‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 8 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PEU UE GÉOGRAPHIE ET PAS BEAUCOUP u’iIISTOIRE

On appelle Taunus ou Hœhe une chaîne de montagnes appartenant à l’Allemagne occidentale qui commence sur les frontières de la Hesse, se développe dans le duché de Nassau, court au sud-ouest, et se termine sur la rive droite du Rhin. Cette chaîne sépare les eaux de la Lahn d’avec celles du Mein et du Rhin. Ses plus hauts sommets, l’Alte-Kœnig et le Grand-Feldberg n’ont pas neuf cents mètres. C’est donc une chaîne de tempérament bourgeois, sans pics excessifs, sans crêtes d’un accès orgueilleusement difficile.

Sur la pente nord-est du Taunus est Nauheim, cheflieu d’une enclave de la liesse électorale, dans le grandduché de la Hesse-Darmstadt et le duché de Nassau.

Nauheim compte environ deux cent cinquante mai-

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sons et deux mille habitants sédentaires. — Je ne parle pas ici de la population variable des buveurs et des baigneurs. — Depuis le 5 octobre 1854, la commune a reçu les droits et le nom de ville. Mais, quoique parvenue, elle n’est pas fière et conserve assez fidèlement l’aspect et les allures d’un gros bourg. Sa nouvelle fortune ne lui a pas tourné la tête. Habituées à la bière et aux vins du Rhin, les têtes allemandes sont d’une solidité proverbiale.

En 1784, il y avait à Nauheim mille habitants.

En 1820, il y en avait onze cent soixante-treize.

En 1835, il y en avait treize cent quatre-vingt-seize.

Dans ce nombre, on comptait cinq catholiques seulement ! et vingt-trois juifs.

Pendant les vingt-quatre années qui se sont écoulées depuis 1835, je ne pense pas que le catholicisme oit fait beaucoup de progrès parmi les Nauheimiens (on peut créer le mot, puisqu’il s’agit d’un endroit en train de se créer). Aujourd’hui encore, il n’y a pas d’égliso catholique à Nauheim. Les baigneurs qui ont la bonne habitude d’entendre la messe le dimanche, doivent aller la chercher au village catholique de Niedermorlen, plus rapproché d’ailleurs de Nauheim que ne l’est de beaucoup de Parisiens leur paroisse. A pied, c’est une promenade charmante d’une demi-heure, par le parc et la grand’route. En voiture, il faut un quart d’heure, à peine.

Niedermorlen ne fait cependant pas partie de la même principauté que Nauheim.

Niedermorlen appartient au grand-duché de Hesse-

Darmstadt, et Nauheim, nous l’avons déjà dit, est à l’électeur de Hesse.

La terre est morcelée en Allemagne, entre les souverains, comme elle l’est chez nous entre les particuliers.

Des deux églises protestantes de Nauheim, l’une, l’église Sainte-Catherine, était consacrée, dans l’origine, aux luthériens; l’autre, Saint-Guillaume, aux réformés. Depuis la réunion des deux confessions, la plus grande, savoir : Saint-Guillaume, a été terminée, et c’est elle qui sert presque uniquement aux besoins du culte.

Nauheim est situé dans la Wetterau, en français Wetteravie, c’est-à-dire dans le pays arrosé par la Wetter. Une ancienne province d’Allemagne, dans le cercle du Bas-Rhin, aujourd’hui généralement comprise dans la liesse, le Nassau, et les pays environnants, portait ce nom de Wetteravie. Elle comprenait le Lahngau inférieur, les deux Rheingau, le Meingau, Usingen, Wiesbaden, le comté de Kœnigstein, les deux comtés de Katzenellnbogen, Epstein, Wetzlar, Francfort-sur-le-Mein, Hanau, Mayence. Elle était divisée en Wetteravie méridionale ou Wetteravie propre , et Wetteravie septentrionale ou Westerwald.

Plus anciennement, il y avait eu un Wettergau ou canton de la Wetter, moins vaste, et qui, borné au sud par le Mein, puis par la Kinzig et par le Vogelsberg, comprenait les comtés d’Isenbourg, de Nidda (la Wetter est un affluent de la Nidda), de Solms-Laubach , Stolberg-Gedern, Schottern et la ville de Friedberg.

Friedberg est à cinq minutes de Nauheim par le che-

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min do fer, ot n’en fait pas moins pour cela partie de la Hesse-Darmstadt. En sa qualité d’enclave, le district de Nauheim est entouré de voisins soumis à d’autres souverains que le sien.

Il est glorieux d’être Hessois quand on lit Tacite. Les Ilessois sont les descendants de l’ancienne peuplade des Gattes ( Catti , Hassii , branche des Cattes, d’oii Hessois), qui purent être battus, jamais soumis par les Romains. Les Cattes habitaient au sud des Chérusques, au nordest des Mattiaci. Ils avaient pour capitale Castellum Cattorurn , aujourd’hui Cassel ; il faut entendre Tacite sur le compte de cette vaillante peuplade:

« Les Gattes , nous dit-il, commencent aux hauteurs de la forêt Hercynienne, et habitent des campagnes moins ouvertes et moins marécageuses que les autres contrées de la Germanie. Les collines se prolongent en effet, en s’abaissant insensiblement , et la forêt ellemême suit fidèlement les Cattes, et no les abandonne qu’à leurs frontières. Ils ont, plus que d’autres, le corps robuste, les membres nerveux, le visage menaçant, une grande vigueur d’âme. Leur intelligence et leur finesse étonnent dans des Germains. Ils savent se choisir des chefs, écouter ceux qu’ils ont choisis, garder leurs rangs, comprendre les occasions, différer une attaque, profiter du jour, se retrancher la nuit, se défier de la fortune ; attendre tout de la valeur, et, ce qui est trèsrare et ne peut être que le fruit de la discipline, compter sur le général plus que sur l’armée. Toute leur force est dans l’infanterie qu’ils chargent, outre ses armes, d’outils en fer et de provisions. Les autres barbares vont

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au combat; les Cattes vont à la guerre. Ils font peu d’excursions , évitent les rencontres fortuites. Ce n’est guère en effet qu’à des troupes à cheval qu’il appartient de brusquer la victoire et de précipiter la retraite : trop de vitesse ressemble à do la peur; une lenteur circonspecte est plus près du courage.

» Un usage adopté quelquefois chez les autres Germains par la bravoure individuelle, est devenu chez les Cattes une loi générale : ils se laissent croître, dès l’àge de puberté, la barbe et les cheveux, et ne dépouillent cet aspect sauvage qu’après s’être déliés, en tuant un ennemi, du vœu qu’ils ont fait à la vertu guerrière de le garder jusque-là. C’est sur le sang et les dépouilles qu’ils se découvrent le front; alors seulement ils croient avoir acquitté le prix de leur naissance, et se présentent à la patrie, à un père, comme leurs dignes enfants. Le lâche qui fuit la guerre conserve cet extérieur hideux. Il est des braves qui prennent en outre un morceau de fer (signe d’ignominie chez cette nation), et le portent comme une chaîne, jusqu’à ce qu’ils se rachètent par la mort d’un ennemi. La plupart des Cattes aiment à paraître avec ce symbole. Ils blanchissent sous d’illustres fers, qui les signalent également aux ennemis et à leurs frères. Us ont le privilège de commencer tous les combats; c’est d’eux qu’est toujours formée la première ligne, dont le coup d’œil étonne, car ces visages farouches ne s’adoucissent pas même dans la paix. Aucun de ces guerriers n’a ni maison, ni terre, ni souci de chose au monde. Ils se rendent chez le premier venu et s’y font nourrir, prodigues du bien d’autrui, indifférents

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au leur, jusqu’à ce que la vieillesse glacée leur interdise une si rude vertu. »

Les Cattes ne prirent pas part à l’anéantissement des légions romaines, qu’avait aventurées si imprudemment Varus, trompé par la patriotique perfidie de ceNana- Sahib germanique, qui s’appelait Arminius à Rome et Hermann dans son pays. Ségeste, chef des Cattes, dont Hermann avait enlevé la fille, prévint même le léger et présomptueux général romain, auquel Auguste, éperdu, devait plus tard redemander en vain ses légions. Ségeste avait annoncé à Varus le soulèvement de ces cipayes de Rome, qui devait aboutir à un si effroyable désastre pour ses aigles.

C’est dans les défilés de la chaîne de Teutoburgenvald, ou nord-ouest de la Hesse électorale actuelle, entre l’Ems et la Lippe, et non loin de la ville de Paderborn, que fut consommée la mémorable défaite des Romains. Surpris dans des forêts marécageuses, enveloppés par la masse de Germains qui descendaient de tous les sommets, ils firent des prodiges de valeur, et la mêlée dura trois jours. Varus se tua. Les Germains furent impitoyables dans leur revanche.

A certains prisonniers ils coupèrent les pieds ou les mains; à d’autres ils crevèrent les yeux, ou bien encore ils arrachaient la langue à ces malheureux, et leur disaient : « Siffle donc maintenant, vipère ! »

N’avais-je pas raison tout à l’heure, quand la comparaison m’amenait des bords du Rhin à ceux du Gange? Et ne dirait-on pas, par exemple, un coin du tableau des massacres de Cawnpore?

Les vieux Germains connaissaient-ils les sources salées de Nauheim ? On peut répondre oui avec assurance. Il ne manque pas de preuves, ou du moins, comme l’on dit en droit : de commencements de preuve qui font penser que dès lors on profitait des richesses de l’endroit. On conserve, entre autres, à la direction des salines de Nauheim, une chaudière à sauner, trouvée assez récemment en creusant le sol, et dont la forme et la matière attestent, au dire des juges compétents, la provenance germanique. Deux autres chaudières, pareilles à la précédente, ont été aussi atteintes dans des fouilles, et déposées : l’une, dans la ville voisine de Friedberg, l’autre au musée d’antiquités de Hanau.

Maintenant, qui, des Romains ou des Germains, eut la virginité des salines de Nauheim ? C’est ce que nous no saurions préciser. Dans cette partie de la Germanie, on n’a qu’à gratter un peu le sol, et sous la poussière des pieds modernes, on retrouve la forte empreinte des maîtres de l’ancien monde, mêlée à celle des barbares qui devaient en fonder un nouveau.

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