LUI
remercier sans me tromper ; mes amis étaient radieux et ceux qui ne l'étaient pas d'abord me marquaient beaucoup de bonne grâce. » (24 juin 1866.)
Bersot avait maintenant, dans les séances hebdomadaires de l'Académie, une distraction qu'il goûtait singulièrement. « Depuis que je vais tous les samedis à Paris, je trouve que le temps passe beaucoup plus vite ; ce jour dans la semaine fait l'effet du chapitre dans les livres, qui les coupe et les fait paraître plus courts. Ce n'est pourtant pas tant la peine de se presser quand on va vers les cinquante ans. L'habit à palmes a été inventé pour consoler quelques personnes inconsolables de n'avoir plus vingt ans ou environ. On ne dit pas si cela réussit. Je m'imagine que si je me voyais ainsi costumé je rirais de moi-même, et que ma vareuse d'Arcachon me va mieux. »
Les dix années qui précédèrent la guerre sont celles où je fis la connaissance de Bersot, et auxquelles mon esprit revient le plus naturellement lorsqu'il se porte vers les chers souvenirs. Il a bien voulu, dans une lettre que je ne devais recevoir qu'après sa mort, me témoigner combien il avait été attaché à moi et aux miens et que nous avions tenu une grande place dans ses pensées et dans sa vie. Il en a été de même de nous, ai-je besoin de le dire ? Les joies et les peines nous étaient communes. Nous prenions part à ses succès croissants, aux distinctions qui lui arrivaient peu à peu, et lorsque plus tard la mort jeta un deuil dans cet intérieur qu'il avait connu
ERNEST BERSOT
si heureux, ce fut lui qui prêta à la douleur d'un père et d'une mère la voix d'une émotion presque aussi profonde que la leur. Oh! Taimalile ami! Et qu'elles restent éclairées d'un charmant retiet ces années de commerce journalier I II me semble que je monte encore le long escalier qui menait au petit appartement de l'écrivain, sur la Place d'Armes de Versailles. J'en revois la simplicité philosophi(|ue, j'allais dire la noble pauvreté. Je le trouve les pincettes à la main, tisonnant son feu en réfléchissant à la lecture qu'il vient de faire ou à l'ai'ticle qu'il prépare. Ou bien c'est le printemps, et je le rencontre au détour d'une allée, au milieu des bouleaux et des bruyères du bois Satory, errant, cherchant le soleil, s© livrant, grave et doux, à sa passion de la nature et à son penchant contemplatif. « Nous sommes deux heureux de ce monde, lui écrivait Saint-Marc Girardin ; nous aimons les ajoncs en fleurs. » Ce n'est pas sans émotion que j'ai retrouvé dans divers passages des volumes de notre ami des traces de ses habitudes : « Ces pages, dit-il quelque part en s'excusant de recueillir d'éphémères articles, ces pages nous les avons méditées, les yeux sur notre feu, dans les longs hivers ; nous les avons portées avec nous dans nos promenades solitaires ; nous pourrions dire où elles sont nées, au milieu de quelles préoccupations et de quel événement, dont elles seules gardent la trace, que seul nous reconnaissons à une certaine teinte gaie ou triste, à un accent qui nous émeut encore. Elles sont nous-mérae, elles sont nos années, qui ne reviendront pas. » Le passage suivant est plus charmant encore, et montre à quelle poésie s'élève parfois tout naturellement la pensée de notre moraliste : « On part joyeux d'échapper aux tracas quotidiens. D'abord l'esprit, embarrassé de mille idées incohérentes que les détails de
ERNEST BERSOT
l'existence apportent, ne peut pas se remuer ; mais il rejette l'une, puis l'autre le long de son chemin, et parvient enfin à se dégager ; le mouvement do la marche le met en mouvement ; il va devant lui, au hasard des impressions que lui apportent les objets : le nuage qui court, l'oiseau qui s'envole d'une branche, la fourmi qui se hâte à travailler, le lézard qui fuit sous les ronces, la fleur qu'il devine à son parfum, le murmure de l'eau, le grondement des grandes vagues, le mugissement du vent, le tourment des arbres sous son eflbrt, le grand silence des champs, le bruisse-^ ment mystérieux qui sort de la création, toutes ces impressions qui se succèdent, nous donnant chacune leur atteinte et nous pénétrant de la grande vie de la nature, font évanouir les images du monde que l'on quitte et son artifice ; l'âme se simplifie et construit hardiment un monde où elle pourra subsister telle qu'elle est, libre et heureuse. Oui, elle a alors des ailes ; à ces courses en plein air, en plein ciel, la vie est plus légère, et ce qui naît dans ces moments de grâce a une force et un charme que le reste n'a pas. »
Un grand avantage de Bersot dans sa collaboration aux Débats, c'est que tout l'y aidait. Le contemplatif amant delà nature était en même temps un observateur attentif des caractères, de sorte que le fonds des sentiments intimes dans lequel il puisait lorsjjuil fallait prendre la plume, profitait également des méditations du solitaire et de la sociabilité de l'homme recherché pour ses aimables qualités.
Bersot, une fois entré au Journal des Débats, y donna tout de suite et coup sur coup des articles qui lui firent très vite une place dans la littérature contemporaine. Je ne suis pas sûr que ceux de cette époque, les morceaux de 1859 et 1860, sur M. Renan, sur Béranger, l'abbé Bautain, la mé-
ERNEST BERSOT
decine en littérature, ne soient pas ses meilleurs. Celui sur Béranger, en particulier, lui attira bien des remerciements et des adhésions. On lui sut gré d'une équité si parfaite opposée à la réaction immodérée dont le chansonnier avait été victime. « Ce temps-ci aime tellement la justice, écrivait Bersot au sujet du traitement subi par Béranger et Chateaubriand, qu'il n'est personne que, pour le contenter, on ne jette dans le goulfre ; seulement, au lieu de nous y jeter nous-mêmes comme Curtius, nous y jetons les nôtres. » L'article tout entier est un excellent morceau dp critique. Il y a trois pages sur le genre de la chanson qui sont à citer comme un modèle. Et ces bonheurs ne sont point rares chez l'auteur ; le jugement sur les Essais de M. Renan s'ouvre par une dclinition de la civilisation vraiment étincelante d'esprit, de l'esprit qui consiste à voir et à dire parfaitement juste. L'auteur qu'il s'agissait d'apprécier, M. Renan lui-même, l'a-t-on jamais plus finement caractérisé*? « Ce qui est plus dur (lue Ihostilité, il a témoigné de la sympathie pour les religions qu'il jugeait avec tant d'indépendance... 11 condamne la raison à une grande ignorance, réduisant, il semble, la religion au sentiment religieux et la science à la recherche. »
Bersot, je le répète, s'est fait une place et une part dans la critique littéraire. Sensible aux beautés et aux défauts, il s'y montre avant tout, cependant, psychologue et moraliste. 11 connaît le cœur humain et il se plait à démêler dans leur complexité, à poursuivre sous leurs déguisements les fugitifs mobiles do la conduite des hommes. Il ne s'en cache pas. « Celui qui, livré à l'étude de l'homme, dit-il, a goûté une fois à cette sorte de vérité, ne s'en passe plus : il ne se plait plus où elle n'est pas. » La qualité maîtresse de
ERNEST BERSOT
notre ami est le bon sens qui voit net et la finesse qui saisit les nuances. Le bon sens n'est pas nécessairement le lieu commun ; il est, chez l'écrivain dont nous parlons, la mesure dans les jugements, la modération du caractère mise au service de la sagacité de l'esprit. Avec cela toutes les qualités essentielles, bonté, élévation , tolérance. Dans la manière , beaucoup d'un art dissimulé, l'art de construire un article aussi bien que l'art de tourner un alinéa. Sain et solide, ni pose ni clinquant. Point de tics non plus, mais les tons variés et naturels de la conversation. Le style de Bersot ne recherche pas l'éclat ; il lui manque, sinon la chaleur, du moins la passion, sinon l'éloquence, du moins l'ardeur des tempéraments de combat. Sa période manque de nombre, ce qui trahit l'absence de l'émotion oratoire, et il ponctue bizarrement, ce qui accuse un certain défaut d'articulation logique. Aussi son tour n'est-il point raisonneur, démonstratif, dialectique. Ce en quoi il excelle, c'est à analyser des états, à décrire des situations. Il se plaît au trait délicat et malicieux, décoché au détour d'une phrase, avec une bonhomie apparente. Il a une ironie à lui, celle de l'observation incidente, de la réserva quasi involontaire. Toutes ses qualités ont quelque chose de contenu; son travail est fin, dans ce ton discret qui s'abstient de souligner les intentions. Ou, si l'on aime mieux, il travaille à l'estompe, relevant par ci par là ses demi-teintes d'un coup de crayon rapide et net. Il aime à se laisser deviner.
La meilleure façon déjuger Bersot comme écrivain serait peut-être de citer les expressions d'approbation et d'estime dont se servaient ses amis pour le féliciter de tel ou tel article. Non point les banales, telles que tout le monde en reçoit de tout le monde, mais les compliments qui comptent par l'accent dont ils sont
Lvni
ERNEST BBRSOT
ERNEST BERSOT
dits, OU par le nom de ceux qui les font. La correspondance do Bers ot ne nous laisserait à cet égard que l'embarras du choix. Nous avons déjà vu M. Cousin parler en termes heureux de l'odeur d'honnêteté et du bon goût de style qui l'intéressaient dans les écrits de son ancien élève. M. Saint-Marc Girardin, naturellement, était plus expansif. Son ami avait rendu compte des volumes sur La Fontaine et les fabulistes, et l'auteur enchanté d'avoir été si bien loué l'en remerciait avec effusion, lui répétant sur tous les tons que son article était un chef-d'œuvre. M. Ilavet n'était pas moins cordial dans l'éloge, quoique moins démonstratif, mais il sappliquait en même temps à noter ses dissidences, et, dans des lettres d'une remarquable fermeté, disputait pied à pied le terrain à un adversaire dont il savait l'esprit assez ouvert pour entendre toutes les objections. Il n'en lisait pas moins le livre ou l'article « avec la plus vive sympathie ». « J'aime également, lui dit-il, votre critique, votre histoire, votre morale... Votre morale est peut-être le plus grand bienfait de votre talent ; la force et l'ardeur avec laquelle vous la soutenez, et l'autorité que votre vie ajoute ici à votre pensée, rendent votre prédication également efficace, et quand je dis prédication ce n'est pas qu'il y ait rien là pour la phrase ; tout est aussi simple et aussi substantiel qu'éloquent. Je me déflo bien un peu de votre imagination quand vous me dites que, si saint Pierre disparaissait, il se ferait un vide dans le ciel (\\ est vrai que je n'ai pas été à Home), mais en général cette imagination ne fait que donner à la raison plus de lumière et d'attrait. » La même liberté de dissidence se retrouve dans les lettres d'un correspondant qui ressemble fort peu au précédent, M. de Montalembert. Ses relations avec notre ami dataient de longtemps, d'un article publié par
celui-ci en 1856, dans la Revue de Vlnslruction publique. Elles étaient devenues affectueuses, presque intimes, malgré la divergence absolue des lignes suivies par les deux écrivains. Mais Montalembert avait la noblesse native que Bersot saluait partout, et que le plus libéral des catholiques savait reconnaître à son tour jusque dans la plus libre pensée. « Je me sens toujours trop d'accord avec vous, écrivait ce dernier, pour ne pas souffrir sérieusement de ce qui nous sépare. » Et une autre fois : « Vous avez acquis tous les droits possibles sur mt)i ; celui de me dire la vérité en est un que je reconnais même à mes adversaires, et à plus forte raison au critique amical et généreux qui m'a rendu le témoignage le plus honorable et le plus impartial que j'aie reçu dans toute ma vie littéraire. » Allusion à iin article que Bersot avait consacré, dans les Débats, à M. de Montalembert, en 1861. Ses rapports avec M. Michelet étaient également devenus amicaux, mais il y avait eu des griefs à oublier. L'historien paraît avoir pardonné de fort bonne grâce à son critique les railleries d'un bien joli morceau, de 1861 aussi, sur La 3/^?'. Entre M. de Rémusat et Bersot, en revanche, il n'y avait ni torts à pardonner, ni différences sensibles d'opinion à tolérer. M. de Rémusat avait eu à défendre ÏBssai sur la Providence qui avait été envoyé à l'Institut pour un concours, et qui, selon l'expression de M. Saint-Marc Girardin^ y avait « suscité un incroyable orage ». Les uns trouvaient l'ouvrage trop croyant, les autres trop philosophe. « Je suis plus que jamais du parti des livres tels que le vôtre, écrivait M. de Rémusat à ce propos, car je n'ai jamais vu se manifester mieux cette fatale disposition des esprits dans notre pays à ne se sauver d'un excès que par un autre. »
Les sentiers de Sainte-Beuve et de Bersot se croi-
ERNEST BERSOT
seront deux ou trois fois. L'auteur des Lundis avait eu à remercier le collaborateur des Drbats de deux « charmants, fins et délicats articles », et il l'avait fait dans une lettre superbe, l'une des plus incisives, des plus pénétrantes que renferme le recueil imprimé. On l'y trouvera, et j'y renvoie le lecteur. Plus tard, en 1863, Sainte-Beuve avait eu à se plaindre d'un article trop favoral)le à un écrivain coupable do très mauvais procédés à son égard ; il aurait voulu des réserves dans les éli)fres donnés à un indigne par « un des organe ^ de la vraie critique, de celle qui est probe, ingénieuse, élevée». Bersot s'explic^ua, s'excusa, et l'harmonie entre les deux confrères n'en souHVit aucun nuaire. « C'est un grand brouhaha que roi)inion, lisons-nous dans un billet de Sainte-Beuve écrit à cette occasion, et il est bon de s'en tenir au suffrage et à l'estime de quelquesuns. Vous savez combien je vous compte de ceux-là. » Je note dans une autre lettre, de celles qui n'ont pas été publiées, ces mots dans lesquels le grand et intègre critique ne fait que se rendre justice : « La nécessité d'écrire sur tout et à tout propos mène à bien des choses, mais je tâche qu'au milieu de tout ce que je m'accorde, et que je n'aurais pas fait si j'avais choisi mon emploi, il ne m'échappe rien du moins qui ne soit vrai. C'est ma dernière devise. »
Nous voici arrivés à la guerre de 70, et à l'occupation de Versailles par les Allemands pendant six mois. Je pourrais dire de ces temps affreux, en pensant à Bersot, ce que je me suis' souvent dit en songeant à
EFxNEST BERSOT
un autre : heureux encore, puisque nous souffrions ensemble! Les défaites s'étaient succédé. L'Empire s'était effondré sous le poids de ses responsabilités. « Si je n'ai pas le cœur léger, lisons- nous dans une lettre de Bersot du 5 septembre, ma conscience du moins est satisfaite. » Le conseil municipal de Versailles, élu sous le régime des influences ofiicielles, s'était dissous de lui-même, emporté avec ce régime. C'est au milieu de l'invasion qu'on se hâta d'en former un autre, en prenant, parmi les citoyens restés dans la ville, C(jux ([ue désignait une notoriété quelconque. Bersot en fut, ainsi que M. Délerot et moimême. Le 19 septembre, les Allemands entrèrent dans la ville et complétèrent l'investissement de Paris. La position devint alors extraordinairement difficile. Versailles étant le quartier général de l'ennemi et la résidence du roi de Prusse, l'ordre matériel y était assuré; les approvisionnements également, puisque l'armée victorieuse avait intérêt à les laisser arriver ; les exigences auxquelles le conseil municipal avait à répondre étaient, en revanche, rigoureuses et incessantes. Il y avait à pourvoir aux réquisitions d'un corps de 5,000 hommes, à loger une partie de ces soldats chez les habitants, à leur fournir le combustible, des couvertures, des médicaments, etc. Passe encore si l'on n'avait eu affaire qu'à l'autorité militaire chez qui la rudesse soldatesque était quelquefois tempérée par un sentiment d'équité ; mais nous avions à nous débattre contre les vexations gratuites et les louches entreprises d'un « préfet » allemand. La conduite du conseil municipal et du maire, dans ces circonstances, je ne crains pas de le dire, leur fit le plus grand honneur. Ils surent, dès le premier jour, distinguer entre les charges que leur imposaient les lois de la guerre et les prétentions exagérées que l'état de la ville ne per-
ERNEST BERSOT
mettait pas de satisfi\ire ou qui dépassaient le droit des gens. On leur imposa des amendes, ils se refusèrent à les payer. On jeta en prison M. Rameau et quelques-uns de ses collègues ; les autres ne llêehirent point. Et, au milieu de tout cela, mettant cent mille francs à la disposition de la Défense nationale pour achat d'armes, et trouvant moyen de faire parvenir au gouvernement de Tours la connaissance de ce vote secret. Ce fut justement Bersot qui fit le rapport sur cette proposition. Je n'oublierai jamais ces journées passées dans riIùtcl-de-Ville à signer des réquisitions et à tenir des délibérations, aucun de nous n'ignorant la consé(iucnce de ses actes : les objets de prix cachée pour prévenir la confiscation, le logis attendant les garni saires, le sac de nuit tout prêt pour le cas où il faudrait aller en prison ou être déporté en Allemagne. Comme il arrive dans les choses humaines, on finissait par rire de sa misère même. Bersot, dans une do ses lettres, parle de nos séances, ft Je continue mon conseil municipal, qui n'est pas une sinécure, mais je m'instruis. J'ai été secrétaire, il y a quinze jours, et j'ai mis dans mon procès-verbal toute espèce de choses intéressantes. Je connais maintenant le prix d'un veau sur pied, ce qu'il y a de déchet au débit, et qu'on peut, en fin de compte, quand on est boucher à Versailles, gagner 90 pour 100. Si je n'étais bégueule sur les odeurs, je me serais lancé dans cette industrie. » (28 novembre 1870.) Mais c'est la note douloureuse qui domine. « Je regarde passer les événements avec tous les sentiments d'un cœur bien vivement agité. C'était pourtant assez des dix-neuf années qui viennent de s'écouler si lentement et qui m'ont pris la meilleure partie de ma vie ! » (4 décembre. ) Il cherchait une distraction à sa douleur dans ses efforts pour être utile. Nous te-
ERNEST BERSOT
nions le soir des classes d'adultes. Nous avions essayé, Bersot et moi, pendant quelques semaines, de conserver à la population un organe national en continuant la rédaction de ï Union libérale de Seine-et- Oise, mais ayant refusé d'insérer les communications de l'autorité allemande, notre journal ne tarda pas à être supprimé. Bersot s'attacha alors à la visite des blessés français dans les hôpitaux de la ville, allant de lit en lit, se mettant, avec l'aide d'un jeune ami, au service de ces infortunés pour écrire sous leur dictée et donner de leurs nouvelles à leurs familles. Il trompait un moment par ces occupations les souifrances de son âme. Son patriotisme était fervent, de cette ferveur qui a besoin d'illusions. Il avait l'optimisme opiniâtre. Je me rappelle qu'il m'en voulut pendant plusieurs jours, se montrant froid etm'évitant, parce que je croyais à la prise de Strasbourg lorsqu'il mettait, lui, une sorte de religion à douter de cette catastrophe. Ce fut, je crois, le seul nuage qui ait jamais passé sur notre amitié. Je me trompe, il fut un peu aigre, une autre fois, parce que je lui avais lu une fort belle page de Vinet sur Voltaire. Vinet disait de la prose de Voltaire qu'elle manque de corps, ne fait pas sentir beaucoup plus qu'elle n'exprime, ne descend jamais dans l'intérieur des choses comme celle de Montes- «juieu. Elle n'a point de défauts, concluait-il, mais des qualités essentielles lui manquent. Bersot, lui, n'entendait pas raillerie sur ce chapitre, il me bouda bien un demi-jour.
La guerre finie et la capitulation de Paris signée, on procéda aux élections. Bersot était l'un des plus désignés du département pour faire partie de l'Assemblée nationale ; mais il refusa net de se porter, et usa, au contraire, de toute son influence pour m'engager à me présenter et pour appuyer ma candidature. C'est
ERNEST DERSOT
ERNEST BERSOT
certainement à lui que je dois d'être entré dans la vie publique, à laquelle je n'avais jamais pensé jusque-là, à laquelle je semblais d'autant moins destiné que j'étais longtemps resté étranger à la politique locale. L'événement montra que Bersot avait bien fait de se réserver. Au mois d'octobre 1871, M. Jules Simon le rendit à r Université en le nommant directeur de l'Ecole normale supérieure, en remplacement de M. Bouillier. Cette nomination faisait honneur au ministre qui avait mis l'homme qui allait le mieux à cette place dans la place qui allait le mieux à cet homme. C'était à la fois appeler en exercicd toutes les facultés de notre ami et combler ses vœux les plus chers.
La nomination de M. Bersot à la direction de l'Ecole normale a peut-être été l'acte le plus important do l'adminibtration de M. Jules Simon. Il n'en est aucun, du moins, qui ait eu plus de conséquences pour l'enseignement universitaire. C'est dans l'Ecole normale de la rue d'Ulm que se forment, en effet, les professeurs de nos lycées. C'est des leçons qu'ils y ont reçues, des principes qu'ils y ont puisés et dos habitudes qu'ils y ont prises que dépend la valeur de l'instruction qu'ils donneront à leurs élèves. L'action exercée sur le jeune personnel enseignant a donc un effet plus certain, plus direct, plus immédiat sur favenir des études que les meilleures lois et les circulaires les plus sages. Et voilà pourquoi la direction de M. Bersot fera époque dans l'histoire de notre Ecolo supérieure comme dans celle de nos réformes pédago-
giques. On ne saura jamais, la mesure manquant pour ces choses, combien a été profonde et salutaire l'mfluence que cet homme distingué a eue sur ses élèves et, par eux, sur les générations suivantes. L'Ecole normale avait eu des maîtres éminents, elle n'en avait jamais eu encore qui eussent possédé au même degré tous les dons nécessaires au gouvernement des esprits, la sagacité et la sagesse, le bon sens et la bonne grâce ; elle n'en avait point eu qui eussent si bien réussi a allumer dans ces volées successives de jeunes gens le feu sacré de l'amour de l'étude, et dont les soins eussent été pay(îs d'une reconnaissance aussi affectueuse. M. Bersot a tracé, dans une page admirable, la manière dont il entendait la direction de la jeunesse. C'est do l'Université qu'il parle, mais en voyant le rôle qu'il lui assigne, on comprend l'idéal d'enseignement qu'il s'était proposé à lui-même : « Elle est, dit-il, de son pays et de son temps ; aussi, quand on lui confie ses entants, on sait ce ([u'elle en fera : des hommes de leur pays et de leur temps. Institution discrète, elle modère elle-même son action ; elle refuse de se substituer à l'autorité et à la maison paternelles ; elle s'interdit de presser trop fortement sur les esprits et les âmes, par crainte de briser (quelque ressort ou de n'obtenir qu'une puissance passagère ou apparente. Cela réservé, il lui reste pourtant encore quelque chose à donner à ses élèves : l'habitude de vivre dans un monde naturel, de rencontrer sans gêne les opinions et les situations les plus diverses ; le spiritualisme, sur qui la vie humaine repose ; le bon jugement, par lequel ils se feront plus tard eux-mêmes des idées ; l'apprentissage de leur jeune liberté ; le respect de la vérité ; la parfaite sincérité, fût-ce à leurs dépens ; le sentiment, frêle en apparence, mais ici si résistant, de l'honneur, et,
ERNEST BKRSOT
ERNEST BERSOT
pour tout dire, des qualités qui pourront nuire à leur tranquillité et à leur avancement, mais qui valent ce qu'elles coûtent : la netteté dans l'esprit et dans la vie.» Les questions d'enseignement tiennent tant de place dans les ouvrages de Bersot, c'était un sujet si favori de ses méditations, qu'on no saurait être dans le doute sur les principes qu'il apporta à sa nouvelle tâche. Si j'avais à résumer ces principes, je dirais que notre ami avait la foi à laction personnelle et qu'il était partisan d'une culture humaine et généreuse. Il avait horreur de la routine. Il plaidait la cause du superllu. Il ne voulait pas (juc l'élève fût une machine, ni le professeur « une machine à faire des machines. »
Une autre préoccupation se fait souvent jour dans les écrits de Bersot relatifs à l'instruction publique : c'es.t la crainte des excès d'une réaction dont il était prêt d'ailleurs à reconnaître, jusqu'à un certain point, la lé<iitimité. L'enseignement, depuis les Jésuites, depuis la Renaissance, se bornait essentiellement à l'art de bien dire. Il semblait que le dernier but de l'éducation scolaire fût l'éloquence et le style. Tout y tournait en préceptes oratoires. Pas une classe qui ne fût une préparation à la rhétorique, et elle-même une rhétorique au petit pied. Cependant le jour vint où cet enseignement apparut dans toute sa stérilité. De jeunes savants, qui à l'étranger avaient appris à connaître d'autres méthodes, s'insurgèrent contre les procédés d'un apprentissage puéril, et donnèrent l'exemple d'un emploi plus grave des facultés humaines. La guerre de IHTO, en faisant de nous un peuple plus sérieux et plus positif qu'autrefois, agit dans le même sens. L'éducation fut conçue d'une mamère plus réaliste. On proclama le principe que le fond allait avant la forme ; dans l'étude même des
lettres, on insista sur la nécessité de commencer par savoir avant de s'occuper de la manière dont on exprimerait ses idées ; on voulut que le professeur fût un homme rompu aux questions de philologie et d'histoire plut«'.t qu'un maître des élégances. Tout ce mouvement ne laissa pas de troubler Bersot, qui n'avait, lui, jamais séparé, dans sa façon d'écrire, la valeur de là pensée de la façon de la rendre. Il en devait être doublement alarmé, pénétré comme il l'était de l'excellence des qualités propres au génie français, redoutant de les ^ oir se perdre dans des efforts peutêtre vains pour se germaniser, se disant volontiers que l'esprit, loin de jamais rien gâter, n'est au contraire que le « don de pénétrer les choses sans s'y empêtrer. » Au surplus, Bersot avait trouvé lui-même et bien avant tous ces débats le mot juste sur la question. « Dans la langue qui s'écrit et qui se parle, disait-il il y a plus de vingt ans, poursuivre uniquement, à tout prix, la forme, c'est enlever au mot son rapport direct avec l'âme, le réduire au son et dégrader la parole. La parole tient de trop près à l'esprit, et par cette alliance elle est trop haute pour se prêter à de seml)lables tours. . . Belle chose que l'harmonie, la ligne, la couleur du style dans Racine et dans Fénelon 1 Essayer de penser, de sentir comme eux pour parler comnie eux, louable entreprise ! Mais cette beauté est attachée à la pensée, fait corps avec elle, et il n'y a pas de procédé si délicat, de main si légère qui puisse détacher du fond la forme pour l'appliquer ensuite où il lui plaira *. »
Impossil^le de mieux dire. Je fais remarquer seulement que l'opposition, telle qu'elle se produit aujourd'hui, n'est pas précisément celle qui flottait devant
« Eludez sur le xvm« siècle, 1855, tome II, p. 274 et 273.
ERNEST BERSOT
les yeux de Bersot. Bersot n'entendait pas qu'on séparât la pensée du bien dire, ni le bien dire de la pensée. Il songeait, en s'exprimant ainsi, à nos philosophes, nos moralistes, nos critiques, chez lesquels les deux choses se réunissent dans une perfection classique. Mais ce n'est point tout à fait de cela qu'il s'agit dans la discussion entre la vieille et la jeune école pédagogique. Il faut se rappeler l'immense développement qu'ont pris les études littéraires depuis un demi-siôcle, par l'adoption de méthodes plus sévères, par la création de la philologie comparée, et surtout par l'application de l'histoire à toute chose, j'allais dire par la transmutation de toute chose en sa substance historique. Il en résulte que la pensée la plus vigoureuse ne se suffit plus à elle-même, qu'elle ne suffit plus à rien. Il lui faut, pour faire figure dans le monde, une certaine somme de.savoir. Elle est obligée d'être érudite. Force est de le reconnaître, le terrain s'est déplacé, les genres se sont renouvelés, les questions se sont transformées, et l'art aujourd'hui consiste, non plus seulement à dire agréablement des choses spirituelles ou profondes, mais à exprimer de la manière la plus puissante des idées suggérées et nourries par une information étendue.
La direction de l'Ecole normale, aux mains do Bersot, fut quelque chose de très particuher, et, il faut le reconnaître, de très personnel. Le gouvernement des esprits est-il jamais, d'ailleurs, autre chose que l'influence d'une individualité, l'action d'un caractère ? Notre ami était fait pour la tâche qui lui était dévolue. Il avait le don du maniement des hommes. Il aimait la jeunesse et il la connaissait. Il possédait au plus haut degré ce tact, composé de finesse, de fermeté et de bonté, qui est la première des conditions pour la diriger. Il réunissait l'alfec-
ERNEST BERSOT
tion qui inspire Taffection à l'autorité qui assure le respect. On ne saurait dire s'il était plus chéri ou plus vénéré des élèves qui l'entouraient. Mais aussi avec quel dévouement il s'était consacré à eux! Comme il s'était identifié avec l'Ecole, sans cesse occupé à la perfectionner, à l'honorer et à l'orner, la dirigeant à travers les écueils, la défendant contre ses ennemis, s'attachant à la rendre inattaquable même pour les plus mal disposés ! Il avait concentré sur elle ses forces, ses pensées, tout l'intérêt de sa vie. Son cabinet, jusqu'au dernier jour, fut à toute heure ouvert à ceux de ces jeunes hommes qui avaient des conseils à lui demander ou des peines à lui confier. Sa sollicitude vraiment paternelle, après les avoir accompagnés dans leurs travaux et leurs examens, les suivait dans les vacances pour leur trouver un emploi utile ou agréable de leurs loisirs, et, au sortir de l'Ecole, pour les placer de la manière la plus conforme à leurs aptitudes. Affamé de repos comme il l'était à la fin d'une année scolaire, il ne partait jamais pour son clier Arcachon avant d'avoir pourvu au sort de chacun. Tout cela, nécessairement, au prix de bien des fatigues et des anxiétés ; on souffi'e toujours quand on porte un intérêt passionné à queb^u'un ou à quelque chose. Je lis dans une lettre d'août 1879 : « Les jours de concours et d'admission à l'école ne sont pas des jours gais pour moi. Il m'est bien pénible de voir les pauvres jeunes gens qu'il a fallu éliminer, et le désappointement d'un certain nombre d'entre eux qui ont visé à entrer ici, qui ont donné à cela deux, trois, quatre années, et qui s'aperçoivent tout à coup que la porte se ferme et qu'il faut changer leur vie. S'il devait y avoir plusieurs journées comme celles ci, je ne resterais certainement pas directeur. »
ERTïEST BERSOT
Rien ne m'a plus frappé parmi les dernières dispositions de Bersot, que celles qui concernaient ses obsè(iues. Il leur désirait un certain éclat ; ses décorations, son habit de l'Institut devaient être placés sur son cercueil ; l'Académie devait être avertie et représentée. Et tout cela pour faire honneur àl'établisseraent dont il était le chef. « Je veux, disait-il, que mes élèves sachent que leur école est quelque chose et qu'on est quelqu'un quand on a l'honneur de la diriger. » Mot admirable, parce qu'il exprimait la modestie la plus vraie unie au légitime orgueil de l'œuvre accomplie. C'est dans le même sentiment que Bersot s'écriait un jour, à la fin d'un rapport sur les travaux de l'année : « Il y a un coin do la France qui va bien ! »
Ce témoignage qu'il se rendait à lui-même l'indique, Bersot, au milieu des inévitables soucis et malgré la douleur d'être arraché sitôt à une si belle ti\cho, ne fut pas sans goûter la joie du succès. Il porta l'Ecole normale à un degré d'efficacité qu'elle n'avait jamais atteint auparavant. L'influence personnelle du directeur y avait pour ainsi dire rendu la discipline inutile, et son zèle, se communiquant peu à peu aux élèves, avait réveillé chez eux l'émulation, le goût du travail et la vocation professionnelle ; aimé et respecté comme il l'était de tous, la crainte de l'affliger suffisait à maintenir dans la règle cette jeunesse qui savait d'ailleurs tout ce qui se cachait do décision sous cette facilité de commerce. Telle est la véritable autorité, cet ascendant naturel qui rend inutile de rappeler la distance ou de marquer les limites.
Un des élèves de l'Ecole normale, dans un discours prononcé sur la tombe de son maître, a trop bien exprimé ce que Bersot fut pour l'Ecole pour que je n'en reproduise pas ici le touchant témoignage :
ERNEST BERSOT
« Il s'occupait de nous avec un zèle ardent. Je ne parle pas de la façon dont il surveillait nos travaux, dont il les étudiait, joignant son jugement à celui de nos maîtres, ses avisa leurs leçons. S'il était toujours d'accord avec eux pour louer, nous l'avons vu plus d'une fois essayant de tempérer la rigueur des critiques les plus justes, et au besoin nous trompant un peu sur nos mérites. Je ne parle pas non plus de la peine qu'il prenait pour faire partout à l'Ecole sa place, des démarches sans nombre où il s'engageait sans qu'on le lui eut demandé, pour nous procurer à l'occasion un plaisir ou une commodité. 11 tenait à ce que Ton nous comptât pour quelque chose ; et quand, du dehors, on ofi'rait à l'Ecole normale une faveur d'un jour ou un privilège durable, il en était plus heureux que nous. Mais son grand bienfait, ce furent ces entretiens do chaque jour où chacun pouvait l'approcher, l'entendre et recevoir ainsi la vive et forte impression de sa vertu. Son esprit n'avait pas d'orgueil. Il ne se réservait pas ; il faisait fête aux plus humbles d'entre nous comme à ses plus anciens, à ses plus chers, à ses plus illustres amis. On entrait dans son cabinet ; on y trouvait l'accueil empressé qui flatte et le sourire qui encourage, car ce visage mutilé eut jusqu'à la fin des sourires pour nous. On s'asseyait, on causait, on effleurait toutes choses. M. Bersot' n'a jamais eu peur des idées, même pour nous, et la politi(iue ou la philosophie étaient aussi bien matière d'entretien que nos travaux d'école ou les détails d'administration. Parfois on arrivait chez lui avec une peine ou un souci qu'on aurait voulu tout ensemble cacher et avouer. Il démêlait ce qui se passait en nous, et c'étaient alors des questions pressantes, affectueuses. On n'y résistait point. On se confessait! Et l'on avait bien raison, car aussitôt il apportait
ERNEST BERSOT
le remède. La jeunesse est exigeante. Il lui semble que tout doit céder devant elle. Rencontrons-nous un obstacle sur notre chemin, nous voilà tout dépités, tout aigris. Nous exagérons nos misères. Nous nous croyons et nous nous disons très malheureux. M. Bersot excellait à remettre toutes choses en place. D'un mot il marquait le point qu'il n'aurait pas folhi dépasser. « Pourquoi médire de la vie? La vie est bonne! » J'entends encore le son et l'accent de cette parole qu'il répétait volontiers. Et il dénombrait toutes les douceurs de la vie, depuis les plus petits plaisirs, une belle promenade, une amusante lecture, jusqu'aux biens véritables, l'affection de ceux qui nous entourent, la religion de ceux que nous avons perdus, jusqu'aux grands devoirs, le dévouement à quelque noble cause, l'accomplissement do quelque tâche utile et obscure. On se retirait honteux de soi-même, mais plus paisible et plus fort • . »
On a vu comment Bersot avait accueilli la république de 1848, sans enivrement, à coup sur, ni zèle sectaire, mais aussi sans arrière-pensée, et avec un unique désir, celui de voir les institutions nouvelles faire le bonheur et la grandeur de la France. Bersot accepta la république de 1871 dans les mêmes dispositions ; avec une satisfaction de plus, le soulagement de
' Paroles prononcées sur la tombe de M. Bersot par Henry Michel, élève de l'École normale supérieure, chef de section de troisième année, 1880.
ERNEST BERSOT