient à la même hauteur que la montagne. D’autres racontent que son sommet fut d’abord choisi comme emplacement pour l’église. Les travaux furent même commencés, puis interrompus par un écroulement des fondations. Une pierre meulière ayant roulé du haut du Kirchpize à l’endroit que Sainte- Élisabeth occupe aujourd’hui, la chute de cette pierre fut regardée comme une indication céleste. — Incontestablement, elle venait d’en haut.
Par cette raison, ou plus probablement parce qu’il con-
venait mieux d’enterrer la sainte là où elle avait exercé ses vertus, et de poser sur son tombeau la première pierre de l’église qui lui est dédiée, Sainte-Élisabeth a été construite tout en bas, dans un fond, ce qui nuit un peu à son effet. Au moral, cette situation peut être considérée comme un heureux symbole d’humilité chrétienne.
Le chef-d’œuvre n’en est pas moins splendide au point de vue de l’art. Quel fut le poète de ces tours qui montent vers le ciel comme deux strophes de pierre, ou mieux comme deux âmes qui, du fond de l’abîme, regagnent leur patrie à tire d’aile? On l’ignore.
L’intérieur du monument est d’une unité et d’une harmonie incomparables, La plupart des édifices gothiques qui sont venus jusqu’à nous ont été pris, quittés, repris, remis cent fois sur le métier, et portent l’empreinte do diverses mains et la trace de divers styles. Le treizième siècle a vu commencer et achever l’église de Marbourg dans les quarante-huit années bien remplies par l’architecte, qui vont de 1235 à 1283.
On reste longtemps, quasi pétrifié soi-même par l’admiration devant le portail de l’ouest, et l’on se demande si jamais la pierre a été ailleurs plus souverainement douée de cette éloquence chrétienne que lui communiquaient les architectes croyants du moyen âge, dont les œuvres, comme les cieux, enarrant gloriam Dei. Des deux côtés du portail s’élèvent les deux tours, carrées depuis la base jusqu’à la première galerie, et flanquées de piliers et de tourelles. A partir de la première galerie ce sont des pyramides octogones terminées par des flèches trèsaiguës. Celle de droite est surmontée d’un cavalier, —
saint Georges ou saint Martin ; — celle de gauche, d’une ” étoile, qui remplace ici, par une exception très-rare, le coq traditionnel.
Le portail est un admirable fouillis de figures et de feuillages sculptés dans la pierre. Au milieu, se détache la vierge Marie, tenant l’enfant Jésus dans ses bras. À droite, un ange adore à deux genoux la mère et l’enfant. Sous les pieds de la divine mère du Christ, rampent de petits diables à moitié écrasés. Une treille, garnie de fleurs, de raisins, de feuilles et même d’oiseaux encadre gracieusement la scène.
Nous fîmes le tour du divin - monument. Du côté de l’est, il donne sur une petite place circulaire entourée de batiments blasonnés sur toutes les coutures qui ressemblent aujourd’hui à une véritable nécropole. C’était la résidence du commandant de l’ordre Teutonique pour la Hesse.
Marbourg, comme toute cette partie de l’Allemagne, n’occupe pas encore sur la carte des touristes intelligents la place qu’il mérite. Sans doute, les visiteurs y sont rares, car les gamins se rassemblent autour de leur curiosité, qui est, pour eux gamins, un spectacle extrordinaire. Ils avaient l’air de se demander ce que nous pouvions avoir à regarder un monument dont ils font leur ordinaire, et notre attention leur devenait quasi suspecte. A vrai dire, nous ne cherchions pas seulement à daguerréotyper dans la chambre obscure de notre mémoire les formes ravissantes de la belle église, nous cherchions un passage par où pénétrer dans l’intérieur. Elle était pour le moment fort exactement entourée de
palissades au delà desquelles travaillait à équarrir des pierres un bataillon d’ouvriers. Nous leur fîmes part, au moyen de signes, de notre désir d’entrer. Ils répondaient obstinément par des inflexions de tête négatives.
En cet embarras, j’avisai sur la place le bonnet rouge d’un étudiant, qui avait étudié le français et le parlait très-couramment comme il le prouva en répondant à mes questions. L’église était fermée au public, nous ditil, pour cause de restauration intérieure : cependant, il no doutait pas que, pour des étrangers, le professeur ne voulût lever la consigne, et il nous indiqua une petite porte à laquelle il fallait frapper pour faire parvenir notre requête au professeur en question.
Cette porte à laquelle nous vînmes heurter, l’espoir au cœur, était la seule que l’impitoyable palissade n’eût pas barricadée.
Nous frappâmes, une fois, deux fois, trois fois. A la quatrième sommation, qui fut bruyante comme un roulement de tambour, apparut enfin une figure de serviteur ahuri qui, dès qu’il eut entendu notre français et surtout notre allemand, s’empressa do fermer la porte au nez de cette invasion de barbares.
Pendant ce vain essai de pourparlers, la casquette rouge de l’étudiant avait disparu. Aucune autre casquette de salut à l’horizon... Nous frappâmes à deux ou trois échoppes, demendant un interprète. Cris impuissants ! Il me parut même, quoique la bienveillance des habitants de Marbourg soit proverbiale, qu’ils prenaient nos douleurs en gaieté plutôt qu’en pitié. Sans doute, nous tombâmes chez eux le jour où ils dépensaient
leurs longues économies d’inhospitalité. C’est un malheur qui n’entame en rien leur bonne réputation.
De guerre lasse, il fallut bien prendre le parti de retourner à l’hôtel au Chevalier, zumRitter , où l’un des garçons parlait un soi-disant français que nous ne comprenions guère plus que l’allemand des autres. Toutefois, après un long colloque entre son patois et notre langue, qui ne pouvaient pas plus s’accorder que le pape et Luther, il finit par se lancer à la recherche du professeur, notre carte de visite à la main.
Il paraît que ce personnage nommé professeur, je ne sais à quel titre, et qui devait être tout simplement le directeur des travaux, fut long à dépister, car nous ne vîmes pas avant un gros quart d’heure revenir notre envoyé. L’auberge est cependant toute voisine de Sainte- Élisabeth. C’est là son seul mérite, et il n’est pas assez nourrissant, pensâmes-nous plus tard, à l’heure du dîner.
Le professeur nous autorisait à franchir la palissade, si nous pouvions, et à pénétrer dans la nef, à condition que nous n’y resterions pas longtemps. Quant aux chœurs , qui sont au nombre de trois, dans l’intérieur de Sainte-Élisabeth, ils devaient nous être impitoyablement fermés. A propos de cette clause : à condition que nous n'y resterions pas longtemps , qui me semblait impliquer une volonté arrêtée de nous rogner le plus possible du spectacle de Sainte-Élisabeth, nous demandâmes pourquoi on ne nous autorisait pas tout simplement à circuler sous les voûtes sublimes les yeux bandés? C’aurait été encore plus discret.
Notre plaisanterie tomba sans écho dans toutes ces oreilles d’outre-Rhin.
Le guignon qui avait noyé dans une ondée notre course à Munzenberg semblait encore nous relancer à Marbourg sous une autre forme. La nef était, en effet, horriblement gâtée, par la présence d’échafaudages qui masquaient les piliers, et gênaient l’essor du regard vers les voûtes. Gênés, nous l’étions bien plus encore par un fâcheux qui nous fut décoché avec mission de nous dire, en allemand, de sortir au plus vite, et de ne pas abuser delà faveur grande. Nous comprîmes, par grand hasard, le message qui nous était adressé, mais nous fîmes semblant de ne rien [entendre, attitude qu’on a eu le loisir d’étudier quand on voyage depuis quelque temps en pays allemand, avec une ignorance absolue de la langue.