ÉTUDE SUR LE THÉÂTRE ANTIQUE
L'an 593 de Rome, vers la cinquième heure du jour^ unbeau jeune homme d'à peu près vingt-cinq ans, monté sur un splendide cheval harnaché d'or, attendait avec une visible impatience sur la voie Appienne.
Il était arrêté devant la porte d'une maison de modeste apparence, dont le grand jardin, rempli de treiUes et d'arbres verts, bordait la route.
Le jeune cavalier avait tourné la tête de sa monture vers la campagne, et se faisant une visière de sa main gauche étendue, il interrogeait l'horizon avec une inquiétude croissante.
Enfin, au bout d'un instant, deux voyageuBS apparurent au loin sur le chemin.
L'un de ces voyageurs, jeune, élégant et richement vêtu, se laissait mollement bercer par le mouvement de son cheval maintenu au pas. A ses côtés, trottait à pied un singulier personnage, grand, sec, chauve et couvert d'une toge de couleur brune, attachée avec négligence.
Téie nue soi2â le soleil, il tenait un gros cahier de papyrun^ et marchait d'un pas irrégulier, poussant des cris et des gémissements.
Quelquefois, subjugué malgré lui parrimportance de quelque passage hors ligne, il s'arrêtait, les yeux axés sur son cahier, et déclamait avec plus d'énergie. Pendant ce temps, son compagnon s'éloignait avec des déhanchements et des ondulations de torse annonçant un commencement de sonmieil. Alors, pour regagner la distance perdue, l'homme au cahier se mettait à courir, et suant, soufflant, mais toujours déclamant, il se replaçait à côté du cheval, que ses jambes fatiguées avaient peine à suivre.
En apercevant ce singulier groupe, le jeune homme qui attendait sous les murs de la villa Martis, pressa fortement les flancs de son cheval et fut bientôt près des nouveaux arrivants.
— Par le dieu Mars ! mon cher Lselius, dit-il, comment en un pareil jour venez-vous donc si tard à Rome? L'heure de la répétition est passée. ^Terentius n'a pu vous attendre et cependant nous avions encore bien des choses à régler dans VEunuque^ à refaire même la scène entre Lâchés et Parménon, que dans notre dernière entrevue nous avions jugée susceptible d'améliorations.
— Que voulez-vous, mon cher -^Endlianus, dit le second cavalier, en se penchant sur le cou de son cheval afin de ne pas être entendu de son persécuteur, je ne ' sais si c'est* l'approche d'un nouveau succès de Térence qui rend Pacuvins encore plus tenace que de coutume, mais depuis le lever du jour il est chez moi; avec cet instinct merveilleux que possèdent les poètes pour deviner ce qui peut être désagréable à un confrère, il a tenu, malgré mes réclamations et mes excuses, à me lire aujourd'hui sa Médée. Après le premier acte, je me suis décidé à partir; il m'a supplié de lui permettre de continuer sa lecture. Par pitié pour le pauvre homme, j'ai dû maintenir au pas ce pauvnb Phorbius que vous voyez tout
couvert d'écume, et nous marchons ainsi tous trois, depuis près d'une heure, Tun criant, l'autre soufflant, et moi, je l'avoue, dormant. Merci, mon cher Pacuvius, dit-il en se retournant sur sa selle, vers le poëte qui s'essuyait le front, entrez donc, je vous prie, vous rafraîchir et vous reposer dans cette maison sur la porte de laquelle vous voyez jouer une jeune fille; c'est la maison de Térence, et je vous y garantis un hon accueil.
Pacuvius tressaillit :
— Moi, chez Terentius, gronda-t-il tout bas , non ; nos idées sur l'art ne sont pas les mêmes. Je vais m'asseoir sous la treille de cette taverne ; si vous n'êtes pas trop longtemps au théâtre, vous me reprendrez en passant, et tout en nous en retournant je vous finirai Medée ; nous en sommes restés à ces vers : •
Les cris et le bruit retentissent dans les collines, Comme les mugissements d'un bœuf f
— Heureusement, murmura Lselius, qu'il y a plusieurs portes à Rome. Et, après avoir pris congé de l'auteur obstiné, il s'éloigna avec son compagnon.
Les deux jeunes et élégants cavaliers qui se dirigeaient ainsi vers Rome n'étaient autres que cet ^milianus Scipion et ce Lselius, auxquels la tradition s'est obstinée à attribuer une grande part dans les œuvres de Térence. L'ancien esclave africain a avoué lui-même, en termes voilés, cette coUabatetion, dans le prologue des Adelphes (1).
En l'an 593 de Rome, -^milianus Scipion avait à peine 25 ans! Fils germain du général Paul-Emile, il appartenait à cette illustre famille des Scipions dont la grandeur et la décadence semblent attachées à la grandeur et à la décadence de
(1) Cornélius Nepos raconte que Lselius étant un jour à sa maison des champs, fut prié par sa femme de souper de bonne heure; occupé i écrire, il ne voulut point se déranger, se sentant, disait-il, en verve, et il répondit
Rome. Il fut à la fois un grand général, un grand citoyen, et mourut à 56 ans, assassiné par une main inconnue.
Il avait manié les richesses de Corinthe et de Numance, et Ton ne trouva dans sa maison et dans son trésor que quelques livres d'argent et à peine une livre d'or I
— Avouez, mon cher Laelius, dit au bout d'un instant le jeune Scipion, que c'est un délassement charmant de s'occuper ainsi de théâtre et de poésie !
-r- Oui, dit Lselius, après la guerre, et quand j'ai posé Fépée, j'aime assez, au lieu d'un plan de bataille, discuter avec vous et Térence un plan de comédie, j
— Moi, reprit Scipion, il y a des moments où je préfère les succès du théâtre aux succès que l'on peut obtenir à la guerre ; ceux-ci du moins ne coûtent de larmes à personne.
— Que le grand Paul-Emile ne vous entende pas parler de la sorte, lui qui était si heureux et si fier, il y a huit ans, de vous voir à son côté pendant le magnifique triompha qui lui fut décerné par le sénat et auquel vous avez pris part, comme vous avez pris part à la bataille de Pydna. Je vous vois encore monté sur votre beau cheval blanc, et suivi du roi Persée enchaîné ainsi que ses deux fils et sa petite-fille derrière le char de Paul-Emile.
— Certes, t»épondit Emilien, ce fut un beau jour ; mais je vous avoue que la honte et les larmes de ces malheureux m'ont gâté toute la fête. Vous savez que des trois enfants de Persée, l'un est mort cinq jours, l'autre trois jours après le triomphe, que Persée lui-même a fini misérablement dans sa
aux instances de sa femme par ces vers sortis tout chauds de son cerveau : €t II n'est, ma foi, pas mal insolent, ce Syrus. M'avoir attiré ici avec ses
belles paroles, avec la promesse de me donner dix mines. » Or, ces vers se trouvent sous le nom de Térence dans VHéauioniimoru-
menos, acte IV, scène 3.
Nous avons négligé dMnthoduire dans ce récit Furius, Topinion qui lui
attribue aussi une part dans les œuvres de Térence, nous ayant paru
moins généralement répandue.
prison, et que le dernier de ses fils, un enfant, a disparu sans qu'on ait pu retrouver sa trace ou connaître son sort !
— QuMmporte, ditLselius, si rabaissement et la mine de ses ennemis fait Rome plus forte et plus glorieuse.
— Ah ! reprit Scipion, je pense quelquefois malgré moi à cette ironie du destin ! Etre né si près du trône d*AIexandre et avoir peut-être, qui sait, mendié son pain dans les rues de Rome.
— Allons, allons, dit LsbUus, Theuro s'avance, un temps de galop maintenant jusqu'à Rome.
Ils lâchèrent la bride à leurs chevaux, et après quelques instants les deux amis se trouvèrent devant la porte du théâtre.
Jusqu'au grand théâtre de pierre que lui construisit en 6W^ le grand Pompée, Rome n'eut que des théâtres de bois (1).
Le magnifique édifice construit par Scaurus, et qui contenait, dit-on, quatre-vingt mille spectateurs, le théâtre double de Curion qui tournait sur un pivot et dont les deux parties jointes Fune à l'autre formaient un cirque immense, se démontaient après les jeux et retournaient dans les magasins de la ville éternelle.
C'est debout que les Romains, imitant leurs rudes ancêtres, écoutaient les comédies de Plante et de Térence^ afin, dit Tacite, qu'ils ne consumassent point des journées entières dans l'oisiveté des théâtres.
M. Lepidus, prenant en pitié l'échiné de ses concitoyens^ leur fit cadeau le premier d'un théâtre garni de sièges^ oe pourquoi il fut honni par ces mêmes concitoyens, qui, le dos bien appuyé, se trouvèrent plus à l'aise pour accuser Lepidus de corrompre les mœurs romaines. Ils le traitèrent même â ce
(i) Lire, à propos du théâtre MarcoUiur et des arènes de Nîmes, les pages <le critique architecturale écrite par M. Charles Blanc dans son ouvrag» Grammaire des arts du dessin.
«qjet de voluptueux campanien^ ce qui était, parait-il, une grosse iiyure.
./fimilianns et Lœlîas entrèrent à la hâte par le quartier des soldats, contre lequel le théâtre était adossé. Ils pénétrèrent dans la grande conr ou s*habillaient et se préparaient les acteurs et les danseuses, mêlés à des joueurs et joueuses de cithares, de lyres et de flûtes ; ces musiciens devaient, placés dans des niches réservées à cet effet, soit dans Torchestre, soit sur la scène, soutenir de leurs accords, et guider de leurs doubles flûtes les intonations de la voix des acteurs, aussi bien que charmer les entr'actes et accompagner les mimes.
Tous ces préparatifs, voilés dans nos théâtres modernes par la lumière modeste et charitable des quinquets fumeux, se faisaient sous la lumière écrasante du soleil d'Italie ; toi^t ce personnel actif et fiévreux, se hâtait, s'appelait, se disputait, observé avec étonnement par une jeune Egyptienne qui prenant, sans y songer, la pose des divinités du temple de Rhamsès, appuyait au mur de bois son torse nu de marbre noir, en avançant à demi sa jambe fine et nerveuse cerclée d'or à la cheville.
Ils traversèrent le postscemum^ où se tenaient, leurs masques posés à côtés d'eux, les personnages de la pièce qu'on allait représentei*, et se hâtaient pour rejoindre Térence, qu'ils apercevaient sur le pulpitum^ un bâton à la main. Au moment où il mettait le pied sur le pulpùum^ Scipion se sen-* tit arrêté par sa toge :
— Noble -^milianus, dit une petite fille costumée en cigale, donnez-moi deux tessères pour demain ; tout le monde sait que vous êtes de la pièce, et elle est si jolie, elle aura un si grand succès que je voudrais bien la faire voir à ma pauvre mère ; et comme le collaborateur de Térence, attendri par ces félicitations anticipées, lui glissait dans la main deux petits carrés d'ivdire semblables à ceux sur lesquels les soldats inscrivaient le mot d'ordre et où étaient désignés la comédie représentée
et le gradin retenu, un homme très-parfumé, fort chauve, fort vieux, mais encore alerte, vint à son secours.
Il était vêtu à la dernière mode, d'une robe de mousseline à fleurs peintes. En sa quarlité de Grec, il essayait alors de lancer ces tissus légers que les riches citoyens romains devaient bientôt préférer aux toges de laine filées par les mains des matrones.
Il prit délicatement par les ailes la petite cigale et la soutenant de sa main gauche ornée d'un large anneau d'or, il l'enleva de son chemin et la posa délicatement derrière lui en disant :
— Petite peste, tu viens d'en dire autant à Térence ; il t'a déjà donné deux entrées pour demain, et dans quelques minutes tu vas recommencer, n'est-ce pas, près de Lselius ? Veux-tu bien îe sauver tout de suite !
L'enfant s'échappa en courant, et en faisant à son ennemi ce geste antique, qui, traduit en mimique moderne, ressemblerait beaucoup à un pied de nez.
— Par les dieux ! dit alors aux deux jeunes gens l'homme à la tunique peinte, vous l'avez échappé belle I Heureusement qu'Esculape a bien voulu m'inspirer. Sans l'efficacité de mes remèdes et les liniments de mes cajoleries, Dyonisia ne répétait pas aujourd'hui.
Elle a eu hier une dispute violente avec Flaccus, le compositeur des modes et de la déclamation de VEunuqtief .
Vous savez qu'elle se montre d'autant plus capricieuse et violente, qu'elle est, jusqu'ici la seule femme que le public ait voulu supporter sur les théâtres d'Italie.
Elle commence à vieillir et n'a plus sa voix d'autrefois. Les modulations du dialogue suffisent et au-delà pour fatiguer ce qui lui reste d'organe. N'a-t-elle pas voulu hier, au lieu de laisser, comme il était convenu, ce soin à sa fille (1) placée
(1) Cette fille pouvait être Taieule de la Dyonisia dont parle Cicéron dans son plaidoyer pour Roscius.
dans Torchestre, chanter elle-même le canttcum qui termine le premier acte !
Malheureuse que je suis I Peut-être Phédria a-t-il peu de confiance en moi.
Au milieu du morceau, elle s'arrêta, disant que les flûtes et les accords des lyres couvraient sa voix ; Flaccus, agacé, lui répondit assez brutalement que cela était bien heureux pour le succès de la pièce. De là cris, plQjirs, évanouissement avec leur suite funeste, les maux de tête et Tenrouement. Mais Flaccus a fait des excuses et tout est arrangé, à cette condition secrète que je certifierais la réalité d^une indisposition qu'elle doit avoir le lendemain de la représentation de V Eunuque^ indisposition qui lui permettra d'aller manger du poisson et prendre des bains à Ostie.
Et enchanté du bon tour qu'on allait jouer aux entrepreneurs des jeux, Turpio et Préneste, Archagate, le premier médecin établi à Rome, se précipita en cambrant les reins et en trottinant vers une danseuse, qu'il appela gentiment sa « petite belette ! »
Débarrassés d' Archagate, les deux jeunes patriciens arrivèrent enfin sur le /^ti^iYum, près de Téreilce, qui criait: Par les dieux immortels, peut-on commencer enfin !• Dyonisia, où est-elle ?
— La voilà là-bas, lui dit du fond de son masque l'acteur chargé du rôle du capitaine Fanfaron, elle est en face de nous sur les gradins avec ses deux amies, Decia la harpiste et la pleureuse Porcia ; les voyez-vous toutes trois aux places qu'occupent ordinairement les vestales ?
— Qui diable eût été les chercher là, dit Térence en riant ; allons, Flaccus, faites placer vos musiciens à droite et à gauche de la scène, dans les niches qui leur sont réservées ; vous, mes amis, dégagez les deux portes hospitalières, ainsi que la porte royale, et, par Castor et Pollux, commençons?
Ub bruit de voix irritées, d'instruments heurtés, de corde» bruyamment pincées, se fit entendre.
— Mais, qu'y a-t-il encore? dit Térence, dont le visage^ bruni s'empourpra de colère.
— C'est, dit un musicien, que le divin Flaccus a voulu employer dans sa musique toute la famille des lyres, et comme il y en a maintenant de presque aussi grosses que des chaises à porteurs, nous n'avons plus de place pour nous mettre, à moins que nous n'envahissions la scène.
— Flaccus, dit doucement Térence, vous m'aviez dit que vous ne vous serviriez, pour cette fois, que des deux flûtes gauches, et voilà qu'il y a tant de musiciens, qu'ils ne savent où se plaoer I
— Et les antr' actes, et les danses des mimes, répondit aigrement Flaccus. Oh ! je sais bien que votre pièce est tout, à vos yeux ; si l'ouvrage réussit, ma musique n'aura aucune importance, mais s'il tombe, on saura bien m'imputer sa chute, aussi je prends mes précautions.
— Vous vous oubliez, mon cher, dit froidement Térence.
— Quel métier I continua Flaccus en s'exaspérant de plus en plus: les caprices de l'une, les mépris de l'autre, j'aimerais mieux encore laver la laine et moudre le millet chez mon ancien maître Claudius, que de composer la modulation des vers de cet Africainl et pourtant j'ai du talent et ma musique plaît ; on ne l'a jamais abandonnée pour courir à un spectacle de singes ou d'athlètes I
A cette allusion aux malheureuses premières représentations de VAndrîenne^ Térence fut tout près de se jeter sur son collaborateur, mais grâce à l'intervention de Lselius et d'^milianus, le poète et le musicien se réconcilièrent et la répétition oommença.
On était à la veille des fêtes de Cybèle. Les édiles curules Postumitts Albinus et Cornélius Merula, avaient fait dire an poète Térence qu'ils voulaient bien lui payer huit, mille pièces d'argent son nouvel ouvrage, mais à la condition que VEunu^
qti& surpasserait en beauté tout ce qu'il avait écrit jusqu'alors ; en eifet, puisqu'il demandait davantage, n'était-il pas juste que l'ouvrage fût meilleur?
Ce singulier raisonnement n'avait pas de quoi surprendre à cette époque encore un peu barbare. Quelques années plus tard, après le pillage et l'incendie de Corinthe, Mummius refusa de vendre.au roi Attale, le tableau d'Aristide représentant Bacchus, dont ce roi offrait soixante- quinze mille francs, sous ce prétexte, que pour que l'on donnât un pareil prix d'une simple planche de cèdre, il fallait que ce morceau de bois fût un talisman Payant pour effet de fixer la fortune! Aussi Mummius se bâta-t-il d'envoyer le tableau à Rome ou il périt dans l'incendie du temple de Cérès.
Du reste le consul appréciait comme il convient les œumpes d'art, car ayant chargé un navire de chefs-d'œuvre ravis à la ville saccagée, il prévint le commandant du navire que s'il arrivait le moindre dommage à sa cargaison, il le forcerait de mmplacer, à ses frais, par des statues ou des tableaux absolument semblables, les tableaux effacés et les statues endommagées.
Tout marcha à merveille; au son des flûtes gauches, Chéréa épousa Pamphila en réparation de l'injure qui lui avait été faite. Thaïs joua dans la pièce ce rôle de Dieu bienfaisant que n'auraient pas accepté peut-être les Komains du temps des premiers Scipions.
Deux incidents seulement troublèrent la répétition.
L'acteur chargé du rôle du bonhomme Lâchés s'était déjà plaint plusieurs fois du, peu d'importance de son rôle; voyant que l'on ne tenait aucun compte de ses réclamations, comme il se piquait de poésie et de musique, il avait, grâce à la complicité d'un Auteur, frauduleusement introduit dans son rôle une vingtaine de vers, où il avait semé quelques plaisanteries épîcées destinées à faire' éclater de rire les bateliers du Tibre et les habitués du marché au poisson : u ces gens vêtus de gris qui occupent les derniers gradins du cirque. » Lorsqu'arriva ce
244 IlA répétition GÉNÉRALE
passage inconnu, Térence bondit sur son siège, Flaccus secoua son oreille étonnée, Lselius et iEmilianus regardèrent Térence avec surprise, et la répétition s'arrêta d'elle-même.
— Par Bacchus, s'écria le poëte irrité, qui a osé introduire ces obscénités au milieu de mes vers ?
— Et par Apollon, hurla Flaccus, quel est l'auteur de cette modulation insensée et ^e ce geste faux et ridicule ?
— C'est moi, dit résolument le coupable, ai-je donc commis un si grand crime en introduisant un peu de vraie gaieté dans un rôle ainsi sacrifié ?
Sous l'influence de la colère, le teint de Térence passa delà couleur sépia à cette teinte grise qui est la pâleur des nègres et des mulâtres.
— Vous êtes un mauvais drôle, dit-il, (Flaccus, laissez-moi lui répondre) vous avez déjà eu en scène votre costume arraché de vos épaules pour avoir monté une cabale contre un de vos camarades, mais jusqu'à présent du moins vous avez respecté les auteurs, quoique je sache fort bien que dans le postcentum vous ne leur épargnez pas les critiques malveillantes ; et, contenant d'un geste le directeur Turpio : Non, dit Térence avec un sourire de miséricorde qui fit pleurer de tendresse et d'admiration quelques vieilles occupées à surveiller leurs filles, et assises aux places des Flamines et des Ediles, non, je lui pardonne; erflevez ces horreurs, dit-il en se tournant vers les musiciens, et que la répétition continue! Et puis, ajouta-t-il tout bas en se penchant à l'oreille de Flaccus, il est trop tard à présent poup le remplacer.
Le comédien avait entendu la terrible réprimande, avec le maintien sournois et le regard traître du chien battu que la peur seule empêche de vous sauter à la gorge.
Il répétait sans masque, et son front fuyant, son œil jaune, sa lèvre supérieure avancée, donnaient à sa figure blafarde et rasée une indicible expression de rage et de rancune ; son ventre proéminent faisait fléchir ses jambes écartées ; il se hâta de finir sa scène, et rentra dans le postcenium. Là, il déblatéra à
son aise contre la comédie bégueule et prétentieuse que Ton roulait introduire à Rome.
— O mon vieux maître! disait^il d'un ton que l'habitude de la modulation rendait semblable à un chant ridicule, et avec des gestes qui tombaient malgré lui en mesure, vous qui avez eu l'honneur de jouer les pièces de Plante en sa présence et sous sa direction, dans ces temps heureux où l'on pouvait parler de tout sur la scène, des besoins naturels aussi bien que des ridicules des grands, et vous, notre maître à tous, grand Aristophane ! qui avez créé cette excellente scène de la Paix, où Trygée se soulagQ le ventre dans une cuirasse calée avec trois pierres, et conseille au fabricant de casques de faire ajouter des anses aux produits de son industrie ; vous, l'auteur de Lysistrata^ qu'auriez-vous dit en voyant la décadence de l'art et l'humiliation de votre admirateur?
Il gémissait ainsi, et les autres histrions détournaient la tête, peu soucieux de se mêler d'une affaire qui ne les regardait pas, et ne voulant pas se mettre mal avec l'administration.
Le second incident eut une cause toute matérielle.
Au moment du dénouement, et comme tous les personnages étaient en scène, une planche se brisa sous les pieds des acteurs, et peu s'en fallut que toute la comédie de Térence ne disparut dans Vhyposceniumj au milieu des machines préparées pour imiter le tonnerre qui grondait à la fin des tragédies.
On en fut quitte pour la peur, on fît évacuer la scène, et le menuisier constructeur du théâtre fut appelé pour réparer le dommage. Il se mit immédiatement à Touvrage. Pendant ce temps, sur un coin du pulpitum^ Térence et ses collaborateurs se faisaient de mutuels compliments : ,
— Ce sera votre meilleur ouvrage, cher poëte, disait LsBlius.
— Dites notre meilleur ouvrage, mon cher protecteur, répondit l'Africain. Quant à vous, Flaccus, il est impossible de noter avec plus d'intelligence et de talent les moindres accenta d*une bonne et spirituelle déclamation.
— Voulez-vous bien faire place, dit le menuisier en s'approchant et les menaçant du bout de la planche qu'il portait sur son épaule ?
— Venez- vous» Térence, dit Scipion ?
— Hélas, noni répondit le poëte; il faut, comme ce brava artisan, que je rajuste avec Flaccos les passages de notre œuvre que ce misérable histrion a endommagés !
— Tant pis ! dit ^milianus. Curieux comme tous les profanes, nous voulions visiter Tintérieur du théâtre et vous prier d'être notre guide dans ce voyage.
— Attendez, dit Térence, je tais- vous faire conduire; et il regardait autour de lui, cherchant si quelqu'un de la troupe de Preneste n'était pas demeuré sur la scène ; mais les histrions couraient déjà les rues de Rome, heureux d'être débarrassés de la répétition, de la pièce et de l'auteur,
— Si vous voulez accepter mon apprenti pour vous guider, dît aux deux jeunes gens le menuisier, et si, comme j'en suis certain, il obtient quelque marque de votre générosité, ce sera pour lui une bonne fortune. C'est un pauvre enfant, ajouta-til tout bas, que j'ai trouvé une nuit errant dans les rues de Rome ; il mourait de faim et avait l'esprit complètement égaré ; il répétait sans cesse desmots sans suite : Macédoine... Alexandre... Alors, nous l'avons surnommé le Macédonien; peu à peu, il s'est calmé ; à ses divagations a succédé un profond silence; il fait de son mieux ce qu'on lui donne à faire, gagne à peu près son pain, et couche dans une niche à la porte de mon magasin, à la place d'un gros chien de Laconie que nous avons eu le malheur de perdre il y a quelques années. Et comme Scipion faisait un geste de consentement et de pitié : Allons, Macédonien, reprit-il, marche devant ces nobles visiteurs et fais leur parcourir le théâtre, pendant que nous allons réparer cet accident.
— Adieu, Térence, dirent les jeunes gens, à demain.
— A demain, répondit le poëte en s'éloignant avec Flaccus.
D'UNB COMEDIE DE TBRRNCE 2ÏJ
Ils entrèrent d^abord dans une grande galle, destinée à Vé* iude du geste. Sur le seail de la porte, Soipion s'arrêta désagréablement surpris*
Beaucoup déjeunes Romains et de jeunes Romaines, issus des meilleures familles de la République, travsdUaient dans réoole, Tart du geste, si apprécié des Romains. Ils étaient mêlés avec des histrions, des joueurs de guimbarde et de flûte. Le fils d'un candidat (2) bien connu de Scipion, 4gé de douze ans à, peine, et la bulle d'or au cou, interrompit une «danse libre qu'il exécutait au son des crotales et vint se jeter dans ses bras. Scipion ne put cacher son mécontentement et dit tout haut:
— Par les Dieux ! Remus, il faut que ton père soit fou î Voilà un bel exercice et une occupation fort honorable pour le descendant d'un vainqueur des Gaulois.
L'enfant recula tout interdit, mais le professeur vint à son jsiecours. Il était v^tu à la grecque et affectait le ton et lesmar nières des habitants efféminés de cette rue, le tripodos^ od se tenaient, entre l'Odéon et le Prytanée, les élégants d'Athènes. Les mœurs et les modes grecques commençaient à. pénétrer dans Rome, où la grécomanie fut poussée à ce point ji|ue deux siècles plus tard, Martial se moque des jeunes filles romaines de son temps qui se. croyaient obligés de soupirer en grée.
— O Scipion, dit-il en s'indinant profondément, et vous, noble Laâlius, ne reprenez pas cet enfant, ^i grâce à la pré^ voyance maternelle il commence de bonne heure l'étude de la ' «altation ; ce bel art, dont le nom ne vient pas, comme quel^ ques ignorants la disent, du mot latin Saltare, sauter, se démener, mais bien de Salius^ cet admirable Oreo, qui d*Arcai
(2) On appelait ainsi ceux qui se présentaient pour obtenir les hautejs fonctions.
Ils allaient rétus de blanc et la poitrine découverte, afln que chacun pût VOIP ieft oîcatrioês des bleMuret qu'ils avaient peçiie« pcrar la patrie.
die nous apporta la saltation à Rome. La saltation, que Ton pourrait appeler la musique du corps, se compose de trois arts différents : Emelie^ qui enseigne le geste propre à la déclamation tragique ; Cordax^ nécessaire à ceux qui se destinent au genre inférieur de la comédie...
— Merci, dit Lœlius ; magister, nous sommes un peu prèsses , eii. • •
— Et Stcznisy indispensable à ceux qui veulent réussir dans la récitation des satires. Or, je soutiens que les parents de tous ces jeunes enfants ont absolument raison de leur faire apprendre la saltation, soit qu'ils les destinent au barreau, et, dans ce cas, je leur enseigne le geste plus simple, convenable à Torateur; soit aân seulement qu'ils puissent, au tbéâtre, distinguer, au geste seul, si c'est Hector ou Achille qui va parler, suivre, au besoin même faire ce geste, afin de siffler rhistrion s'il se permettait un mouvement faux, faisait un solécisme avec la main ou remuait la *ête seule, ce qui est la plus grosse faute que Ton puisse commettre contre les règles de notre art.
— Et moi, dit Scipion, je ne trouve pas convenable que les descendants des Fabius et des Torquatus se livrent, comme ce jeune enfant, à des danses presque obscènes, mêlés à des esclaves, et sous les yeux de leurs mères et de leurs soeurs.
— Si j'ai permis à mon jeune élève, dit le professeur en élevant la voix, de tripudier quelques instants, c'était pour le récompenser du zèle avec lequel il avait gesticulé, au moyen de la saltation, cette belle et longue scène, où Glaucus devenu furieux pour avoir mangé d'une herbe magique, finit par se précipiter dans la mer et est changé en triton. Cette scène admirable se gesticule tout entière en restant à genoux, car nous autres nous n'avons besoin ni de jambes ni de pieds ; Fœil, la main, le bras, le torse, voilà tout ce qu'il nous faut pour être admirables et admirés.
— Voici le jour qui s'avance, dit Lœlius, et,.,
— Quant à votre observation concernant les mauvaises fré-
quentations qui peuyeat résulter de ces études faites en commun, les Grecs...
— Encore, dit Lselius. Je commence à regretter Pacuvius.
— Ne craignez rien, dit tout bas Scipion, vous le retrouverez tout à rheure.
— Les Grecs, nos maîtres en tout, ne sollicitaient-ili; pas pour leurs enfants et pour eux-mêmes, la faveur de faire partie des chœurs de, Sophocle et d'Euripide? ne se faisaient-ils pas une gloire d'habiller, à leurs frais, les inimitables acteurs de ces chœurs? et quelquefois le chorége — après des représentations qui coûtaient à la Grèce aussi cher que la guerre du Péloponèse, allait, pendant le reste de sa vie, vêtu de laine par les rues d'Athènes, pour avoir habillé d'or , une seule fois, les illustres choristes du théâtre , de Bacchus !
— Que sont devenus, ô mes maîtres, dit-il en se tournant vers un buste de Sophocle qui faisait heureusement face à la porte, que sont devenus ces souvenirs de gloire ? (par la porte entrebaillée se glissaient Lselius, Scipion et le guide) depuis que les durs Romains ont mis le pied sur votre sol, ô Grecs I Vous êtes ruinés à ce point (Scipion dégageait une boucle de son manteau qui s'était malheureusement prise dans un clou de la porte), que pour déguiser un peu la pauvreté du personnel destiné à exécuter ces chœurs sublimes, on a été forcé de mettre aux derniers rangs, d'abord des soldats, ne sachant rien de la sal];âtion , puis enfin, faut-il le dire, derrière ceux-ci une ligne de mannequins 1 Et vous, nobles citoyens... On entendit au son plus fort de sa voix qu'il venait de se retourner... mais la porte était refermée. .^Emilianus, LBdlius et leur conducteur étaient arrivés au bas de l'escalier.
— Quel assommant personnage, dit Scipion, et que cette nouvelle manie du peuple romain va devenir insupportable ! Toujours les Grecs à préisent 1 Les Grecs nos maîtres en tout... Pas dans l'art de la guerre toijgours... Les avons-nous assez
battutf dans la dernière eampagne, où j*ai moi-même fait fuir la fameuse phalange macédonienne.
— Parce que Tons l'avez prise en traître et coupée par une de Yos manœuvres infernales, dit près d*eux une voix émue, ^t ensuite quelle a été votre conduite avec les deux malheureux rois, Gentius et Persée?...
— Ah ça 1 dit Lselius en regardant avec surprise le jeune menuisier, à qui en as-tu, Macédonien, et que t'importe à toi le sort de Gentius et de Persée ?
— Silence, reprit Scipion, ouhlieiB-vous que le maître de ce pauvre diable noo» a dit que sa cervelle est troublée.
— C'est vrai, dit Laelius ; puis il reprit avec bonté : Allons, l'ami, calme-toî, et marche devant nous.
L'esclave reprit sa course en silence, mais son pâle visage se fit plus pâle encore, et son pas chancelant devint plus incertain et plus lourd.
Il ouvrit une autre porte.
La salle dans laquelle entrèrent les deux amis était divisée en deux parties dans toute sa longueur, par une cloison de planches. Bans la partie où pénétrèrent d'abord Lselius et ^mîlianus, deux jeunes gens armés de longs pinceaux de roseau enluminaient avec des couleurs dont leurs mains et leurs habits avaient retenu une large part, deux de ces masques ordinairement en bois léger ou en liège, dont les histrions de la Grèce ou de Rome se couvraient la tête jusqu'aux épaules (1). L'un de ces masques représentait le visage de la femme qui dans les tragédies, apporte les mauvaises nouvelles. •
(1) Nous sommes de ceux qui n'adoptent pas cette opinion avancée par <|uelqu«ft auteurs, qxte le ^and Quintus Rosciiis se servit le premier du masque pour cacher au public La difformité de ses yeux qui étaient louches.
Outre qu'il nous répugne d'attribuer au divin Roscius une difTormité ^ui VeM défiguré, «t Teût empêché d^éire e* quTil fut en effet, le type le
Il était surmonté d'une perruque de cheveux naturels, longi?« roux et flottants destinés à se répandre sur les épaules. Deux cavités pleines d'ombre occupaient la place des yeux; la bouche, largement ouverte pour laisser passer un sanglot gigantesque, était entièrement] garnie des lames minces de cette pierre singulière nommée calcophonos ; plus légère que l'airain, elle était aussi retentissante que lui, sans avoir ce bruissement qui nuit à la netteté des sons. Le second artiste, aussi jeune que le premier, travaillait comme lui à un masque posé sur un trépied de bois. Ce masque était celui de Thamiris, cet audacieux qui osa défier les Muses ; il avait, selon la tradition, un œil nod^ et l'autre bleu.
Pendant que Lselius et ^^Imdlianus regardaient suspendus à la muraille, les masques des différentes pièces du répertoire grec et latin« celui de la triste Niobée, le masque effrayant de Médée, celui d'Ajax en fureur^ puis les masques du vieillard austère, du vieillard indulgent, etc., etc., un jeune homme vêtu avec élégance, mais le front et les sourcils rasés avee soin, entra étourdiment dans l'atelier.
— Mon cher rival de Zeuxis, dit-il en s'adressant au jeune peintre qui terminait le masque de Thamiris, rends-moi un service et tu ne t'en repentiras pas. On va remonter le Songe ^ cette vieille pièce du vieux Lusciua Lavinius... A propos, tu sais que Térence et lui se sont rencontrés hier çrès du cirque Flaminien. Lavinius a dit des injures à l'Africain, à cause du prologue de Phormion où il n'a pas été ménagé ; du reste le
plus complet et le plus piirfait du comédien, il nous est encore impossiblft' d'admettre que les masques grecs aient tant tardé à paraître en Italie, où ils ont dû naturellement s'introduire avec les nombreux emprunts faits par les théâtres latins aux théâtres grées. II nous semble plus juste de rendre le premier masque latin et le strabisme à un certain Rosius Gallus, qui vivait vraisemblablement dans des temps plus anciens que Taini de Cicéron.
Le grammairien Diomëde cite ce Rosius Gallus,mais ne dit malheureusement pas à quelle èpo^^ il a vécu.
yieux Lnscius ne ménage pas beaucoup non plus Térence. Chacun reproche à Fautre d'avoir pris toutes ses pièces dans le répertoire grec. Luscius a traité Térence de bavard et de voleur, ce dernier Ta appelé extravagant et imbécile. Ils ont
probablement raison tous les deux
Oui, mon cher, toujours des reprises, c'est assez bon pour moi, à ce qu'il parait, et cependant sont-ils assez mauvais ceux qu'on essaye dans les rôles d'amoureux ? Ils ne valent certes pas les figues et les noix que ne manquent pas de leur jeter les spectateurs.
Heureusement ' que Vénus me dédommage des rigueurs de Thalie. C'est à ce propos, cher Pylade, que je viens te trouver.
Malgré les injures de Térence, il j a une belle scène dans la pièce de Lavinius; celle où je crois voir en songe une biche qui fuit, des chiens qui courent après elle, et la malheureuse bête pleurer et me supplier de venir à son secours. A mon réveil, je rencontre une jeune fille poursuivie par les ennemis de son père, je la sauve, je deviens éperdûinent amoureux d'elle... et...
— Est-ce pour me raconter une pièce que j'ai vue dix fois, que je trouve stupide, et dont tu ne dis quelque bien que parce que tu y représentes un personnage toujours en scène du lever au baisser du rideau, que tu viens me troubler au milieu de mon travail et me faire peindre en vert l'œil bleu de Thamiris, dit le jeune peintre ?
— Ecoute-moi, dit l'histrion, on va repeindre à neuf les masques du Songe; je me suis entendu avec mon camarade Cœlius, qui joue le rôle de la jeune fille ; sois assez bon pour donner à son visage la ressemblance exacte de la belle Lselia Poppea! tu sais combien je l'adore, cela mHnspirera pour les compliments et les soupirs que je lui adresse, et sera du dernier galant
-— C'est dans, cette pièce, n'est-ce pas, répondit Pjlade, que
ttt te désoles^ en montrant ta bourse vide, de ta pauvreté qui ne te permet pas de venir au secours de ta maîtresse enlevée et devenue esclave ?
— Oui, répondit le comédien, pourquoi ?
— Tu connais, répondit Tartiste narquois , l'histoire de Polus ; il jouait le personnage d'Electre, et entra en scène, tenant dans ses mains une urne contenant réellement les cendres d'un enfant qu'il venait de perdre l Aie soin de prendre ainsi ta propre bourse et tu seras, comme Polus, sublime de vérité et de douleur.
— Aimable plaisant, dit l'histrion, voilà un petit buste de cire coloriée qui représente, au naturel, les traits de cette beauté rare ; je me ôe à ton amitié ; et fredonnant un passage de son rôle, il disparut.
Le jeune guide poussa une porte et fit pénétrer les deux visiteurs dans l'auti^e moitié de la salle. Une détestable odeur de vêtements refroidis, de poussière-et de cuir les prit à la gorge de son horrible relent.
Des hommes et des femmes travaillaient en causant autour d'une longue table couverte d'étoffes.
On voyait suspendus à la muraille la stole d' Antigène, le péplum d'Hermione, le manteau d'Hector, lachlamjs d'Achille. Puis, les costumes souvent impudiques de ces mimes qui dansaient sur l'orchestre pendant les entr' actes des comédies, et avaient pour mission de faire rire les spectateurs et de les renvoyer gais, après les violentes émotions de la tragédie.
Il y avait là les vêtements blancs, la couronne d'or, les sandales et la lyre de l'Hilarode aux doux chants; l'habit du Phallophore sïcyonien redouté des chastes matrones, avec le plastron fait de serpolet et de feuilles d'acanthe, la couronne de lierre et de violettes, ainsi que la suie pour noircir le visage • de cet ancêtre d'Arlequin; celui de l'ithyphalle, ordinairement chargé de représenter l'ivrogne avec le masque aviné, la robe aux longues manches violettes, la tunique mi-partie blanche et bleue et la tarentine qui descendait sur les talons; les dif-
férents costumes du prestidigitateur Magode, Tentremetteur^ le croupier et la courtisane.
Sous ces costumes on voyait rangés sur le sol ou adossés à la muraille plusieurs paires de cothurnes tragiques; des socques destinés aux acteurs comiques; des souliers égyptiens à la pointe recourbée en dedans et dont Tusage se conserva jusqu'au moyen âge sous le nom de souliers à la poulaine ; le scabellum, dont la semelle de bois contenait un grelot ou une clochette ; le soulier de fer, qui servait au chef d'orchestre à marquer la mesure et à gouverner les pédales pour baisser et lever la toile.
Une horrible vieille assise devant une belle jeune fille, lui disait :
— Par Vénus ! quand vous pleurerez jusqu'à demain, vous ne changerez pas le destin. Le maître l'a dit, il faut le faire, et puis d'ailleurs...
— ma mère, disait l'enfant, vous ne ^aves pas ce qu'ils^ exigent.
— Je sais qu'hier, en répétant l'intermède au moment où le maître de la danse poussait ce cri de mtdœltiudas! que le peu> pie ne manquera pas de faire entendre demain, lorsque vos compagnes ont laissé tomber leurs vêtements, vous seule êtes demeurée vêtue, au grand scandale de tous, que le maître a prétendu que c'était la' faute de votre costume, qu'il s'en est pris à moi et m'a menacée des lanières.
— Ma mère, dit presque bas la jeune fille, je suis d'une bonne famille de Samothrace en Macédoine, je fus prise avec ma famille, en même temps que notre roi Persée, et vendue toute enfant sur le marché de Rome ; là bonne maîtresse qui m'acheta vient de mourir, et j'appartiens seulement d'hier à Attilius de Preneste. Ma pauvre mère, violemment séparée de moi, m'a bien souvent entretenue de la noblesse de nos aïeux^ et de mon père, massacré par votre général Paul-Emile que maudissent les dieux I
^— Par Hécate 1 dit la mégère en fureur, débarrassea-moî
dé cette pleureuse. Emmenez-là, voici son costume. Arrangezvous, dit-«lle à deux de ses accolytes qui venaient de saisir la jeune Mie, mais si tout ne va pas demain comme il convient, vous serez toutes trois mises aux fourches !
Cette scène avait douloureusement ému .^Emilianus; La^lius^ au contraire, souriait. Ils entendirent derrière eux comme un sanglot.
— Qu'as-tu donc Macédonien? dit Laelius, en s'adressant à leur guide dont le visage était inondé de larmes.
— Rien, répondit le jeune homme, venez visiter maintenant l'école du déclamatéur Pollion.
Dans la vaste salle de l'école, des jeunes gens des deux sexes réunis sur une seule ligne gesticulaient.
Un jeune homme, monté sur un marchepied, récitait ou plutôt chantait des vers de VAtî^ée d'Ennius; un Auteur, placé derrière lui, l'accompagnait de sa double flûte ; le chef d'orchestre devant un papyrus noté marquait la mesure.
— Allons, allons, disait le maître, de l'action, de la vigueur! N'oubliez pas ce que nous avons dit tout à l'heure. Toi, déclamatéur, rappelle-toi qu'une sjUabe longue doit durer le temps de deux brèves, une brève la moitié d'une longue ; chaque pied du vers forme une mesure tantôt à trois, tantôt à quatre temps. Si tu n'observes pas ces règles, comment veux-tu que les musiciens puissent te suivre ? Toi, flûteur, pose bien ta note longue sur la longue syllabe, et pense bien surtout à ne pas prendre une flûte pour une autre, ce qui pourrait arrêter court le déclamatéur et empêcher même de comprendre la scène. Ainsi, c'est bien convenu, la flûte forte au bec d'airain aux diverses parties unies par l'orichalque, ce métal bien plus précieux que l'or, pour accompagner les chœurs, dans les tragédies grecques bien entendu! La flûte droite, faite avec le haut du roseau pour accompagner, sur un ton bas, les endroits sérieux des comédies. La flûte gauche, faite avec le bas du même roseau ou la flûte syrienne, au son aigu, pour accompagner les plaisanteries. Dans les endroits où le sérieux et le plaisant se
trouvent mélés^tu emploieras alternativement les deux âûte8(l): C*est pour cela que Ton les a réunies. Vous, mes enfants, songez que chaque geste commence avec un sens, et finit en même temps que ce sens ! Car rien, ne me ferait adopter cette méthode, qui prescrit de changer de geste tous les trois mots, que la phrase et le sens soient ou non finis, et pourtant il ne manque pas de professeurs qui osent conseiller cette absurdité!
Le déclamateur chanta, le Auteur souffla, et la dernière syllabe, la dernière note et la dernière accentuation du geste, arrivèrent parfaitement ensemble.
— Bien, dit le maître; puis il ajouta :
— Il y a une soixantaine d'année , le grand Livius Andronicus, jouant lui-même dans une de ses pièces, fut forcé par Tenthousiasme du public de recommencer tant de fois un passage qu'il s'eiîroua; il demanda alors la permission de faire réciter les vers par un esclave, et se contenta de rendre par ses gestes Faction exprimée par les vers. N'ayant plus à s'occuper que de la pantomime, il fut sublime et obtint un triomphe plus grand encore. Cependant il ne se doutait pas du service qu'il rendait à l'art et au» comédiens.
En effet, mes enfants, lorsqu'il vous plaira de ne plus vous fatiguer afin de durer plus longtemps, ou, lorsque l'âge vous aura rendus débiles, quand vous serez obligés de prier les Auteurs de ralentir la mesure, pour que vos gestes puissent arriver à temps, vous vous souviendrez des leçons de votre vieux maître.
Il s'attendrissait visiblement, ses jeunes élèves essayaient de l'imiter.
— Maintenant, chers amis, ajouta le professeur, comme récompense et oomme exemple, je veux exécuter devant vous
(t) Pline, lib. 16, cap. 36. — L'abbé Dubos, Réflexions critiques^ pag. 133.
on fragment de V Iliade du grand Homère, dont j'ai refait moi-même la modulation et la gesticulation. Voyons Syrus, si vous voulez bien quitter un instant la tunique de la petite Mysis, vous ferez le personnage d'Achille, moi celui du vieux Priam; allons Auteurs, prenez les flûtes basses.
— Descende^dans la salle où s'essayent les musiciens, dit le chef d'orchestre et demandez de ma part deux citharistes égyptiens, et deux joueurs de lyre ; je vois, ajoiita-t-il en désignant le cahier posé devant lui, que nous aurons besoin de ces deux sortes d'instruments ; que les musiciens n'oublient pas surtout leurs dés d'ivoire ni leur pecten! car, cher maître, les cordes à vide ne vous suffisent pas, il faudra même, à cause des sons variés que vous avez employés, pincer parfois avec deux doigts les cordes des cithares et des lyres, car tous les secrets de l'art vous sont connus !
Le professeur sourit avec modestie.
Bientôt les musiciens demandés arrivèrent ; un baudrier de cuir passant sur l'épaule gauche suspendait devant les lyristes leurs mélodieux instruments. Le long manche de la cithare forçait les deux artistes thébains à déployer démesurément leur bras gauche étendu. Ils se placèrent près des Auteurs, et le professeur commença le sublime discours adressé par le vieux roi des Troyens à Achille auquel il vient redemander le corps d'Hector.
« Souviens-toi de ton père, Achille semblable au dieux, de ton père accablé d'ans et comme moi sur le seuil de la triste vieillesse. Peut-être aussi est-il pressé par ses voisins en armes, et nul bras ne l'aide à éloigner le péril. Mais lui ! il n'ignore pas que tu respires encore, et il se réjouit en son âme, car tous les jours il espère contempler son fils chéri de retour des champs troyens. »
Le professeur avait vraiment du talent. C'était évidemment un élève de ces sublimes artistes grecs, qui avaient élevé leur art à une si grande hauteur que les récits des prodiges accomplis par eux nous semblent aujourd'hui devoir être mis au rang
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des fables. Une déclamation admirable de jimtease, un {^eate noble et auquel la modulaiion et les inetruments donnaient une incrojable puissance, venaient ajouter encore à Feâet des beaux vers d'Homère.
Les deux jeunes patriciens étaient attendris : les élèvea pleuraient, Tagitation du jeune menuisier était surtout remarquable : il rougissait et pâlissait tour à tour; mais quand le déclamateur fit entendre ces paroles :
(c Hélas! mes malheurs ont comblé la mesure. J'ai donné le jour à de vaillants fils; Mars les a tous moissonnés, et je ne crois pas qu'il m'en reste un seul I
— Ombre de mon père vénéré, murmura le jeune homme, si, un dernier fils vous reste encore I Mais, quels malheurs ils a subis, et dans quel abime d'abjection est-il tombé, grands dieux!
On commençait à regarder le jeune apprenti avec surprise ; iCmilianus Scipion lui prit la main et la lui serra pour lui imposer silence et le contenir. Le déclamateur continuait :
n Crains les dieux, ô Achille, et prends pitié de moi en souvenir de ton père ; je suis plus que lui digne de compassion : j'ai fait ce que sur la terre nul homme n'eût osé. J'ai pressé de mes lèvres la main qui m'a ravi tout ce que j'aimais. »
A ces derniers mots, le jeune homme jeta un cri terrible, et repoussant avec horreur la main de Scipion, il tomba évanoui sur le plancher de la salle.
On s'empressa autour de lui, et deux vigoureux garçons le descendirent- dans une petite loge qu'occupait pendant les représentations et les répétitions générales, le médecin Archagate. Les deux jeunes patriciens, après avoir fait tous leurs compliments au savant professeur, sortirent de l'école*
Ils descendaient l'escalier en s'entretenant de Taccident arrivé à leur guide :
— Entrons un instant près de ce malheureux, dit ScipioA ; je ne sais quoi me dit de m'intéresser à oe jeune homme. Aussitôt qu'il sera rétabli, je le prendrai près de moi.
Mais« sur les dernières marches et en face de la porte de la loge, ils rencontrèrent Archagate, toujours parfumé^ toujours aouriant.
— Ah ! cette fois, dit-il, le client que voua m^arez envoyé est plus sérieusement atteint que ne Tétait cette chère Dyonisia.
— Qu'a-Wl donc î dit vivement .^anilianus.
— A là suite d*u|ie violente émotion, le cerveau s'est engagé. Ma foi, ajouta-t-il, toujours ricanant, il est bien malade.
— Est-il possible ? dit Scipion.
— Oui, il sera mort avant une heure probablement. Mais ce qu'il y a de plus singulier, ajouta le médecin toiyours gai, c'est qu'il paraît, au moins d'après ce qu'il m'a dit pendant le temps très court où il a pu prononcer quelques paroles, qu'il Gârt, ou plutôt qu'il était le fils de ce Persée que vous avez si heureusement combattu, Scipion. Depuis le trépas de son père, il avait, comme vous le savez,disparu complètement, et nous le retrouvons une planche sur Tépaule dans la boutique d'un menuisier ! Quel événement !
Il salua et s'éloigna, en répétant machinalement, et de plus en plus vite : Quel événement ! quel événement ! Si bien que son exclamation finit par se fondre avec une mélodie de Flaccus qui lui revenait en mémoire et qu'il chantonna, en raccompagnant , sans y songer, de ces paroles : Quel événement ! quel événement !
— Vous voyez, cher ami, dit Laelius à Scipion demeuré triste et silencieux, que le sort, quand il s'y met, sait faire des tragédies qui valent bien celles de Sophocle.
— Oui, dit Scipion, décidément c'est une laide chose que la guerre. Au lieu d'y retourner, j'aimerais mieux rester ici à faire des comédies avec Térence.
— Bah ! dit philosophiquoment Laelius, quand la république commande, c'est elle qui est responsable; les morts tombas
sous mon épée ne mMnquiètent pas plus que les malheurs eau* ses par mes victoires ou arrivés par mes ordres.
Les deux jeunes gens remontèrent sur leurs chevaux et se séparèrent. Scipion s'éloigna en secouant la tête. Quant à Lœlius, il fut puni de sa dureté.
Songeant à Pacuvius et à la promesse qu'il lui avait faite de l'attendre, au lieu de sortir par la porte Capenne, il fit un long détour, passa par la porte qui s'ouvre sur la voie Latine, longea la vallée d'Égérie et vint reprendre la voie Appienne beaucoup au-dessus de la villa Martis. Mais le poëte s'était douté de cette manœuvre, et comme Lœlius passait devant un petit bois sombre, une grande figure sortit tout à coup de Tombre et reprit sa place à côté de son cheval ; c'était Pacuvius qui recommença la lecture de sa Médée^ juste à l'endroit où le matin il avait été forcé de l'interrompre.
I ous avons devant nous, sur notre table, un vieil almanach royal de 1753.
C'est un de ces livres que personne n'ouvre plus, et que, malgré leur habit magnifique, reliure en veau avec la fleur de lys aux quatre coins, tranche dorée, etc., le bouquiniste vous donne pour une bagatelle , car, avec la longue et inutile liste des souverains qui régnaient alors en Europe, ils ne contiennent guère que le nom et l'adresse de ces personnages autrefois importants, commendataires, supérieurs, brigadiers des armées du roi, maîtres des requêtes, conseillers, etc., dont la cendre et les ossements forment une des couches dont se compose le sol sur lequel nous marchons.
On j trouve aussi l'heure des coches et des bateaux, depuis bien longtemps partis et arrivés, qui transportaient à leurs affaires et à leurs plaisirs la foule écoulée, dont les yeux maintenant éteints, se fixaient avec impatience sur des montres ou des horloges aujourd'hui usées au détruites!
Aussi faut-il la singulière fantaisie qui nous prend aujourd'hui pour qu'une main vienne, en les feuilletant, troubler le repos de ces feiiilles insupportables et inutiles.
Cependant, comme toute pensée donnée aux morts est une pensée salutaire, à cet examen fastidieux une récompense éjiait réservée. Est-ce le hasard qui a guidé notre main, ou quelque âme encore errante et lassée d*oubli, a-t-elle, par des moyens inconnus, attiré 'notre attention sur ce bouquin délaissé ? Voilà qu'au milieu des pages couvertes par les caractères nets et majestueux de Lebreton — « imprimeur ordinaire du roy » — noua apercevons des feuillets remplis d'écriture manuscrite.
Notre Almanach royal commence comme toujours par un calendrier.
Tous les jours écoulés de Tannée 1753 sont là rangés Tuu après l'autre, semblables à ces coupes antiques rassemblées derrière les vitrines de nos musées et dans lesquelles des lèvres, qui ne sont plus même de la poussière, ont bu jadia rivresse ou le poison !
Entre les feuilles imprimées, et après chaque mois, une page blanche a été intercalée, et sur cette page, à mesure que s*usaît l'étoffe de sa vie, un homme, un vivant, comme on disait alors, a tracé d'une écriture fine et ferme d'abord, mais qui tremble et grossit à mesure que la vue se fatigue et que la main s'alourdit, la nomenclature des médiocres événements dont se composait sa vie. C'était un marchand mercier, il habitait la rue de la Vieille-\fonnaie, et vécut, paraît-il, passablement heureux, recevant sans orgueil et acceptant sans murmure sa part des joies et des douleurs d'îci-bas, sans comparer haineusement cette part à celle d'autruî. En commençant la lecture de ces pages, d'où tombe encore une fine poussière dorée, répandue il y a plus d'un siècle sur récriture humide» nous rencontrons d'abord cette note r
« En 1709, le 15 septembre, je suis né de M. Philippe Pezart, marchand mercier à Paris, et ^d'Angélîque-Hyacinthe Delanoue. J'ai été baptisé à Saint- Jac(iues-la-Boucherie, sous ïe nom de Philippe-Marcel. »
Chaque année» sang doute, cette date réunissait toute I&
famille autour de la table, couverte de fleura. — Alors, le magasin fermé, un feu clair brillant dans Tâtre^ on trinquait à la santé les uns des autres en buvant la bouteille de vin paillet ; et si des vides &e faisaient parfois dans la réunion fidèle, si quelque tête blanche quittait le cercle de famille et. venait, portrait respecté, sourire encore du coin de la cheminée et du fond d'un cadre ovale, à tous ces amis rassemblés, pour empêcher le deuil de se changer en désespoir, on voyait à la place de rabsent paraître quelque bonne figure d^nfant, aux joues roses, aux gencives tendres et mal meublées, roulant sur la famille attendrie de gros yeux clairs et étonnés que le feu des lumières faisait étinceler comme des,escarboucles, et se livrant à ces singulières contractions de bec et de larynx que font les petits poissons pour ingurgiter Pair» et les petits enfants pour avaler leà premières gorgées de cette liqueur déplaisante qu'on appelle la vie*
Puis vient une autre date, également importante, plus tard également fêtée. Sur le ii\Te de Pezart, la note suivante est écrite d'une main posée, d'une écriture . satisfaite , alors qu'après une chaste nuit nuptiale, une jeune épouse, les cheveux dénoués, penchait sur l'épaule de l'heureux Marcel soh front pur appuyé sur sa main âdèle, en le regardant écrire ces lignes :
« 30 avril 1742. — J'ay été marié avec Mlle Charlotte* Françoise Montassin, née le 7 aoust 1721, baptizée à 8aint- Oervais. »
La veille^ Philippe Marcel avait été par son père associé pour trois ans à son commerce. Cette association ne tarda pa« à se changer en une cession définitive ; mais le vieux Philippe Pezard voulait préparer prudemment et honorablement sa sortie de ce monde, et voir comment son héritier soutiendrait, quand il ne serait plus là, l'honneur de la vieille maison et de la vieille euseigne» 11 l'avait donc, Charles-Quiikt bourgeois, mis en possession de cette boutique, doast jamais sergent n'arsit franchi le seuil.
Il avait aussi présenté son fils et son successeur, à la clientèle héréditaire dont la partie aristocratique protégeait la famille de temps immémorial, et dont la partie bourgeoise venait avec elle manger Foie grasse de la Saint-Martin.
Ainsi donc, à trente-quatre ans, sans s'inquiéter de ses droits politiques , sans avoir examiné les questions sociales, sans avoir pris part aux discussions envenimées de ceux qui, suivant la vieille expression populaire : veulent toujours refaire les parts après le bon Dieu, Philippe-Marcel Pezart se trouvait en possession d'un bon commerce et d'une jolie femme. Pourvu qu'il continuât honnêtement à voir pousser ses enfants et à préparer ses sûres et modestes échéances, il pouvait, ignorant l'enfer moderne, rendre tranquillement le pain bénit, ainsi qu'il l'a fait le 13 juin 1748, le l'»' mars 1761, et vieillir à l'ombre de la tour Saint-Jacques, écoutant, le samedi soir, les belles sonneries de la veille du dimanche, qui lui promettaient la barbe fraîche, le linge blanc, l'habit de ratine de Florence et les douces cérémonies religieuses. Pendant ces cérémonies, la conscience tranquille, il lisait dans le même livre que Charlotte-Françoise et murmurait les paroles sacrées en songeant au bon souper du soir et à l'honnête travail du lendemain. Rien ne pouvait plus l'inquiéter ; en 1745, pendant que les Stuarts tentaient en Ecosse leur entreprise désespérée, et que les gens, dont c'était l'état, penchaient avec inquiétude leur cordon bleu sur des plans de politique et de guerre, lui, un matin, s'était rendu chez les dames de Sainte-Catherine, et, introduit dans le grand jardin paisible, aux hauts murs, aux espaliers gigantesques, aux poiriers taillés en gobelets, aux plates-bandes bordées de buis, avec quelque religieuse supérieure dont il regardait en causant le teint blano, la croix de cuivre, le bonnet évasé et la guimpe noire, il avait renouvelé pour dix années, au prix de neuf cent dix livres, « pour chacun an, » le bail de la maison de la rue de la Vieille- Monnaie. Cette maison appartenait à ces religieuses, parce que les anciens propriétaires leur en avaient fait don.
La raison ne parut plus suffisante quarante-huit ans plus tard ; aussi, un gouvernement survenu au nom de la liberté et de la justice s'empressa-t-il d'arracher ladite maison aux dames de Sainte-Catherine, offrant, il est vrai, comme compensation, de leur couper le cou, en cas de satisfaction incomplète de leur part.
Ainsi, en 1745, tandis que lesStuarts et les Hapsbourg tremblaient pour leur dynastie, Philippe-Marcel, tranquille sur l'avenir de la sienne (un fils lui était né en 1744), s'endormait à côté de Charlotte-Françoise, sous ce toit qui lui appaitenait de nouveau pour dix ans.
Dam ! il n'était pas arrivé du premier coup à cette sagesse et à cette tranquillité ! Chacun paye sa dette aux illusions de la jeunesse ! Avant de s'abriter dans le nid soyeux, sous le vieux toit, contre le tuyau de la chaude cheminée, le passereau a peut-être rêvé les grands coups d'ailes et les longs voyages de l'hirondelle. Peut-être l'âme paisible de Marcel connût-elle les orages, quand vint l'époque redoutable de la dix-huitième année, alors que, tous les samedis soir, vêtu de l'habit bleu de droguet rayé, le petit écu en poche, il se dirigeait vers cette rue Mauconseil, où se tenait la comédie italienne, seule fenêtre ouverte pour les petits bourgeois, sur le monde enchanté de la fantaisie et du rêve.
Plus d'un siècle auparavant, le jeune Poquelin avait succombé au péril. Conduit par un oncle imprudent à une de ces représentations enivrantes, il y avait laissé, (les piliers des halles en parlaient encore), sa candeur bourgeoise et le tablier de serge verte de l'apprenti tapissier.
Mais si l'image de ces damnées charmantes, Helena Baletti et Rosa Benozzi, occupa une place un peu trop large dans le chaste cœur de Marcel Pezard ; si en les voyant entourées de brillants courtisans, il pensa un instant que l'inégalité des conditions était une injustice ; s'il connut pendant quelque temps les tourments de l'amour sans espoir et de la jalousie sans droit; s'il regarda une fois les baraques des recruteurs
du quai de la Ferraille et les sombres maisons de la rue Quincampoix, les yeux purs de Charlotte-Françoise dissipèrent bientôt ces orages, et il avait bien oublié ces vains songes, le jour où, comblé d'honneurs, il écrivait sur son livre, à la data du 20 août 1749 :
« J'ay été élu par le commissaire Prémonval, lantemier, pour les neuf lanternes de la rue de la Vieille-Monnoye et de la rue de la Savonnerie. »
Et plus loin :
<( J'ay porté le dais du Saint-Sacrement à Saint-Jacques de la Boucherie, le 9 juin 1746. »
Mais le temps marchait, les idées changesiient ; en 1758, Pezard se résout à ouvrir son logis à diverses personnes.
On trouve donc sur le mémorandum de Pezard une liste des différents locataires qui ont occupé avec lui la maison de la rue de la Yieille-Monnoye.
« En juillet 17Ô1, j'ai sous-loué (sans bail) le quatrième étage de la maison à Mlle Flouet, (nom singulier qu'accompagne ce singulier énoncé de profession), amye de M. Raux, à 70 livrée par an. »
Mais notre attention s'est surtout éveillée en rencontrant sur la liste de Pezard le nom d'un musicien, absolument in* connu, et qui remplissait cependant des fonctions importantes^ car alors, comme aujourd'hui, il fallait pour les exercer pos* séder un grand talent musical :
« Le premier octobre, j'ay loué les deui^ chambres da troisième sur le devant, ainsi que celle du quatrième sur le der* rière, à M. Fourquet, organiste de SointrEustache, à 180 livrée par an. »
En rencontrant ainsi tout k coup le nom si complètement obscur d'un des vaincus de cette lutte, dont le prix est Im re* nommée, nous nous sommes arrêté dans notre lecture. *— Ainei donc, ô monsieur Fourquet ! vous, un de nos plus liumbles an* cêtres, vous avez habité cette rue^ effacée aujourd'ui conme ipotre mémoire ; avee quelque vieille compagne aussi igaorte
qvte TOUS, vous avez logé dans ces deux petites chambres an troisième sur le devant ; vous aviez sans doute établi votre cabinet stérile au quatrième sur la cour;; et, songeant au sort brillant de Daquin, que vous avez envié, pensant à RameaU) qui comme vous fut organiste, vous avez, pendant une longue série de dimanches et fêtes, vous agitant dans votre buffet d^orgue, et vous escrimant des pieds sur vos pédales comme un vendangeur qui foule le raisin, produit une quantité considérables d^antiennes, d'offertoires et de Magnificat; vous avez développé autant de sujets de fugue que Bach et que Haendel, et à la messe de minuit fait retentir sur l'instrument sacré les noêls enfantins et les tambourins chers aux fidèles d'alors.
Et pendant les longs jours que vous avez vécu, pas un rayon de gloire n'est venu réjouir le logement aux 'glaces éteintes et aux moulures peintes en gris-clair, que vous souslouait, M. Pezart. Vous avez égrené vos journées une à une, faisant plus de chemin dans Paris que le cheval du docteur Desfonandrès ; vous avez été de la porte Saint*Bemard an Louvre, de la rue de FAncienne-Comédie au Châtelet, et tout cela pour recueillir la maigre manne que, sous la forme d'un cachet de la valeur d'un petit écu, vous tendaient ou ces belles marquises qui plus tard faisaient geler Mozart dans leur antichambre, ou le fils stupide de quelque bourgeois enrichi; vous avez, dans la salle de musique des collèges, payé à l'heure comme un manœuvre, et à moitié endormi par la peine et l'ennui, écouté tapoter, sur un clavecin ruiné, de jeunes drôles, qui ne manquaient pas pendant votre sommeil d'orner de petite cornets de papier votre perruque à la brigadière ; puis, le soir venu, rentré dans votre cabinet sombre, au quatrième sur la cour, vous vous disiez qu'il était peutrètre temps encore, que Rameau avait commencé tard, et soufflant de toutes vos forces sur l'étinceUe presque éteinte de votre enthousiasme^ -^om repreniez quelque gros cahier manuscrit, à l'italienne^ tfttr le papier rugueux duquel élatt écrit : H^fpomème^ oa
bien Jûson l cahier que le dégoût et la fatigue arrachaient bientôt de votre main, que vous laissâtes inachevé, et q«ue Ton vit figurer incomplet et maculé dans la pauvre vente qui suivit votre décès solitaire.
G supplice de ceux qu'un sort rigoureux condamne à demander du pain à la^ljre ! ô tourments réservés aux artistes qui sont forcés, pour faire cuire leur potage, de couper le bois vert de la forêt de lauriers !
Pauvre M. Fourquet ! Dieu veuille au moins que, grâce à vos travaux et à vos douleurs, vous ayez toujours pu satisfaire un propriétaire, peu exigeant heureusement, car, à la date du 31 mars 1763, nous trouvons, sur le livre de Pezart, cette note qui semble écrite de la main du bon Samaritain : « Accordé à M. Villette remise entière de la dette que tui et sa femme s'étaient engagés à nous payer d'ici à un an. »
Que Dieu te récompense, Marcel ! si là-haut, sur son grand-livre, le juste maître a trouvé quelques légères dettes inscrites à ton nom, il te les aura certainement remises aussi volontiers que tu as remis la sienne au pauvre M. Villette !
La vie honnête et bien conduite de Pezard ne fut cependant pas exempte de douleurs et d'inquiétudes. Trop souvent sur ces humbles pages, à côté de la naissance d'un enfant, se trouve la date funèbre et souvent bien rapprochée de sa mort. En 1758, son père et son bienfaiteur, M. Philippe Pezard, mourut au Plessis-Bouchard. Dans cette même année, il perdit sa sœur Anne Pezart, veuve Herbault.
Tout cela est inscrit simplement, sans phrases, avec la résignation d'un chrétien, à côté de la date et du jour où sont entrés chez lui les çerviteurs et les employés dont deux seulement l'ont quitté avant sa mort, arrivée environ vers 1764. Depuis quelques années déjà et immédiatement après l'essai d'une association de banque avec M. Sturckein de Strasbourg, association dissoute après quatre ans d'existence, l'écriture si ferme de Pezart s'est amollie et les caractères ont singulièrement grossi. En 1751,1a main encore plus pesante de
Marcel enregistre pour la première fois une dette importante contractée par lui envers les Dames de Sainte-Catherine. Le marchand mercier était un homme juste et craignant Dieu, et deux lignes de son écriture sur son livre de comptes valaient un acte notarié.
Cette légère éelipse de Tastre des Pezart fut de courte durée. Le 27 août 1763, il écrivait ceci, qui annonce certainement un retour de fortune et une nouvelle extension donoée-à ses affaires :
« Ma femme et moi nous avons signé ce jour le bail de la maison de Mme la marquise de Rambur, à raison de 1,720 livres par an. »
' Mais cette note est la dernière sur le livre de Pezart, et elle est de la main d*une femme, celle de Charlotte*Françoise probablement.
Cette nouvelle écriture, la précaution d'introduire le nom de sa femme dans ce bail de neuf années, Tabsence totale de notes depuis l'année 1764, tout indique que Pezart alla bientôt retrouver son père Philippe. Il dut mourir en paix avec les autres et avec lui-même, sûr de revoir tous ceux qu'il avait aimés, et certain de ne pas trouver de l'autre côté du tombeau, ce ciel vile que nous ont préparé les modernes bienfaiteurs de l'humanité
Ces ombres sont justement oubliées.
Ces événements modestes sont sans doute peu intéressants. Nous avons trouvé cependant de la douceur à vivre ainsi quelques instants de la vie d'un de ces antiques et honnêtes habitants du vieux Paris di^^paru.
Oui, nous avouons avoir lu jusqu'à la dernière ligne ces annales d*une famille morte. Las des notoriétés suspectes et des hommes trop connus de notre temps, nous aimons à nous réfugier parmi les obscurs et les simples. Nous avons donc reconstruit pour nous y asseoir, ce foyer écroulé, et ressuscité pour les voir nous sourire, ces humbles et paisibles travailleurs
qui, contents de la tâche imposée et remplie, nommaient leurs •npériottts sans les maudire, inscrivaient, sans tant pailer d'égalité, le nom de leurs serviteurs sur la même psge et à côté des noms de leurs enfaots et de leurs amis, s'ageubuillaient devant leurs autels au lieu de les insulter, et contribuaient modestement et utilement à la prospérité de la patrie, sans aspirer à la gouverner, au risque de la ruiner et de la détruire 1
SODYBRIRS