DE STRASBOURG A KEHL
A part une infime minorité de trente-cinq millions neuf cent quatre-vingt mille Français sur trente-six millions que nous sommes, tout le monde va à Bade depuis quelques années. Tout le monde est donc familiarisé maintenant avec la traversée du pont de Kehl, les agréments et les désagréments de la promenade en voiture qu’il faut faire de Strasbourg à la station de Kehl, où le chemin de fer allemand, patient de sa nature, vous attend sans piaffer.
Il semble que l’on se soit complu à exagérer les ennuis de cet intermède qui d’ailleurs ne tardera pas à être supprimé par le mariage des lignes de fer française et allemande, et que j’aurai l’aplomb de regretter. Dans letat actuel des choses, la visite que la douane allemande fait subir à vos bagages est à peine une contrariété, surtout pour les voyageurs qui ont eu le bon sens, au lieu de s’entasser dans un omnibus, de s’installer dans le premier fiacre venu, tête à tête avec leurs colis.
D’abord, l’art avec lequel les cochers strasbourgeois édifient la pyramide de vos caisses sur les voitures les moins faites pour leur servir de bases, sur de petites calèches découvertes, par exemple, est à lui seul un spectacle digne d’attention. M. Scribe, quand il construit une pièce, ne tend pas plus habilement ses ficelles que l’automédon strasbourgeois ne manœuvre les cordes qui relient, en guise de ciment, les différentes parties de son chef-d’œuvre. Gela penche presque toujours ; mais jamais cela ne tombe.
Do vraies tours de Pise au petit pied.
Du moment que le chemin de fer aura posé sur la frontière ses rails non interrompus, tous ces monuments s’écrouleront. De plus, c’est alors que l’inquisition douanière imposera de vrais supplices aux voj^ageurs.
On arrive en voiture tranquillement, chacun à son heure; chacun est visité à son tour; c’est très-doux et très-pacifique malgré tout ce qui a pu être dit et écrit à ce sujet. Supposez, au contraire, que tout le monde est airivé en même temps, dans un convoi de chemin de
fer, combien la scène ne change-t-elle pas à notre détriment !
Une avalanche de caisses, de malles, de paquets do toute nature et de toute dimension ; un torrent de voyageurs; un régiment d’employés de la douane, tout cela se pressant, se bousculant, se heurtant... On dirait des ennemis prêts à s’entre-dévorer. La cloche sonne; la vapeur siffle et mugit; les hommes jurent; les clefs se perdent, ou bien les serrures, troublées apparemment de ce tohu-bohu, ne veulent plus, ne savent plus s’ouvrir...
Voilà le progrès.
En attendant, une des supériorités constatées depuis longtemps chez le douanier de Kehl comparé à ses confrères de France, c’est que, ne parlant pas français, il ne peut pas nous dire : o Avez-vous quelque chose à déclarer? »
Vous la connaissez, cette question ! chaque voyageur est condamné à la récolter partout où notre ordre social encore si incomplet sème des messieurs en habits vertbouteille.
Quatre-vingt-dix-neuf, ou plutôt cent fois sur cent, le voyageur répond : non.
Là-dessus le douanier, au lieu de laisser circuler librement ce voyageur qui a déclaré qu’il n’avait rien à déclarer, le somme d’ouvrir ses malles, où lui, douanier, pique une tête, et se met à nager de ses deux mains crasseuses dans votre plus beau linge blanc, monsieur, en plein flot de vos plus belles dentelles, madame.
Si l’on ne devait pas s’en rapporter à la véracité du
voyageur; si l'on no voulait ajouter foi qu’à l’aveu dépouillé d’artifice de ses malles elles-mêmes, à quoi bon le faire parler, lui, au préalable?
Vous lui faites une injure, douanier, quand, au moment même où il affirme qu’il n’y a rien d’intéressant pour vous dans ses caisses, vous insistez pour y mettre le nez. C’est lui dire : « Tu en as menti , voyageur. » Singulière parole de bienvenue! Et ce serait si simple d’épargner cette grossièreté aux arrivants, en leur demandant leurs clefs, sans phrases, sans la question antérieure qui fait de la demande des clefs une offense.
Tout ce qui a voyagé peu ou prou, a un bissac plein de doléances à l’adresse de ces messieurs, et d’historiettes qui ne sont pas à leur gloire. Pour moi, fidèle, à ma manie désordonnée d’anticiper sur les événements, je vais conter ici la mienne. Sa vraie place serait à la fin du présent volume, si elle est quelque part, car elle nous arriva, après notre séjour à Nauheim, comme nous rentrions en France par la frontière suisse.
C’était donc à Bellegarde; la douane avait déployé son style ordinaire, et nous, nous nous étions contenus pour ne pas répondre à la question stéréotypée sur ses lèvres: « Je déclare que je vous revois à regret, ô habit vert , gaine du douanier, cette épée de Damoclès suspendue sur nos colis. Je déclare revenir à la vie sédentaire par raison, par nécessité, par devoir; — par amour, oh I non! »
Enfin, tout s’était passé dans l’ordre accoutumé, et nous devions croire la cérémonie terminée en ccqui nous concernait , mais le subalterne posé en sentinelle à la
porte de la salle où l’on interrogeait les bagages ne voulait pas nous laisser sortir, bien que nos effets eussent été passés au crible de la plus minutieuse analyse, sous prétexte qu’un paletot que nous portions sur notre bras n’avait pas été marqué à la craie par son chef. Sans la tache blanche, point de porte ouverte. Il fallut retourner sur nos pas, et intriguer près du supérieur pour qu’il consentît à nous salir selon la consigne exécutée si rigoureusement par le gardien de la sortie.
Sans tourner au petit factieux, il est permis de former des vœux discrets pour l’amélioration du douanier français en particulier. C’est un bipède en retard de quelques siècles sur la civilisation de ses contemporains.