UNE PAGE
DE
PRÈS moi la un du monde, » disait Louis XY.
Est-il rien de moins vrai que cette parole, surtout Ipour ,' ceux qui ont laissé leur empreinte lumineuse ou sombre fortement marquée sur le siècle où ils ont vécu?
Pendant que les humbles et les obscurs dont se composaient les générations éteintes dorment paisiblement dans le repos et dans Toubli, eux seuls, contemporains de tous les âges, toujours vivants, toujours debout, voient, suprême récompense, ou épouvantable châtiment, leur histoire réapprise sans cesse et leur mémoire éternellement jugée par les générations futures.
Dans un défilé sans fin, ils passent devant les yeux de Tenfant et de la jeune fille, et le premier usage que ces êtres charmants font de leur pensée est de leur envoyer la béné-
diction, ou de leur jeter Tanathème qui, jusqu'à la fin des siècles, accompagnera leur nom.
Les uns marchent dans une aube couleur d'opale ; éclairé des feux irisés de l'apothéose, leur front levé vers le ciel est entouré du nimbe d'or ; ce sont les premiers amis du jeune âge, les hôtes familiers des couches innocentes et des songes purs.
Aussitôt que dans sa chambrette la jeune fille a posé sa tête sur son bras blanc, ils entrent un à un par la porte d'or. Les voici tous : le martyr, vêtu de lin ; le hérps, tueur de monstres, moitié saint, moitié chevalier, fort comme un géant et beau comme une fille; l'évêque à barbe blanche, portant dans sa main l'église qu'il a bâtie ou la cité qu'il a sauvée ; l'héroïque bergère dont , sur un azur • beau comme celui du ciel, l'épée à garde d'or soutient une couronne ; le poète illustre avec son vert laurier; le grand artiste; le noble soldat qui fît de son glaive un appui pour Topprimé, au lieu de le jeter dans la balance des vaincus ; ceux-là, une odeur de paradis accompagne leur mémoire, et l'enfant qui les contemple murmure en souriant le nom de ces amis de l'bumanité.
Les autres, les damnés de l'histoire, portent autour du front, au lieu du nimbe d'or, le reflet de l'incendie ou le feu soufré de l'éclair , et sont condamnés à passer par la porte des songes funestes !
Renégats fameux I traîtres infâmes \ et aussi ces conquérants barbares, oiseaux de proie sortis des ténèbres et rentrés dans la nuit, qui ont essayé d'éteindre au vent de, leurs ailes sombres les flambeaux de l'humanité.
Ils marchent dans un sentier éclairé des feux de la foudre, les uns trébuchant sur- de l'or, les autres foulant sous leurs pieds sanglants la cendre des manuscrits précieux, les éclats des statues briséed et les déeombres d«s palaiâ détruits.
A leur nom les enfants pleurent et les vierges se serrent contre leur mère^ au pressentiment de périls inconnus ; pour
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eux la mort est sans repos ; et comme aux cairns bretons, sur leur souvenir maudit chacun jette sa pierre et sa malédiction. Aujourd'hui, qu'imitant le Gaspard du Freyschûtz^ un nécroman méchant a tracé autour de nous, arec son épée sanglante, un cercle fatal bordé d'ossements, dont nous ne pouvons sortir sous peine de mort; en présence de l'avenir inconnu de notre patri'e, nous allons songer à son passé et raconter quelques-unes de ses vieilles histoires.
Nous relèverons vos antiques remparts bâtis par Aurélien, noble ville d'Orléans, où si souvent s'est joué le destin de la France ; nous évoquerons vos ombres vénérables et glorieuses, saint évéque Agnan, pasteur fidèle d'un troupeau décimé, grand Aétius auquel l'empereur Valentinien, au lieu de la couronne de fleurs sauvages due aux généraux libérateurs, donna de son épée dans le sein.
Vous paraîtrez aussi dans cet antique histoire, sombre Attila ! Vous vous crûtes un autre Alexandre, et, au lieu du profil divin du héros macédonien qui faisait enfermer dans une cassette d'or les œuvres d'Homère, vous n'avez laissé dans la mémoire des hommes que le souvenir de votre taille difforme et de cette coupe de bois dans laquelle vous buviez : A la ruine de l'univers !
Ouvrier inconscient d'un Dieu dont vous osiez vous croire l'ennemi, ce Dieu se servit de vous comme d'un fondeur pour remettre au feu, afin d'en changer la forme et de les purifier, tous les débris de l'ancien monde brisé ; puis, l'œuvre terminée, il toucha du doigt le forgeron, souffla sur sa forge , de la flamme rouge fit de la cendre noire, et les échos de la Gaule et de Rome ont oublié aiyourd'hui le bruit autrefois formidable des coups jadis frappés par le fléau de Dieu.
Détourné de ses projets sur l'empire d'Orient par la fière réponse de Marcien, vieux soldat devenu empereur, qui l'avait menacé de lui rembourser avec du fer le tribut que son prédécesseur Théodose avait promis de lui payer ent)r, Attila jugea
à propos de chercher en Occident des créanciers moins récalcitrants, et de remettre en lumière une aventure qu'il paraissait avoir complètement oubliée.
Seize ans avant la réclamation si mal- accueillie faite par Attila à Marcien, la sœur de l'empereur d'Occident alors régnant , la princesse Honoria , condamnée jpar sa famille au célibat, envoya son anneau et oifrit sa main à Attila, jugeant que, si le fiancé qu'elle se choisissait n'était ni beau ni aimable, il était du moins assez puissant pour venir réclamer son admiratrice.
Attila n'avait point répondu à ces avances, et Honoria, dédaignée, avait mis une telle ardeur à contrecarrer les projets de ses parents, qu'après avoir été, à cause de ses légèretés, enfermée d'abord à Constantinople, puis à Ravenne, le moment était venu où à la suite d'une aventure avec un de ses domestiques, l'intendant Eugenius, on avait dû, malgré toutes les résolutions contraires, la marier au plus vite.
Il faut voir dans l'histoire d'Attila comment le roi des Huns, se rappelant que la moitié de l'empire d'Occident était attachée à la bague d'Honoria, fit de cette aventure romanesque de sa jeunesse une première cause de querelle qui l'amen^ un peu plus tard à franchir le Rhin et à envahir la Gaule.
C'est ainsi qu'il fut amené à venir chercher dans le pays gaulois d'abord un premier revers, et ensuite une de ces terribles défaites dont les conquérants et les nations ne se relèvent jamais.
L'armée innombrable d'Attila prit cette route suivie par toutes les invasions venues du Nord, et tracée comme une ligne sanglante sur la carte de France.
Tous les noms de ces fleuves et de ces villes vers lesquels, depuis de récents malheurs, s'est tournée si souvent notre pensée, se retrouvent sur l'antique itinéraire d'Attila.
Une partie de l'armée des Huns et de leurs confédérés passa le Rhin près d'Augusta, non loin du confluent de ladVfoselle, et continua sa marche à travers la Gaule, rencontrant
chez les peuples et dans les villes qu'elle traversait, ces alternatives de lâcheté et d'héroïsme dont toutes les invasions donnent le triste ou le sublime spectacle.
Attaqué en marchant vers Strasbourg par un vaillant petit peuple, les Burgondes, qui essayèrent avec leurs bisaiguës et leurs marteaux d'arrêter [son immense armée, Attila écrasa ces héros et passa.
Pendant que les garnisons romaines ' et les populations épouvantées se repliaient en hâte vers le Midi, les Francs Sar liens, nos ancêtres, restèrent les derniers, et c'est en combattant qu'ils reculèrent pas à pas devant les Huns.
Leur roi Mérovée se trouva même un instant tellement engagé à l'arrière garde avec Tavant-garde d'Attila, que son fils Childéric lui fut arraché par quelque affreux barbare peint et tatoué, couvert* d'une cuirasse de corne ou d'un horrible manteau fait de peau humaine.
Celui qui devait être le père du grand Clovis dut la vie et la liberté au dévouement d'un guerrier [franc nommé Viomade.
Viomade se jeta au milieu des Huns, leur arracha le fils du roi,0et couvert du sang des ennemis et du sien, ramena auprès de Mérovée, Childéric haletant et blessé.
Nous n'essayerons pas de refaire une histoire d'Attila, les faits et gestes du 'grand brûleur de villes sont écrits dans les pages efirayées de Jornandès, de Frédégaire, de Grégoire de Tours^ et dans l'admirable ouvrage qu'Amédée Thierry a consacré au fils de Moundzoiick.
Nous voulons seulement détacher de la légende d'Attila quelques pages qui nous ont semblé doublement intéressantes aujourd'hui.
Après avoir pris Metz, que lui livra un pan de mur écroulé sans cause apparente, Attila s'empara de la ville de Reims et la mit au pillage.
Dans cette dernière ville, l'évêque Nicaise fut égorgé sur le seuil de son église; sa jeune sœur, Entropie, vierge belle
comme les anges, se tenait à ses côtés ; en voyant tomber son frère, elle osa, pour appeler la mort, frapper au visage un soldat ; le barbare l'attira avec un croc de fer au milieu de la mêlée, où elle disparut aussitôt, dépecée par mille coups d'épée.
Après ces exploits, Attila hâta la marche de son armée et se dirigea vers Orléans, ville devant laquelle il voulait arriver dans les premiers jours de mai.
Orléans avait alors pour évêque Agnan, un de ces hommes inteDigents et fidèles, comme le christianisme en a tant donné aux villes de la Gaule, cohverties à la nouvelle foi.
Pasteurs vigilants, ils s'occupaient sans cesse d'instruire et de paître leur troupeau. Ils couraient, pendant le jour, de l'église au grenier et du grenier au rempart ; chiens fidèles, ils erraient pendant la nuit autour de la ville endormie, toujours prêts à sauter à la^gorge du loup, soitquMl voulût s'introduire de force dans la bergerie, soit qu'il tentât d*j pénétrer caché sous la peau du mouton.
Depuis longtemps déjà, Agnan avait entendu les pas d'Attila marchant sur la terre de Gaule, et avait deviné que ces pas se dirigeraient bientôt vers sa ville bien aimée : aussi avait-il compté jusqu'au dernier sac de blé et au dernier soldat que renfermait la ville d'Orléans.
Il savait quel choc pouvaient recevoir sans se rompre les remparts élevés par Aurélien, et, à une heure près, combien de temps pouvait résister aux machines de guerre, maladroitement manœuvrées par les soldats d'Attila, la grosse tour qui commandait le pont.
Ces ressources et ces moyens de défense, appréciés sans forfanterie et sans faiblesse, Agnan prit son bâton de voyage et se dirigea vers la ville d'Arles, où se trouvait en ce moment Aétius, le grand Patrice romain, le défenseur toiyours heureux de l'empire et de l'empereur,
Attila, avant de pénétrer en G^ule, s'était fait précéder par une nuée d'espions dont les rapports lui avaient fait espérer
deux puissants auxQiaires dans l'intérieur même du pays qu'il se proposait d'envahir : Ces deux auxiliaires étaient une sédition et un traître.
Sur la promesse d'un chef de parti, Attila comptait d'abord voir ressusciter à son profit l'antique révolte des Bagaudes, qui avait jadis déchiré la Gaule. Puis un roi allié des Orléanais, Sangiban, chef des Alains, avait promis à Attila de s'enfermer dans Orléans, sous prétexte de défendre la ville, et de lui livrer la porte ou le rempart à lui confié.
Heureusement, Aignan avait flairé le traître, et, lorsque le roi des Alains était venu offrir ses services aux Orléanais, il avait vu se fermer devant lui assez brutalement, et même sans que les habitants d'Orléans se missent en peine de lui donner un prétexte suffisant, cette grosse porte qu'il avait promis de livrer à l'ennemi.
Il se l'était tenu pour dit et s'était retiré sans souffler mot avec sa petite armée, pour aller peut-être se consoler de sa déconvenue avec Eudoxe, ce chef de Bagaudes, qui n'avait pas pu non plus tenir la parole donnée à Attila, la bonne petite sédition qu'il avait promise ayant échoué devant le bon sens des paysans gaulois.
Ces paysans avaient trouvé que ce n'était pas le moment de se battre entre eux, puisque chaque homme qui tomberait danscette lutte ferait un double avantage à l'ennemi commun : d'abord en le débarrassant d'un adversaire, ensuite en lui conservant le soldat qu'aurait au moins détruit la victime frappée par l'épée d'iin concitoyen.
Pendant ce temps, Agnan poursuivait activement ses négociations ; il avait obtenu d'Aétius la promesse d'arriver devant les murs d'Orléans, le 23 juin au plus tard; l'évêque savait que ce jour était le dernier que pouvait tenir, sang , expirer, sa ville chérie.
Aétius ne pouvait arriver plus tôt, il lui fallait réunir son armée et surtout gagner à la cause des Gallo-Romains le roi visigoth Théodoric,
Ce roi avait répondu aux instances qui lui avaient été faites de prendre les armes contre Attila par ses paroles, depuis plus d'une fois prononcées : — Les Romains ont attiré comme à plaisir sur nous et sur eux ces malheurs, qu'ils s'en tirent comme ils pourront.
Ce fut donc le cœur plein d'angoisses qu'Agnan quitta Aétius : Songe, ô mon fils! dit-il en parlant, que si tu n'es pas devant Orléans au plus tard le huitième jour avant les calendes de juillet (23 juin), la bête féroce aura dévoré mon troupeau !
Puis il revint s'enfermer dans Orléans, que menaçaient déjà les éclaireurs d'Attila.
L'armée d'Attila, comme toutes les armées barbares, redoutait.le siège des villes.
Les soldats du roi des Huns étaient malhabiles à manier les catapultes et les balistes, ces arbalètes et ces frondes gigantesques dont les troupes de Jules-César avaient fait un si terrible usage.
Le siège n'avançait guère. D'ailleurs, certaines coutumes des assiégés déplaisaient fort aux soldats d'Attila. , Ce ramas de peuplades superstitieuses et païennes craignait fort les dieux inconnus.
Or, depuis longtemps déjà, on faisait grand bruit de ce Jésus adoré dans Orléans et dont la loi commençait à se répandre partout l'univers.
Des bruits alarmants couraient parmi ces idolâtres sur la supériorité du jeune Dieu.
Des vieillards sans armes avaient calmé des séditions rien que par leur parole ; des voix mystérieuses sorties de ces jeunes autels avaient fait reculer des soldats furieux ; une croix, apparue dans les airs, avait mis des armées en déroute ; des haches levées sur des vases consacrés à ce culte nouveau s'étaient retouï*nées d'elles-mêmes et avaient fendu le front de leur maître ; cette Entropie, qu'ils étaient bien sûrs d'avoir mise en pièces, avait reparu aous la tente d'un de leurs chefs,
celui qui avait ptorté le premier coup, et lui avait annoncé 8a mort et la défaite d'Attila.
Le barbare avait frappé de la même épée qu'il portait à Reims le fantôme lumineux, et l'épée, traversant la forme transparente, avait blessé mortellement le fils du guerrier qui dormait tranquille sous la tente paternelle.
Tout cela n'était pas de franc jeu I
Mais parmi tant de sujets de terreurs nouvelles, voici ce que les soldats d'Attila redoutaient le plus. Quelquefois, après une journée de combat, alors que, sur un terrain gagné pied à pied et marqué de sang à chaque pas, le bélier allait s'établir solidement au pied des murailles, et qu'écrasés de pierres et de traits, les défenseurs commençaient à reculer et à laisser vide quelque pan de rempart, sur ce rempart déserté on voyait tout à coup apparaître une procession étrange ; en tête, un vieillard, couvert d'une robe d'or et portant une mitre de forme singulière ; il s'appuyait sur un bâton recourbé, bien plus long que celui de leurs sorciers, ce qui expliquait déjà sa puissance supérieure ; deux jeunes hommes vêtus de casaques dorées le suivaient eu portant des palmes vertes et en lisant dans un livre ouvert devant eux par un enfant à la robe de lin ; puis venaient, deux à deux, d'autres magiciens soutenant sur leurs épaules des châsses d'or et d'argent remplies d'ossements ; d'autres agitaient des cassolettes d'où sortaient de» parfums étranges.
Ces parfums avaient pour effet d'énerver les plus braves soldats huns, qui se hâtaient de fuir pour ne pas respirer ces exhalaisons mortelles. Des femmes, des jeunes filles , des enfants, venaient ensuite, tout cela en chantant des airs singuliers avec une expression si pénétrante, qu'il fallait se boucher les oreilles et fermer les yeux pour ne pas sentir son cœur s'amollir dans sa poitrine. Quelques soldats plus durs que les autres avaient lancé sur la procession leurs traits et les olives de plomb de leurs fronde : Le cortège avait oseille un instant ; des vides s'étaient faits ëans le défilé; mais ces vides.
aussitôt comblés,' n'avaient point ralenti la marche ni affaibli les voix.
Lorsque la troupe des magiciens était passée, la brèche se trouvait réparée à l'intérieur, le parapet ébréché était.raccommodé, et les soldats, ranimés et pleins d'espérance, avaient repris leur place sur le rempart.
Etaient-ce là vraiment des moyens honnêtes et usités de défendre les places assiégées ?
Depuis plus de quarante jours le siège continuait.
Les habitants dU)rléans commençaient à connaître tous les tourments réservés aux villes investies , tourments parmi lesquels il faut compter en première ligne ces alternatives d'angoisse et d'espérance qui finissent t)ar user le moral des plus robustes et des plus déterminés.
De l'extérieur aucune noi^velle. La Gaule s'armait- elle pour secourir les Orléanais? ou bien les armées attendues avaientelles assez de se défendre contre les détachements d'Attila ? Cette masse immense de soldats n'avait-t-elle pas suffi pour vaincre toute résistance et subjuguer ^entièrement la Gaule, pendant que la^pauvre ville résistait avec l'énergie du désespoir?
Telles étaient les questions que, tout en couvrant les assiégeants de traits et de matières inflammables, s'adressaient en eux-mêmes les vaillants défenseurs de la cité d'Aurélien.
La famine régnait dans Orléans ; Agnan, que ses excitations à la défense et ses promesses non réalisées avaient rendu suspect à la ville devenue ingrate, ne sortait presque plus de son église.
Il passait ses journées entières étendu au pied de Tautel, réclamant sans cesse de Dieu avec des cris et des gémissements ce secours qui lui avait été promis et qu'il avait vu apparaître dans une vision miraculeuse.
Le grand Agnan dut ressentir alors des tortures sans nom.
en voyant périr sa ville, menacer son Dieu,* et en sentant peut-être chanceler sa foi.
De temps en temps il interrompait sa prière et faisait monter sur la plus haute tour de l'église un diacre fidèle ; après avoir interrogéThorizon, le diacre lui rapportait toujours la même réponse' négative et désespérée. Alors Agnan recommençait avec une nouvelle ardeur à supplier le Dieu des armées.
Le matin d'un de ces derniers jours, il fit appeler secrètement un des soldats de la garnison ; c'était un vieux guerrier qui avait peut-être autrefois passé le Rhin avec le duc des Francs, Pharamond. Peut-être aussi avait-il vu Clodion secouer sou épaisse chevelure en hrandissant sa framée sous les murs d'Amiens, pendant que succombait devant Soissons ce jeune fils dont la mort le fit périr de douleur. — Pars! dit Agnan, traverse les lignes ennemie's, cours vers le midi, tant que tes pieds te porteront, tant que ton souffle n'aura pas brisé ta poitrine; trouve Aétius et dis-lui que, s'il n'arrive pas cette uuit même, il arrivera trop tard !
Le soldat partit.
Les Huns faisaient bonne garde ; il ne dépassa pas de beaucoup l'enceinte et fut massacré.
Alors les habitants d'Orléans imposèrent à leur évêque un dernier devoir. Agnan, pendant un orage terrible qui inonda une partie de la ville et fit écrouler plusieurs bâtiments, dut se rendre au camp d'Attila pour traiter avec lui de la reddition de la ville.
Attila reçut Agnan à la porte de sa tente, assis sur une chaise de boi« et son bâton de commandement à la main.
Sa petite taille, sa vaste poitrine, sa barbe peu fournie, sa tête énorme et son nez écrasé le faisaient ressembler à un démon ; ses petits yeux jetaient des éclairs ; sur son front presque noir passaient des ombres menaçantes : il relevait la tête en parlant et regardait fréquemment autour de lui, comme s'il eût cherché quelqu'un ou se fût défié de quelque chose.
Il apostropha durement Agnan, dans un latin barbare, et le
renvoya le cœur brisé dire aux habitants d'Orléans qu'il fallait se rendre à discrétion.
Agnan avait perdu tout pouvoir sur Tesprit des Orléanais : aussi le lendemain, le jour naissant vit les remparts dégarnis de soldats, les poternes sans défense ; réfugiée dans les maisons aux portes toutes grandes ouvertes, la population, tremblante et résignée, attendait son sort.
Attila abusa de sa victoire.
Il fit charger pour lui et les premiers de son armée, sur une quantité de chariots préparés à cet effet, ce qu'il trouva de plus précieux dans le butin, choisit les plus belles captives, et abandonna le reste de la population et des trésors à ses soldats vainqueurs.
Pendant ces désastres, Agnan, gardant au fond de son cœur une espérance obstinée, était monté sur le sommet de cette haute tour d'où il avait fait si souvent interroger la campagne.
Tout à coup... est-ce une illusion de ses yeux obscurcis par les pleurs ? voilà que là-bas, au bout de la plaine, apparaît un nuage de poussière ; le nuage grandit, il approche..... on distingue d'abord les pieds d'une multitude de chevaux, dont le
galop fiévreux dévore l'espace puis les casques d'acier
brillent comme des boules d'argent... les draperies rouges des cavaliers romains s'arrondissent gonflées par le vent derrière les cuirasses étincelantes ; voici que l'on distingue les javelots et les pilums... les enseignes roiflaines apparaissent à présent... C'est Aétius et son armée I
Mais quoi, ces guerriers couverts de peaux d'animaux... Dieu soit loué ! c'est Théodoric et ses légions I ils approchent... ils viennent... voilà que le son des clairons arrive jusqu'à la ville ; la tête de l'armée touche presque Orléans, et comme si l'Océan, échapipé des mains da Dieu, avait laissé ses eaux se répandre sur la terre, voilà que du fond de l'horizon il sort toujours, toujours des flots d'hommes et de chevaux accourant au secours de la ville envahie ! Voilà Mérovée et ses Saliens,
voilà les Armoricains conduits par leur roi, voici les Lètes- Bataves, puis des Suèves, des Sarmates... le salut, la vengeance, enfin!... et tombé sur ses genoux, les bras tendus vers le ciel, Agnan fit retentir l'espace du chant sacré de YAlieluia.
Au premier son des clairons d'Aétius, Attila avait prêté l'oreille ; puis, devinant le péril mortel qui arrivait sur lui, il prit immédiatement des mesures pour faire cesser le pillage et rassembler ses soldats. Les trompettes se mirent à sonner avec cet accent hâtif et éperdu que prennent parfois le cuivre et l'airain sous le souffle des poitrines haletantes. Sans avoir rien entendu encore que ces appels réitérés des trompettes, les captifs, déjà séparés, enchaînés et préparés pour le départ, avaient deviné que quelque chose de fatal arrivait à leurs ennemis.
Les soldats d'Attila se hâtaient de gagner leurs lieux de rendez-vous ; l'un rebouclant sa cuirasse, l'autre alourdi de butin, un troisième chancelant sur son cheval sous l'influence de quelque breuvage perfide ; Attila les hâtant, les frappant de son lourd bâton de commandement, entendait maintenant distinctement le bruit terrible de cette immense armée, qui venait le surprendre en désordre et dans une position mauvaise.
*I1 avait cependant pris quelques précautions ; le pillage avait été régularisé ; pendant que la première moitié de son armée saccageait Orléans, la seconde, campée de l'autre côté de la Loire, attendait son tour les /eux fixés sur la ville fumante.
La tête de l'armée d'Aétius heurta cette seconde n^oitié et la précipita dans la Loire, atec une telle furie, une telle quantité d'hommes et de chevaux s'écroula dans les eaux du fleuve, que ces eaux vertes devinrent immédiatement noires et rouges, et que, si les soldats d'Attila n'eussent pris le soin de laisser les ponts baissés pour faciliter les. rapports entre eux et la ville condamnée, l'armée gallo-romaine eût pu passer presque à pied sec sur ce fleuve, qui fut du coup à moitié comblé.
A Taspect de leurs libérateurs, les prisonniers avaient rompu leurs chaînes, et dans les rues étroites de la ville, ainsi qu'autour de ses murailles, la tuerie commença I
Pendant tout le jour, les soldats gallo-romains, les bourgeois, les femmes, les enfants, les vieillards, ne se lassèrent pas de frapper, de percer, de mordre ces malheureux barbares, venus de si loin apporter leurs os sur la terre de Gaule.
Les lances, les épées, les couteaux, les pinces d'acier, les tenailles, les dents s'usèrent I la fureur ne s'épuisait pas !
Les maisons d'Orléans secouaient leurs pierres sur les soldats ennemis ; le sol s'ouvrait sous leurs pieds. La fureur des brutes s'en mêla, les chiens les mordirent, les chevaux le» piétinèrent. *
La nuit seule permit à Atilla de rallier ce qui restait de son immense armée, et le matin du 25 juin (Aétius avait tenu sa parole), il s'éloigna en montrant le poing à cette ville maudite» où il laissait, avec sa réputation d'invincible, la moitié de ses soldats.
Sans reprendre haleine, Aétitts, Mérovée, Théodoric et Thorismond le suivirent l'épée dans les reins. L'hallali du sombre chasseur était commencé !
Nous ne suivrons pas Attila dans sa déroute, jusqu'à ces champs catalauniens où l'atteignirent les armées victorieuses, et où il arriva exténué, décimé par les paysans gaulois. Ces paysans levaient alors sur l'envahisseur ces armes terribles, la bêche et le soc de la charrue, qui, maniées par des mains désespérées, ont toujours eu raison des armées les plus redoutables.
Nous avons voulu prouver par l'exemple d'Orléans qu'une ville se décide toujours trop tôt à se rendre. Une journée de courage de plus aurait épargné à Orléans les misères, les insultes et les hontes que lui firent subir les soldats d'Attila.
C'est dans Jomandès qu'il faut lire le récit de la sanglante bataille engagée d'une manière si brillante par Mérovée et
ses Francs, et à la suite de laquelle les Huns vaincus laissèrent pour leur part plus de cent mille hommes dans les plaines de Châlons-sur-Marne .
Vers la fin de cette bataille, Attila, se croyant irrévocablement perdu, fit dresser dans son camp un immense bûcher, formé des selles de bois de ses chevaux blessés et hors de service, et se tint prêt à y monter, plutôt que de devenir le captif des Romains. La fortune cependant lui pardonna cette fois; mais la bête féroce, comme disait Agnan, était blessée !
Son prestige de terreur diminuait, on osait lui résister !
Il avait été vaincu comme général, il lui restait à être vaincu comme soldat.
Dans une dernière campagne qu'il tenta en Italie, il fut surpris près d'Aquilée, seul, la nuit, errant loin de son camp, par quelques soldats qui l'entourèrent sans le reconnaître et le voulurent prendre prisonnier. Il combattit avec rage, mais il lui fallut fuir; fuir, lui, Attila I en laissant sur le champ de bataille son casque aux ailes de vautour, que gardait encore au dix-septième siècle, le trésor de Venise 1
Puis il se présenta devant Rome, et, à la suite d'une entrevue avec le pape Léon, il accorda la paix, on ne sait trop pourquoi, à la ville étemelle.
Evidemment, la défaite de Châlons avait diminué sa superbe et troublé sa confiance ; d'ailleurs, il sentait sur lui la main de Dieu.
La mort, qu'il ne devait pas même trouver sur le champ de bataille, l'attendait en Hunie, dans son palais grossier, rempli deg dépouilles du monde entier, et c'était à la main de la#pudeur , outragée que Dieu avait réservé le châtiment de cet homme qui avait tant outragé la pudeur.
A son retour dans son' royaume, il voulut célébrer de nouvelles noces avec une nouvelle épouse, et à Tissue d'un magnifique festin, il ordonna qu'une de ses dernières captives, la belle Ddico, lui fût amenée.
Ildico était une femme dont Attila avait assassiné le père.
UNE PAGE DE LA LEGENDE D'ATTILa 225
un de ces petits rois ou chefs de peuples dont le fils de Moundzouck s'appropriait si facilement les États.
D'antiques légendes prétendent aussi, qu'Ildico avait été ravie aux bras d'un époux adoré.
Attila entra avec sa nouvelle compagne dans la chambre nuptiale; puis les chants cessèrent, les torches s'éteignirent, et le silence et la nuit reprirent possession du palais.
Le lendemain, comme aucun bruit n'annonçait le réveil du maître, ons'inquiéta, et quelques familiers osèrent pénétrer dans l'appartement muet.
Les flambeaux d'hyménée brûlaient encore et jetaient une lueur rougeâtre dans la chambre hermétiquement close.
Sur le lit de pourpre, Attila baigné dans son sang était étendu mort et déjà glacé I
Sur le pied du lit, enveloppée de la tête aux pieds dans son voile rabattu sur son visage, comme la statue de la piété filiale insultée ou de la fidélité violée, Ildico était assise I
Elle dit aux serviteurs d'Attila, que le roi avait été pris dans la nuit d'une hémorrhagie terrible, et qu'il avait expiré devant elle, sans qu'elle pût rien pour le secourir.
Il est possible qu'il vous soit, comme à nous, tombé sous la main un vieux petit volume in-12, relié en veau marron, à la tranche couverte d'un semis de points jaunes et écarlates, et dont le dos, au milieu de dorures presque effacées, porte ce titre : Traité de la Civilité qui se pratique en France parmi les Honnestes gens, ♦
Si vous avez ouvert et parcouru ce livre, un sentiment de profond étonnement a dû être la conséquence de votre curiosité.
Ce Traité de la civilité, tiré à un grand nombre d'exemplaires et qui eut dans les quarante dernières années du 17® siècle de si nombreuses éditions, est rempli de prescriptions et de recommandations si étranges, que Ton arrive à se dema^nder comment et à qui, sous le grand roi, au milieu d'une société qui servait de modèle à toute l'Europe, un pareil volume pouvait être nécessaire.
Certes, nous ne prétendons pas prendre au pied de la lettre les étranges leçons dont la Civilité est remplie, mais, de même que les lois n'ont pas été faites pour punir des délits imaginaires, ce code plus que naïf ne dut être répandu avec une
iêûe profusion, qn^afin de prévenir et de réprimer des méfaitd nombreux et journellement commis alors, contre les usages des hannettes gen$ et de la bonne compagnie.
Remarquons en passant^ que la Civilité est dédiée à M. de Oheyreuse, et consacrée « non-seulement aux jeunes gens^ mais à ceux qui, quoique advancés en âge, ce sont pourtant pas assez instruits de la politesse et de Thonnesteté. » N'y art-il pas là comme une allusion timide à des gens que Ton ne veut, ou que Ton n'ose nommer, et qui passaient en faisant des ombres et même des taches, sur le fond brillant de cette société aristocratique, aux mœurs policées par les lettres de Voiture, Finfiuence de Thôtel de Rambouillet, et les romans de Georges et de Madeleine de Scuderi.
Nous avons cherché à deviner cette énigme, à reconnaître de quelles gens déjà advancés en âge la Civilité avait voulu parler, et voici de ce léger problème, Texplication que nous proposons.
Le milieu brillant du règne de Louis XIV, avec Versailles rajonnant et Pari» embelli, est l'époque où le seigneur campagnard se sépare définitivement de sa terre*
Attirés par la lumière éclatante du soleil de Versailles, tous les nobles de province jusque-là si intimement attachés au champ et à la futaie, qui possèdent à Paris une alliance ou une amitié héréditaire, quittent leur tourelle, et viennent visiter la ville et la cour.
Mme d'Escarbagnas n'a-t-elle pas une cassette toute rem|^ie de billets doux, et ne pourrait-elle pas faire voir quelles propositions elle a refusées, alors qu'elle vint à Paris, et qu'elle habitait ces hôtels de Mouchy, de Lyon et de Hollande, dont le souve* nir lui fait paraître aujourd'hui si incommode la ferme-château^ bâtie avec les débris d'Ëscarbagnas qui s'émiette là-haut sur la <5olline, et si insuffisants les services rustiques de Oiquet «t 4' Andrée !
C'est donc à cette époque que toute la gentilhommerie de province^ remuée jusqu'au fond du Limousm et de la Basse-
Bretagne, arrive, apportant à Paris les façons surannées, les galanteries manuelles et le sans-gêne des antiques barons chasseurs, et cela, juste au moment où Julie d'Angennes désespère M. de Montausier, et quand tout le monde parle ce phébus que Molière a mis, à peine exagéré, dans la bouche de Cathos et de ' Madelon.
Aussi, que de fois la scène suivante a-t-elle dû se passer dans les nobles hôtels du Marais ou du quartier Saint-Louis, à Versailles.
Un matin, tandis que M. le marquis et M"' la marquise dormaient encore profondément, une chaise s'est arrêtée dans la cour silencieuse, une forte voix a rempli de ses éclats la cage de Tescalier, une main vigoureuse a fait vibrer en s'y posant lourdement la rampe de fer forgé, des domestiques effarés sont entrés précipitamment chez les nobles dormeurs : c'est M. le comte ou M. le baron, le cousin de Monsieur ou de Madame, qui arrive de Tarbes ou de Saint-Brieuc I II a fallu se lever précipitamment, passer la robe . de chambre à ramages, et, le front souriant, le cœur plein de rage et d'effroi, serrer dans ses bras le fâcheux, le remercier de la bonne surprise, s'assurer avec inquiétude si son intention est de rester quelque temps à Paris ? — Oui, certes, il y restera ! et tandis qu'il dégoise sa joie bruyante avec des mots du temps de Henri II prononcés avec un fort accent de terroir, il a déjà fallu contenir d'un regard terrible, les domestiques ricaneurs assemblés autour du nouveau venu.
Le voici installé dans l'hôtel, et bientôt il faudra donner des fêtes en son honneur, le présenter aux amis et alliés de la famille, et peut-être même, ô terreur I le conduire à Versailles ; car, à cette époque, où le sang était tout, les gentilshommes de province, nobles comme le roi, avaient de droit leurs entrées chez lui.
Depuis lors, les maîtres de l'hôtel ont mené une existence aussi malheureuse, que celle d'un collectionneur de vases étrusques et de cristaux de Bohême, forcé de recevoir et
d^héberger chez lui un épagneul mal dressé, que des raisons particulières le forcent à caresser, tandis qu'au fond du cœur, il le dévoue au croc du chiffonnier et aux tournants les plus rapides de la rivière voisine !
En effet, c'était risquer beaucoup que d'introduire, au milieu de cette perpétuelle danse des œufs à laquelle devaient se résigner ceux qui vivaient alors près des grands, un nouveau partenaire inhabile et brutal, dont le soulier ferré pouvait, en écrasaht un des précieux globules, provoquer une explosion de rires et de huées, mortelle à la fortune et à la position de celui sous les auspices duquel s'était présenté le maladroit. Voilà probablement ce qui a rendu si nécessaire un manuel de la politesse.
N'est-il pas facile, par exemple, de lire sous les lignes suivantes, extraites du Traité de la Civilité^ le récit de malheurs subis avec résignation ? On y devine le blasphème courageusement contenu, qui se modifie et se répand en enseignements utiles ; ceç lignes n'ont-elles pas été dictées par quelques parents au^ abois, et tout ce qui va suivre ne raconte-t-il pas avec une secrète amertume la conduite d'un nouveau débarqué I
■ (Textuel.) « C'est une mauvaise plaisanterie de joindre le Monsieur ou le Madame à quelque mot qui puisse faire équivoque; comme : Ce livre est relié en veai|. Monsieur! Voilà une belle cavale. Madame !
« Il faut éviter aussi de parler désavantageusement d'une personne devant une autre personne qui auroit les mêmes défauts, comme qui diroit : Cela est plaisant qu'une boëteuse trouve à redire à ce passage de sarabande, parlant devant une boëteuse.
<( D ne faut pas non plus louer sa femme par le nom et par la qualité que l'on a, ou par quelque terme badin ; un magistrat, par exemple, ne doit pas dire : Madame la présidente mon cœur, ma fanfan, est la plus cecj, est la plus cela, au lieu de dire seulement : ma femme.
)» n n^dst pas d*uii bomme de qualité, 0'il se troura en com^ pagme de dames, de porter la main tantôt ici, tantôt là, d*embraaser par surprise, d'ester la coeffe, le mouchoir, quelque brasselet («ic), de prendre quelque ruban, de s'en faire une faveur, de se rattacher pour faire le galant, le passionné, d'emporter les lettres d'une dame, de regarder dans ses tablettes. Il faut être extrêmement familier pour en user de la sorte.
» Il est ridicule en parlant à un homme de lui prendre et tirer ses boutons, ses glands, son baudrier, de lui donner des coups dans Testomac, de le pousser tout en parlant, le poursuivre et le recogner jusqu'à lui faire demander quartier. »
Quant k la tenue pendant les repaa, de quelles déplorables habitudes prises au retour des grandes chasses d'automne, au milieu des festins champêtres, alors que, les grosses bottes étendues sous la table de bois équarri, on crachait librement sur la terre battue, ee chapitre mélancolique ne témoigne^t-ii pas!
(Textuel). « Il ne faut point quitter son épée ou son manteau pour se mettre à table, parce qu'il est de la bienséance de les garder.
» Ne mangez pas le potage au plat avec votre cuillère, mais, mettez^n proprement sur votre assiette.
n II ne faut pas, en se serrant, faire du bruit et racler les plats, ou ratisser son assiette en la desseichant (sic) jusqu'à la dernière goutte. Ce sont cliquetis d'armes qui découvrent comme par un signal no^e gourmandise à ceux qui, sans cela, m'y prendroient peut estre pas garde. >»
Il est facile de deviner quels crimes contre «e Thônnesteté » furent encore, à cette occasion, commis par notre campagnard, car la Civilité^ qui le suit pas à pas sans jamais se dérider en présence de ses grotesques méfaits, agoute avec un sérieux plus comique que les fautes du lourdaud morigéné, les sages eonseils d'éviter de jeter du vin sur son rabat, de ne pas sau* eer ses morceaux dans le plat, et déclare une chose malhonnête à la table d'une personne que l'on veut honorer, de eerrep
- LA CIVILITE AU XVIM SIECLE 231
du fraît ou autre chose dans sa poche ou dans une serviette pour remporter.
Lorsque le dîner fut fini, et que les dames et leurs cavaliers passèrent dans la grande galerie peinte par Lebrun, notre rustique, trouvant un luth oublié sur une table, se mit à préluder et commença une pièce « d*un de ces musiciens de campagne qui ne connurent jamais, même de nom, le célèbre Lambert, » ^mais il prêta encore à rire, car il s'interrompait et cessait de
jouer de temps en temps pour dire : « Yoiciun bel endroit
en voici encore un plus beau prenez garde à cette chute,
ce que Ton trouva d'un homme vain et de peu. »
Mais, après avoir ainsi et à son insu, couvert ses proches de confusion, il arrivait un moment où le manque de savoir vivre du gentilhomme campagnard devenait un véritable danger : c'était lorsque, réclamant les droits de sa qualité, il voulait absolument aller à Versailles saluer le roi.
Le palais de Versailles était à cette époque un temple, Louis XrV un dieu, et le culte que Ton devait à ce dieu avait, comme toute religion, son rite et ses cérémonies. Manquer à quelqu'une des pratiques habituelles à ce culte c'était s'exposer, en ces jours d'intolérance, à se faire considérer et traiter comme un hérétique. Frapper à la porte du cabinet royal au li^ d'y gratter modestement ; donner son nom à l'huissier en osant le faire précéder de son titre ou même du simple mot « monsieur, » sans comprendre que, considérée du sommet où se tenait le dieu tout-puissant, toute distinction sociale s'effaçait, et que le gentilhomme et l'animal domestique, s'annonçant de la même façon, demeuraient égaux à ses yeux ; ne pas se découvrir quand passait, dans la vaisselle d'or, la nourriture sacrée destinée au roi ; tourner le dos à un de ses portraits; entrer dans sa chambre sans courber son front découvert devant la balustrade de son lit rayonnant ; s'apf ayer, même en son absence, soit au dos, soit au bras de son fauteuil, chacune de ces choses était considérée comme un sacrilège.
Les huissiers, farouches comme des lévites, menaçaient de
correction (sic) celui qui se fut permis d'entrer chez le roi enveloppé de son manteau, et c'était s'exposer à un affront, fût-on tout seul dans la salle, que de rester un seul instant le chapeau sur la tête, quand le couvert du roi était mis.
Notre malavisé ne courut pas même le risque de commettre quelqu'une de ces énormité's. Pendant qu'accompagné de son parent, devenu sa victime, il attendait que le soleil se fût de nouveau coiffé de ses rayons avant de se manifester aux mortels, il fut vertement réprimandé par l'huissier de service pour avoir fait quelques pas en long et en large, et comme, condamné à l'immobilité du recueillement, il chantonnait tout bas, entre ses dents, et commençait même à siffler pour se désennuyer, à la grande honte de son parent qui n'osa même pas prendre sa défense, l'huissier le fit sortir.
C'est après quelque semblable scandale que, le soir, sur la table de la chambre qu'il occupait dans l'hôtel de ses cousins désespérés, le provincial trouvait, comme un reproche muet et un suprême avertissement, ce code de la politesse et des belles manières : la Civilité. Avec ce livre s'ouvrait aux yeux du campagnard ébahi tout un monde ignoré. C'est ainsi qu'il apprenait que, pour vivre dans ce pays séduisant qu'il venait d'entrevoir et près de ce maître désormais source de toutes faveurs et de toutes grâces, il fallait parler une langue pay^iculière et régler chacun de ses mouvements comm'e un temps de ballet.
Ce n'était plus là les rois qu'avaient servis ses ancêtres, et dont on lui avait, là-bas, dépeint la personne et les habitudes par de vieux récits pieusement transmis de père en fils. Ce Charles VII, parfois sans asile et sans pain ; ce Louis XI vêtu de bure ; cet Henri II sauvage, que Diane seule put adoucir ; ni surtout ce Henri IV, cher aux paysans, qui était resté dans la mémoire des seigneurs de province, souriant, avec sa cuirasse de fer, son pourpoint aux manches de buffle et ses graiides bottes de daim. Noble campagnard lui-même, venu du premier colombier du Béarn, il mangeait joyeusement sur
un coin de la table de la gentilhommière fidèle, le pain bis arrosé de piquette et frotté de cet ail fortifiant cher aux Gascons, tout en courtisant avec des mots salés la chambrière accepte, prompte à se familiariser avec ce grand et maigre soldat, qui l'embrassait de si bon cœur et sentait le cuir et le fer comme le. sergent de la ville voisine, cher à ses premières amours.
Quelle différence avec le dieu immobile et parfumé de Versailles I ce dieu, à défaut de dévoûment, se contente de respect, • et ne supporte plus Tamour de ses courtisans et de ses sujets qu'à la condition que cet amour prenne cette forme unique, Fadorationl
Bientôt de ce grand enfant joyeux et mal élevé, qui va emprunter sur sa terre et venir s'établir à la cour, Paris et Versailles feront un être inutile; il baissera les grands éclats de sa voix au diapason des petits appartements du palais, et apprendra à céder la main de la dame qu'il conduit « quand il se présente quelqu'un de plus qualifié. »
Bientôt aussi, "du fond de l'hôtel qu'il s'est fait bâtir à son tour, le nouveau courtisan ne tournera même plus ses yeux, ni sa pensée, vers les pauvres gens de là-bas! C'est vainement que, pendant les durs hivers, ils viendront tostement rôder autour de la porte, autrefois si largement ouverte, du château déserté par le seigneur. Ce château est habité aujourd'hui par un intendant presque aussi poli et aussi dur, que l'est devenu... le maître !
LA
RiPiTinON GÉNÉRALE