‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 50 sur 54 · UNE CHASSE A L’OURS DANS LA NEF DE SAINTE-ELISABETH · texte numérisé non relu

UNE CHASSE A L’OURS DANS LA NEF DE SAINTE-ELISABETH

Nous errions le long de la nef, comme une âme en peine, interrogeant sans succès les ouvriers peintres qui appliquaient une décoration polychrôme le long des piliers et des voûtes, cherchant les moyens de pénétrer dans les chœurs, — où il y a des tombeaux, des sculptures, des statues, des peintures d’Albert Durer , — et dans la

sacristie, où est maintenant, — notre guide Joanne nous

en prévenait, — la châsse qui contient le corps de sainte Élisabeth... Un homme apparut tout à coup à l’autre extrémité de la nef. Sortait-il d’un pilier, d’une porte secrète, d’une trappe? Toujours est-il qu’un instinct nous dit: « Voilà le professeur. » Nous volâmes; il disparut. Évidemment ce personnage quel qu’il fût se souciait

peu d’être abordé par les curieux. Nous jurâmes de l’aborder.

Alors commença une chasse à l’homme, —ou à l’ours comme sainte Élisabeth n’en a pas dû voir beaucoup.

Le professeur, car c’était lui, avait affaire dans le nef; mais, craignant nos sollicitations, il ne voulait sortir de sa cachette qu’a près que nous aurions tourné les talons. De temps en temps, sa figure, à qui tous les coins et recoins obscurs étaient familiers, apparaissait, lançait un coup d’œil irrité vers notre présence obstinée; puis, l’apparition maussade s’évanouissait.

Comme la partie menaçait d’être interminable, vu l’obstination des deux joueurs, nous nous avisâmes d’une ruse assez ordinaire qui eut pourtant un plein succès. Nous limes mine de nous retirer, mais nous restâmes, — moyennant un double florin glissé dans la main d’un ouvrier qui voulait nous débusquer de cette position, — à l’affût derrière la porte , et au moment où le professeur passait, triomphant et confiant, nous mîmes la main sur son épaule professorale.

Il était pris ! pas moyen d’éviter le colloque.

Il nous lança un regard à réduire en poussière un voyageur moins décidé à voir le tombeau de sainte Élisabeth. Mais les Croisés n’étaient pas plus déterminés à délivrer le saint sépulcre que nous à contempler le monument de la fille des rois de Hongrie, et à assiéger par la politesse et la persuasion le dragon qui le gardait.

— Pardon monsieur, si j’ai pris la liberté de vous arrêter... Je suis étranger (vous parlez français, j’en suis sûr)... L’on me dit qu’il dépend de vous de nous faire

visiter les chœurs, la sacristie... Je fais appel de nouveau à votre obligeance.

Je parlais ainsi par euphémisme. Son obligeance était en voyage ce jour-là avec la complaisance ordinaire et renommée des naturels de Marbourg. Son obligeance absente était remplacée par une telle colère de s’être laissé prendre au piège qu’entre ses dents serrées les paroles avaient peine à se faire jour. Nous comprîmes cependant qu’en fait de faveur il ne nous en accordait pas d’autre que celle de sortir au plus vite presque poussé dehors par une escorte d’ouvriers qui se rangeaient déjà près de lui comme des dogues obéissants.

Un voyageur moins patient aurait succombé peut-être à la tentation de se servir de sa canne comme d’un épieu à l’adresse de l’animal qui prenait l’église pour sa bauge. La douce sainte Élisabeth nous conseilla une attitude plus mesurée. Nous battîmes en retraite ayant gagné la première manche et perdu la seconde.

La belle allait être pour nous, puisqu’à peine sorti de l’église nous nous mîmes à escalader les rues de la ville où tant de ravissements nous attendaient, que, les vicissitudes de la chasse à l’ours furent oubliées sans peine.

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