LA VILLE ET LE CHATEAU DE MARBOURG
Quand du bas de la ville on lève les yeux en haut, on se demande si toutes ses maisons suspendues en l’air ne vont pas vous tomber sur le nez. Quelles maisons et quelles rues ! Quand par hasard, — cela doit se voir deux fois par siècle, — une voiture essaye de rouler dans les mes, c’est sa vie qu’elle risque, soit à la montée, soit à la descente. Pour les piétons, l’ascension est facilitée par des escaliers. Mais, en ce qui me concerne, si j’habitais Marbourg, il me semble que je mettrais une journée à faire une course d’une demiheure.
A chaque maison, il faut s’arrêter. D’abord, par suite de leur portion sur le flanc d’une montagne escarpée, elles offrent presque toutes cette bizarrerie que ce qui forme le second étage d’un côté, de l’autre est au ni-
veau de la rue qui leur passe derrière le dos. Les magasins, à une ou deux exceptions près, ont l’air de souricières. Les fenêtres, étroites, enfoncées, sont habitées par des cages pleines d’oiseaux qui chantent pour les passants. Les façades tortues et bossues, les tourelles fantasques, les pignons garnis d’un double escalier, les clochetons sont partout à l’ordre du jour. Il y a des cabanes sur les murs desquelles les poutres décrivent des arabesques capricieuses. Il y a des greniers en volute, des balcons en saillie, des cheminées et des girouettes extravagantes qui valent beaucoup mieux que de longs poèmes.
Çà et là, le décor est animé par quelques figures vivantes qui ne le déparent pas : étudiants soigneusement balafrés d’un beau coup de sabre en plein visage, aux cheveux d’Absalon, et portant fièrement les couleurs de la brasserie où ils suivent assidûment les cours que professent leurs anciens dans l’art de fumer et de boire ; jeunes filles blondes et jolies en jupons courts dont l’ampleur avait deviné la crinoline ; vieux et vieilles d’avant le déluge, ces dernières portant des nouveau-nés, — sans doute leurs arrière-petits-enfants , — non point dans leurs bras, mais dans des ustensiles ad hoc annexés à la robe, et que je n’ai vus qu’à Marbourg.
Puis, à chaque pas, des monuments ou des souvenirs historiques : cette tour a été habitée par cede qui fut plus tard la comtesse Bettina d’Arnim, et qui n’était encore que la sœur du poète dénient Brentano. Née à Francfort, elle habita dans sa jeunesse Ofïenbach et Marbourg, cette organisation poétique et
enthousiaste qui ne pouvait naître qu’en Allemagne, être admise et comprise qu’en Allemagne, et dont le nom est lié étroitement à celui de tant de célébrités de premier oïdre ; le grand Goethe, Beethoven, le comte Achim d’Arnim et Brentano.
Ailleurs, voici les demeures de Zwingle et de Luther, en face l’une de l’autre, quand le landgrave Philippe le Magnanime les eut appelés à Marbourg, dans l’intérêt de la religion nouvelle dont il se faisait l’apôtre couronné. Voilà la fontaine où sainte Élisabeth lavait de ses mains royales les habits des pauvres. Deux églises, qui seraient extrêmement remarquables partout ailleurs que dans le voisinage de Sainte-Élisabeth : celle du Globe, et l’église gothique luthérienne commencée au treizième siècle, achevée au quinzième. Sa flèche n’est pas droite, elle incline vers l’ouest. Ailleurs, le palais électoral, qui n’a pas servi depuis 1830. L’hôtel de ville, qui date do 1512, monument flanqué de tourelles, surmonté de pignons à gradins, orné de clochetons qui semblent jaillir du toit. Au-dessus de la porte d’entrée, un coq animé par une horloge criait naguère les heures et battait des ailes. L’aile du temps l’a touché, et il est maintenant muet et perclus. Au-dessous de l’horloge, est une statue de la Justice, qui faisait dire au peuple goguenard dans le bon vieux temps : «Nos magistrats ont mis la justice à la porte. »
Je ne parle ni du jardin botanique, ni des jardins Damelsberg, Bucking, Leiderer et Pfeiffer, ni de l’école d’anatomie, ni de la maison de la chancellerie, ni des bâtiments de l’université. On n’en finirait pas avec Marbourg.
Dans une grande salle dépendant de l’université, sont
exposés les portraits d’un grand nombre de professeurs qui y ont illustré l’enseignement, et dans le nombre de ces apôtres de la science venus ce tous les pays du monde, figure la tête imposante d’an Français de génie, Denis Papin, qui, appelé en Allemagne par le comte Karl de Hesse, y reçut le titre de conseiller antique et la chaire de professeur de mathématiques. Papin, qui entrevit le premier le rôle de moteur tout-puissant réservé à la vapeur dans les temps modernes, était né à Blois au milieu du dix-septième siècle. On ne sait ni où ni quand mourut ce grand homme infortuné. Il avait quitté l’Allemagne, après deux essais malheuieux qu’il fit à Cassel : il voulut naviguer sur la Fulda dans un bateau sans voiles ni rame, muni seulement d’une roue, et faillit se noyer. Il tenta aussi, sans succès, l’invention de certains fusils à eau. Alors la Hesse et l’Allemagne même lui éclatèrent de rire au nez, sans pitié, et le séjour devint impossible à l’auteur du digesteur dans ce pays qui raillait ce que Ton appela « ses prétentions outrecuidantes à bouleverser les lois de la nature. »
Le château de Marbourg ne mérite aucune louange comme architecture, et ne présente aucun caractère grandiose ou charmant. Il sert aujourd’hui de prison. Çà et là l’on aperçoit aux fenêtres d’ignobles faces de condamnés, on entend le bruit de leurs fers ou de leurs métiers, car tous travaillent ou sont censés travailler. Je demandai s’ils avaient des industries spéciales. On me répondit que les détenus de Marbourg fabriquaient principalement des jouets d’enfants et des accordéons pour l’exportation en Amérique et en Australie.
Un porte-clefs nous conduisit à la seule chose curieuse du château aérien de Marbourg, sa position exceptée : c’est la salle dite des chevaliers, où se tinrent, du 1er au 4 octobre 1529, sous la présidence du landgrave Philippe le Magnanime, des colloques entre Luther, Zwingle, Mélanchton et QEcolampade sur des questions de dogme. Il s’agissait de s’accorder, et l’on se sépara plus divisés que jamais, grâce à l’entêtement intraitable de Luther.
La salle qui entendit discuter ces célèbres réformateurs est d’une architecture pesante et massive assez remarquable. Elle a la forme d’un carré allongé. Son plafond est composé d’une double voûte supportée au milieu par une colonne écrasée et trapue. Du reste, ni un meuble, ni un ornement, ni une tenture. On parle d’une table sur laquelle Luther écrivit à la pointe de son couteau, pendant les mémorables discussions que nous venons de rappeler, ces paroles sacrées : « TIoC est corpus meum. » On n’a pas su me la montrer, ou je n’ai pas su la voir. L’ancienne décoration était, dit-on, magnifique; il n’en reste aucun vestige. Trois portes en bois sculpté donnent accès dans la salle aux rares visiteurs, et l’on peut contempler à travers dix grandes croisées ogivales les merveilles de la montagne qu’habite Marbourg.
La salle des chevaliers, commencée par le landgrave Henri Ier, a été terminée en 1312. Il s’y tint en 1399 une réunion des quatre électeurs de Trêves, de Mayence, de Saxe, et du Palatinat, pour délibérer sur la déposition de cette brute couronnée qu’on appelait Venceslas. C’est là aussi qu’en 1410 une alliance fut conclue entre le roi
Rupert et le landgrave de Hesse, en faveur du pape, et
contre l’archevêque de Mayence.
Après avoir partagé avec Gassel l’honneur de servir de résidence aux landgraves, le château de Marbourg ne fut plus qu’une petite forteresse dont les ouvrages de défense ont été bien des fois revus, corrigés et augmentés, même dans des temps rapprochés de nous, — après la guerre de sept ans. Une série de murailles et de fossés reliait le château à la ville. De toutes ces fortifications, il ne reste plus que des débris insignifiants. La guerre de trente ans, puis la guerre de sept ans en avaient enlevé plusieurs morceaux. Napoléon a achevé l’œuvre de destruction à la suite d’un coup de main tenté par d’anciens soldats de la Hesse mêlés à des paysans indigènes contre la faible garnison française qui occupait le château. Les mutins l’en expulsèrent le 29 septembre 1809. Mais la vengeance ne se fit pas attendre. Irrité de cette tentative, Napoléon fit démolir toutes les forteresses du territoire Hessois. Les bastions et les casemattes de Marbourg sautèrent, et semèrent de leurs débris les beaux jardins du voisinage changés provisoirement en carrières. La montagne trembla sur sa base comme si un violent tremblement de terre l’eût secouée. Le puits du château, profond de soixante-dix mètres, fut comblé par les ruines.
En 1761, les Français s’étaient permis déjà quelques violences à l’endroit de Sainte-Élisabeth. Ils avaient brisé les vitraux, les bancs sculptés, pillé les ornements d’autel, et converti l’admirable nef en magasin à fourrages.
C’est peut-être par représaille que nous y avons été si indignement traité en lan de grâce 1858 par l’ours préposé aux travaux de restauration.
Nous n’en proclamons pas moins Marbourg une ville rare sous tous les rapports. Jugez-en ! Il y à huit à neuf mille habitants dont la principale industrie est la poterie. Parmi ces huit à neuf mille habitants, il n’y a qu’une couturière (ô ville primitive !) qu’un maître à danser (ô ville rebelle à la polka!) La statistique nous révèle qu’elle possède un chasseur de rats en chambre, et de l’existence de cette profession il est facile de conclure celle d’une plaie qui ne fait pas désirer de coucher à Marbourg. On compte vingt-neuf brasseries, et cent et un restaurants ou marchands de vin. Cent et un restaurants contre une couturière ! C’est une proportion pantagruélique.
Enfin, n’oublions pas, parmi les titres de noblesse de Marbourg, qu’une mention a été accordée par le docte Érasme à l’excellence de sa bière dans un de ses plus importants traités.