‹ Un moraliste [microform]Chapitre 5 sur 10 · LXXII I · texte numérisé non relu

LXXII I

sentir son pays délivré d'un règne qu'il tenait pour néfaste; avec quelques hésitations peut-être avant d'avoir nettement reconnu ce qu'exigeait l'intérêt na- ^ tional, sa règle unique en ces choses-là. Du jour que les nécessités de la situation furent devenues évidentes > pour son esprit, il ne le céda à personne en attachement au régime que la force des choses nous imposait. ^ Il désira le succès des efforts de M. Thiers pour don- ner un gouvernement à la France avec la même ardeur qu'il avait montrée, trente ans auparavant, pour la candidature du général Cavaignac, ardeur où l'esprit de parti n'entrait pour rien, passion qui avait sa source dans le seul patriotisme. C'est dire en même temps de quel côté il était destiné à se trouver dans les conflits qui agitaient la naissante république. Il ^ était à Arcachon au moment de la lutte électorale^ entre M. de Rémusat et M. Barodet; il se plaignait de l'éloignement et de n'être point au combat, à côté des autres : « Autrefois j'en aurais été charmé, ■ disait-il, mais je reconnais avec regret que je deviens de plus en plus passionné ; je ne puis plus plaisanter avec les choses qui intéressent ce pays que j'ai vu tant souffrir. »

L'adhésion si complète de Bersot à la république, lorsque la république était encore en question et ne représentait guère encore qu'un parti, le séparait de quelques- uns de ses amis les plus chers. Mais c'est dans ces occasions qu'on reconnaissait chez notre ami un don que j'ai déjà signalé. Il savait tout écouter, tout discuter, tout comprendre, sans en rester moins fidèle pour cela à ses opinions personnelles. Et, de même, il savait différer de ceux qu'il aimait le mieux. Que dis-je ? Il savait reconnaître les défauts, les pires défauts de ceux auxquels il était attaché, sans cesser ^ de leur porter reconnaissance ou affection. Il passait ^

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à l'occasion par dessus les ridicules, les faiblesses, les perfidies mômes. Il était très convaincu et point cassant.

L'amitié de M. Thiers fut certainement l'une des consolations de ses dernières années. Leurs relations remontaient à la candidature de Bersot à l'Institut ; elles se renouèrent et prirent une sorte d'intimité après le 24 mai. Notre ami voyait dans l'illustre président de la République la personnification du gouvernement qu'il désirait pour son pays. M. Thiers, de son côté, goûtait l'aménité, l'imprévu, le commerce sûr et charmant de Bersot. Aussi l'avait-il admis à ses dîners familiers, ceux du dimanche. Le billet qu'il lui avait écrit à cette occasion est à citer : « Mon cher monsieur Bersot, je vous propose de diner encore chez moi, dimanche prochain 28, et je vous dis tout de suite la ruse cachée là-dessous. Depuis plus de quarante ans mes vieux amis, tels que Cousin, Mignet, Rémusat, Duvergier de Hauranne, dînaient avec moi le dimanche. La mort, hélas I éclaircit nos rangs et je cherche à remplir ces vides. Je voudrais donc vous habituer à ce dîner du dimanche, s'il ne contrarie pas vos autres habitudes de famille ou d'amitié. Venez en essayer. C'est le dîner des philosophes, des lettrés, etc. Vous voyez que je ne cache pas mon jeu. Tout à vous de cœur. » (25 novembre 1875.)

L'une des dernières lettres qu'ait écrites M. Thiers était adressée à Bersot. Elle portait la date du 27 août 1877 ; le 3 septembre, la main qui l'avait tracée était glacée par la paralysie.

Je m'attarde à ces souvenirs, et il faut me hâter. Je passe rapidement sur les derniers travaux littéraires de notre ami, sur son assiduité à l'Académie des sciences morales et politiques qu'il fut appelé pendant un an à présider, sur les discours et les éloges

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qu'il eut à prononcer en cette qualité . Vers la fin, pressé par la mort qu'il sentait approcher et par la soif du bien public qui l'obligeait à se rendre utile j.usqu'au bout, il revint au Journal des Débats pour y traiter diverses questions qui lui paraissaient concerner l'avenir du pays, l'enseignement public qui l'avait déjà tant occupé, la philosophie de notre temps qui lui semblait faire fausse route, la démocratie qu'il craignait de voir verser dans l'ornière du Contrat social, le volontariat d un an qu'il essayait de défendre contre les passions égalitaires. On aurait dit qu'il voulait faire entendre sur tous les intérêts nationaux une voix à laquelle la mort allait prêter son autorité .

Au milieu de ces travaux, en effet, Bersot était rongé par un mal qui de la vie lui faisait un supplice, dont le terme fatal n'était pas seulement inévitable, mais ne pouvait être atteint qu'à travers des souff'rances toujours plus vives, dont les progrès journaliers réduisaient le malade à être un objet de frémissement et de pitié pour tous et pour lui-même. Bersot avait compris de bonne heure la nature du mal. Il savait par conséquent son arrêt. Il avait mesuré ce que l'existence lui réservait de douleur, le nombre des années qu'il pouvait avoir encore à vivre. C'est là qu'on vit éclater la fermeté de son esprit. Jamais un moment de faiblesse. Non-seulement il ne se plaignait point de son sort, il ne s'ouvrit jamais à ses amis de ses inquiétudes. Il resta là jusqu'au bout, souriant, naturel, remplissant tous ses devoirs, continuant de s'intéresser à ce qui se passait, conversant avec tous comme au temps des jours heureux.

Ce n'est pas qu'il n'eut une ou deux fois trahi son secret pour ceux qui savaient lire. Dans un article sur la douleur, à propos d'un ouvrage de M. Francisque BouiUier, il avait prononcé des paroles d'une

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sincérité si cruelle et en même temps d'une si mule résignation, que le lecteur en était presque troublé, se demandant à quelle profondeur de funèbre expérience de pareilles leçons avaient été puisées. L'écrivain nous montrait « toutes les ressources du génie humain se déployant dans le duel contre la douleur. » Il n'était pas loin de s'indigner contre ceux qui, se portant à merveille, se plaisent à démontrer le rôle providentiel de la maladie. « Et quand la santé est irréparable, s'écriait-il, quand on emploie toute son énergie à vivre quelques jours ou quelques années de plus, est-ce vivre de ne vivre que pour durer? »> Il concluait, enfin, et avec quelle simplicité de courage, avec quel noble dédain pour les fictions convenues, avec quel sublime besoin de voir les choses teiles qu'elles sont et d'y mesurer sa constance I « La vérité est que la douleur est tout simplement un fait inévitable; qu'étant données les lois de l'organisation et de la vie, et nos facultés, et leurs bornes, et leurs aspirations infinies, le plaisir et la douleur suivent fatalement; la vérité est aussi qu'une fois devant le mal, l'homme s'y comporte en homme, qu'il déploie là toute son énergie et toute sa fierté ; il souffre parce qu'il est un animal, mais comme il est autre chose il souffre d'une façon qui n'est qu'à lui. »

La mort n'étonnait pas plus notre moraliste que la souffrance, a La vie, disait-il, n'est que d'un instant, mais cet instant suffit pour entreprendre des choses éternelles . Nous avons tort de lui demander ce qu'elle ne peut donner parce qi^'elle ne l'a pas, la durée ; mais pendant qu'on se laisse aller à croire qu'elle durera, on pense, on agit, on aime, et c'est tout l'homme. »

Ce n'est pas là le stoïcisme : nous n'en trouvons dans ce langage ni l'exagération, ni l'effort, ni l'orgueil. Ce'

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n'est pas non plus la résignation religieuse avec son parti pris d'optimisme. C'est quelque chose de plus simple et de plus naturel, l'homme souffrant de la souffrance, frémissant en présence de la destruction, et cependant s'élevant au-dessus d'elles par la faculté qu'il conserve de les contempler. 11 ne les défie pas, ce qui serait une rodomontade ; il ne les transforme pas en gages d'une félicité future, ce qui est leTÔle de la foi ; mais il éprouve l'étrange et amère satisfaction de se rendre clairement compte de sa destinée. Telle est proprement la a consolati<m de la philosophie ». Je l'ai souvent observé, en effet, ce genre de défense contre la douleur et la mort est le privilège des esprits très cultivés. Les lettres y peuvent beaucoup. Il semble que le commerce des intelligences d'élite nous communique une élévation du haut de laquelle nous jugeons la vie plus sereinement. Ou bien serait-ce que l'habitude des méditations morales détache de bien des choses qui sont pour d'autres l'intérêt principal de l'existence ? Serait-ce qu'il y a une vertu d'apaisement dans la pensée qu'on a fait le tour des questions, qu'on a sondé les éternels problèmes, et qu'on est resté, à travers tout, fidèle à ce consentement de soi-même à soimême qui constitue la probité intellectuelle ?

Bersot dissimulait si soigneusement ce qu'il éprouvait, il écartait avec une intention si visible tout sujet de conversation qui pouvait l'attendrir, que ses amis furent obligés d'entrer dans cette espèce de conspiration de silence. Dans une ou deux lettres seulement, une phrase interrompue, une larme supprimée montraient que nous nous entendions. La dernière fois que je le vis, nous savions, lui et moi, que c'était la dernière, mais nous causâmes, comme à l'ordinaire, de l'Ecole, des Chambres, de l'Académie, de tout excepté de lui-même, et nous nous séparâmes en évitant

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de nous serrer la main plus affectueusement qu'à Tor-

dinaire. .

Bersot mourut le 1" février 1880. Le récit de ses derniers jours a été fait avec une émouvante simplicité par M. Paul Reclus, le médecin habile et dévoué qui soigna notre ami de concert avec le docteur Broca, et dont les visites journalières ont été la consolation de cette longue agonie. Je reproduis ces pages sans y rien changer, et presque sans en rien retrancher.

« Aux premiers mois de 18*79, le cancer dont M. Bersot était atteint depuis quatorze ans avait déjà perforé la joue et envahissait les gencives et les nerfs des os maxillaires. Dès ce moment, notre pauvre ami n'eut plus une heure de repos. Il souffrait sans trêve ; la douleur était continue et traversée chaque jour par plusieurs crises qu'il attribuait alors à de mauvaises dents. Nous n'osions le détromper et lui ne songeait point à les faire extraire, car, depuis sept ans, c'est-à-dire depuis la première opération qu'il avait subie, ses deux mâchoires, serrées l'une contre l'autre, étaient absolument immobiles ; une seconde opération difficile et de suites fort longues eût été nécessaire, et M. Bersot ne voulait pas s'arracher aux soins de son école.

» C'est encore à cause de son école que, depuis deux ans, il se refusait à une énergique intervention chirurgicale : le mal était local, on l'aurait enlevé largement et peut-être ne fùt-il pas revenu. Mais M. Bersot nous répondait en souriant : « 11 faut à un directeur de l'Ecole normale plus d'une moitié de tête et d'une demi-figure. » Quant à donner sa démission, il repoussait bien loin cette idée : il pouvait rendre des services, son unique vœu était de mourir au milieu de ses élèves.

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» Nous assistions désarmés à cet envahissement continu du mal, et chaque jour nous en constations les progrès. M. Broca, qui aimait M. Bersot d'une aftection profonde, essayait d'espérer contre toute science et proposa, vers la fin de juillet, un traitement nouveau. Il fallait une séquestration complète de deux mois au moins. M. Bersot se résigna à tenter un dernier effort, mais pas avant le 4 août, car il voulait présider au classement des élèves entrants ; puis, ce jour arrivé, il me demanda un sursis : n'avait-il pas à consoler les candidats malheureux? « Je ne puis leur refuser ma norte : un conseil et surtout un encouragement décident souvent d'une carrière; ces pauvres enfants le méritent, ils travaillent si durement. » Nous commençâmes le 11. Les premiers pansements déterminèrent'une grande amélioration : l'ulcération ne gagnait plus, la joue se cicatrisait. Je l'écrivis à M. Broca, alors en Russie ; je courus chez la sœur de M. Bersot pour lui annoncer la bonne nouvelle. Certes, je la savais prématurée, mais pouvions-nous garder pour nous seuls cette lueur d'espoir, la première depuis trois ans ?

» Elle devait s'éteindre au bout de quelques jours 1 La cicatrisation superficielle s'arrêta, le mal s'attaqua aux parties profondes avec une redoutable énergie, et lorsque, au commencement de septembre, le retour en France de M. Broca le ramena près de notre ami, nous ne pûmes que constater notre échec. Je restai seul avec M. Bersot : « C'est fini maintenant, » ditil, et comme je me récriais : « Croyez-vous donc, M. Broca et vous, réussir à me donner le change? Vous m'aimez trop pour que je ne lise pas sur votre visage vos espérances passées et la déception d'aujourd'hui ! Je n'ai pas peur de la mort et je m'y prépare. Aux progi'ès que fait le mal, j'ai peut-être trois mois

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à vivre ; je verrai les débuts de la promotion nouvelle, j'écrirai un article sur Cousin que l'on calomnie et ma tâche sera terminée. »

» Mais non, disais-je, heureusement le terme n'est pas si proche î » — « Tant pis, ma vie est maintenant pénible. Pendant trois ans, après l'opération j'ai eu bien de la joie à reprendre l'existence commune et à revoir mes amis. Le mal est revenu ; d'abord, je le dissimulais sous ma main et le mettais du côté de l'ombre ; mais je redoutais les maisons où il y avait des enfants ; je craignais leurs questions sur la plaie de ma joue. Plus tard, j'ai refusé toute invitation : je n'allais plus qu'au ministère et à l'institut ; j'ai dû y renoncer encore. Le soir, du moins, je quittais furtivement l'école ; je faisais le tour du Panthéon, je descendais jusqu'à la Seine... eh bien ! depuis cinq mois je ne suis pas sorti, moi qui, à Versailles, passais la journée dans les bois ! »

» C'était là une bien longue plainte pour M. Bersot, c'est la seule que j'aie entendue. Jusqu'au dernier moment, sauf lors de sa crise du 21 décembre et la veille de sa mort, il ne m'a plus parlé de son état ; il éludait mes questions de peur de m'attrister. Une fois que j'insistais: « Mon pauvre ami, je souffre toujours, je ne dors plus ; à peine suis-je assoupi qu'une douleur plus aiguë me réveille ; pourtant je puis travailler : je n'ai même jamais senti ma pensée plus lucide. On me dit que mes derniers écrits sont les meilleurs, c'est sans doute grâce à ma solitude : les jolies fleurs ne poussent que dans les bois sauvages. » ^

» J'allais chez lui tous les jours au sortir de l'Ecole pratique : son silence m'alarmait et je redoutais une catastrophe imminente. Le 21 décembre, je crus la dernière heure venue : sa voix était éteinte ; il étouffait ; mais la crise ne dura que peu de temps et il ren-

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tra bientôt en pleine possession de lui-même. Depuis lors sa conversation reprit une verve que nous ne lui connaissions plus ; il voyait la mort à brève échéance et puisait dans la certitude d'un prochain repos une force nouvelle pour lutter contre la douleur. Ce fut dans les semaines suivantes qu'il me raconta sa vie de maître d'études, les années à l'Ecole normale, son agrégation, une campagne électorale dans la Gironde, son entrée au Journal des Débats, sa nomination a l'Institut et la profonde émotion que lui causa la nouvelle du coup d'État.

» Depuis le 2 décembre, me disait M. Bersot, je prie chaque soir, et l'habitude en est telle que ma prière, toujours la même, me vient sur les lèvres quoique parfois ma pensée soit ailleurs : « Mon Dieu... » — ici il s'arrêta, — « oui, je m'adresse à Dieu et cependant ce terme est bien obscur pour moi. Je crois fermement à la liberté, au devoir, à l'immortalité : l'effort de la pensée, la lutte pour discipliner son àme, tout le travail d'une vie ne peut être perdu ; mais l'idée de Dieu me semble de moins en moins nette ; cependant je m'adresse à lui : — Mon Dieu, sauve la France et la liberté, et fais que je revoie

ceux que j'aime! »

» C'est à ce moment que M . Bersot revint sur une conversation que nous avions eue autrefois. Félicien David avait recommandé qu'on l'enterrât civilement ; le piquet d'infanterie qui devait assister à ses obsèques se retira en apprenant que le corps serait transporté au cimetière sans passer par l'église. On commentait partout la conduite de l'officier qui avait donné les ordres et du gouvernement qui approuvait l'officier. Un soir, une discussion s'éleva chez M. Thiers; l'ancien président soutenait contre M. Bersot la décision du ministère. M. Bersot en fut blessé

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au vif : il était désolé et surpris d'avoir à défendre, dans une telle maison, les droits de la libre-pensée. « Du reste, ajouta-t-il, ma résolution est bien prise : vous veillerez à ce que mon enterrement soit purement civil : quelques amis peut-être en seront attristés, mais puisque la lutte recommence je ne puis déserter mon drapeau. »

• » Son opinion sur ce point se modifia dans la suite, et peu de jours avant sa mort il me dit ne vouloir laisser aucune instruction précise. « Ma famille demeurera juge, nos idées sont maintenant triomphantes, le gouvernement ne conteste plus nos droits. Pourquoi affliger les miens? Plusieurs de mes amis en auraient des regrets ; et puis, ne rendrait-on pas l'Université responsable d'opinions qui sont bien à moi *? Le moment serait mal choisi pour fournir des armes à nos adversaires. »

» Ceux qui pendant cette période ont vu M. Bersot ne s'imaginaient pas être en face d'un homme qui était et se savait sous le coup d'une mort imminente. Il vous recevait dans son beau cabinet de l'école ; assis devant la cheminée et près de son bureau, il s'arrangeait toujours pour que la lumière éclairât seulement la moitié non mutilée de son visage. Un sourire vous accueillait, un mot aimable ; puis rapidement, et pour éviter toute question sur son mal, il entrait dans le vif de la conversation. Que d'efforts il a déployés pour ne rien laisser paraître des douleurs qu'il éprouvait alors ! Je l'ai vu continuer à parler au milieu d'un accès névralgique. Ce n'est pas tout : la voix qui ne passait plus seulement par la bouche et s'échappait librement par la plaie béante de la joue, était moins distincte et sourde quelquefois. Aussi, pour ne pas lasser l'auditeur, il essayait d'articuler avec netteté, et sa fatigue s'en augmentait encore.

„ Eh bien 1 qui de nous, sans en «re avert. se fût aperçu de ces luttes'? Jamais ses causeries ne furent nus 'animées, jamais son exquise ironie ne fut plus S'v'lante.' Un de ses amis de l'Académie françae le pressait de se mettre sur les rangs et " garant'Ssait un vote à peu près unanime. Il fut très touché qu^on eût pensé'à iSi, mais il refusa sans regre : Tje n'ai point eu d'ambition et ma situation ac ue e comble mes vœux. J'ai toujours essaye de ne pas res- Ibler à ce figurant de féeri. dont le rôle cons.s a^^ à faire la jambe de derrière d'un éléphant et dont le rêve était de devenir une des jambes de devant. » Ce iour-là, il me disait encore à un autre propos « INe croyez pas <iue les Parisiens s'intéressent aux choses ; ils s'intéressent seulement à ce qu'on peut en dire » „ Ses amis ne se faisaient aucune illusion suri i»sue qu'ils savaient fatale ; ils la croyaient seulement plus éloignée. Pourtant le mal progressait toujours et la dernière semaine fut terrible. Jusqu'alors M. Bersot avait pu travailler. Après son article sur M. Cousin il s'était occupé dans les Débais du volontariat d un an dont la suppression l'effrayait pour le recrutement des carrières libérales ; de l'épuration des fonctionnaires, de la fusion des gauches. Il méditait depuis longtemps un article sur la lecture dans les lycées. A maintes reprises il essaya de l'écrire, mais les souffrances devenues trop cruelles paralysaient sa pensée . il s'avoua vaincu et, le soir, il m'en exprima sa tristesse avec une douloureuse mélancolie.

., Le 31 janvier, je lui fis ma visite accoutumée Comme d'habitude, il était dans son fauteuil, mais U se leva pour me recevoir et mon cœur se serra car sa figure me parut encore plus sereine : « Mon ami, c est bien fini cette fois : j'éprouve les mêmes symptômes qu'au mois de décembre et je sens que je resterai dans

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la crise. J'ai assez travaillé ; ma vie n'a pas été facile et j'ai droit au repos qui approche. J'ai plusieurs recommandations à vous faire, et d'abord je veux que vous seul soyez témoin de mon agonie : c'est bien assez de vous imposer cette douleur, je désire l'éviter à ma famille et à mes amis... » Et comme je faisais quelques objections : « Si vous ne me le promettez pas, je ne vous avertirai point, et pourtant il me serait pénible de mourir sans quelqu'un près de moi ! »

» Je dus lui jurer ({ue seul, avec notre ami commun M. Minière, je l'assisterais dans âes derniers moments. Alors il me parla de la cérémonie. Il me montra quelques souvenirs pour ses amis, deux photographies qu'il avait fait encadrer. « L'une est pour vous, dit-il, et l'autre pour l'Ecole normale. On la mettra dans la salle des actes, au-dessus de la Sibvlle. J'avais d'abord songé à faire reproduire le grand portrait que possède ma sœur, mais je ne me suis pas senti le droit de prendre tant de place. »

» Puis il s'occupa de ses œuvres : « J'écrivais à Scherer le mot de Voltaire : On n'arrive pas à la postérité avec un lourd bagage. Voltaire pouvait se permettre quatre-vingts volumes. J'ai peur que deux ne soient trop pour moi". Cependant, pour me survivre encore quelques années, j'ai pensé que de mes livres on pourrait tirer deux petits volumes : l'un aurait trait aux questions d'enseignement, et l'autre, qu'on intitulerait « icn moraliste », serait un recueil de mes meilleurs articles. M. Scherer les choisirait : je le charge de ce soin et je prie dans ma lettre M. Délerot et vous de l'assister dans cette tâche. »

» Ce jour-là, contre son habitude, il me parla peu de ses élèves : « Je puis mourir tranquille, je sais du ministre que le choix de mon successeur sera bon. »

» On vint l'avertir que le diner était servi. Nous nous

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rendîmes dans la salle à manger, mais il n'avait pas faim et demanda qu'on lui portât pour la nuit un bouillon dans sa chambre. Après quelques minutes d'une conversation tout intime, où il fut question de sa nièce, de sa sœur et des amis qui l'avaient visité dans sa réclusion des six derniers mois, je me levai pour partir; je voulais revenir dans la soirée. « C'est inutile, demain seulement vers midi ; je me sens déjà beaucoup mieux. » Je le quittai, du reste, sans appréhension immédiate : j'avais trouvé sa voix un peu altérée et sa respiration plus pénible, mais son entrain paraissait si naturel et sa causerie si facile que je ne pouvais croire à l'imminence du danger. Sa famille arriva et lui tint compagnie jusqu'à près de dix heures. Elle le trouva plus gai que d'habitude ; il voulait leur laisser un souvenir paisible et doux. Au départ, il ne leur donna ni un serrement de main, ni un baiser de plus.

» Je n'étais pas sans inquiétude, et le matin, vers sept heures, lorsque le jour se levait à peine, j'arrivais à l'école avec M. Minière. La crise avait éclaté pendant la nuit, plus violente et plus prompte que je ne l'avais supposé. Le larynx, à peu près obstrué, laissait à peine passer un peu d'air et notre pauvre ami luttait contre l'asphyxie : il ne répondit pas à notre appel; il avait déjà perdu connaissance. J'envoyai immédiatement chercher M. Broca. — J'avais bien promis d'éloigner les amis et les proches, mais non le médecin ; d'ailleurs, dans cette grave conjoncture, je voulais l'avis de mon maître. En moins d'une heure il était là et toute idée d'intervention fut rejetée d'un commun accord. Les lésions du côté du pharynx étaient telles que la trachéotomie aurait prolohgé de quelques jours tout au plus, non l'existence, mais l'agonie de M. Bersot.

» M. Broca nous quitta : son hôpital le réclamait.

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Il devait revenir vers une heure. Nous nous assîmes au pied du lit, désolés de notre impuisrance ; du moins notre ami n'avait plus le sentiment de la douleur et ce fut notre consolation. Que l'aspect de cette chambre était triste l Dans les vastes appartements de l'école M. Bersot avait choisi une petite chambre adossée à son cabinet : il y avait fait installer les meubles témoins de sa pauvreté à Versailles : une commode, un secrétaire, un lit sans rideaux. C'est là qu'il couchait depuis neuf ans et que maintenant il allait mourir. Les symptômes étaient stationnaires ; toujours le même étouifement, la même inspiration sifflante; nous le regardions en silence, tandis que non loin de nous s'agitaient des élèves, des amis, qui ne se doutaient pas de ce deuil prochain et vivaient confiants dans le mieux apparent de la veille. La demeure de la famille qui, le soir, l'avait laissé si calme, est à quelques pas seulement : je faillis violer ma promesse et les faire tous appeler, mais le spectacle était trop navrant, et nous pensâmes qu'il valait mieux rester seuls à en ressentir la tristesse. Vers midi, la respiration se ralentit ; à une heure, on percevait à peine sous le doigt la légère ondulation de son pouls ; elle disparut bientôt ; la figure jusqu'alors un peu rouge, devint d'une blancheur de cire ; le cœur avait cessé de battre. »

La nouvelle de la mort de Bersot produisit un effet extraordinaire dans Paris. Ses écrits n'étaient point connus du grand public, et l'Ecole normale ne tenait certainement guère de place dans les pensées d'une foule distraite et affairée, mais on avait appris quelle était la maladie de notre ami et avec quel courage il Tavait supportée ; il sembla pendant quelques jours qu'il ne fût plus si difficile de mourir puisqu'un homme

s'était trouvé pour attendre si bravement une fin aussi affreuse.

L'image du défunt se dégage assez bien, si je ne me trompe, du récit que l'on vient de lire. Et cependant ceux qui ont le mieux connu Bersot conservent comme moi, le sentiment qu'il n'était pas facile à connaître. Il y avait chez lui des réserves qui empêchaient le regard de pénétrer jusqu'au fond II disait et donnait moins qu'il n'avait à donner et à dire . Son talent, fait de finesse, laissait percer des intentions qu'il lui suffisait d'indiquer. On se trouvait avec lui, dans le commerce même intime et familier, en présence d'un dernier mot qui ne se trahissait pas. Bersot échappait, d'ailleurs, par les contrastes aussi bien que par les discrétions. Sous l'aménité habituelle, sous la facilité des relations, se dérobait la netteté des résolutions. Il unissait la souplesse et la force, la souplesse de la pensée et la force du caractère. L'esprit de tolérance dont j'ai parlé, avec lequel il supportait les sentiments les plus contraires aux siens et les défauts les plus contraires à sa propre nature, cette clairvoyance qui ne faisait aucun tort à la bonté, cette indulgence qui ne nuisait jamais à l'intégrité du jugement, ces traits du caractère de Bersot lui donnaient quelque chose d'énigmatique. Nous avons vu, enfin, que ce spirituel et délié critique était aussi et à un rare degré l'homme du dévouement et du devoir. Il était même cela par dessus tout, témoin les derniers temps de sa maladie. C'est pour l'Ecole qu'il voulait vivre, et je suis persuadé qu'en souffrant jusqu'au bout comme il Ta fait, qu'en restant sur la brèche malade, mutilé, il voulait léguer à ses élèves un exemple qui leur fût utile. Et cependant n'est-il pas vrai que cette fin même a ajouté au problème d'une personnalité dont elle révélait la grandeur ? Maintenant encore, et à dis-

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