DE KEHL A FRANCFORT
L’on a pris à la préfecture de police de Paris un passeport qui coûte dix francs, mais qui revient environ à vingt-cinq francs, y compris les frais accessoires: visa, voitures, pour-boire, et cœtera. Vingt-cinq francs, une guinée, c’est le prix d’une stalle à l’Opéra italien de Londres. Mais le Français n’est pas habitué à payer aussi cher ses spectacles, et quand il a fait un pareil extra, du moins voudrait-il qu’on lui servît du nouveau une fois la toile levée, une fois la frontière franchie. — « Je n’ai pas acheté vingt-cinq francs, tu n’as pas payé vingtcinq francs un passe-port à l’étranger, dit ce bourgeois, ou dit à ce bourgeois sa femme, pour retrouver de l’autre côté du Rhin les memes costumes, les mômes arbres,
les mêmes gazons que sur la rive française. Qu’on nous rende notre argent! nous voulons nous en aller; nous ne nous amusons pas du tout. »
Ce qui précède' est l’expression, très-exagérée sans doute et touchant à la caricature, d’une illusion enfantine dont on retrouve des traces de moins en moins visibles chez l’homme, jusqu’au jour où, par la force de l’habitude du voyage, il en vient à franchir les frontières de la patrie aussi indifféremment que s’il s’agissait de traverser une rue pour changer de trottoir. Tous, tant que nous sommes, nous nous figurons, ou, du moins il fut un temps ou nous nous figurions chaque état comme une vaste propriété, close de murs formidables, dont des guichetiers ouvraient et fermaient les portes devant et derrière les voyageurs. Dans ce système-là, changeait-on de pays, il nous semblait que tout devait changer autour de nous; qu’à l’étranger, par exemple, les poissons devaient se promener en plaine et sous bois, le gibier peupler les fleuves et les étangs, les arbres avoir les pieds en l’air et la lêie en bas, les maisons être en or, en bois, en argent, en porcelaine, en tout, excepté en pierres ou en briques, puisque telles sont les nôtres. La Chine, la Chine pur sang, la Chine fermée d’il y a quelques années eût à peine répondu aux exigences de cet idéal enfantin.
Et puis, du haut d’un pareil programme rédigé par l’imagination et l’ignorance, quand on tombait dans la réalité, quelle chute! S’apercevoir que la frontière n’est pas plus un objet matériel , muraille ou haie continue dont on puisse mettre un morceau dans sa poche, qu’il n’est possible d’enlever un fragment de l’azur céleste.
et de se le taire monter en épingle ! Ah ! le ciel n’existe pas, ou du moins il n’existe que dans le cœur des hommes pieux, comme la frontière n’existe à l’état de
muraille imprenable que dans les âmes patriotiques, et c’est bien mal au ciel de se jouer ainsi des rêves que nous nous plaisions à former sur son compte. Il a fallu le déchirer, ce beau voile bleu où nous étions persuadés ue des fées bienfaisantes avaient brodé des étoiles pour le charme des yeux bien sages.
L’idéal tombe en poudre au toucher du réel,
a dit un poète. C’est vrai; mais cette poussière, ce peu de cendre qui survit aux croyances mortes, c’est quelque chose, si peu et si vain que ce soit. Comme je le disais tout à l’heure, les sensations de voyage sont, chez plus d’un, saupoudrées de cette poussière de son idéal mis en miettes depuis longtemps. Il a beau savoir que chaque continent forme un tout homogène, sur lequel des hommes pétris tous d’un même limon, jetés dans des moules presque pareils, cultivent les mêmes arts presque de la même façon et sont assujettis aux mêmes besoins, son idéal d’autrefois lui jette encore de temps en temps sa poudre aux yeux, et il s’étonne, en changeant de contrée, de retrouver à peu près partout, décors, personnages, scènes à lui connus avant de se mettre en route.
Jusqu’au temps qui, beau ou mauvais, a profité de la suppression des distances par la vapeur et l’électricité
pour être partout le meme à la fois, ou peu s’en faut! Autrefois, — cet autrefois-là ne remonte pas bien haut; il y a vingt ans tout au plus, et alors nous étions à peine un collégien, — quand on avait des amis qui passaient leurs vacances à Saint-Cloud, à Saint-Germain en Laye bu à Versailles, ils nous mandaient, dans des lettres qu’on recevait à grand’peine le lendemain de leur date, qu’ils avaient un temps superbe, a Nous jouissons ici, écrivaient-ils, d’un mois de septembre admirable. » Cependant les Parisiens avaient le monopole de la pluie et des froids prématurés. Une autre fois, — chacun son , tour, — c’était le Parisien qui était favorisé et radieux, tandis que le Versaillais ou l’habitant de Saint-Germain gémissait sous les ondées.
Maintenant, il est évident que l’ordonnateur delà fête télégraphie sa volonté aux quatre coins du globe, et les baromètres d’obéir comme un seul homme.
Même uniformité quant à la littérature. La monnaie intellectuelle frappée en France a cours partout.
Tandis que nous rêvassions ainsi sur la route de Kehl à Francfort, il y avait deux Allemands assis en face de nous.
L’un, très-jeune, chevelu comme un Mérovingien, barbu comme Frédéric Barberousse, lisait en riant et riait en lisant. Je fus curieux de connaître le titre du livre qui le mettait ainsi en liesse et je me penchai vers lui un peu indiscrètement ; mais la blonde Allemagne est bonne personne.
Son livre, source de tant do joies, était un recueil de calembours français.
L’autro Allemand, son voisin, lisait aussi, mais d’un œil sérieux, dans un volume de plus grand format. Je me livrai à la même inquisition... C’étaient les Mémoires pour servir à V histoire de mon temps de M. Guizot.
Nous roulions cependant en plein Palatinat, et à chaque instant des ruines, à droite, à gauche, nous racontaient l’histoire de l’influence française à coups de canon. Nos Allemands n’en vivaient pas moins en bonne intelligence avec leurs volumes français, et même, à la station d’Heidelberg, ils ne virent pas passer entre leurs livres et eux les ombres de Mélac et de de Lorges, ces terribles plénipotentiaires accrédités par Louvois pour foudroyer le château des électeurs.
Au bout de quelque temps, les deux lecteurs fermèrent les yeux, posèrent leurs livres et s’assoupirent.
Quand je revins à eux, ils étaient réveillés et lisaient de nouveau,* seulement, par suite d’un troc, peut-être raisonné, peut-être dû aux hasards du réveil, le rieur lisait maintenant l'ouvrage de M. Guizot, et l’homme sérieux était plongé dans le recueil de calembours.
Le premier n’en riait pas moins pour cela.
Le second ne s’en déridait pas davantage.
DE FRANCFORT A NAUHEIM.
A Francfort, descendez de wagon, allez à vos bagages
bulletin en main, et, dès que vous aurez aperçu votre
bien, désignoz-le du geste et de la voix à la sollicitude
des employés. Le cri de ralliement qu’il convient au
voyageur en marche vers Nauheim de pousser sans relâche en cette occurrence est celui-ci : Main-Weser.
Main -\Veser-Bahn, c’est-à-dire chemin de fer du Mein et du Weser, c’est le nom de la grande ligne qui va do Francfort à Cassel, Leipsick et Berlin. Nauheim est la cinquième station sur cette ligne, en venant de Francfort.
C’est le Main-Neckar qui nous a amenés de Kehl à Francfort. Les débarcadères de ces deux lignes, celle que l’on quitte et celle que l’on va prendre, sont situés sur la rive droite du Mein, et presque contigus. Entre eux est la gare du chemin de fer du Taunus, — route de Wiesbaden.
Criez toujours Main-Weser de tous vos poumons, ne perdez pas le temps à respirer, et alors si ignorant que vous puissiez être de l’allemand, si peu expert que vous soyez dans l’art de vous débrouiller au milieu des petits embarras d’un voyage que l’on fait pour la première fois, vous finirez par arriver, vous à pied, — il y a cent pas au plus d’une gare à l’autre, — escorté de vos colis n charrette.
Francfort est une de ces villes qu’il faut voir et revoir. Peut-être vous conviendra-t-il d’y passer quelques jours avant de pousser jusqu’à Nauheim. — La visite à Francfort fait évidemment partie du répertoire de Nauheim, et réciproquement la promenade à Nauheim est une des distractions de Francfort. — Pour nous, encore invalide, il nouk tardait d’aller trouver les naïades bienfaisantes de Nauheim. Nous nous sommes réservé Francfort pour un autre jour.
En route! Voici Bonames, dont le nom remonte aux
Romains. Bona messis, bonne moisson. Bonames est à Hombourg comme Oos est à Bade, avec cette différence que d’Oos à Bade on compte dix minutes de chemin de fer, tandis que de Bonames à Hombourg il y a une heure de voyage en omnibus. Plus heureuse, notre petite ville de Nauheima,comme Wiesbaden, le chemin de fer chez elle.
Bonames appartient à la liesse grand-ducale, et n’est qu’à quatre milles de Nauheim. Cette ville-ci est le chef-lieu d’une enclave de la Hesse électorale. Toutes deux, comme le dit le nom de Bonames, sont situées dans un pays fertile et aimé des dieux. Les Romains, qui devaient s’y connaître mieux que personne, — eux nés sur le roi des sols, s’il était cultivé d’une façon digne de lui, eux qui avaient sous la main ce fameux grenier, la Sicile, — avaient été frappés pourtant de l’abondance avec laquelle ce coin de terre germanique répondait aux soins des agriculteurs. Ils avaient remarqué cette fertilité, tout maîtres du monde qu’ils étaient et, en cette qualité un peu blasés sur les moissons.
C’est à Bonames, nous l’avons dit, que descendent les voyageurs, — les chercheurs d’or qui rêvent les mines de la Californie sous le tapis vert du Kursaal de Hombourg.
Voyez-les à l’arrivée ! l’illusion féconde habite dans leur sein, comme a dit un poète ; et revoyez-les au retour : c’est l’heure ou leur poche vidée rend leurs oreilles moins sourdes aux conseils de la prudence qui chercha vainement à les éloigner de la roulette-Charybde, et du trente et quarante-Scy lia... Bonames ! oui, bonne mois-
son pour M. Blanc, le directeur des jeux à Ilombourg! Bonne moisson pour les passions et les folies qui se repaissent du jeu ! La bonne moisson est bien rare pour les joueurs isolés et, malheureusement pour eux, libres de calculer leurs coups contre cette force collective, machinale et aveugle (c’est sa cécité qui fait sa force avant tout) : la Banque !
Après Bonames, vient Friedberg, ancienne ville libre impériale, attrayante et déchue, munie de remparts, d'une tour ronde, d’un ancien château fort et d’une belle église gothique. Friedberg est plus riche de souvenirs que d’habitants... Nous y reviendrons.
Après Friedberg, c’est Nauheim. A peine la locomotive est-elle sortie de la gare do Friedberg pour s’engager sur un magnifique viaduc dont les arcades sont construites en cette pierre rose allemande, toute riante dans son neuf, et qui revêt en vieillissant des tons plus sévères et si harmonieux dans leur variété, tels qu’on les admire particulièrement sur la cathédrale de Fribourg en Brisgau... c A peine nous sortions des portes de... » Friedberg, nous avons aperçu Nauheim.
Ce que l’on en découvre d’abord est plus étrange que séduisant.
Ce sont des tréteaux en bois, do la hauteur à peu près d’une maison, dont la signification échappe au voyageur qui n’a pas de renseignements dans son sac.
De loin, on dirait des squelettes de poisson plantés en terro par la pointe des arêtes perpendiculaires ; mais, il s’agit là d’arêtes longues comme des poutres de vingt
pieds et grosses à proporlion. Il faudrait supposer que quelque monstre phénoménal est venu s’échouer là, en plaine.
Pour ne pas prolonger la charade, ce sont tout sim-
plement des charpentes cà l’usage des salines de Nauheim.
Ce sont des canaux aériens où circule l’eau salée qui sera sel après s’être suffisamment promenée au grand air sur les terrasses qu’on lui a élevées, après avoir filtré à travers les murailles de fagots épineux qui les soutiennent, et enfin après une cuisson non interrompue de cinq jours et cinq nuits, au-dessus do brasiers infernaux qu’alimente la tourbe puisée sans relâche aux carrières d’un petit village voisin, Dorheim.
La station de Nauheim et le parc de l’établissement thermal ne font qu’un pour ainsi dire. Vous êtes encore sur le marchepied du wagon, et vous êtes déjà, ou si peu s’en faut ! dans le parc dessiné autour des sources et duKursaal. C’est un des mérites rares de cet endroit charmant, de vous saisir au débotté, de prendre votre admiration au collet, de vous forcer à vous plaire chez lui, avant que l’on ait seulement eu le temps de décharger vos malles.
Le moment de cette arrivée à Nauheim restera parmi les plus charmants souvenirs de notre vie. Il était six heures. La soirée était radieuse, tiède, embaumée. Notre état de convalescent nous rendait plus sensible à toutes ces fêtes du monde extérieur que nous avions failli ne plus revoir. Nous montâmes dans une petite calèche découverte que menait grand train une haridelle de bonne
volonté plus que de bonne mine. Elle était si laide, que peut-être avait-elle pris l’habitude d’aller si vite pour qu’on n’eût pas le loisir de la voir !
J’eus à peine le temps d’embrasser, dans un premier coup d’œil, et Friedberg, à gauche, sur qui le soleil couchant concentrait ses effets de dorure ; et, du même côté, mais plus près de nous, les bâtiments de graduation des salines, d’où s’élevaient des fumées en route vers le ciel bleu. Derrière notre dos, l’embarcadère du chemin de fer souriait dans la gracieuse coquetterie de son architecture, rose comme le viaduc de Friedberg et comme nos impressions. Par un excès de prévenance, afin que les choses se présentassent à nous sous leur plus séduisant aspect, et pour ainsi dire en habits de gala, l’on ne nous fit pas descendre dans le vallon , où sont groupées les quelques deux cents maisons qui composent Nauheim, par la rampe qui est le chemin ordinaire et d’ailleurs très-facile des voitures. L’on nous fit les honneurs, pour cette fois seulement, d’une belle allée plate, droite, large, sablée à ravir, bordée de deux contre-allées, une de chaque côté, et ombragée par des plants d’ormeaux, qui prend naissance au pied même du perron de la gare, et a son embouchure à l’entrée du parc, en face de la reine des sources de céans, le Friedrich- Wilhelm. C’est le nom du souverain très-aimé de la Hesse, et il est glorieusement porté par cette source, la merveille de l'Allemagne hydrologique.
En la faisant jaillir juste en face du chemin de fer, et tout à la porte du paradis salé où j’entrais pour la première fois, la nature a agi très-adroitement. On se sent
empoigné dès l’abord en faveur de l’endroit qui s’annonce ainsi. Cela me rappela le système provocateur adopté par nos théâtres de boulevard qui, non contents de leurs affiches, ornent encore leurs façades d’un tableau lumineux qui représente la principale scène du mélodrame en cours de représentation.
Mais, combien le Friedrich- 'Wilhelm ne remporte-t-il pas, comme instrument d’attraction, sur les plus beaux transparents de l’Ambigu-Comique et de la Gaîté!
Figurez-vous une vraie pyramide de neige qui s’élève en bouillonnant, — à grand peine réduite à une hauteur raisonnable par un capuchon dont on l’a coiffée pour arrêter son essor, — et qui retombe dans un bassin do rocailles ou elle se brise en écume. Voilà l’enseigne de Nauheim.
Après l’avoir saluée d’un cri au passage, nous prîmes
à gauche sur la lisière du parc, puis, à droite, et nous traversâmes un petit pont d’une arche. Puis, toujours rapides comme le vent, nous passons devant un grand chalet qui disparaît sous la verdure grimpante et les fleurs amoncelées, et que l’on nous dit être le Kursaal provisoire. Encore quelques tours de roues, et la voiture s’arrête devant une maison de couleur saumon, de mine avenante, où l’on a bien voulu nous choisir un logement.
Allons, nous voilà devenu habitant de Park-Strasse, c’est ainsi que se nomme la rue où l’on nous fait descendre, en français : rue du Parc. Sur la façade delà maison brille le nom du propriétaire: Schwab, et à côté
l’éliquette de rigueur : Mobelirte Zimmer zu vermizellen , chambres meubléès à louer.
J’ai dit que Park-Strasse était une rue, c’est au moins autant une allée. D’un côté sont les maisons, toutes neuves, fraîches et gaies comme la nôtre; devant elles, on a pavé à peu près la largeur de deux de nos trottoirs parisiens, en prévision sans doute des journées boueuses. Le reste est sablé.
De l’autre côté de Park-Strasse, pas de maisons. Si bien que nous aurons le plaisir de n’avoir en face de nous, en fait de voisins et de voisines , qu’arbres , verdure, fleurs, le parc enfin dans tous ses atours odorants.
Çà et là, nous distinguions des groupes élégants do causeurs assis ou se promenant. Les verdures étaient émaillées de robes blanches. Des troupes d’enfants jaseurs, tout en jouant au ballon, s’étaient rapprochées, pour contempler la figure et le bagage de ces nouveaux venus que nous étions. Nous ne voyions pas d’orchestre, mais la brise nous apportait les notes d’une de ces douces valses qu’on ne joue nulle part comme en Allemagne. C’était en effet le moment où il y a musique à Nauheim, pour la troisième fois de la journée, de cinq à sept heures du soir.
Notre séjour débutait donc sous les plus heureux auspices, au son harmonieux des instruments lointains. Ainsi commençaient en musique les journées de celui qui devait être un si grand philosophe sans le savoir et un si rare écrivain sans le vouloir, Michel Montaigne, quand son père avait ordonné, pour éviter à sa jeune
UN MOIS EN ALLEMAGNE l\\
nature les secousses pénibles, qu’il eût une symphonie pour réveille-matin.
Dans mon enthousiasme pour le gracieux accueil que nous recevions des personnes et des choses, j’aurais volontiers cçié, en agitant mon chapeau : « Nauheim ! Nauheim ! » comme autrefois le peuple, dans ses jours t de fête criait, en signe de liesse : « Noël ! Noël! »