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•d'aj-^uf-er-aa^CTBlpÛP bu: au- malheur que nous avons ; ii nou^ Anseignç (Jçnc quel usage nous devons faire den€,siacuké*,.o^.êômi/ient nous devons recevoir les biens et les maux qui surviennent pour obtenir la meilleure condition possible ici-bas. Il n'a point pour cela de recettes équiyoques : il nous invite à pratiquer les maximes d'une saine philosophie. Nous ne le suivrons pas dans le détail : il y aurait peu à critiquer, et rien ne remplacerait la lecture du livre. On y retrouvera l'auteur du livre do la Famille et de Y Histoire des idées morales, une sagesse tempérée, qui ne méconnaît aucun principe ni dans la raison ni dans le cœui« de rUomme, et qui donne à la fois la règle et l'élan. Je me bornerai à quelques réflexions parmi toutes celles que le sujet fait naître. M. Droz a écrit, dans son Essai sur l'art dêtre heureux, que, pour êti'e heureux, il faut avoir une bonne santé, quelque aisance, des loisirs indépendantg, le goût des Uvres et de la musique, de bons amis, -une aimable femme. Vraiment ! rien que cela 1 Savez-vous que, s'U la dit ea somi^mt, c'est un des plus jolis mots que l'on oonûa»B©, et la plus charmante satire du bonheur? Songez à ce qu'il arriverait s'il manquait une seule de ces choses. Mettez le reste, et supposez que la femme n'est pas aimable, ou que l'aisance ne suffit pas, ou qu'on aime lu bonne musique et qu'on en entend souvent de médiocre, ou
qu'on n'a pas de loisir, ou qu'on n'est pas absolument indépendant ; à la moindre condition qui manquerait, tout serait perdu.
Pour peu qu'on y songe, on reconnaît combien le bonheur est difficile à réaliser. Il est d'abord une chose très complexe et toute relative. Si l'homme était simple, son bonheur serait simple aussi ; mais il est comme composé de plusieurs êtres, dont chacun veut être satisfait et r.e lest qu'à sa façon. Le corps a ses plaisirs, l'àme a les siens, et dans l'àme il y a l'intelligence et les puissances morales qui ont d'autres objets, par conséquent d'autres contentements. Admettons que toutes les aspirations qui se trouvent dans un homme à un moment soient contentées ; comme l'homme est essentiellement ondoyant, il faudrait donc que, dans un nouvel état, tout fût prêt pour le con tenter, et que ce fragile édifice de son bonheur, à mesure qu'il tombe, se réparât de lui-même tout aussitôt. Et quelle difficulté lorsqu'il s'agit, non de faire un heureux, mais de rendre tous les hommes heureux à la fois I Dans cette immense multitude, il n'y en a pas deux qui soient semblables : la race, la famille, le tempérament, l'esprit, l'instinct, l'éducation, l'expérience, la réflexion mettent entre eux une diversité infinie. Le bonheur devrait donc varier d'autant, et s'il est nécessaire que l'ordre des choses qui nous entourent ne nous contrarie pas, il devrait y avoir au-
tant d'univers qu'il y a de personnes ; or, il n'y a qu'un univers. Je ne veux point exagérer et ne nie point qu'il y a entre les hommes des sentiments communs, et, par suite, des plaisii*s communs, ceux que donnent les livres, la parole, les théâtres, les compagnies et les fêtes ; mais ces plaisirs ne les unissent qu'un moment ; ensuite ils reviennent à eux-mêmes, avec leur nature personnelle ; ils sont aussi étrangers les uns aux autres que les atomes qui se dispersent après avoir volé dans le même rayon do soleil ou dans le même tourbillon.
Arrêtez-vous dans quelque rue ou sur quelque boulevard fréquenté, quel singulier spectacle de considérer cette foule qui recommence sans fin ; mais laissez cela et songez à quelque chose 'e plus étrange. Chacun de ces individus va, poussé par une idée, par une passion, et cette idée et cette passion ne sont pas celles de l'individu qui le coudoie ; elles s'ignorent mutuellement ; tous ces individus passent étrangers à côté les uns d^s autres, absorbés dans leur préoccupation ; chacun est un monde, comme seul dans l'espace, et la tempête qui le bouleverse y est renfermée; les autres ne s'en doutent seulement pas. Quelle presse donc 1 mais en même temps quel isolement î Et je ne m'étonnerais pas si, après avoir considéré les hommes ainsi avec quelque suite, ils finissaient par paraître comme des somnambules qui marchent
dans leurs rêves. Tous rêvent le bonheur et chacun en rêve un autre".
Le premier et le plus universel instinct est de rechercher le plaisir. Cela va bien à l'âge des désirs et de la force, quand on croit que les désirs et la force seront éternels ; alors on boit le plaisir, et il semble que ce ne sera pas assez de toute la vie pour l'épuiser ; mais ou le plaisir manque ou il lasse : il perd la nouveauté, des désirs plus sérieux nous agitent, et enfin, quel qu'il soit, il n'est pas fait pour combler l'àme humaine. Comme l'a dit admirablement Lucrèce : « Du sein même de la jouissance il s'élève je ne sais quelle amertume qui vous serre la gorge et oppresse la volupté : »
Medio de fonte leporum Surgit aman aliouid quod in i^sis floribus angat.
Le plaisir est charmant dans sa saison ; mais si quelqu'un s'en est contenté, il ne sera jamais un homme, car pour devenir un homme il faut d'autres efibrts, et rien n'égale l'attrait de la jeunesse en sa fleur que la pitié ou le mépris pour l'âge mûr et la vieillesse qui n'ont pas connu les troubles profonds du cœur humain.
La passion les connaît ; vienne donc la passion, mais qui sait ce qu'eUe apportera, et si on ne regrettera pas de l'avoir appelée. Elle a des enchantements incomparables et des douleurs pareilles à ses enchan-
tements. Amour, amitié, affection de famille, attachement à la vérité, à la beauté et à la justice, plénitude de l'âme que ces sentiments possèdent, mouvement puissant de tout notre être vers un objet auquel il voudrait être fixé éternellement, est-ce le bien, est-ce le mal que vous enfermez ? Si c'est le bien, heureux celui qui a éprouvé votre douceur et qui a été pénétré de votre feu ; si c'est le mal, heureux celui qui vous ignore, celui qui, justement tempéré par la nature, est né sous des astres amis et a vécu en paix avec soi et avec le monde ; il ne sait pas combien il est pénible de poursuivre la vérité qui fuit, de comparer avec l'idée que l'on conçoit l'expression imparfaite, de voir souffrir la justice et la liberté ; il ne connaît ni l'aspiration ardente, ni les inquiétudes, ni les ennuis, ni les blessures, ni les défaillances, cette existence misérable de la passion traversée par les hommes et par les choses, et qui, à défaut des hommes et des choses, se tourmente elle-même. Voltaire a dit : « La fin de la vie est triste, le commencement doit être compté pour rien, et le milieu est presque toujours un orage ; » oui, et ces orages de l'àme sont comme les orages physiques : ils aveuglent, ils paralysent et ils consument.
Quelle guerre dans ce pauvre cœur humain l Comme on voit là à l'œuvre cette loi fatale qui ne laisse rien subsister dans son état qu'un rapide mo-
ment ! Lorsqu'une passion nous saisit, le bonheur qu'eUe nous donne semble devoir être éternel, mais il y a des causes éternelles qui travaillent à le détruire. Ou ])ien l'habitude l'émousse ; ou bien dans l'abandon d'un commerce plus familier, les caractères reprennent leur liberté et les oppositions se dessinent ; ou bien, par une infirmité de certaines natures, impatientes du calme, avides d'émotions, on veut une existence pluF excitée, du mouvement, du roman, du drame, drame, en effet, et qui tue le bonheur; ou encore, tourmenté par la jalousie, par l'idée qu'un autre pourrait partager le bien que l'on possède, on n'en jouit plus et il devient un supplice.
Il y a même une autre jalousie, qui ne craint pas de partager avec un autre, mais qui se plaint qu'on ne lui donne pas tout. C'est la nature de certains sentiments de rapprocher les âmes, et les sentiments plus étroits rapprochent les âmes plus étroitement ; mais on a beau faire, si près que l'on soit, et au moment même où l'on s'efforce de se confondre, on reste soi, une personne, une liberté. Or, c'est justement à cela que l'affection en veut. On a un si fort instinct du dévouement, on se sent capable de sacrifices si entiers, si absolus, qu'on les exige pareils chez ceux qu'on aime, qu'on voudrait, s'il était possible, mettre son âme dans leur âme, les faire penser de nos pensées, sentir de nos sentiments, vivre de notre vie ; si
peu qu'ils se réservent d'eux-mêmes, nous en sommes jaloux, nous crions à Tégoïsme : on nous prend notre bien'; et alors, ou nous attestons le ciel de cette injustice, ou nous nous obstinons à enlever de force ce qu'on nous refuse, au risque de déraciner l'affection.
Voulez- vous plus ? voulez-vous un exemple de ce qu'il y a d'insensé dans le cœur de l'homme? Un jour on aime ; après les jours vides, après de longues tristesses, d'insupportables langueurs, vous vous trouvez tout à coup l'àme occupée par un sentiment qui la comble ; mais en même temps que vous le bénissez de remplir votre vie, vous mesurez avec terreur la place qu'il y tient, le vide qu'il y ferait, la profondeur do ce vide où vous êtes suspendu, sans force pour vous retenir de rouler jusqu'au fond, et quelquefois il vous en passe la sensation, comme dans un songe ; alors vous vous débattez, vous vous efforcez d'arracher ce sentiment de votre cœur ou de vous assurer qu'on ne le brisera pas ; mais vous ne pouvez ni l'arracher ni obtenir aucune assurance, et votre triste bonheur végète, pareil à ces arbustes qui, au bord de l'Océan, sont tourmentés par tous, les vents et arrosés par l'eau amère.
Il me semble deviner plus d'un de ces blessés de la vie parmi cette multitude de personnes qui se jettent dans le tourbillon du monde. Aisément on les croit légères et heureuses ; peut-être que ni l'un ni l'autre
n'est vrai. Légères ? savez-vous si elles le sont ou si elles ne cherchent pas à s'étourdir par ce mouvement et ce bruit ? Heureuses ? le public le croit, mais le public n'est pas juge de ce qu'il en est, et il n'y a qu'un seul juge, celui qui pratique cette existence. Si après un plaisir fini, il en prend vite un autre, c'est bien ; par malheur, il y a les intervalles, les entr'actes obligés ; puis il ne suffit pas que le plaisir porte ce nom, il faut encore qu'on le goûte, or telle est la nature humaine que l'usage d'un plaisir en affaiblit le goût. Il se pourrait donc que ces personnes fussent assez à plaindre, condamnées à courir après des plaisirs qui ne leur plaisent plus, contraintes de faire bonne mine, grimaçant le bonheur, excédées de fatigue de ce mouvement perpétuel, et incapables de se reposer parce que tout vaut mieux que de se retrouver seul avec soi.
Voici d'autres gens, des habiles ceux-là, qui, très forts sur les dangers que présente la vie, ont inventé tout un art de s'en prémunir. On connaît les sages préceptes pour conjurer les maux physiques : « Evi- » tez le froid, évitez le chaud, évitez la fatigue, pre- » nez garde à ce que vous mangez, prenez garde à » ce que vous buvez ; » et ainsi de suite, en sorte que c'est une affaire d'art infini d'éviter les maladies et que c'est le travail le plus laborieux. D'autres ordonnent la vie morale sur cet exemple : « Evitez les
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» émotions, ne désirez rien vivement, ne vous atta- » chez fortement nulle part, crainte des pertes et des ,. déceptions et du trouble que cela jetterait dans » votre existence ; ne réfléchissez pas trop, de peur » des inquiétudes et des doutes ; » et le reste à l'avenant. Toute cette prudence est très remarquable, et on ne conçoit pas que les hommes soient assez peu amis d'eux-mêmes pour ne pas l'écouter. C'est probablement qu'eUe a quelque défaut qui les en empêche. Mon Dieu, oui, on ne demande pas mieux que de se bien porter, mais ce n'est point aisé. Voici qu'il faut défendre votre pays ou soigner un des vôtres qui est en danger : évitez donc la fatigue ; voici, sous vos yeux, quelqu'un qui se noie ; vous vous jetez à Teau pour le sauver : surtout évitez bien le froid. Hélas ! vous n'écoutez rien ; un instant, une occasion suffisent pour perdre tous les fruits d'une si bonne éducation. Et il en va de l'âme comme du corps ; en dépit des avis les plus salutaires, l'esprit se met à chercher et le, cœur à aimer, comme s'ils n'avaient que cela à faire dans ce monde. Telle est la témérité de la nature humaine. Elle veut se mouvoir, elle veut agir à ses risques et périls, eUe veut vivre, et eUe trouve que ce n'est pas la peine de tant soigner l'existence si on n'en fait rien ; U y a en elle une sorte de bravoure qui se refuse à cette médiocrité et méprise les pauvres conseils de cette morale hygiénique.
Quand je songe à cette morale j'aimerais autant, lorsque je pars en voyage, qu'on me dit, pour me préserver des accidents de chemins de fer, des rencontres de locomotives ou des déraillements, des contusions et fractures qui en sont la suite : Restez suspendu en équilibre, ne vous appuyez pas, ne dormez pas, n'ayez pas de distraction ; du rest^ amusez-vous bien et profitez de vos voyages.
Il y a une espèce d'optimisme niais qui trouve que tout ce qui arrive est toujours pour le mieux ; et il ne lui suffit pas de ce contentement béat, de ce partipris une fois pris, il a, dans toutes les circonstances particulières, des arguments particuliers pour prouver qu'il valait mieux qu'il en fût ainsi qu'autrement ; il prend des airs de raisonner qui irritent. Il y a aussi toute une classe de dévots pourvus d'une telle résignation qu'au plus fort de leur amitié pour vous, ils sont tout prêts à vous perdre, et que vous pouvez mourir sans la crainte de leur causer trop de chagrin. J'admire beaucoup ces optimistes et ces dévots, surtout je leur porte envie; mais si je choisissais des amis, peut-être en choisirais-je d'autres, car^ par un égoïsme dont il est bi«n difficile de purger le cœur humain, on souffre un peu de l'idée que si vous veniez à mourir, vos amis trouveraient qu'il n'y a pas de mal à cela. C'est bien de se consoler, mais ils sont trop consolés.
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Le monde connaît heureusement une autre vertu , la résignation des âmes vraiment religieuses, qui, convaincues que Dieu existe et qu'il est parfaitement sage et bon, lorsqu'il leur envoie quelque grande douleur, se courbent sous ses décrets et adorent en pleurant la main qui les frappe. Je m'incline devant vous, Ames saintes, qui au milieu de cruelles épreuves avez gardé la foi et l'espérance. Quelques-unes, dans un mouvement d'héroïsme, passent par-delà la résignation. En écrivant ceci, j'ai sous les yeux une pensée de Joubert, écrite sur un signet, il y a un an à peine, par une personne qui n'est plus : « Il faut aimer de ,) Dieu ses dons et ses refus ; aimer ce qu'il veut et » ce qu'il ne veut pas. » Belle pensée, et singulièrement touchante, copiée par cette main. Madame la comtesse de Circourt avait reçu les dons qui charment l'existence des autres : l'esprit, la grâce, la bonté délicate ; il ne lui avait été refusé que les biens qui auraient été pour elle seule ; elle acceptait de bon cœur ce partage ; elle remerciait la maladie qui lui avait plus fortement attaché ses amis et montré toute la grandeur d'une affection plus proche ; elle était parvenue à aimer de Dieu ses dons et ses refus ; aussi elle goûtait une pensée qui lui représentait l'effort de sa vie et qu'elle avait pénétrée en pratiquant la douleur.
Parlerons-nous, après cela, du stoïcisme antique,
qui ne voit de bien que dans la vertu et de mal que dans le vice ? C'est un paradoxe sublime, que la nature dément. Non pas même ces hautes et profondes jouissances de la vertu ne sauraient tenir lieu de tout : on peut être heureux par elle et du reste misérable. Les sages disent justement : « Le bonheur que » procure la vertu est le seul qui soit toujours dans » notre main, le seul qui ne se corrompe pas, le seul » qui soit vraiment à nous, le plus plein des bonheurs » qu'il nous est permis de goûter ici-bas; «mais la raison a beau être la raison : elle ne guérit pas ceux qui souffrent, elle ne donne pas à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, à aimer à ceux qui ont soif et qui ont faim d'aimer.
J'ai examiné les différents moyens que l'homme prend pour être heureux, et n'en ai trouvé aucun qui fût infaillible ; mais il n'est pas besoin qu'ils soient infaillibles ; il suffit qu'ils servent à l'occasion, et je regretterais extrêmement d'avoir été à une seule personne la confiance qu'elle y peut avoir. 11 est quelquefois si difficile de vivre, que l'on serait cruel et coupable d'ôter à de pauvres créatures la moindre part du courage qui leur est nécessaire. Oui, il y a quelquefois de terribles moments à traverser. On est comme un homme qui serait forcé de marcher sous un poids qui l'accable ; on porte partout avec soi une pensée sombre ; elle éteint la joie et glace le sourire ;
la nuit l'endort comm.î les autres maux, mais au matin, à travers ce bien-être que procure le repos, à travers ce plaisir de revoir la lumière, dans cette première confusion où la conscience est encore si vague et l'existence si légère, on se sent oppressé sans savoir pourquoi, on craint de le trouver, on le cherche malgré soi, on le trouve, et quand on Ta trouvé, quand notre chagrin est réveillé, on se désespère. Cependant la vie fait effort pour renaître et finit par percer. Ainsi, dans la fente d'un rocher elle cache une graine avec un peu de terre, et le soleil qui passe y fait pousser une fleur.
La vie est-elle bonne ? est-ejle mauvaise ? Je n'en sais rien. Elle est bonne à l'un, mauvaise à l'autre, bonne dans un temps, mauvaise dans un autre temps; il n'y a qu'une chose qui soit sûre, c'est que rien n'est sur, et cela même est la grande tristesse de la vie, celle que la jeunesse, heureusement, ne soupçonne , point. La belle chose que la jeunesse et la charmante esquisse d'un homme I Comme les grands traits de la nature humaine y sont hardiment jetés ! Comme tous ses mouvements y paraissent ingénument ! Comme ses diverses puissances y jouent avec un feu, une grâce incomparables ! Que la fierté lui va bien, et les ambitions infinies ! Le navire part joyeusement sous toutes voiles , confiant au ciel : mais les vents mauvais se lèvent ; il essaie en vain de lutter, il
ramène une première voile, puis une seconde, puis une autre, et rentre presque nu.
Pour que l'homme fût maître de son bonheur, il faudrait qu'il fût le maître des vents, c'est-à-dire de la nature, et il ne l'est pas ; et s'il l'était cela ne suffirait pas, car il vit peu de l'existence vraie, celle des sentiments éternels aux prises avec la destinée, et il s'est créé une existence artificielle, où il ne songe qu'à faire figure devant les autres hommes, et rencontre dans cette entreprise de nouveaux plaisirs et de nouvelles douleurs.
Notre plus constante occupation est de nous comparer à ceux que nous connaissons, pour nous trouver supérieurs à eux. Quels défauts ils ont que nous n'avons pas, et en revanche, quelles qualités ils n'ont pas que nous avons î Nous avouons que nous ne sommes pas parfeits, mais, grâce à Dieu, nous n'avons pas tel et tel travers, et après avoir compté ceux qui nous manquent, il n'en reste plus que nous puissions nous attribuer. Et songez que, excepté un infiniment petit nombre, tout le monde pense ainsi de soi, logeant le bien chez lui et le mal chez les autres, en sorte que si on réunissait les témoignages que chacun rend de soimême, l'univers serait peuplé d'anges, et que si on réunissait les témoignages que chacun rend des. autres, l'univers serait peuplé de monstres ; mais on ne fait pas cette réflexion, et si on la faisait on ne s'arrête-
rait pas pour si peu. Nous ne nous contentons pas d'avoir cette bonne opinion do nous-mêmes, nous voudrions encore la faire partager à ceux que nous rencontrons. Pour cela, nous ne manquons pas de rapporter, à l'occasion, ce que nous avons dit et ce que nous avons fait dans telle ou telle circonstance, et de publier ainsi quelques chapitres détachés de nos Mémoires d'outre-tombe. Cependant nous ne pouvons pas y revenir très souvent, parce que nous donnons un droit pareil à ceux qui nous écoutent, et que leurs récits nous importunent ; en outre, si varié qu'il soit, ce sujet s'épuise. Nous avons donc inventé un mojen de parler perpétuellement do nous, de faire perpétuellement notre éloge sans fatiguer ceux qui nous écoutent, et de les écouter, nous aussi, sans fatigue, c'est de juger les autres dans ces vifs entretiens, où, critiquant les absents à frais communs, chacun fournissant son trait, ceux-ci livrant leurs ennemis, ceux-là leurs ami^, nous avons le plaisir exquis de faire ressortir notre raison, nos mérites et nos vertus par la condamnation de tout ce qui n'y ressemble pas. On n'entend que ces mots par le monde : « Ah ! si j'étais lui. » Eh bien I si vous étiez lui, vous feriez ce qu'il fait, et il ferait ce que vous faites : ainsi il vous critiquerait en ce moment.
Nous passons donc notre temps à comparer et à préférer nos qualités naturelles aux qualités naturelles
des autres, et nous y trouvons de grands contentements ; que sera-ce si, à ces distinctions personnelles, on ajoute la distinction des rangs ? La société est disposée en une multitude d'étages qui donnent le même spectacle : on s'égale aux supérieurs et on regarde les inférieurs en pitié ; chacun méprise quelqu'un qui en méprise un autre ; à tous les degrés de l'échelle on reverse le mépris. Il paraît que mépriser est un bien grand plaisir. Par exemple, je ne comprends pas comment c'est un plaisir si répandu dans une société si chrétienne que la nôtre, particulièrement chez les femmes, toujours si occupées de se mesurer entre eUes et de marquer les rangs. J'ai tort de parler de mépris : ce sentiment suppose qu'on aperçoit une personne au-dessus de qui on est ; mais il y a mieux que cela : nous sommes capables de nous placer si haut que de cette hauteur nous ne distinguons plus bien les autres créatures, ce que l'on appelle, je crois, des gens de peu ou de rien. Si l'homme se voyait tel qu'il est il ne pourrait pas se supporter ; la Providence lui a donné la vanité qui fait qu'il s'aime.
Qu'il s'aime donc et se préfère à tous, puisque cela lui est si agréable ; mais voici où je le trouve injuste, c'est lorsqu'il exige que ses semblables soient heureux à sa manière. Il ne se fait pas faute de les conseiller ; s'ils ne l'écoutent pas, il n'a pas pitié d*eux : qu'ils
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soient donc malheureux et qu'ils pleurent ! Oui, je le répète, cela est injuste, car chacun est chargé de soi, et si on pressait ces beaux directeurs, on aurait bien le droit d'exiger aussi de ceux qui sont si habiles à faire le bonheur des autres, qu'ils aient eu d'abord l'habileté de faire leur propre bonheur ; mais entendezles, ils sont les plus infortunés des hommes, et si vous le contestez, ils se fâchent. Y a-t-il une plus flagrante contradiction ?
Puisque personne ne se gène pour conseiller, conseillons à notre tour. Il nous semble que nous ne retirons guère de la société des autres, ni pour eux ni pour nous, le prolit qu'elle peut procurer, et que c'est la faute de ce terrible moi, qui consent si peu à s'oublier lui-même. Si nous parlons de cette société étroite, composée de la famille et des relations familières sur lesquelles nous pouvons tant, soit en bien soit en mal, sommes-nous sans reproche ? On veut avoir raison, on veut gouvernei-, et que tout aille selon nos goûts et nos humours ; il y a assez de ces gens difficiles à vivre, qui ajouteraient des arêtes aux poissons et des épines aux buissons ; ainsi on ne se donne pas la peine de se réformer, et on gâte par quelques travers de caractère le bonheur de ceux qui nous approchent et le fruit de grandes qualités ou môme de grandes vertus. Si on pénétrait dans les plus intimes sociétés, dans combien ne trouverait-on
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pas cette plaie secrète ? Et, pour venir à ce qu'on appelle le monde, tandis que la société bien entendue est comme un concert où chacun met du sien pour faire aller l'ensemble, combien de fois on ne considère que soi et on gtUe le plaisir commun ; et c'est grand dommage, car enfin c'est un des plus assurés. Si les hommes étaient sages, ils conviendraient, quand ils se rencontrent, d'endormir un moment leurs peines par le doux mouvement d'un commerce aimable et bienveillant. Je dis endormir et non pas étouffer. Il est des douleurs sacrées qu'il faut garder religieusement ; le temps émousse leur première violence, et il est bon qu'il en soit ainsi car nous ne pourrions pas y résister ; mais enfin elles vivent, et elles sont en nous comme un lieu réservé où nous n'entrons qu'avec respect. On éprouve une compassion profonde pour ceux qui portent de semblables douleurs, et on se sent attendri quand on les voit causer et sourire pour vous épargner l'impression de leur chagrin. Mais, dira-t-on, on ne gagne par là que des moments ! Mais, mon Dieu, qu'y a-t-il autre chose que des moments dans la vie, et si vous gâtez les jours et les heures, qu'espérez-vous des années ?
Le beau livre qu'il y aurait à écrire sur Y art cVèire malheureux ! On n'a pas l'idée du génie que 1 homme emploie à se tourmenter ; notre plus cruel ennemi ne pourrait faire contre nous plus que nous
no faisons nous-mêmes. Il exagérerait nos maux et diminuerait nos biens ; il nous rendrait insensibles aux biens naturels dont nous sommes maîtres, et nous forcerait de courir après des biens factices qui ne dépendent pas de nous, de mettre notre bonheur à faire figure devant le public, de l'attacher au caprice des hommes et de la fortune ; il nous enflammerait de l'ambition de paraître, d'une ambition que rien ne rassasie, qui ne jouit de rien par la pensée de ce qui lui manque, et à qui il manque toujours quelque chose tant qu'elle n'a pas tout ; il nous rendrait jaloux des autres, irrités de leurs succès, qui nous étaient dus et qu'ils nous enlèvent, enfin il nous créerait une existence déplorable sans contentement et sans repos. Je ne demande pas qu'on mette de la méthode à être heureux : il y a dans la méthode une roideur déplaisante.; si ce n'est de la roideur, c'est au moins de l'artifice ; et il y a dans ce bonheur mécanique une naïveté béate et quelque chose qui donne envie de pleurer ; mais il faut envisager nettement la condition humaine, et une fois qu'il est connu que les biens et les maux s'y succèdent comme le beau et le mauvais temps, sans que rien puisse nous assurer des biens ni nous garantir des maux, il faut, dis-jc, accepter avec reconnaissance tout ce que la destinée nous accorde de favorable, en exprimer le bonheur qu'il renferme, et l'étendre, s'il se peut, par
la comparaison avec les infortunes qui s'abattent autour de nous.
Osons dire la vérité sur le bonheur. On se le représente ordinairement comme un état fixe, comme un repos ; or l'homme est un être vivant, son bonheur est donc de vivre, et la vie est un mouvement, par conséquent un effort, un regret, une espérance et une crainte. Pascal a dit avec profondeur : « Nous ne » cherchons jamais les choses, mais la recherche des » choses. » Telle est visiblement la nature de l'esprit humain. Quand on annonça à saint Anselme que probablement Dieu le rappellerait à lui dans quelques jours, U répondit : « Si telle est sa volonté, j'obéirai » de bon cœur ; mais s'il aimait mieux me laisser >) encore parmi vous au moins assez longtemps pour » l'ésoudre une question queje médite touchant l'ori- « gine de l'âme, j'accepterais avec reconnaissance, » d'autant que je ne sais si, après ma mort, personne » la résoudra. » M. de Rémusat, qui cite cette touchante réponse, ajoute : « La recherche de la vérité » passionne encore ces grands et inquiets esprits au » moment où ils vont à eUe ; Us préfèrent l'amour à » la possession, et sur le seuil du ciel ils regrettent » de la terre le travaU et l'espérance. »
La vie pratique est comme la vie spéculative, toute en mouvement. Si vous voulez bien voir l'instinct de la nature humaine, considérez les jeux des enfants,
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ce qu'ils mettent d'action pour creuser un trou ou élever une montagne de sable, puis aussitôt pour combler ce trou et démolir cette montagne ; plus tard ils mettent la même ardeur à l'équitation, à la navigation, à la danse et à la chasse ; il faut constamment leur donner quelque chose à faire. Et les hommes sont comme les leunes gens et les enfants : eux aussi, il faut qu'ils fassent quelque chose. Dans la plus grande fortune, ils ne jouissent de rien s'ils sont condamnés à rester désœuvrés, et dans la condition la plus misérable, dans le chagrin, en exil, en prison, s'ils parviennent à s'occuper le sentiment • de leur misère s'allège.
Chacun sait que pour les hommes qui ont eu un travail régulier, quand ils entrent dans la retraite il y a un moment de crise très-pénible : ils ne savent que faire d'eux, ils souffrent, quelques-uns en meurent ; il faut qu'ils ressaisissent vite un autre travail, et le soin de ceux qui les aiment est de le leur offrir pour les sauver. Pour prendre tout de suite le plus irrand exemple du passage d'une activité démesurée au repos absolu, quel spectacle que celui de Napoléon à Sainte-Hélène I Comme son historien nous le représente, réduit à l'inaction après avoir pendant quinze ans bouleversé le monde, consumé par le temps qu'il dévorait autrefois, comptant avec triomphe les heures dont il est venu à bout ; puis, dans une fièvre d'agir,
se lovant avec le jour, faisant lever sa maison et se mettant en nage à remuer de la terre, jusqu'à ce qu'il se dégoûte de ce travail et retombe sur lui-môme de tout son poids !
La devise de l'humanité est : « Piits loin, » L'instinct qui la pousse on avant, et que l'absolu repos effraie, cet instinct se trahit avec une force prodigieuse dans un mot de ce même homme au temps de sa fortune. Il causait un jour avec Duroc * : « On me croit donc bien ambitieux ? lui dit-il. — Il y a des gens qui s'imaginent que vous prendriez, s'il vous laissait faire, la place de Dieu le père. — Ah ! je n'en voudrais pas, dit l'Empereur, c'est un cul-de-sac. » N'est-ce pas que ce mot est effrayant ? Mais il sort du cœur humain. Ceux mômes de nos sentiments qui paraissent les plus fixes ont une vie interne qui les transforme ; je parle de l'amour maternel. Cette mère, heureuse de porter son fils dans ses bras et de l'idée qu'il ne peut se passer d'elle, aspire à le voir marcher seul, et elle est ravie de ses premiei*s pas ; puis elle l'éloigné d'elle pour qu'il s'instruise et elle veut qu'il ait des succès ; puis elle l'excite à entrer dans une carrière pour que son enfant soit un homme, et elle partage les ambitions qu'il a ou lui donne les siennes ; elle, l'institutrice des premières années, elle
* Derniers souvenirs du comte d'Esfourniel.
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est charmée qu'il pense par lui-même et même qu'il ait raison contre elle ; enfin elle consent à partager son affection avec une autre femme, pour qu'il lui donne une nouvelle famille où elle se sentira renaître. Les autres sentiments sont semblables à celui-là : comme tout ce qui vit, ils ne durent qu'en se nourrissant ou se transformant, et ceux qui no peuvent pas se nourrir ni se transformer se flétrissent et meurent. Telle est la loi de la nature de l'homme. Il cherche le repos, mais il n'y a de repos pour lui que dans l'action, j'entends que lorsqu'il agit il se sent dans son élément, et que s'il n'agit pas il s'agite. Nous voyons une foule de nos semblables s'agiter ainsi, et nous sommes tentés de nous impatienter contre eux sans songer que nous serions comme eux à leur place, qu'il y a là une force inemployée qui, par la faute des circonstances, ne sait où se dépenser, et que ces mouvements fiévreux sont le symptôme d'un mal profond. Il y a dans ce monde des ouvriers sans ouvrage, et de bons ouvriers, je vous l'assure.
Pour satisfaire ce besoin d'activité qui nous possède, je ne connais qu'un goût ou un devoir. En fait de goût, j'en entends un qui soit aisé à satisfaire, et rien en ce genre ne remplace l'application aux lettres, à une science ou à un art, parce qu'avec la facilité de s'y livrer et le plaisir qu'on y trouve à chaque fois, il y a cet autre plaisir de sentir qu'on y profite. Celui
DU BONHEUR io
qui n'a pas un goût est possédé par l'ennui ; on ne peut l'approcher sans que cet ennui transpire et vous pénètre ; pour lui les heures sont de plomb ; il les pousse en vain, et il passe sa vie à observer avec désespoir l'aiguille qui ne marche pas. L'objet de l'éducation devrait être, en même temps qu'elle donne des connaissances, de développer un goût qui subsisterait quand beaucoup de ces connaissances seraient échappées et qui vous suivrait dans toute votre existence, pour en remplir les vides. Un goût n'est pas assez : il ne serait pas mal d'en avoir plusieurs, pour éviter la manie. Pourtant je ne dirai pas de mal des manies : elles sont bien agréables à celui qui les a, et n'en a pas qui veut. Si une fée me permettait de faire trois souhaits, ainsi que j'ai lu dans les contes, je serais prêt. Mon premier souhait serait qu'elle m'accordât une manie ; le second, qu'elle pût être satisfaite sans trop de frais ; le troisième, qu'elle ne le fût jamais complètement. La bonne chose qu'une bonne manie ! On ne s'éveille plus avec la terreur des longs jours, qu'il faut remplir ; on ne s'endort plus avec le remords des jours mal employés ; on ne s'égare plus en de vains désirs ; on ne s'agite plus de vains tourments ; on ne cherche plus à quoi sert la vie : on l'a trouvé. J'ai demandé à dessein une manie innocente, et ne mets pas toujours dans ce nombre les collections de livres ou de tableaux ; mais trois fois heureux ceux
qui se passionnent pour rassembler toutes les variétés d'une famille végétale et vivent dans une succession de soins qui font paraître les années trop courtes : pratiquer des échanges, classer les sujets, les mettre en terre, les arroser, les voir pousser puis fleurir, les préserver du soleil, du vent et de la pluie, s'extasier sans fin du coup d'oeil et s'émerveiller des surprises. J'ai demandé enfin que la collection ne fût jamais complète, qu'on poursuivît une variété qui n'existe pliis ou qui n'existe pas encore, ou qui ne peut pas exister, car il est bien dangereux de n'avoir plus rien à désirer et le parfait bonheur languit.
A défaut d'un goût, et mieux encore, ce qui occupe la vie c'est un devoir. Heureux celui qui goûte son devoir, celui qui va de bon cœur à sa ti\che de chaque jour ! Mais fallût-il chaque jour se combattre et se vaincre, il y a dans la conscience du devoir accompli quelque chose de plein qui fait sentir que malgré tout la vie est bonne.
Revient ici la question s'il vaut mieux pour le bonheur que la nature soit ou non cultivée, s'il est sage de cultiver son intelligence et son âme, au risque d*éprouver des douleurs que les autres ignorent et de sentir plus vivement celles qu'ils sentent aussi. A comparer les biens et les maux que cette culture apporte, j'oserais prononcer contre elle si ce n'était qu'une affaire à faire ; mais il y a là autre chose en
jeu. Disons le à Fhonneur de la nature humaine, de ces civilisés, de ces délicats qui posent la question, car le reste ne la conçoit seulement pas, il n'en est peut-être pas un seul qui consentit à échanger sa condition contre l'autre; même au moment où il souffre le plus, il ne changerait pas sa souffrance contre de cei-tains plaisirs. Le monde connaît bien de cruelles douleurs ; il n'en connaît pas de plus cruelles que le vide infini d'une âme qu'une affection a remplie et comblée ; il rencontre souvent encore la douleur de Rachel, « qui pleurait ses fils et ne voulait pas se consoler parce qu'ils n'étaient plus ; » j'ai approché plus d'une fois de pareils chagrins avec la plus profonde pitié, mais j'ai trouvé aussitôt dans cet excès de misère un sentiment où éclatait la vaillance du cœur humain. Si un Dieu puissant eût offert à ces malheureux de n'avoir jamais connu ceux qu'ils pleuraient ou de les oublier tout à coup, pas un n'aurait accepté ; ils souffraient, mais ils avaient aimé, et s'ils avaient oublié ces êtres si chers ils auraient cru les perdre une seconde fois.
L'homme n'est pas né pour être heureux ; mais il est né pour être un homme, à ses risques et périls. Comme cela est bon de se sentir dans sa loi, et, jusque dans les plus grandes agitations, combien il y a de vertu dans cette pensée, combien il y a de calme et de force ! Il faut donc aller à la vie comme on va au
feu, braveraent, sans se demander comment on reviendra ; et si on est mortellement Wessé, je crois, pour moi, qu'il y a quehju'un qui voit nos blessures.' Je termine ici sur ce sujet du bonheur. Je disais, en commençant, que je ne l'aimais pas, parce que chacun y est compétent et reconnaît ce qui manque chez ceux qui en parlent ; j'ajoute maintenant, parce que c'est un sujet triste. On ne peut y songer sans revenir sur sa vie passée et sans que quelque douleur mal guérie vienne à se réveiller. Quelques-uns se révoltent parce qu'ils n'ont pas cessé d'espérer ; d'autres (sont-ils plus mal ou mieux instruits ?) disent comme Madame du Deffand : * Je ne cherche plus le bonheur, c'est vainement qu'il se cache. »
(Mars 1864.)
M. Francisque Bouillier a publié, il y a quelque temps, un volume sur ce sujet, qu'il a repris et approfondi de manière à le renouveler entièrement. Ce qui était une simple esquisse est devenu un livre, qui pénètre fort avant dans une des parties les plus considérables et jusqu'à présent les plus négligées de l'âme humaine.
Il y a au fond de tout être vivant une tendance à conserver et à augmenter son être. Si son activité en ce sens s'exerce aisément, c'est le plaisir ; si elle est contrariée, c'est la douleur, et autant il y a de directions où ce mouvement peut s'exercer, autant il y a de plaisirs et de douleurs, depuis les fonctions les plus humbles de la vie jusqu'aux plus nobles spéculations de l'intelligence et aux actes de la plus haute vertu. Le jeu facile, régulier, complet, de chacune de nos énergies en équilibre, c'est le plaisir parfait.
L'activité est notre nature et notre bien. Nous nous, laissons quelquefois tromper par de certaines expressions : le plaisir du repos, de la paresse, le plaisir do ne rien faire :
On y fait plus, on n'y l'ail nulle chose.
A quoi on pourra opposer f< l'ennui de l'oisiveté ». La vérité est que nous nous reposons d'un travail par un autre, ou d'un travail par une action sans effort, comme la lecture ou la rêverie ; car la rêverie n'est pas l'absence de pensée, c'est la pensée en liberté. Mais n'avoir rien à faire est un ennui mortel, réellement mortel, sans figure : on sait que lorsqu'un homme, militaire, négociant, prend ou reçoit sa retraite, il passe par une crise terrible, où souvent il succombe s'il ne trouve vite une occupation. Quoiqu'il soit difficile do soutenir qu'on ne meurt (lue quand on veut, comme l'a dit paradoxalement Michelet, il est vrai de dire qu'on meurt plus aisément quand on ne se défend pas, et qu'on se livre soi-même parce qu'on n'a plus aucun désir de vivre.
La vie est l'action. De là cette horreur de la mort qui ne nous quitte pas. M. Bouillicr parle de ce grand et terrible sujet, non en théologien et en prédicateur, mais en moraliste et en philosophe mondain : il expose d'une façon piquante tous les raisonnement- par lesquels nous tâchons de nous permader que la mort des
autres ne nous regarde pas, les méchantes querelles qu'on fait aux morts, coupables de s'être laissés mourir par quelque faute ou quelque défaut où nous ne serions certainement pas tombés. Les sages considérations morales qui terminent ce chapitre se résument dans cette maxime de Descartes : « Aimer la vie sans craindre la mort. »
M. Bouillier explique la sympathie par le même principe qu'il vient de proposer. Nous aimons dans les autres ce que nous aimons en nous-mêmes : l'activité, la vie. Plus les êtres nous sont analogues, plus nous sommes disposés à partager leurs plaisirs et leurs peines et à nous attacher à eux.
Etendue autour de nous par la sympathie, la sensibilité remonte dans le passé et anticipe sur l'avenir, par la mémoire, par l'imagination et la prévision. Une des plus curieuses et des meilleures parties du livre est l'étude des lois et des métamorj)hoses de cette sensibilité, renouvelée par la mémoire ou excitée à l'avance par l'image des choses futures. Et il ne faut pas dire qu'il y a des plaisirs ou des douleurs imaginaires : toute joie ou toute peine ressentie est réelle, que sa cause soit réelle ou non.
Plaisirs et peines ne sont pas non plus toujours si distincts les un,s des autres qu'on e^t porté à le croire : .1 y a, pour certaines natures, un attrait dans la mélancolie, et le plaisir n'est pas toujours
sans une certaine douleur, par le sentiment que nous avons de ce qu'il y a en lui de court et d'imparfait.
M. Bouillier loue le plaisir : il pense que, pris en lui-même, sauf l'excès et l'abus, c'est un bien, qu'il nous attire et nous retient dans la voie de notre nature. A l'apologie du plaisir il joint l'apologie de la douleur. La douleur physique est l'avertissement du mal qui menace la vie ; sans elle, nous serions à tout moment en danger de périr. Si nous avions été appelés au conseil du Créateur et qu'il eût fallu choisir entre le plaisir et la douleur en excluant l'un ou l'autre, M. Bouillier pense qu'il eût fallu choisir la douleur. Quant à la vie morale, c'est aussi la douleur qui en est l'àme : elle engendre le courage, la patience, le dévouement ; nous lui devons toute notre grandeur. M. Bouillier ne craint pas de soulever la question : est-ce le plaisir ou la douleur qui l'emporte dans la vie humaine? Suivant lui, la douleur est plus durable, ^ mais le plaisir est plus fréquent, et, s'il faut absolument décider, un raisonnement décide. Le plaisir étant le résultat d'actions conformes à la loi de conservation, à l'ordre, à l'harmonie, et la douleur, au contraire, étant le signe du désordre dans notre nature, si le mal l'emportait sur le bien le monde ne subsisterait point. Il faut donc être optimiste. Telle est la thèse de M. Bouillier, animée par la discussion
avec la fipanchise et la verve mordante qu'on Lui connaît.
C'est probablement la partie de l'ouvrage qui soulèvera le plus d'objections. Je désire ne pas m'engager dans cette controverse, n'y étant pas tout à fait libre, pour avoir autrefois traité le même sujet dans des idées voisines de celles qu'on trouve ici ; mais je demanderai la permission de reproduire la lettre que m'adressa alors un vieil ami. C'était un homme qui réfléchissait beaucoup sur ces questions d'un si grand intérêt et qui lisait aussi beaucoup ce qu'on a écrit là-dessus ; il cherchait à se faire une opinion à lui sur les sujets qui l'occupaient. On voudra bien excuser la liberté de sa plume et quelque exagération, qui ne manque jamais quand on argumente. Voici sa lettre :
« Mon cher ami, je ne vous écris pas, comme cela se pratique quelquefois, que j'ai reçu votre livre, que je vais le lire et que je vous remercie du plaisir que je vous devrai, ce qui est une façon polie de se dispenser de lire les livres qu'on reçoit ; j'ai lu le vôtre avec l'attention que vous aviez droit d'attendre de moi, et j'entre tout de suite en guerre. Vous avez raison d'être optimiste, et vous l'êtes par la bonne raison. Le monde est mêlé de bien et de mal ; quel qu'il soit, il est le meilleur qui pût être, car il est l'ouvrage de lois aussi simples que fécondes, d'une sagesse qui ne
saurait vouloir que ce qu'il y a de mieux. Je m'en tiens à cet optimisme, qui est celui de Platon, et j'accepte tout ce qui est comme une suite nécessaire de l'ordre universel. Vous avouerai-je que je ne suis pas content de l'optimisme do Leibniz? Lui, un si grand esprit, il prend les choses par le petit côté. Il se travaille pour chercher le bien qui sort du mal, à quoi servent les incendies, les pestes, les tremUements de terre, et, par malheur, il ne se borne pai à cheiv cher, il trouve, il trouve des choses qui font peine et qui font sourire. AiUeurs, il s'acconmiode orrjituilôittent des dogmes les plus durs, il verse dans notre pauvw monde toutes les cruautés théologiques et se satisfait par cette raison, qu'en fin de compte ce monde est le meilleur po-^sible. On est fâché, pour un pareU génie, qu'il se rapetisse ou s'égare ainsi.
» Je suis charmé que vous défendiez si vivement la douleur physique : c'est signe que vous vous portw bien. J'en sais qui l'ont louée autrefois, qui maintenant sont brouillés avec elle. Je vous confierai que, sur ce point, je ne vais pas jusqu'à l'enthousiasme et me contente de la résignation ; il me suffit de croire que, dans noà natures imparfaites, le plaisir ne peut pas aller sans la douleur, et que cette admirable machine du corps humain ne pouvait pas être ce qu'elle est sans être si misérablement délicate et fragile.
» On répète que la douleur est nécessaire pour nous pousser à agir, à faire ce que la nature demande ; je ne suis pas convaincu de cette nécessité ; on oublie quelque chose qui remplit exactement ce rôle : j'entends le plaisir prévenant. Pourquoi vouloir absolument la faim? Ne suffit-il pas de l'appétit? Et n'y at-il pas un appétit universel de vivre? En réalité, il y en a auiant qu'il y a de forces qui se sentent et qui désirent s'exercer, et ce désir est une jouissance anticipée, jouissance physique, intellectuelle et morale, de tous les instincts, de tout l'être, le grand moteur, Tâme du monde. Sous l'impulsion de ce désir, l'individu s'entretient, les sociétés animales se forment, et chez l'homme, qui aspire à plus encore, les savants travaillent, les âmes qui sont nées pour aimer cherchent quelqu'un à qui elles se dévouent, et, quand elles l'ont trouvé, sont pleinement heureuses. Entre ces deux avertissemens du danger qui menace, pourquoi préférer celui qui est rigoureux? Il y a là un préjugé, comme celui de nos pères qui ne croyaient à la bonté d'une médecine que si elle était désagréable au goût. La douleur, c'est la médecine noire.
» Cette sentinelle vigilante, comme on l'appelle, a des défaillances : il y a des dangers qu'elle ne voit pas et qui arrivent sur nous sans qu'elle crie, certains désordres qui se produisent dans notre corps sans qu'elle nous avertisse : telles sont la cécité, la sur-
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dité accidentelles, la paralysie qui n'est qu^une gêne physique, mais un grand chagrin par l'idée de Timpuissance où l'on est réduit. D'autres désordres sont d'eux-mêmes assez visibles, où la douleur ne nous sert de rien. 11 y a enfin des affections physiques, comme les affections nerveuses, où le mal n'est que la douleur
môme. .
, Et ce n'est pas vrai seulement dans ce cas. On lui
est reconnaissant de ce qu'elle nous pousse à agir, à chercher ce qui est ami, à fuir ce qui est ennemi , combien de fois l'ennemi, c'est elle! On souffre dans son corps de miUe manières ; est-ce cela qui est bon ? On ne trouve pas la vérité qu'on cherche, on finit môme par croire qu'elle n'existe pas ; estrce cela qui est bon ? On perd ceux qu'on aime et on retombe sur soi-môme, accablé ; est-co cela qui est bon ? La douleur ne nous pousse pas à agir ; elle nous empoche d'agir, eUe absorbe, dans le combat qu'il faut lui livrer, des forces qui serviraient à d'admirables ou^Tages. Est-ce vivre, de se consumer dans le regret de pertes irréparables ? Et quand la santé est irréparable, quand on emploie toute son énergie à subsister quelques jours ou quelques années de plus, est-ce vivre de ne vivre
que pour durer ?
» La douleur est le désir contrarié, le mouvement arrêté, la vie paralysée ; pourquoi la vantez-vous et dites-vous que c'est elle qui.nous fait vivre? Si nous
n'étions rien que par elle, il faudrait plaindre ceux qui mènent une existence heureuse par la faveur de la destinée. Pourtant, loin de les plaindre, nous les envions. Nous admirons Pascal disant : « la maladie est l'état naturel des chrétiens, » par un défi au mal qui le tourmente et le tue ; mais au risque d'être un peu païens , nous répétons avec M"° de Sévigné : « C'est un vrai bien que la santé : on en fait tout ce qu'on veut. » De môme, travailler et prospérer, élever d'honnêtes enfans, vieillir sans deuils, entouré de l'affection des siens, de ses amis, de l'estime de tous, bien servir son pays, s'éteindre doucement avec une bonne conscience : qui donc n'a rêvé cela et le refuserait s'il lui était offert ?
» Toutes les ressources du génie humain se déploient dans le duel contre la douleur. L'un supporte parce qu'il n'y a pas de moyen de ne pas souffrir, que c'est la condition humaine et sa condition. Un autre s'industrie à écarter toutes les causes de souffrances. Un autre nie la douleur, argumente contre elle et lui démontre qu'elle n'existe pas. Un autre, possédé par quelque grand sentiment, ne la sent même plus. Un autre avoue qu'elle existe et la sent, il se borne à essayer de s'en distraire. Un autre tâche de s'y habituer, de se familiariser avec elle, et pour ainsi dire de l'apprivoiser. Un autre se souvient qu'il est homme et la supporte avec constance. Un autre la regarde
comme un châtiment et l'accepte. Un autre la regarde comme une épreuve et la subit. Un autre y voit la main de Dieu qui l'afflige pour le récompenser plus tard ; il bénit la douleur, il l'appelle et il l'aime. C'est l'héroïsme où tout le monde ne vise pas et n'atteint pas. Cependant la médecine travaille. Elle ne demanderait pas mieux que de guérir la maladie, et comme elle n'y réussit pas toujours, elle se rabat à calmer la douleur et la calme pour un temps ; grâce à elle, le chloroforme et l'opium ont remplacé la philosophie.
» Ainsi varient les individus et aussi les peuples. Quelle prodigieuse difl'érence entre eux dans la manière de prendre la soufi"rance! On ferait une bien curieuse étude en représentant exactement et avec délicatesse cette variété. Pour ne donner qu'un ou deux exemples, à considérer la recherche du bien-être physique, est-il possible de se ressembler moins que les Espagnols et les Anglais ? Et pour la joie et la tristesse, combien les nations du Nord diffèrent des nations du Midi, de qui on a dit qu'elles ont le chagrin gai! Autant l'aimable Méditerranée diffère de rinquiet Océan. Les temps varient A^ssi étonnamment. Sans sortir de chez nous, que nous sommes loin des Français du dix-huitième siècle! On admire avec quelle bonne grâce ils ont traversé des crises terribles, supporté l'exil et la mort. Par teur bienheureuse légè-
reté, ils surnageaient sur des abimes où notre gravité
enfonce.
» Hélas ! les hommes sont si habiles qu'on endort même la conscience. Oserai-je tout dire ? Je crains de vous scandaliser, mais il est malheureusement vrai que l'efficacité de cette voix int^ieure a été singuUèrement diminuée. Personne ne doute que le remords ne soit une expiation juste et salutaire que nous devons accepter. Platon soutient que nous devons l'appeler, comme le malade appelle le médecin qui le guérit ; remarquez-vous pourtant comme les hommes le combattent, comme ils emploient à l'atténuer toutes les subtilités, tous les sophismes de la raison ? Pour se délivrer du remords, ils diminuent la faute, ils l'effacent; il y en a même qui se font un mérite de cette faute et en sont fiers, les vicieux, les malfaiteurs privés et publics, tandis que des âmes droites se reprochent la plus petite infraction à la loi, et que les âmes délicates sont ingénieuses à se tourmenter eUes-mêmes de mille façons, pour des manquemens légers ou ima.ginaires. A considérer comme va le monde, le remords semWe être un supplice à.l'usage des honnêtes
gens.
» Si l'explication qu'on donne ordinairement de la douleur est bonne, l'explication devrait être bonne partout où est la douleur ; or, à quoi sert la douleur des animaux ? S'ils sont malades, que peuvent-ils que
souffrir ? Ils n'ont pas notre art pour se guérir, ni notre vertu pour bien user de leur souffrance, iincore la maladie n'est que l'accident ; l'ordinaire est la mort violente, par le bec et la griffe des autres animaux, dans la guerre universelle qu'ils se font entre eux, et par la main de l'homme, pour sa défense, son usage ou son plaisir.
» La vérité est que la douleur est simplement un fait inévitable, qu'étant données les lois de l'organisation et de la vie, et nos facultés, et leurs bornes et leurs aspirations infinies, le plaisir et la douleur suivent fatalement ; la vérité est aussi qu'une fois devant le mal, l'homme s'y comporte en homme, qu'il déploie là toute son industrie et toute sa fierté ; il souffre parce qu'il est un animal, mais comme il est autre chose, il souffre d'une façon qui n'est qu'à lui . Voilà ce qui me paraît. Je demande seulement qu'on ne dise pas que la douleur a été faite pour l'usage que l'homme en fait, qu'elle a été créée pour lui, à son profit; c'est un abus des causes finales.
» L'étude du plaisir et de la douleur me semble devoir être très utile à une certaine philosophie. Vous me demanderez laquelle? Celle qui est disposée à supprimer le 7noij c'est-à-dire l'homme dans l'homme, et à n'admettre que des phénomènes, dont elle s'occupe à chercher les raisons ou les lois. Dans cette philosophie se rencontrent, comme vous savez, les empi-
riques, qui ne voient que des faits, pour qui la substance, l'être, est une chimère, et les idéalistes, qui fuyant les réalités grossières, ne prennent des choses que les idées et des idées que la logique qui les conduit. On est sur la pente de ces systèmes quand on ne considère que l'intelligence. Nos pensées c'est nous; mais on se prête aisément à croire qu'elles peuvent se détacher de nous et vivre par elles-mêmes. Ne dit-on pas que des idées circulent dans le monde, qu'elles y font leur chemin ? Dans les deux états de rêverie et d'inspiration, nous ne voyons pas toujours très distinctement ce que sont ces pensées qui nous viennent : dans la rêverie, il semble que nous soyons au spectacle, et l'inspiration, comme son nom le marque, nous semble une suggestion étrangère, un éclair qui traverse notre esprit. On a donc beau jeu à supprimer le moi quand on n'observe que le moi pensant. C'est différent avec le moi qui jouit et qui souffre, qui souffre surtout. On a pu parler de raison impersonnelle ; qu'on aille parler de sensibilité impersonnelle? Mon plaisir est bien mon plaisir, ma douleur est bien ma douleur, et, quand je suis torturé, on est bien venu à m'insinuer que je n'existe pas et à m'entretenir de phénomènes et d'intelligible ! S'il y a un état dans lequel j'aie conscience de moi, dans lequel je me voie moimême avec une lucidité impitoyable, c'est la douleur. Je me permets donc, comme je vous disais, d'en
recommander l'étude aux philosophes qui en ont
besoin.
» Est-il permis de prier ceux qui tenteront d'expliquer la douleur, est-il permis de les supplier d'être clairs? On n'exige pas qu'ils trouvent, mais, qu'ils trouvent ou non, on les supplie d'avoir pitié des pauvres gens qui cherchent comme eux et qui attendent d'eux la solution de difficultés qui les surpassent. Des problèmes comme celui-ci sont des problèmes humains, qui méritent qu'on les traite avec des raisons humaines et dans une langue humaine. Par malheur, on n'y consent pas toujours. Descartes voulait (lu'on allât du connu à l'inconnu ; je vois des philosophes qui vont de l'inconnu à l'inconnu : ils ont des formules magiques avec lesquelles ils font paraître et disparaître les ol>jets, et, devant ces prestiges, on ne sait plus où on en est. Pour se séparer du vulgaire, ils ont inventé une langue qui n'est qu'à eux, uniquement faite pour les initiés, et ainsi ils] ajoutent à l'obscurité des idées rol)3curité des mots, comme si ce n'était pas assez de l'obscurité des choses. Qu'ils s'entendent et s'admirent entre eux, je reste de la vieille philosophie française et leur laisse tout l'honneur de cette philosophie cunéiforme. »
Telles étaient les réflexions que me confiait moa vieil ami, et qui ne me semblent pas méprisables. 11
n'était pas philosophe de profession, mais il avait deux habitudes philosophiques : il s'interrogeait toujours, et il ne croyait pas tout ce qu'on lui disait. M. Bouillier, qui n'est pas seulement un excellent observateur, mais qui est aussi un très libre esprit, pensera sans doute qu'il y a là un procès à réviser.
(Décembre 1877).
Après avoir lu attentivement le volume de M. l'abbé Bautain*, nous hésitons encore sur le sens du titre qu'il porte. L'auteur parle-t-il de la chrétienne telle qu'elle doit être de nos jours ou telle qu'elle est de nos jours? De ces deux siyets l'un serait un traité, l'autre une satire ; l'un chercherait l'autorité, l'autre l'ironie ; or, autorité et ironie sont perpétuellement mêlées dans ce livre et rendent le lecteur indécis, ou plutôt le persuadent que l'écrivain a laissé à dessein cette équivoque. Après tout, le lecteur a mieux à faire que de confronter sans cesse le livre avec le titre ; l'intérêt de la matière l'entraîne : c'est la femme, telle que M. Bautain la conçoit, opposée à la femme telle qu'il la voit, et cette opposition est maniée de main de
» La Chrétienne de nos jours, lettres spirituelles, par M. l'abbé Bautain.
maître. Nous suivrons M. Bautain comme directeur et comme satirique ; sa direction nous invitera à réfléchir à notre tour sur cet objet, et, quand il arrivera à la satire, il faudra bien, pour être complet, recueillir les critiques qu'il nous donne de la société particulière qu'il a observée. Commençons par la direction, en avertissant que ce n'est pas une direction de la vie intérieure, mais de la vie extérieure, une consultation sur le parti à prendre dans les principales circonstances où une femme se rencontre. Ainsi, dans ce premier volume, où l'auteur n'a considéré que la jeune fille et la jeune mère, nous trouvons l'éducation, le mariage et le veuvage. Nous demandons à M. Bautain la permission de lui exposer nos doutes sur quelques-uns des points qu'il a touchés ; chemin faisant le lecteur fera sur l'esprit du livre des observations que nous résumerons après.
M. Bautain a gassé en revue, en les notant avec une remarquable précision, les difficultés de l'éducation privée dans les familles où il y a une grande existence, l'impossibilité pour la mère de se faire institutrice au milieu des occupations et des distractions, les difficultés aussi qu'amène l'introduction d'une institutrice étrangère. 11 conclut à l'éducation publique, et préfère aux maisons laïques le couvent. Nous n'avons ni à approuver, ni à blâmer ce parti, et nous nous contentons de plaindre les mères que leur for-
It LA CHRÉTIENNE DE NOS JOURS
tune empêche d'élever leurs fllles sous leurs jeux. Mais prenons la jeune fille au sortir de l'éducation publique; c'est là, c'est au moment où commence l'initiation à la vie du monde que commence aussi une seconde éducation qui détruit la première. M. Bautain, qui parle d'une manière charmante des grâces de la jeune fille tirée de l'ombre pour paraître au grand jour, a des colères vigoureuses contre tout ce qui tend à enlever à la fleur son léger duvet. Autrefois les parents attendaient plus patiemment que leur fille s'établît, sans sortir de leur cercle ordinaire. « Aujourd'hui on est plus pressé, et, dans le désir d'aller vite en besogne, on fait pour leur établissement comme pour tout le reste : on institue dans la société des espèces d'expositions plus ou moins générales, où l'on invite le plus de jeunes filles et de jeunes gens qu'il est possible, afin que chacun et chacune, voyant et se faisant voir, trouve plus aisément et plus promptement ce qui peut lui convenir. Les salons qui servent à ces réunions sont des espèces de bazars matrimoniaux où l'on espère trouver ce qu'on cherche à de meilleures conditions. » On devine les leçons nouvelles que la mère donne à sa fille pour qu'elle paraisse avec avantage dans ces expositions, et les sentiments nouveaux qui s'élèvent dans les âmes de toutes ces rivales sous la môme lumière. M. Bautain n'est pas, en principe, ennemi du théâtre
et de la danse, même il les aimerait comme de salutaii^s distractions; mais il a des traits énergiques contre la danse et le théâtre du jour; il fait dater de 1814 le réalisme de la danse, qu'il malmène brutal&r ment et éloquemment. Quant au théâtre actuel, il serait difficile de le défendre contre les accusations qu'il porte, et nous ne pouvons que trouver bon le choix qu'il conseille : mais, ce nous semble, il est bien sévère pour l'Opéra, il attribue à la curiosité qui y mène des raisons bien particulières et auxquelles assurément la plupart des assistants ne songent pas. Quoi ! ce n'est rien de tout ceci : ni le plaisir d'ôtr© en fête, de sortir de la maison et du ménage, de voir du monde, et si vous voulez, d'être vue, ni le plaisir du drame, ni celui de la musique, ni celui de la mise en scène, ni celui de la danse en elle-même, indépendamment de la séduction des gens qui dansent! M. l'abbé Bautain tient vraiment l'humanité en grande rigueur. Je ne veux pas traiter ici à fond la question du théâtre et du bal ; pour n'en dire qu'un mot, elle me paraît faire partie d'une question plus générale. Le danger dont on se préoccupe n'est pas au théâtre seulement; tout parle : les tableaux, les statues, les gravures des livres et des albums, les lithographies des étalages, les passants, les compagnons de voyage, les invités des salons, les chansons, les romances, etc. Cela étant, il s'agit de savoir si
VOUS pourrez faire un monde exprès pour la jeune fille que vous élevez, un monde où rien de ce que vous craignez ne se rencontre, ou bien si vous la munirez de telle sorte qu'elle traverse le monde vrai sans s'y perdre. Or, la première entreprise n'est possible qu'au couvent ; mais un jour ou l'autre on sort du couvent, et alors, sauf les exceptions infiniment rares des maisons où se pratique une sorte de clôture, on entre dans le grand jour et le grand air. C'est là qu'il faut en venir tôt ou tard, c'est cette épreuve qu'il faut subir Pour nous, dans cette rencontre avec la société nouvelle, ce qui nous paraît le plus à craindre, c'est l'étonnement, c'est cette curiosité inquiète qui voit partout un mystère, c'est la réflexion qui vient en comparant le monde artificiel où Ton a été avec le monde vi^ai où l'on est. Qu'y a-t-il à faire
pour prévenir ce travail *? Une seule chose, bien difficile, comme toutes celles qui, au lieu de se faire par des règles absolues, se font un peu tous les jours par la prudence personnelle : conduire la jeune fille avec la discrétion nécessaire au bal, au théâtre et aux musées, ne pas laisser soupçonner de mal aux plaisirs qu'elle prend sous les yeux de ses parents ou qu'elle partage avec eux, les lui faire envisager comme une partie d'une existence honorable, de sorte qu'elle goûte chaque plaisir franchement : dans la danse, la danse; dans le théâtre, le, théâtre ; dans l'art, Tart.
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Aux gens sains, tout est sain, et la santé de cet âge est le naturel. Aimable simplicité de la jeunesse ! Elle passe légère à travers les dangers sans les connaître. Comme l'héroïne antique, elle court sur les épis sans les courber; comme la Galathée de Raphaël, elle vole sur les abîmes et se joue parmi les monstres. M. l'abbé Bautain, en homme expérimenté, renonçant à interdire le monde à la jeune fille, recommande à la mère de « munir l'intérieur, » pour qu'elle s'en tire « le mieux ou le moins mal qu'il se pourra ; » nous n'avons voulu que lui proposer un moyen, entre autres, de munir l'intérieur.
Le lecteur a vu ici M. Bautain tel qu'il est dans tout le livre : médecin du grand monde, brusque, rigoureux, quelquefois même injuste, n'ordonnant pas de remède héroïque à qui ne le supporterait pas, et espérant peu de ceux qu'il ordonne; nous allons le retrouver de même dans la grande affaire du mariage. La jeune Clémence, qui a nom et fortune, est aimée par un jeune homme qui n'a ni l'un ni l'autre, et qu'elle aime malgré cela. Elle consulte M. l'abbé Bautain, qui la détourne vigoureusement du mariage, en lui rendant suspect le désintéressement du prétendant et lai représentant avec force les épreuves qu'elle subira pour entretenir et soutenir ce plébéien dans sa noble famille. Il y a là toute une contre-partie curieuse du Jeune homme pauvre. D paraît qu'il n'en
ÉTUDES BT PENSÉES. A
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est pas dans le monde comme au théâtre et dans les romans, et que les fen;imes qui se sont attendries sur le sort d'un aimable jeune homme sans fortune ne le recherchent pas pour leurs filles. Ainsi vont les choses : il est doux de verser des larmes qui n'engagent à rien, de satisfaire son imagination et son cœur s^ns qu'il en coûte rien au confort de la vie. Je crains que notre jeune homme ne trouve M, Bautain encore plus dur que le monde. Celui-ci, au moins, croit à son désintéressement ; M. Bautai^, sans le nier formellement, en admettant qu'il soit possible, «'en défie toujours : il lui semble difficile que, lorsqu'on a sa fortune à faire, on se prenne à aimer sans vue d'iijtérèt une personne qui vous donne cette fortune toute faite. En quoi il me semble un peu sévère. On aime , volontiers au-dessus de soi : quand le cœur vole déjà vers un objet qui par lui même le séduit, il n'est pas indifférent qu'il le voie dans l'éclat d'une condition supérieure et dans les nuages brillants que forment aiitour de lui la richesse, le rang, la qualité. Si l'amour est un enchantement, pourquoi voudrait-on que ces attraits n'agissent pas ? Ils agissent sur tous les hommes : ils abattent les uns, ils enflamment les autres, ce jeune homme, par exemple, qui ne lit pas en lui-même et suit naïvement le charme.
Comme dernière ressoiu^ce, M. Bautain envoie la jeune demoiselle à Rome et à Lorette, lui promettant
que si, au bout d'un an, son amour a résisté aux distractions que les beaux-arts lui donneront et à l'action des pratiques religieuses, de la confession, de la communion et du pèlerinage, il se mettra de son parti. Nous sommes convaincu que ces noms de Rome et de Lorette auront trompé M. Bautain et lui aui'ont fait croire qu*il soumettait la jeune Clémence à une épreuve chrétienne ; mais l'épreuve n'est pas ce qu'il croit : la diversion des voyages est un moyen un peu profane, et l'entreprise de voyager pour un pareil motif est un moyen inconnu au christianisme, qui enseigne la sagesse à moins de frais. On n'est pas toiyours libre de voyager, mais on est toiyours libre de délibérer en soi-même et de choisir ; il faut bien prévoir qu'une fois ou une autre, dans une circonstance critique, quelqu'un ne pourra se mettre en route et sera obligé de se décider chez soi. Qu'arrivera-t-il de la jeune Clémence s'il survient quelque empêchement au voyage d'Italie? Qui le sait? Pour moi, je crains beaucoup qu'elle n'épouse cet excellent jeune homme non titré, qui paraît l'aimer beaucoup et devoir faire son bonheur.
On a dû reconnaître clairement dans nos analyses les caractères de la direction de M. Bautain. Au nom de l'expérience, il est quelquefois un peu affirmatif, comme on l'a vu dans ce qui précède, comme on va le vor dans ce qui suit. Voici une veuve qui consulte
pour savoir si elle doit se remarier. Il l'en détourne en lui assurant positivement que Ton n'aime qu'une fois. Est-ce bien certain ? On aime dans une personne de certaines qualités : les unes attirent les uns, les autres attirent les autres, et ces rencontres produisent l'infinie variété des amours de ce monde, dont chacun ne comprend guère que lui-même. Si donc on a aimé quelqu'un pour les qualités qu'il avait, et si plus tard le cœur, dont aimer est la vie, retrouvant quelque part ces mêmes qualités, retrouve en soi le sentiment qu'elles ont excité ; si, demeuré le même, il s'attache aux mêmes choses, qu'y a-t-il là qui répugne à la nature? Et si, s'étant trompé la première fois, il commence une recherche nouvelle? Et si, changé par suite de ce travail intérieur qui métamorphose les êtres, par suite même de l'épreuve première et de la révolution qu'elle a opérée, il demande autre chose que ce qu'il demandait et le trouve, qu'y a-t-il là encore qui doive étonner ? Ce flux et reflux du cœur humain est plus difficile à calculer que le flux et le reflux de l'eau ; il y a dans cet abîme aussi des courants qui le traversent à diverses profondeurs et que l'expérience a bien de la peine à suivre. En fait de passion, nul ne connaît tout ce qui a été, est et sera. Le génie des romanciers s'épuise sans épuiser ce sujet infini, et, devant la variété des accidents qu'on nous présente, nous sommes très-embarrassés de dire :
ceci est vrai, ceci est faux, tant nous somme» convaincus de la richesse du fonds qui les produit. M. Bautain prétend qu'on n'a qu'un amour dans sa vie, et un romancier, qui peut-être raconte sa propre histoire, Alfred de Musset, nous raconte l'histoire d'un homme partagé entre deux amours, il va sans dire très - différemment adressés à des femmes de condition, d'esprit et d'habitudes tout opposés. Il semble donc qu'il est bon dans ce sujet d'affirmer avec une grande réserve, et cette réserve semble devoir être encore plus grande, quand l'affirmation va, comme ici, à régler la conduite. C'est à une jeune veuve que M. Bautain écrit pour la dissuader d'un second mariage. Il me plairait mieux qu'on ne l'eût pas consulté et qu'il n'eût pas écrit. Il n'y a pas de respect dont ne soit digne une femme qui, privée d'un mari qu'elle aimait, se consacre à sa mémoire et se refuse à tout sentiment qui diminuerait la part de celui qui n'est plus ; souvent , hélas ! ce sacrifice est le sacrifice d'une existence qui commence, et, pendant de longues années, chaque jour est employé à réprimer la vie qui essaye de renaître, à briser l'espérance qui tente de refleurir. Ces résolutions-là ne se débattent pas entre plusieurs, elles se prennent par un mouvement héroïque, dans un conseil intérieur, devant Dieu et l'époux toujours présent.
La lettre adressée à une jeune personne qui croit
avoir une vocation religieuse, lettre pleine de la con naissance des conditions de la vie religieuse et qui recommande à la jeune personne de s'éprouver mûrement elle-même pour savoir si elle convient à ces conditions, nous paraît être dans la vraie limite où le conseil fondé sur l'expérience doit se tenir, montrant seulement tous les doutes et se retirant pour laisser place à In liberté de l'individu, qui seul a le droit de «'exposer.
Après avoir recommandé de lire les conseils à une dame qui désire avoir un salon, nous ne citerons plus qu'un dernier cas de direction. Le chapitre intitulé Un scrupule contient un scrupule singulier : une femme sMnquiète de ce qu'elle est maîtresse absolue dans sa maison ; car, comme le dit M. Bautain, a il n'est pas dans l'ordre que les femmes soient maîtresses au logis, bien que cela se voie souvent. » Comment s'est faite cette situation ? Elle le dit assez vivement : « Mon mari, absorbé par l'histoire ancienne, ne s'inquiète nullement de ce qui se passe autour de lui, et les bandelettes d'une momie égyptienne, une inscription illisible, une médaille inconnue, ou les tessons d'un pot cassé des Grecs et des Romains ont plus d'intérêt pour lui que sa femme, ses enfants, son ménage et sa fortune. Il me laisse tout faire avec les vivants et ne s'occupe que des "morts. » M. l'abbé Bautain la calme et lui donne d'excellents conseils
pour ^cfûvemer, puisqu'elle y est réduite, en cachant son empire à son mari, à ses enfants, à ses domestiques et au monde, et, en homme d'expérience, il la prémunit contre les dangers du commandement qu'elle exerce. « C'e^t sur vous-m^me que vous avez le plus à travailler. On s'exalte aisément dans l'exercice du pouvoir, et surtout d'un pouvoir douteux, dont on n'est t)oint assuré et qui peut échapper à tout moment. On e^ parfois d'autant plus pressé d'en jouTf rfu*(Tn craint de le perdre, et alors on peut l'user ou le compromettre par des èfmpo'rtemerits ou des imprudences. Puisque vous ^tes obhgée de devenir l'homme de la famille, en prenant la plècce du chef, efforcez- vous, au moins dan^ ce cas, d'en prendre le caractère et de revêtir votre <;œur de femme d'une rofbe virile, » etc., etc. Tcftite cè?tte lettre êrst fëttfte, est élevée ; elle sera lue avec fruit par les femmes qui se fâchent d'avoiç plus de pouvoir qu'elles ne veulent, ëi è'Xcîtei'a, nous l'espérons, dans un certain nombre, l'îïô'norable scrupule auquel on répond ici.
Ré8umons-n6us sur M. l'abbé Bautain. Nous ne lui r^jyrcKî'herons pas d'avoir choisi de régler la vie extérieitre plutôt que la vie intérieure ; il a pris son terrain, il était libre de le prendre ; seulement il a d^û se dire qu'il le prenait très difficile ; qu'on a la main plus sûre pour gouverner une Ame qu'une maison ; que si, pour gouverner une âme, il suffit de se bien pénétrer
de l'idéal chrétien : a Sojez parfaits comme le Père céleste est parfait, » pour gouverner une maison, décider d'une éducation, d'un mariage, d'un premier ou d'un second, il y a infiniment de choses dont il faut tenir compte, et, par suite, de chances d'erreur. Mais c'est son affaire. Nous ne lui reprocherons pas non plus de s'être fait exclusivement directeur du grand monde. Si ses observations personnelles et ses aptitudes lui permettent d'être utile là plus qu'ailleurs, il a eu raison. Mais voici des réflexions que nous lui soumettons à lui-même.
Sa force est l'expérience ; or l'expérience est essentiellement incertaine : il est bon d'j croire, mais sous réserve. D'abord, quand il s'agit de choisir une condition dans la vie, comme de se marier ou de se remarier, par exemple, puisque ces cas sont traités par M. Bautain, après quelques recommandations générales de prudence, le chapitre des accidents est si vaste qu'on ne peut en vérité bien décider ; il arrive si souvent qu'où l'un se sauve l'autre se noie, qu'on est réduit à dire : Ceci peut être, cela peut n'être pas. Il n'y a donc qu'à s'en remettre à la fortune. Ensuite, son expérience est dure et me semble ôter bien de la consolation et du courage à des créatures qui, comme les femmes, voient moins dans les choses ce qui y est que ce qu'elles y mettent, et puisent dans leur croyance la force de vivre et de se dévouer. On ne
peut s'empêcher d*être froissé quand on voit M. Bautain écrire à une nouvelle mariée, qui a eu à peine le temps de se reconnaître : « Aussitôt que votre lune de miel sera écoulée, » etc., et lui déduire les raisons qui font que la lune de miel s'écoulera. Sans doute la lune de miel passe et tout passe ; mais, si on a ridée qu'elle doit passer, elle n'existe même plus. Parmi ses rigueurs sans nombre, la vie a quelques caresses ; laissez-la, quand elle le veut bien, bercer et endormir un peu les pauvres humains : ils se réveilleront assez vite. Sans la foi et l'espérance, il n'y a rien ici-bas, surtout il n'y a point de bonheur. L'illusion a au moins l'avantage d'être l'illusion : elle est gaie et sourit à la vie, et là où le pied enfoncerait son aile vous porte. Enfin le lieu où M. Bautain a pris son expérience nest pas toute la société ; c'est cette société particulière qu'on appelle le monde. Il en connaît les fausses vertus, les timidités, les vices et aussi les lois impérieuses ; il lui parle donc avec autorité et doit s'en faire écouter. Mais c'est aussi là sa faiblesse : comme il ne parle pas à tous les hommes, il manque d'un principe universel ; on ne sent pas assez vivre chez lui ce libre esprit chrétien qui ne se laisse emprisonner dans aucune barrière, traverse ce que quelques hommes ont appelé ambitieusement le monde, et pénètre et remplit le grand, le vrai monde où entre toute créature qui a un es-
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prit capable de connaître et une ftmo capable d'aimer. Le christianisme agit par des principes universels : il n*est pas une recette particuli^e ou un ensemble de recettes particulières, mais un régime puissant qui remplit tout l'être de force pour résister et a^r ; le chrétien se conduit dans la vie par une idée générale de la vie, et traite les choses selon la valeur que cette idée leur donne. Ici est le mensonge, là la réalité ; il faut s'attacher à la réalité et mépriser le mensonge. Or, si le mensonge est ce qui passe et la réalité ce qui ne passe pas, éi si tout passe excepté ï)ieu et l'âme avec la perfection acquise, comme aussitôt toute l'existence s'éclaire et s'enchaîne ! Tous les conseils du chrétien ne sont pour ainsi dire qu'un conseil et toutes ses actions qu'une action. Le christianisme ne s'applique pas non plus à une classe d'hommes particulière : il s'applique à tous les hommes dans toutes les conditions, indiquant aux riches l'usage de la richesse, aux pauvres l'usage de la pauvreté, par la même pensée, la pensée de l*inïpefrfection commune à toutes les créatures, et du devoir commun aussi de se rendre parfait. Telle eSt donc la force chrétienne, qui se retrouve dans tous les actes de la vie, et telle est l'âme chrétienne, qui Se retrouve dans toutes les âmes de l'univers, sans condition de tetùps, de lieu, de fortune, l'âme la plus haute étant celle qui (st le plus près de Dieu.
Il faudrait rejeter la sotte pensée de notre grandeur ici-bas, cesser de nous considérer comme le centre du monde, et, réfléchissant sur cette infinité du temps et de l'espace où nous sommes perdus, comparant ce que nous sommes à ce que Dieu est, la perfection où nous devons aller et la distance où nous sommes de cette perfection, nous mettre humblement à notre place. De quel œil nous verrions alors ce contentement de soi où vivent la plupart des hommes, leur effort effréné pour paraître, leur ambition de remplir à eux ^euls l'univers, et comme nous prendrions en pitié ces importants de la création, nous promettant bien de n'y pas faire une pareille figure ! Voyez-vous d'ici tomber l'orgueil, la vanité, les jalousies, les dédains, toutes ces misères du moi qui veut être tout, et (lue les autres ne soient rien ? Si maintenant, réduit à ce qu'il est, il recommence à présumer de soi, qu'il se considère aux prises avec la nature et le sort. Est-ce lui qui s'est donné ce qu'il possède, et a-t-il pouvoir de le défendre contre les puissances qui l'attaquent, les années, la maladie, la mort? Il ne tient dans ses mains ni sa santé, ni sa force, ni sa fortune, ni son intelligence, ni son bonheur ; un souffle abat sa prospérité, un nerf qui se brise éteint son brillant esprit, une force souveraine arrache d'entre ses bras les êtres qu'il aime. Voilà le vrai de la vie. Si cela est, il n'y a plus pour nous
qu'une ambition permise : c'est de nous rendre meilleurs, et les autres plus heureux. Dégagé des pensées personnelles, on aime et on agit sous l'impulsion de l'instinct et le commandement du devoir, désirant naturellement le bonheur présent, et espérant, selon sa foi, dans le bonheur futur, mais d'un désir et d'une espérance qui soutiennent simplement la volonté, comme le soldat se bat bravement dût -il mourir sans récompense. Voulez-vous une pensée qui vous met tout d'un coup dans cet esprit ? Je la trouve dans un petit livre de Duguet, Conduite d'une da^ne chrétienne : « Lorsque vous ne pourrez pas dormir, vous vous représenterez alors le monde comme détruit, toutes les personnes que vous connaissez comme n'étant plus, et vous comme étant seule avec Dieu, qui voit jusqu'au fond de votre cœur. » Oui, c'est cela. Quelquefois, au milieu de la nuit, dans ce grand silence, lorsque rien ne nous avertit de Texistepce des choses, et que nous n'entendons que le bruit de nos artères qui battent dans nos tempes, tout à coup nous repassons dans notre esprit toute notre vie, nous avons devant les yeux ce rêve étrange, cette singulière fantaisie des événements, les personnes parues et disparues, nos plaisirs, nos peines, nos affections, nos inimitiés, nos ambitions, nos agitations, nos succès, nos revers; et alors, nous élevant au-dessus du monde, nous' l'estimons ce qu'il vaut,
nous dépouillons nos haines, nos passions, notre vanité, qui là-haut n'a pas de place, et nous comprenons qu'on n'emporte là avec soi que le meilleur de soi-même, sa raison et son amour. On connaît la maxime du père de Pascal, qui était, dit M™» Périer, « de le tenir toujours au-dessus de son ouvrage. » Il me semble qu'en appliquant à l'âme ce qui est ici appliqué à l'esprit, on serait dans la véritable pratique chrétienne ; il me semble que l'âme chrétienne se prête aux affections et aux actions du monde, mais avec cette réserve que, si Dieu ordonnait de s'en dégager, elle s'en dégagerait ; qu'elle pose à terre, mais qu'elle a des ailes pour s'élever au signal du maître ; que, bien qu'elle mette beaucoup d'elle-même dans ses opérations, elle n'y met pas tout, et se sent prête à accomplir d'autres travaux par une certaine vigueur que tout exerce et que rien n'épuise. Elle est donc vraiment au-dessus de son ouvrage : elle aime, elle se réjouit, elle agit comme nous faisons tous, et,' à voir comme elle vit, on dirait qu'elle vit comme tout le monde ; mais à la différence des autres, tandis qu'elle paraît absorbée par ses passions ou par son bonheur présent, elle songe : elle réfléchit qu'elle est dans la main de Dieu et se prépare au sacrifice. Aussi, quand tout lui manque, elle est affligée, mais n'est point étonnée, elle n'est point écrasée par ces ruines ; elle les contemple comme de haut ; elle voit
ses affections brisées avec le triste sourire qui dit : Je le savais bien, vous ne m'avez pas trompé.
Plein de ces pensées, je voudrais trouver chez M. Bautain moins de réglementation dans une multitude de cas particuliers , souvent réservés d'ailleurs au libre arbitre de la personne, et plus de cette inspiration unique d'où la vie chrétienne découle entière. Après l'avoir traité sérieusement comme il le mérite, il nous permettra de lui dire franchement l'impression qu'il nous laisse : nous trouvons dans sa direction chrétienne trop peu de christianisme et trop
dç direction.
Nous avons annoncé que nous devions recueillir dans le livre de M. Bautain des observations curieuses sur le monde qu'il a été à même d'étudier. Nous devrons le citer souvent, parce qu'il nous semble être là dans son vrai talent. Il a été médecin, il l'est encore ; il a du praticien l'observation pénétrante, l'autorité et la décision ; ce style froid, incisif, impitoyable est comme l'acier aux mains de l'opérateur. M. Bautain a de plus vécu dans le monde et y a fortifié ses qualités primitives : sa conscience est dure comme celle du monde, qui croit peu au bien ; sa parole est comme celle du monde, ironique, sans déclamation. On en jugera; nous avons seulement désiré faire nos réserves avant de présenter au public ses critiques toujours sévères et quelquefois cruelles.
La première est à l'occasion du catéchisme de persévérance. Dans l'intention de ceux qui l'ont fondé, le catéchisme de persévérance enseigne la religion ; cinq ou six années passées à cette école font une chrétienne instruite des vérités de la foi, et lui apprennent en même temps à penser, à parler et à écrire, grâce aux rédactions que chacune doit apporter. Ainsi la poésie, la littérature et l'art, mis au service de la religion par un catéchiste de talent, éveilleront dans l'esprit des élèves le sentiment du sublime, le goût du beau et l'habileté à les reproduire par le style. Mais queUe chose n'a pas d'inconvénients dans ce monde ? Il paraît, à ce que nous dit M. l'abbé Bautain, qu'il y en a quelques-uns. Premièrement, la lecture publique des rédactions, les rangs assignés aux plus distinguées, les récompenses et les honneurs qui y sont attachés excitent entre les jeunes filles une émulation qui dégénère parfois en rivalités ardentes, amène « de mauvaises pensées et de méchantes paroles, tout au moins des tentations d'esprit et de cœur contraires à la charité. » Puis, par le désir de surpasser les autres, on emploie tous les moyens possibles, dont plusieurs ne sont pas toujours loyaux, on se fait aider dans sa rédaction par sa gouvernante,' par sa mère, même par son père, et il sort de là des compositions académiques. M. Bautain ne prend son parti de cet abus qu'en songeant au profit que les
• parents tirent pour eux-mêmes de cette coUaboration. Le troisième inconvénient est plus grand que les précédents, mais heureusement plus rare :
« On s'est plaint souvent que les catéchismes de persévérance, là surtout où ils sont le plus fortement organisés et subsistent depuis longtemps, tendent à former une petite paroisse dans la grande, comme il arrive parfois aux congrégations de la Sainte-Vierge, ou à telle autre association pieuse, qui ont cependant leur utilité. Le Directeur du catéchisme devient le curé de cette jeune paroisse où tout se fait comme danslaprincipalepourFessentiel, mais avec les spécialités de la situation, et c'est ce qui charme le plus les demoiselles du catéchisme, car elles ont leurs ofaces pour elles, leurs sermons pour elles, leurs cérémonies à elles, et il va sans dire que tout s'y fait mieux qu'ailleurs, plus pieusement, plus fructueusement, mais surtout avec plus de distinction et
d'éclat.
» Que si par malheur le curé veut changer ou supprimer quelque chose sans que cela convienne à la petite société, alors il y a du mécontentement et parfois une opposition cachée, sinon patente, pour ne pas accepter les mesures imposées ou au moins pour les entraver. Mais que sera-ce si l'autorité supérieure, qui est juge en dernier ressort des besoins des églises et de r utilité des prêtres, vient à enlever le pasteur
chéri de ce petit troupeau, parce qu'elle pense qu'il fera plus de bien ailleurs, ou qu'il est à propos de le transporter sur un autre terrain, qui profitera à son tour de son zèle et de ses travaux ? Je vous laisse à imaginer la désolation et les larmes ; et je n'y trouve rien à blâmer si elles restent dans la mesure convenable et qu'on sache se résigner avec obéissance et piété. C'esL la pierre de touche de l'esprit de ces associations, et il faut dire qu'il en va ainsi le plus souvent. Mais on a aussi vu le contraire, et que ne voit-on pas sous le soleil ? On a vu un jour, dans une des paroisses les plus riches d'une grande ville, un catéchisme de jeunes filles en révolte ouverte contre le curé, et même contre l'évêque, parce qu'on leur avait retiré leur directeur, excellent prêtre du reste, et qui n'avait d'autre tort que l'attachement exagéré et l'engouement de ces jeunes personnes. On a vu l'agitation, le désordre et la confusion dans cette charmante ruche, et toutes ces jeunes travailleuses, occupées ordinairement à composer le miel de leur instruction religieuse, distillant alors de leurs lèvres toute autre chose que du miel, et prêtes à piquer de leur aiguillon ceux qui les contrariaient, ou à s'envoler ailleurs. Elles ne voulaient ni recevoir ni écouter un autre catéchiste. C'en était fait de la religion, ou du moins de celle du catéchisme de persévérance, si on leur ôtait M. l'abbé. Et les conseillères de
l'œuvre, qui, presque toutes plus âgées que les autres, menaient depuis longtemps l'association, tinrent bon, continuèrent la lutte pendant plusieurs mois, refusant au curé la caisse de la société dont elles avaient le dépôt, et se coalisèrent pour ne plus paraître aux 'réunions. Un beau matin l'autorité épiscopale jeta un peu de poussière sur cette agitation féminine, et tout rentra dans Tordre et le silence, au moins à l'église. Elle envoya un autre directeur, aussi intelligent que pieux, qui fit bientôt oublier l'ancien, et le bien s'accomplit de nouveau. »
Que dites-vous de cette petite Fronde ? Fronde de femmes d'abord émues par un intérêt de cœur, mais on commence par peu do chose et on va loin : l'autorité et les principes sont mis en péril; enfin, comme du temps de Mazarin, tout se calme et l'autorité l'emporte. Le narrateur se peint lui-même par son récit. Quel dédain de théologien et do grand vicaire dans le récit de l'agitation féminine et dans ce peu de poussière, pulveris cxigidjaclus, qui, jeté sur cette agitation, fait tout rentrer dans l'ordre. Cette phrase-ci ost d'une ironie charmante : « C'en était fait de la religion si on leur ôtait M. l'abbé, » et rappelle le mot d'une femma qui, privée de son curé, trouvait l'église déserte :
Dans le ttmple désert quel devint mon ennui !
Je regrette seulement qu'à côté du récit officiel, nous n'ayons pas les Mémoires de quelqu'une des héroïnes. Il a dû y avoir là des conseils tumultueux, des discours éloquents ; il n'est pas impossible qu'on ait emprunté la plume de quelque frère rhétoricien, habitué à protester en latin contre l'arbitraire. Qui sait si quelqu'une des plus âgées n'avait pas entre les mains la Jacqueline Pascal de M. Cousin, et ne s'était pas inspirée de la résistance de Port-Royal ? Mais, hélas ! ce que c'est que les affaires et les affections humaines ! A quoi aboutit tant de passion et de courage ? Non-seulement le nouveau catéchiste fut mis en place, mais il fit oublier M. l'abbé. 0 inconstance ! ô vanité I
La seconde révélation faite par l'auteur nous apprend comment, dans de certaines personnes, il se pratique de singuliers mélanges de l'esprit du monde et de l'esprit de dévotion. Laissons parler l'abbé Bautain : « Votre foi vous porte à une piété superficielle qui prend l'accessoire pour le principal, ou plutôt n'ayant jamais compris l'essentiel, elle se contente des pratiques extérieures ou des formes, et veut y trouver ce que le fond seul peut donner. Vous êtes plus dévote que pieuse. Cette dévotion va par accès : après des moments de belle ardeur, elle s'arrête et le goût du monde reprend ; ce qui n'empêche pas que des paroles de spiritualité coulent encore des
lèvres, car on a la réputation d'uno femme pieuse et on ne veut pas la perdre. Je veux vous montrer, reprend le directeur sévère, que dans votre manière d'être avec Dieu et avec vos semblables, c'est constamment vous que vous cherchez et que vous aimez de prédilection, même quand vous avez l'air de vous sacrifier, et qu'ainsi votre piété prétendue n'est au fond que l'esprit mondain sous la forme de la dévotion... Le fait est que vous n'avez renoncé à rien de ce que vous aimez naturellement, sinon en paroles... Et cependant vous passez dans le monde pour une dévote ! Vous avez l'air de marcher dans la voie la plus haute de la piété ! Voiis êtes dame de charité ; il y en a qui vous regardent comme une sainte et vous jouissez de la bonne odeur de cette réputation !... Quand vous priez en particulier, vous trouvez toiyours le temps trop long. Vous essayez de vous mettre en présence de Dieu, et votre volonté, tiraillée par les sens, la mémoire et l'imagination, ne peut s'y tenir une minute. Alors vous prenez un livre; mais, après quelques efibrts, l'attention languit à son tour... Vous allez à la messe tous les jours ; mais le plus souvent que vous reste-t-il de la messe entendue à la légère, par habitude? Votre mari, vos enfants et vos gens, qui vous retrouvent au retoui' impatiente, capricieuse, irritable ou impérieuse comme à l'ordinaire, n'ont-ils pas le droit de se dire que la grande
«lévotion ne profite pas beaucoup plus que la petite ?... Mais c'est le dimanche et les jours de fête que votre piété apparaît dans tout son éclat. Vous voulez paraître avec avantage au milieu de toutes ces femmes richement parées, et votre toilette et celle des autres vous occupent avant, pendant et après le service divin. Votre œil exercé discerne rapidement dans l'église tout ce qui vous entoure de près ou de loin. Heureuse encore si c'est seulement la toilette des femmes qui attire votre attention, et si vous ne cherchez pas autre chose dans la foule ! Puis, en arrivant ou en sortant, jusqu'à ce que vous ayez gagné votre chaise de velours ou la porte, que d'incidents où la piété n'a rien à faire et dont la mondanité fait tous les frais. De quel air va-t-on chercher sa place distinguée! Quelle impatience si un obstacle en empêche l'accès ou le retarde ! quel embarras pour faire passer intacte au milieu des rangs pressés Timmense circonférence de sa personne ! que de chaises renversées ou bouleversées en passant, et, en passant aussi, que de saluts à droite et à gauche aux nobles habituées du saint lieu ! Et non pas seulement des salutations, mais des bonjours, des politesses faites ou rendues, des conversations même, avec les révérences obligées, à peu près comme dans le salon où l'on se retrouvera le soir pour achever l'entretien commencé le matin à l'église.... On vous voit à tous les sermons
des prédicateurs célèbres. Hélas 1 le plus souvent, sinon toujours, vous y assistez comme juge et non comme disciple. Vous voulez qu'on y parle comme à l'Académie ; le langage simple des apôtres vous paraîtrait grossier et tout au plus bon pour le peuple. C'est donc une jouissance littéraire que voue allez chercher à l'église plutôt que l'instruction en l'édification. Aussi ne suivez-vous que les prédicateurs en renom d'éloquence, ou, si vous assistez au prône de votre paroisse, par convenance ou parce qtie vous ne pouvez y échapper, votre <iir distrait, votre impatience ou votre somnolence protestent, et vous semblez laisser voir qiïe de tels discours ne sont point faits pour vous. Vous allez donc entendre le prédicateur pour un vain plaisir, et, quand vous l'avez entendu, vous vous donnez le plaisir plus vai» encore d'en parler en critique consommé dans les salons du soir, disant à tout venant ce qui vous plaît ou vous déplaît, reprenant à tort et à travers suivant votre impression du moment; l'exaltant jusqu'aux nues s'il a fait de belles phrases et si vous avez aperçu atitour de vous des signes d'admiration ; le rabaissant jusqu'à terre s'il a été naturel et tout simplement édifiant. En un mot, la parole de Dieu est pour \om une matière à conversation, qui sert, comme tous autres sujets, à défrayer la causerie ou le bavardage de la soirée, et vous émettez -votre opinion à cet égard
avec la même assurance et du même ton entre la critique d'une pièce nouvelle, la chronique des événements du jour et l'éloge d'un chanteur. »
Voilà ce qui s'appelle un portrait. Nous avons tous plus ou moins vu ce que M. Bautain décrit ; mais comme il l'a bien vu, et comme il le peint vivement, avec esprit, avec éloquence î II est bon que le monde, qui se regarde comme le juge suprême, apprenne que lui aussi il est jugé, et qu'il est jugé avec cette même sévérité qu'il apporte ordinairement dans sa justice. En vérité, dans tout ce manège. Dieu liiimême aurait bien de la peine à retrouver sa part. Mais comme on retrouve claii^ement la préoccupation française du salon ! Là est la scène, là le public, là l'opinion, là la vie; on parle et on agit ailleurs, mais c'est là que les paroles et les actions retentissent. Comme on se travaille tout lejour pour y faire figure un moment le soir ! Que d'ennuis on supporte, lectures, spectacles, sermons, pour ne pas y paraître étranger, pour avoir l'air d'être au courant des choses et de l'opinion qu'on a des choses ! Là s'établissent entre égales toutes sortes de distinctions qui classe Bt lee personnes, marquent les rangs et cr^at les supériorités. Des révolutions intérieures changent la nature de ces distinctions. En un temps on se clasae parla simple beauté, en un autre par les talents et l'esprit, plus tard par les opinions reli-
gieuses ; alors la dévotion et la charité, si naturelles à ces cœurs, deviennent la politique des femmes, une politique qui a son ministère, ses dignitaires grands et petits, ses ambitions et ses combats. M. Bautain a vu tout cela de près, et personne ne peut mieux nous le dire. Ecoutons-le donc encore. La dame à qui la lettre est adressée est dame de charité ; elle met une grande activité dans ses fonctions, au moins quand elle n'est pas à la campagne, « ce qui arrive les deux tiers de l'année ; » sa réputation est grande. Le monde s'y trompe. Dieu ne s'y trompe pas. a Dieu est plus difficile ; il voit que vous avez besoin de mouvement et même d'agitation, et que, n'en trouvant pas suffisamment dans votre intérieur, où vous craignez l'ennui, vous en cherchez au dehors. Vos œuvres vous mêlent à toutes sortes d'affaires, où la curiosité, le désir du nouveau, le besoin de commander ou de faire de l'autorité, ou au moins de l'embarras, trouvent leur satisfaction I »
Puis notre dame aime à être louée, et, la louange l'exaltant, elle parle souvent avec un secret triomphe de ce qu'elle a pu faire, parfois même, l'imagination aidant, de ce qu'elle n'a pas fait. Suit une description des quêtes à l'occasion des sermons de charité : on envoie son offrande aux dames qui écrivent, par politesse, par convenance, pour se ménager le droit de réciprocité, quand on ne gronde pas contre les de-
mandes sans cesse répétées. Un jour la dame est quêteuse à son tour. « Vous vous y employez, lui écrit M. Bautain, avec un grand zèle. Vous écrivez, vous faites des visites, vous ne négligez aucune occasion de demander, et vous rançonnez sans pitié tous ceux ([ui viennent chez vous. Vous allez parfois jusqu'aux bassesses pour augmenter votre bourse des pauvres... Uegardez-y bien. N'avez- vous pas le désir secret de ramasser plus que les autres quêteuses pour avoir la gloire d'apporter davantage, et donner ainsi beaucoup à penser non-seulement de votre zèle et de votre charité, mais encore de votre crédit, de votre influence, de vos nombreuses et riches relations, et même de votre savoir-faire ? »
Viennent les fêtes de charité, où la dame contribue naturellement, et M. Bautain recherche ce qu'elle letire de cette contribution. « Vous en retirez d'abord la gloire de la souscription dont la liste circule dans Paris, puis, au jour marqué, vous faites grande toilette, autre jouissance qui ne vous déplaît pas malgré votre dévotion, et vous allez vous montrer une partie de la nuit au milieu des magnificences de la fête, et peut-être aussi danser par charité. »
Enfin, dans certaines œuvres particulières où il semble que le désir du bien devrait absorber tout le reste, M. Bautain assure qu'on apporte les souvenirs, les préventions et les rancunes du monde. Telle dame
ne veut pas aller avec telle autre ; dans les réunions il y a parfois des orages, ou du moins des aigreurs, des froideurs, des susceptibilités, sans compter les grandes agitations qui accompagnent les élections des dignitaires. Notre dame s'est beaucoup remuée pour remporter. « Maintenant, vous êtes la présidente, je crois, et vous régnez sans contestation. »
En résumé, les œuvres de charité, par l'immixtion de l'autorité ecclésiastique et civile, mettent les personnes qui s'en occupent activement en rappoil avec ce qu'il j a de plus considérable dans le gouverneméat et la société. « Il j a encore ici, poursuit M. Bautain, une pâture pour la nature, (jui aime à acquérir de l'influence, à se mettre en avant, à décider, à entreprendre, à commander, à diriger. C'est le côté humain des bonnes œuvres. Elles donnent de l'importance avec une réputation de piété, et quelquefois on se fait de la gloire avec ce qu'il y a de plus humble, et une espèce de fortune où au moins de position avec la charité. »
Nous ne voulons pa» suivre le directeur impitoyable jusqu'au bout des suppositions qu'il fait, et montrer comme but inavoué de tant de mouvement une personne qui s'occupe de som côté des mêmes œuvres. Ce qui précède suffit bien. Nous aimons mieux citer une page que les plus secrets confesseurs des femmes peuvent seuls écrire, et qui, sous la plume de M. Bau-
tain, a pris tout le piquant d'une charmante scène de comédie. « Comme toutes les femmes, vous aimez qu'on s'occupe de vous; et, comme dévote, vous voudriez occuper toujours votre directeur. C'est une autre manière de satisfaire votre nature, sous le prétexte du perfectionnement de votre àme. En outre vous aimez la confession fréquente, parce qu'on y peut parler beaucoup de soi et un peu des autres ; et vouB ne vous ferez pas faute de vous accuser longuement de choses légères ou que vous arrangez i)our qu'elles le paraissent, afin d'avoir beaucoup à raconter, avec tous les incidents et les circonstances.... Mais s'il s'agit d'une chose grave, que vous n'êtes pas décidée à avouer complètement, oh ! alors vous êtes moins explicite sans être moins diffuse, et vous employez toutes les ressources de votre esprit, qui en a beaucoup, à ne pas articuler ce qu'il faudrait dire tout en ayant l'air de le confesser ; n'appelant point les choses par leur nom, et couvrant ce qu'il y aurait de trop arrêté dans les actes par le vague des généralités, en sorte que votre confesseur n'y comprenne rien, et que vous puissiez néanmoins vous rendre le ténaoignage iiiusoire d'avoir tout avoué. >
Nous ne voudrions pas que ces pages fissent tort à une institution digne de tout respect et de toute sympathie. M. Bautain, en décrivant une dame de charité pleine de l'amour d'elle-même, n'a pas peint la dame
de charité, pas plus que Madame de Girardin en représentant ladj Tartuffe. Il j a des femmes perverses qui, comme lady Tartuffe, intriguent sous le masque de la charité; il j a des femmes qui, comme la pénitente de M. Bautain, possédées de l'esprit du monde tandis qu'elles se remuent pour le bien des pauvres, Unissent par se tromper elles-mêmes: mais il y a aussi quelque part, grâce à Dieu, une bonne âme qui, touchée de la souffrance des misérables, s*oublie pour les secourir; et c'est là la dame de charité. Nous ne sommes pas si exigeant que M. Bautain ; nous ne tenons pas à ce que la charité seule soit dans un cœur, pourvu qu'elle y tienne la première place. Sans doute il nous plairait davantage de voir le zèle enflammé «lu pur amour des pauvres; mais il est bien difficile de se séparer si complètement de soi, et quand même d'innocentes faiblesses se glisseraient dans ce dévouement pour le soutenir un peu, nous ne serions point scandalisé et ne ferions que sourire. Que voulezvous^? on ne danse pas par charité; mais si on ne fait pas une bonne œuvre en dansant, on danse en faisant une bonne œuvre ; ce n'est pas ici l'enfer et le ciel en présence ; c'est la terre et le ciel mêlés comme ils le sont dans la plupart des actions de créatures qui désirent la perfection, mais qui désirent aussi le bonheur, et le rencontrent trop peu souvent pour qu'on le leur envie quand elles le goûtent par hasard en pleine paix.
Du reste, toute la direction de M. Bautain appli quée aux femmes, est aussi hautaine. Il semble qu'il y a dans le caractère des femmes plusieurs choses qui provoquent le directeur à prendre cette position Quand on gouverne en grand les affaires do la religion, que doivent paraître les scrupules infinis où toutes les actions s'embarrassent? Quand on manie les choses en homme par des raisons abstraites que doivent paraître les natures qui apportent dans' chaque question et dans chaque affaire leur imagination leur passion et toute leur personne? Enfin, l'humilité a demander le conseil et la docilité à le suivre créent a celui qui le donne une situation supérieure, dont il est bien difficUe de ne pas prendre l'esprit. La mémo hauteur injuste se rencontre dans Lamennais.
On parle beaucoup des femmes en ce temps-ci • à vrai dire, on ne parle que d'elles : la science les analyse, les décrit et les juge, la littérature s'est pénétrée de leurs passion.s, le culte de leur molle douceur par le culte croissant de la Vierge ; on a féminisé l'art et la religion. Il y a de ce fait des causes éloignées et profondes et une cause prochaine. Le calme de la vie pohtique leur a rendu l'attention exclusive que Pactivité de la vie politique leur avait disputée ; à mesui-e que le bruit des orages du dehors s'apaisait, nous avons mieux entendu les orages du dedans qu'un souffle enflammé soulève ; ou bien, échappés aux au-
très agitations et à celles-là, renfermés dans la famille, nous avons retrouvé partout le génie du lieu, la divinité présente de ce petit monde, celle qui y répand à son gré le bien et le mal.
Pour parler des femmes, selon le sujet qui nous occupe, il nous semble qu'elles ont naturellement le cœur et l'esprit chrétiens. Le cœur d'abord. Le grand principe du christianisme est le détachement de soimême : ce détachement s'opère chez l'homme par la réflexion, chez la femme par l'aïuour ; or il y a une grande différence entre une réflexion tout accidentelle et l'amour, qui est ici le mouvement instinctif de la vie ; puis le mouvement des afi*aires pour les hommes est un perpétuel combat : chacun cherche à se faire une place et à la faire aussi grande que possible, tandis que la fonction de la femme est de s'oublier. La femme, parce qu'elle aime, est donc naturellement chrétienne. J'ai entendu un enfant do cinq ans qui, passant près d'un petit mendiant affligé d'une plaie, disait : « Le pauvre petit ! je voudrais être sa sœur pour le soigner. » Lorsque, dans une crise politique, des députés furent emprisonnés, la fille de l'un d'eux, une fille de dix ans, s'obstinait, dans son lit, à repousser la couverture de ses bras et de sa poitrine : « Je ne veux pas avoir chaud, disait-elle, papa a froid. » Voilà le germe chrétien du détachement, le besoin d'aimer et de souffrir pour ce^ qu'on aime. Le christia-
nisme n'a plus qu'à tourner cet amour vers Dieu, et il en fait La vie intérieure, où la femme excelle. Tandis que l'homme poursuit un idéal politique, la femme poursuit un idéal personnel, qui n'est que le travail d'une àme sous l'œil de Dieu ; éprise d'une perfection invisible, que son sentiment et son imagination ombrassent, artiste solitaire, elle se tourmente et s'épuise dans ce travail caché. Laissons à la vie politique tout son prix ; mais la vie intérieure a le sien, et ce sont surtout les femmes qui la maintiennent ; dans ce désert croissent librement les fleurs les plus délicates, ailleurs foulées au pied ; il s'en échappe un parfum vivifiant qui ranime l'Ame, comme, au sortir des travaux énervants de la ville, l'odeur des champs. A la rigueur, le monde vivrait sans ces délicatesses, beaucoup d'hommes même s'en passent et les méprisent ; il est certain qu'on peut vivre de beaucoup moins qu'on ne croit : on se passe de vie intérieure, on se passe de poésie, on se passe de justice, on se passe de liberté. Ceux qui ont inventé ces choses ont singulièrement compliqué la difficulté de vivre, en voulant que les hommes s'e.timent eux-mêmes; heureusement ils n'imposent cette gêne qu'à eux seuls, ils seraient impardonnables s'ils prétendaient y obliger quelqu'un.
Le cœur des femmes est donc naturellement chrétien ; leur esprit l'est aussi ; elles reçoivent volontiers
les croyances spiritualistes, et les donneraient si elles ne les recevaient pas. On les accuse iVéive superstiliouses ; elles le gont aisément, et si l'on voulait accepter, avec les croyances fondamentales, tout c** «|u'elles y ont ajouté en tout temps et on tout pays, on ferait un composé étrange ; mais cette superstition n'est que Tenveloppo des vérités essentielles. Il est naturel qu'elles croient à ces vérités. Elles aiment, or on n'aime pas sans rêver (^ue cet amour sera éternel ; on n'aime pas, on no met pas son bonheur quehpie part sans savoir qu'on ne peut rien pour le garder, sans se sentir sous le coup d'une volonté supérieure qu'on voudrait lléchir ; on n'aime pas sans espérer que ceux (pi'on aime ménageront davantage \oh\' amour, s'ils ont de nobles croyances et les sentiments délicats que votre foi vous donne ; enfin, on n'aime pas et on ne se dévoue pas sans invoquer dans son ùme ciuelquo témoin d'un sacrifice ignoré ou méconnu. Les hommes, absorbés par les affaires, n'ont pas le loisir de se connaître : un intérêt les occupe, un autre après, et leur vie se passe ainsi ; ils font leur fortune, sont ruinés, la refont, sont ruinés encore, et la refont encore ; si de violentes afflictions les abattent, ils sont forcés de se redresser pour travailler, et échappent quelques instants à eux-mêmes. Les femmes lisent sans cesse dans leur cœur ; c'est là, c'est dans ce monde si souvent agité, toujours inquiet, c'est
dans ce monde si vivant d'affections et de haines, de I.laisirs et de douleurs, d'espérances et de craintes qu'elles apprennent la vie, les vents qui soulèvent et ceux qui apaisent ; et enfin, lorsque la terre leur manque, lorsqu'elles ont perdu ceux qu'elles aiment, veiliant au fond de leur cœur, auprès de leurs morts chéris, leur attente opiniâtre est un témoignage visible de l'immortalité.
Je reviens à M. Bautain pour prendre congé. Aussi bien, je pense volontiers que dans tout le cours de ces réflexions j'étais tout prés de lui et devançais seuloment celles qu'il présentera dans la suite de son livre. Il est dur pour les femmes parce qu'il imagine tout ce qu'elles peuvent être ; ceux qui sont véritablement durs pour elles, ce sont ces littérateurs du jour 4ui leur ôtent leur àme, les logent au firmament pendant une heure d'éclat que la nature leur donne pour qu'après elles tombent, et que, pendant le resti do leur vie elles languissent méprisées sur terre, divinités de rebut. Je sais que cette littérature est en faveur, comme je sais aussi qu'elle inspire à quelques-uns de profonds dégoûts, et j'espère que M. Bautain en fera bonne justice : il a la raison et la verve pour cela.
^ M. Renan a réuni ses articles en volume et des articles très divers ; il y en a sur des vivants, M. de Sacy et M. Cousin ; sur quelqu'un qui est mort d'hier, Lamennais; sur une chose d'un moment, l'exposition de l'industrie; sur une institution permanente, l'Académie française; sur l'Italie et ses révolutions, sur la poésie des races celtiques, chères à l'auteur, etc., etc. Dans tous ces articles paraît un même homme, qui provoque beaucoup de sympathies et beaucoup de colères, mais qui ne saurait être indifférent à personne. Je parlerai de lui avec la liberté que donne une amitié déjà ancienne, fondée sur quelque chose de mieux qu'une complaisance réciproque ' .
Il y a chez M. Renan un sentiment qui explique,
1 Essais de morale et de cntique, par Ernest Renan, membre (le l'Institut.
sur tous les sujets, ses affections et ses antipathies, les unes et les autres très vives : c'est l'amour de ia civilisation. Qu'entend-il donc par la civilisation ? Je me hâte de le dire : ce quelle est véritablement, dans son sens le plus large et le plus profond. Le genre humain se civilise quand il s'élève au-dessus des besoins du corps, quand l'tVme s'éveille. A ce moment, l'esprit songe, étonné de la nature et de lui-même : la vérité l'inquiète, la beauté le cliarme ; de cette inquiétude naît la religion, de ce charme la poésie ; en même temps le cœur se trouble, touché par des sentiments plus délicats ; de ce trouble naît la vie morale. Le mouvement, une fois donné, ne s'arrêtera plus. La civilisation est la nature cultivée : l'homme civilisé est celui dont l'esprit est ouvert à toutes les idées, l'àme ouverte à tous les sentiments ; mais ce n'est pas assez dire, et trop souvent on entend par civilisation la fermentation qui résulte de ces éléments jetés ensemble, l'air vicié qui s'en dégage ; elle est mieux que cela, elle est la nature perfectionnée, capable de concevoir toutes les idées, mais aussi de les juger, et ne retenant que les idées justes, élevant tous les sentiments que Dieu a mis en nous, pour en faire la fierté, la sainteté, l'héroïsme, enfin, ce qui contient tout le reste, la noblesse du cœur. La société civilisée est celle où un hôimie peut vivre avec cet esprit et cette i\me-là et où il se forme beaucoup d'hommes
pareils. La civilisation périt sous le despotisme, qui éteint les esprits et abaisse les caractères ; elle souffre du lourd dogmatisme qui se complaît dans l'absolu de ses affirmations ; elle liait les époques où il n'y a de culte que le culte de la richesse ; elle méprise ce qui est commun et plat ; elle repousse la médiocrité, qui prétend ajuster le monde à sa mesure.
Si la civilisation est comme l'épanouissement de riiumanité, la fleur tendre et magnifique que l'humanité travaille avec toutes ses puissances à former et où elle s'achève, il est permis de l'aimer, il est permis de crain^lre pour elle, d'appeler ce qui la sert, do repousser ce qui la blesse, et il faudra pardonner à M. Kenan la vivacité de son émotion pour de si grands intérêts.
La civilisation est donc la liberté de l'esprit et l'élévation morale, et M. Renan est passionné pour elle. Jusqu'ici, nombre de personnes s'accordent avec lui pour admettre sa définition ou approuver sa passion; maisJl entend d'une certaine manière cette liberté d'esprit «^u'il appelle la critique ; or c'est là que se marque le plus fortement son caractère propre et là aussi que commencent les réserves, les contestations, les irritations. D'abord, M. Renan ne se contente pas de proclamer le principe de la liberté de l'esprit, il s'en sert, et complètement, faisant passer par sa critique toutes les doctrines religieuses, philosophiques,
toute l'histoire, en un mot, tout ce qui a paru sur terre, qu'il se soit présenté comme né du sol ou descendu du ciel ; il n'a vu dans les idées et dans les faits que des idées humaines, des faits humains, et, ce qui est plus dur que l'hostilité, il a témoigné de la sympathie pour des religions qu'il jugeait avec tant d'indépendance. Premier grief, celui des croyants aux diverses révélations. Puis, il trouve bien peu de certain dans les affirmations qu'il examine, et, sur les choses divines, il condamne la raison humaine à une grande ignorance, réduisant, il semble, la religion au sentiment religieux et la science à la recherche. Second grief, où les philosophes se réunissent aux théologiens. Enfin, il ne lui suffît pas d'appliquer la critique, il professe partout qu'elle est le fait d'une minorité imperceptible, d'une aristocratie infiniment restreinte, et on a cru que, du haut de la critique, il contemplait avec grand dédain le reste des hommes, leurs pensées, leurs sentiments, leurs misères même, et les regardait comme un spectacle pour récréer sa curiosité. Troisième grief, d'un public venu de tous côtés.
Puisque le fort de la question est sur ces points entre M. Renan et ceux qui le combattent, abordonsles franchement. Les théologiens et les simples croyants que M. Renan a atteints dans la liberté de sa critique se sont défendus ; rien de plus légitime ;
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mais plusieurs de ceux qui ont voulu défendre la religion nous semblent avoir laissé percer dos prétentions contre lesquelles il faut se défendre à son tour. Tout homme doit comprendre qu'on ne partage pas ses croyances, il doit le comprendre surtout quand ses croyances sont la foi à des choses qui étonnent la raison, à des mystères ou à des miracles. J'examine ; il arrive que le surnaturel me blesse, que la tradition me parait équivoque : voulez-vous donc que je croie sans examen ? Je dis ce qui m'empêche de croire : voulez-vous que je mente ? ou peutrêtre que je me taise? Si, de plus, c'est un dogme pour vous qu'on ne croit pas sans la grâce, et que Dieu donne ou ne donne pas la foi à qui il lui plaît, que me reprochet-on si j'ai cherché sincèrement ? A-t-on autre chose àfaii'e qu'à me plaindre, qu'à tâcher encore d'éclaiper mon esprit et de disposer mon cœur ? Et les injures sont-elles bonnes à cela ? Enfin, si vous êtes sûrs de posséder la vérité et que l'erreur ne prévaudra pas contre elle, pourquoi ces convulsions^ Dieu ne combat-il pas avec vous? Je n'ai jamais pensé, pour mon compte, que lorsqu'on se bat, on dût se battre avec modération ; il faut, comme dit le proverbe, faire ce qu'on fait; la polémique des livres, des journaux, n'est pas la discussion des salons, où chaque opinion s'affaiblit et baisse de ton, par convenance pour le lieu ; dans les combats au grand soleil
et au grand air, il y a d'autres convenances, on n'est tenu qu'à être loyal envers son adversaire et à ne pas l'insulter ; c'était le moment d'être modéré, quand vous jugiez en vous-même la justice des deux causes ; une fois le parti pris, la modération qui émousse les armes, qui énerve les arguments, qui éteint la passion et l'éloquence, n'est plus de mise ; il s'agit de vaincre. On ne vous dit pas : pensez avec feu et parlez modérément ; on vous dit : pensez modérément et parlez avec feu. Je suis donc, je le répète, pour les vrais combats entre les opinions ; mais il y a au-dessus de toutes les opinions un principe qui ne doit jamais être atteint, c'est la liberté de penser. Si M. Renan n'est pas le premier qui l'ait proclamée, il est sans contredit un do ceux qui, en France, la représentent le plus honorablement. Or, il est bon qu'il y ait à chaque époque un ou plusieurs esprits, même un peu jaloux et ombrageux, qui la représentent ; car la liberté de penser, c'est la liberté. Il n'y en a pas deux, l'une en religion, l'autre dans le reste des choses ; il n'y en a qu'une, qui s'applique à tout : elle est la raison consultant la vérité et s'y soumettant ; elle est la conscience, elle est l'homme même ; c'est elle qui empêche que la force soit seule dans le monde. Espérons donc qu'entre M. Renan et les défenseurs de la foi la grande polémique fera taire l'autre, et que le débat sera digne des intérêts qui y sont enga-
gés. A leur tour, les philosophes, que M. Renan n'a pas non plus satisfaits, devront être justes et reconnaître dans tout ce qu'il écrit un sentiment religieux d'une grande profondeur. Ce n'est sans doute que l'essence du spiritualisme, l'aspiration en haut, mais c'est quelque chose, et si les croyances particulières périssaient dans une génération ou dans une àme, ce sentiment restant, n'est-il pas vrai que tout ne serait pas perdu ? Après cela, on doit avouer que ce sentiment religieux ne suffit pas à l'humanité. M. Renan a raison lorsqu'il affirme que l'homme ne se contente pas de ce qui est, que son intelligence conçoit du divin par delà ; mais je veux savoir quelque chose de plus. Qu'est-ce que ce divin ? Est-ce un être ? est-ce un idéal? Lorsque plus d'un philosophe s'arrête, l'esprit étonné, devant cet infini et a peur de le limiter en affirmant, de parler mal en voulant parler, l'humanité ose davantage : elle affirme un être réel et vivant, qu'elle aime, qu'elle redoute, qu'elle prend à témoin, qu'elle invoque contre le mal et à qui elle appelle de ses souffrances. C'est que l'humanité ne pense pas seulement, c'est qu'elle agit. Aussi, quand M. Renan songe à la morale, il oublie bien des incertitudes de la spéculation. Dans le livre que. nous annonçons, on lit cette belle pensée : « Dès que le sacrifice devient un devoir et un besoin pour l'homme, je ne vois plus de limite à l'horizon qui s'ouvre de-
vant moi. Comme les parfums des îles de la mer
Erythrée, qui voguaient sur la surface des mers et allaient au-devant des vaisseaux, cet instinct divin m'est un augure d'une terre inconnue et un messager de l'infini. » Sans presser M. Renan sur le plus ou moins de précision des affirmations particulières, le voilà dans la tradition de la philosophie française, qui unit la spéculation et la pratique. Sur ce point, Voltaire et Rousseau s'entendent avec Fénelon et Bossuet, et le dix-neuvième siècle avec ceux qui précèdent ; sous ce principe s'est rangé un corps solide de croyances où chacune subsiste par elle-même et toutes se soutiennent les unes les autres. Elles sont devenues suspectes à plusieurs, parce qu'elles prêtent à l'éloquence ; on a accusé des philosophes de rechercher l'effiet par leur mo^^en, et il est manifeste qu'elles ont bien inspiré les écrivains; mais elles ne sont pas pour cela des vérités oratoire^, elles sont des vérités ; seulement le style s'élève quand il les touche, comme quand il touche tout ce qui est simple et grand. Ce n'est pas nous qui reprocherons jamais à l'auteur du Vrai^ du Beau et du Bien de s'être complu à les exprimer dans son beau langage : la plus belle forme dont il les revêt n'est que leur forme naturelle rencontrée par un esprit admirablement doué.
Quant au dédain que M. Renan paraît avoir ressenti pour la foule des esprits qui ne sont pas ouverts
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à la critique, s'il l'a jamais ressenti il le perdra en considérant le nombre de ses lecteurs, et il craindra, on l'exprimant, de blesser des amis inconnus. N'y en a-t-il aucun parmi les élèves présents ou passés de cette École normale qu'il vient de maltraiter si rudement? Il hésitait, il l'avoue ; pourquoi ne s'est-il pas arrêté? Homme d'érudition, il pouvait pardonnera cette école en se rappelant tout ce qu'elle a fourni à l'érudition ; liommo de goût, il pouvait être doux pour elle en faveur des services qu'elle a rendus à trois littératures et au goût public ; mais, puisqu'il lui reproche surtout d'avoir créé des maîtres d'histoire et de philosophie, au détriment de la grande histoire et de la grande philosophie, qu'il me permette un souvenir d'un autre âge. Dans ce temps-là, nous enseignions sans doute aux jeunes gens une certaine doctrine, mais nous faisions mieux : nous tâchions de leur donner le goût des hautes questions, de leur communiquer le mouvement d'esprit que nous sentions en pous-mêmes et qui nous paraît maintenant, comme il nous paraissait alors, le plus siir résultat de notre enseignement, dùt-il ébranler ou renverser les opinions particulières que nous avions établies ; car ni pour l'eau ni pour l'esprit il n'est bon de croupir. Nous donnions ce que nous avions emporté de notre passage à l'école, et ceux qui l'ont reçu ne nous l'ont pas reproché. Aujourd'hui encore, quand nous nous
recueillons dans nos meilleures années, nous y trouvons ces années d'école : en y pensant bien, ce n'est pas le regret de la jeunesse, c'est le souvenir toujours cher du premier éveil de l'esprit, des premières ardeurs pour la vérité et des engagements contractés avec elle. Et ce n'est pas parce que c'était nous ni parce que l'école était telle ou telle ; il en sera toujoui»s ainsi : quiconque y entre entre dans une tradition, il la porte ensuite dans l'Université, qui, dans des temps très différents, paraît demeurer fidèle à elle-même.
A suivre avec attention M. Renan, on découvre chez lui une disposition qui créera entre le public et lui bien des malentendus. Lorsqu'il est possédé par un sentiment vif, il l'exprime dans toute sa vivacité, et se satisfait, sans consentir à se préoccuper de l'interprétation qu'on donnera à ses paroles et de l'opinion qu'on prendra de lui. Comme il est passionné sous sa science, et qu'il est un écrivain, son talent de style met sa passion en relief. De là souvent des phrases très belles, qu'on ne peut pas ne pas voir, qu'on ne peut pas oublier quand on les a vues, et qui ont étonné ou scandalisé les lecteurs ; il faut, pour leur rendre leur vrai sens et leur exacte portée, que le lecteur les compare avec le reste des écrits, ou qu'il les rapporte au sentiment qui les a inspirées ; qu'il ait, en un mot, une équité qu'on ne peut pas
exiger de lui. Cette équité m'est moins difficile ; Aimilier avec les livres et l'esprit de l'auteur, je relis quelques passages qui ont soulevé des colères. Ceci, par exemple, sur le rôle du penseur ici-bas : « Spectateur dans l'univers, il sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et, lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage. » Et ceci sur Rome : « Pour moi, je ne puis envisager sans terreur le jour où la vie pénétrerait ce sublime tas de décombres. Je ne puis concevoir Rome que telle qu'elle est : musée de toutes les grandeurs déchues, rendez-vous de tous les meurtris de ce monde, souverains détrônés, politiques déçus, penseurs sceptiques, malades et dégoûtés de toute espèce ; et si jamais le fatal niveau de la banalité moderne menaçait de percer cette masse compacte de ruines sacrées, je voudrais que l'on pajùt des prêtres et des moines pour la conserver, pour maintenir au dedans la tristesse et la misère, à l'cntour la fièvre et le désert. *
Que dire de ces dernières lignes, admirables et cruelles ? Si dans ce Paris qui se transforme vous n'avez rien regretté, ne parlons plus ; mais si vous avez regretté quelque chose, si vous êtes allé à Rome, si, vous promenant dans ses ruines, vous avez senti le grand esprit qui y habite ; si, lorsque le monde va s<'
l»erdant dans l'insignifiance, vous avez réfléchi qu'il y a là un coin de terre d'une noblesse incomparable, et frémi en songeant qu'il pourrait devenir semblable à tout, et qu'il n'y aurait bientôt plus d'asile pour <|uelques âmes que la vulgarité ne contente pas ; si, enfin, vous avez le don de rendre vos émotions dans leur force, vous ne discuterez plus ces lignes, vous les écrirez.
Celles où M. Renan renfermait une sorte de profession de foi politirpie et sociale semblaient respirer une curiosité su[ierbe et sans entrailles ; aussi le parti (lui favorise le plus M. Renan, celui des libres penseurs, avec son amour du progrès, dùt-il les trouver étranges. Eh bien, qu'un des plus décidés de ce parti cherche en lui-même, il y trouvera quelque chose qui plaide pour M. Renan. Il croit que la raison doit gouverner, mais il sait aussi que la raison n'est pas tout ni dans le monde, ni dans l'homme, qu'elle ne fait pas à elle seule les événements, et que, sur la toile qu'elle prépare, l'imagination, la passion, la fortune brodent leurs fantaisies. Si quelque Dieu lui permettait de tracer à l'humanité sa route toute .'.roite, comme il est homme, comme il ressent, lui aussi, cette curiosité que notre auteur appelle « la moitié de la volupté de la vie, » il reculerait peutêtre. Imagination, passion, fortune, déraison et fas- «ination du monde î Inventant toujours, jetant
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l'homme dans toutes les situations, elles le révèlent sous toutes les formes, elles mènent l'action par des chemins si nouveaux, si imprévus, elles composent un spectacle d'un tel attrait, que, blessé mortellement par elles, on reste attaché là et on veut vivre pour voir.
Lo sentiment qui fait que M. Renan aime le pittoresque dans le monde est le morne qui lui fait aimer le pittoresque dans Rome, le sentiment des artistes, nation, comme on sait, irritable. Ils sont prompts à maudire, et que n'ont-ils pas maudit quand on est venu leur déranger leur univers. Puisqu'ils n'empêchent rien de se faire, il faudrait bien leur permettre de se consoler ainsi. Mais on ne le leur permet pas, et on les juge en rigueur comme s'ils écrivaient avec une raison géométrique. Eh bien, on peut être content, car M. Renan a effacé ces lignes, par respect pour des convictions honorables. Cei*tes, si les événements et les actions sont indifférents à quelqu'un, ce n'est pas à lui. Sa passion contre le mal (et il entend par le mal ce qui abaisse l'homme) est implacable, enflamme tous ses écrits, y ramène sans cesse l'énergique protestation morale destinée à survivre aux misères qui l'ont provoquée. Quel indifférent que celui qui, dans la préface de son présent ouvrage, après de sombres pressentiments, écrit ces lignes d'une pénétrante ironie : « Je sais qu'à plusieurs de telles
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craintes pour l'avenir paraîtront un anachronisme, et qu'on y verra un effet de cette mélancolie que certaines personnes , indulgentes pour le présent comme le présent l'est pour elles, m'ont, dit-on, reprochée. Mais chacun a son caractère ; bien que parfois je sois tenté d'envier le don de ces natures heureuses, toujours et facilement satisfaites, j'avoue qu'à la réflexion je me trouve fier de mon pessimisme, et que, si je le sentais s'amollir, le siècle restant le même, je rechercherais avidement quelle fibre s'est relâchée en mon cœur. Un jour peut-être une telle rigueur s'adoucira, et si quelque chose pouvait aider à ce changement, ce serait sans doute que les personnes dont l'optimisme ne me paraît pas justifié, sans devenir mélancoliques (ce qui n'est guère, je crois, dans leur caractère), arrivassent à comprendre que ce qui fait la joie des uns peut ne pas faire le bonheur de tous. »
Ceux qui, sur une phrase jetée en passant dans une note du présent volume, ont cru que M. Renan désertait les principes de 89 et avec eux la liberté, n'auront qu'à lire le volume même ; ils seront suffisamment édifiés. Je le dis tout en regrettant que l'arrêt contre 89 soit d'un côté et les considérants de l'autre, parce qu'il y aura plus de gens qui connaîtront le mot que le livre ; le livre marche, et les mots volent. Il est curieux que, même après que l'erreur est dissi-
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pée, rémotion ne s*apaise pas tout à coup, et qu'il reste dans les esprits un fond d'inquiétude et de défiance ; sans cela, on n'aurait pas vu des rédacteurs d'un journal traiter gravement M. Renan d'apostat, parce qu'il trouve que la poésie de Béranger n'est ni assez légère ni assez limpide, et qu'il ne goûte pas le Dieu des bonnes gens,
M. Renan a dû sourire de cette accusation, et je no le disculperai pas, mais je voudrais montrer, par un exemple, que la vivacité de son sentiment l'emporte quelquefois à des injustices réelles, et qu'il a à s'en défendre. En littérature, son amour pour la criticpie, qui vit plus de curiosité que d'admiration, me semble i'éiîarer. Dans l'article sur M. de Sacy, où il explique comment il se sépare de lui en fait de goût littéraire, il a écrit : « Le moraliste n'aime que les littératures complètement mûres et les œuvres d'une forme achevée. Le critique préfère les origines et ce qui est en voie de se faire ; car pour lui tout est document et indice des lois secrètes qui président aux évolutions de l'esprit. » Partant de Là, il traite avec une grande rigueur la littérature française du dix-septième siècle, qu'il renvoie aux écoles, aux écrivains et aux curieux : « Elle a le don spécial qui fait les littératures classiques, je veux dire une certaine combinaison de perfection dans la forme et de mesure (j'allais dire de médiocrité) dans la pensée. Les nations étrangères,
sauf celles qui n'ont aucune originalité littéraire, n*y voient qu'une littérature tertiaire, si j'ose le dire, un écho de la littérature latine, écho elle-même de la littérature grecque.... Cette littérature est trop exclusivement française ; elle souffrira quelque chose, je le crains, de l'avènement d'une critique dont la patrie est l'esprit humain.... Qu'elle reste dans son ensemble la lecture exclusive des hommes de goût, que les esprits distingués de tous les temps continuent d'y recourir, pour s'élever, se consoler, s'éclairer sur leurs destinées, voilà ce dont je doute. Nous avons dépassé l'état intellectuel où cette littérature se produisit. »
Jamais je ne consentirai à ce jugement. Il faudrait un volume pour exposer les objections qu'il soulève ; mais si quelques lignes ne suffisent pas à réfuter, elles suffisent à protester. Je l'accorde (et comment ne pas l'accorder !), sur des points de la plus haute importance nous ne nous entendons plus avec le dixseptième siècle : sa politique n'est pas notre politique ; son histoire, notre histoire ; sa religion précise et sévère n'est pas la religion de la plupart des hommes de ce temps, incroyants qu'elle blesse, et croyants qu'elle gêne ; mais dans quelle littérature trouvezvous une plus profonde connaissance de l'homme, j'entends de l'homme éternel, avec ses grandeurs et ses misères ? Si nous sommes encore cet homme-là,
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avec ses grandeurs sans doute, la force de l'esprit et de l'âme, la domination de l'univers ; avec ses misères aussi, l'ignorance, le doute, l'erreur, l'effort, la passion, la vanité, la ruine, la maladie, la mort et le deuil, le dix-septième siècle n'a-t-il rien à nous dire, n'a-t-il rien pour nous élever, nous consoler ? Vous trouvez que cette littérature est tertiaire^ d'après la romaine, qui est d'après la grecque. Mais d'abord, pour le fond des idées, vous oubliez la tradition juive et chrétienne, qui fournit toute une littérature à part, la littérature sacrée, celle des traités théologiques et moraux, des sermons, des oraisons funèbres, et qui pénètre profondément la littérature profane. Si toutes les variétés de l'esprit humain méritent l'attention du critique, s'il s'arrête devant le paganisme et devant le christianisme, comment ne s*arréterait-il pas aussi devant cette civilisation française du dixseptième siècle où le paganisme et le christianisme se fondent, et devant la littérature qui exprime cette fusion ? La combinaison de ces deux éléments n'est-elle pas originale comme les éléments qu'elle renferme î Tel est le fond ; quant à l'art, ce que la littérature de ce siècle a emprunté à l'art romain et grec est facile à dire ; elle a emprunté la perfection. Qu'est-ce que cette perfection ? L'exacte proportion entre la pensée et la forme qui ne montre ni plus ni moins que la pensée, mais la montre bien tout entière ; œuvre
complexe de toutes les puissances de l'homme, où la raison saisit l'idée, l'imagination l'illumine, le sentiment la meut et l'enflamme, œuvre manquée quand l'idée flotte dans le vide, quand la lumière donne dans les yeux, quand le mouvement est factice, au lieu d'être le mouvement de la vie et de la vie propre de l'objet. Voilà la perfection qui est dans notre littérature du dix-septième siècle, non pas perfection française, mais perfection absolue, et qui, je l'espère à mon tour, la sauvera. La souveraine beauté n'est sans doute, à prendre l'essence des choses, que la souveraine vérité ; pour qui les pourrait contempler en face, la vérité et la beauté se confondent ; mais comme cette vision est refusée ici-bas aux hommes, la beauté dans leurs œuvres est diff'érente ; elle souffre ce qu'il y a de fatalement incomplet ou de faux dans nos pensées, et se montre partout où paraît une imagination forte et un sentiment vrai. C'est ce qui fait que l'on compte tant de beautés dans les ouvrages du dix-septième siècle, même quand on n'approuve pas ses doctrines, c'est ce qui fait que M. Renan, pour combattre les écrivains de ce siècle, h*a pas cherché une autre langue que la leur, ni pour rendre, dans sa liberté et son éclat, la vieille poésie de/o&.
M. Renan dit que le moraliste aime cette littérature, parce qu'il aimo ce qui est vieux ; je crois qu'il
se trompe. Ce qui caractérise les anciens, c'est le respect de la pensée et de la parole, et la personne qui s'oublie pour ne laisser paraître que la vérité. Les anciens, les yeux fixés sur la perfection, s'efforcent de s'y conformer ; ils travaillent à se contenter eux-mêmes et n'y réussissent pas ; ou, si la réflexion est absente, ils sont emportés par leur sentiment, qui emporte la langue à sa suite. Tel est l'art du dix-septième siècle, art sincère, sérieux, religieux, qui tantôt se connaît, tantôt s'ignore, mais toujours, inspiré ou réfléchi, a son foyer dans la conscience. Aussi les écrivains de ce siècle, dont nous ne sommes pas encore séparés par deux siècles, sont des anciens. Rayons donc, et Dieu merci nous sommes pleinement d'accord làdessus, rayons du nombre des anciens tous ceux qui visent à l'applaudissement, tous ceux qui jouent avec les mots et les idées. Si nous en avons de ceux-là, un jour ils seront vieux ; anciens, ils ne le seront jamais ; et s'il y a quelque part, maintenant même, un écrivain, un moraliste, chez qui se retrouve ce désintéressement de soi, ce respect que nous disions plus haut de la pensée et de la parole, n'attendez pas qu'il meure et que ses ouvrages vieillissent, c'est un ancien.
Aucune divergence d'opinion sur des points particuliers ne nous fera oublier ce que M. Renan rend de services, ce qu'il apporte à la culture libérale de cette
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époque, de son esprit et de ses sentiments. Il apporte à cette œuvre d'éminentes qualités d'érudit, de philosophe et d'artiste, et l'élévation morale, sans laquelle elles ne font rien de grand. Nous sommes beaucoup qui le regardons avec un vif intérêt suivre sa voie, et personne plus que celui qui écrit ceci.