COMÉDIE ITALIENNE
M" GRMiiDMÀISON
aiis rhorrible histoire des derniers jours de la Ter- [ reur, il est un moment épouvantable.
Après avoir détruit tous les oontre-poids, exagéré jusqu^aux forfaits les plus inouïs cette énergie et cette audace qui firent leur discutable grandeur, tous les hommes sinistres de 93, sentant venir le châtiment et pris d*un Variige furieux, redoublent les coups de hache, et se mettent à frapper sur eux, autour d^eux, au hasard, en s'éclaboussant d*un sang de femme •t d^enfant.
Dans cette nuit d'orage, au milieu de ce firmament rouge, eomme une comète qui passe, Tépouviinte en apparaissant, semble avoir brisé les derniers équilibres, et tous les météores sanglants du ciel révolutionnaire, précipités les uns sur les autres par une force inconnue et vengeresse, 8*entrechoquent et 96 brisent.
Parmi les plus abominables épisodes de la découverte de la prétendue conspiration de l'étranger (hélas I nous savons au-
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jonrd*hui comment les démagogues sauvent la patrie! ) il faut compter ces infâmes hécatombes des derniers jours de prairial où moururent sur la place de la Révolution : Cécile Renaud pour son enfantillage, Ladmiral pour son coup de pistolet inutile, les vierges de Verdun pour une fleur, vingt religieuses pour un psaume, la famille de Sainte-Amaranthe toute entière, femme, fille, gendre, enfants, amis et domestiques, pour un doigt de vin imprudemment versé.
En effet, ce fut, dit-on, pour reprendre le mot de son énigme prononcé pendant la chaleur d*un festin, que le sphinx impénétrable de la Révolution dévora tous ces malheureux.
Parmi les victimes charmantes décapitées pendant ces tristes jours sur cet étal alors parfumé de tant de sang innocent, il en est une qui nous intéresse tout particulièrement, car elle fit partie de ce monde des arts et du théâtre auquel nous-mêmes nous appartenons.
Mademoiselle Grandmaison, connue à la Comédie italienne sous le nom de Marie Buret ou Burette, liée avec M. de Sartines de liens illégitimes, obtint, grâce à la sincérité de son sacrifice et à la grandeur de son dévouement, Thonneur de marcher à la mort entre la mère et la femme de celui pour lequel elle donna sa vie. Le frère de lait de Mlle Grandmaison, le fidèle Biret, suivit sa sœur sur cette voie douloureuse, où marchait alors tout ce qui était coupable en France, d'une supériorité ou d'une vertu.
Depuis longtemps déjà nous djésirions trouver et donner au public quelques détails biographiques et artistiques sur Mlle Grandmaison, cette modeste lumière de la Comédie italienne, sitôt éteinte par le vent de la hache de Sanson.
Le nom de Grandmaison égara longtemps nos recherches ; les journaux du temps, les archives de la Comédie italienne, VAlmanach des spectacles lui-même, ne gardent pas de trace de ce nom, depuis Tannée 1780 jusqu'à l'année 1794.
Mais, en parcourant le si remarquable ouvrage de M. Lair-
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tuilier sur les femmes de la Terreur, nous apprîmes que Mlle Grandmaison s'appelait Marie Buret.
Muni de cette lumière, nous recommençâmes nos recherches et, à la page 239 de VAlmanach des spectacles^ année 1784» nous trouvâmes enfin cette note : « Mademoiselle Burette {sic) Fainée, a débuté dans le rôle de Marine de la Colonie^ Colombine du Tableau parlant^ Lucette de la Fausse magie^ Agathe dans VAmi de la maison^ Rosette dans la Bonne fille, »
Puis, un an plus tard, dans la même collection, 1785, page 113 : « Si la retraite du sieur »Sw2n et de la dame Leroi excite les regrets des amateurs, la réception du sieur Courcelles et des demoiselles Desforges ejb Buret (cette fois), leur promet des consolations et des plaisirs. »
Le Journal de Paris^ à la date du ' 3 décembre 1782, rend compte ainsi des débuts de Mlle Buret :
« La demoiselle Buret, qui a débuté hier à la Comédie ita- » lienne, a eu du succès. Elle a paru bonne musicienne ; sa » voix a peu d'étendue, mais le son en est agréable et la plu- » part des airs qu'elle a chantés ont été fort applaudis. Son » jeu n'est pas aussi formé. On a remarqué qu'elle a l'habi- » tude de faire des mines dans les endroits où il faut de la » finesse (?). Elle ne manque cependant pas d'intelligence et » peut devenir un sujet utile à ce spectacle. »
Nous allons, autant que cela est possible après 90 ans, contrôler l'opinion du critique aussi inconnu que malhabile qui jugeait ainsi Mlle Buret, et nous laisserons désorm^ais à la pauvre comédienne ce nom de Grandmaison sous lequel elle vécut, aima et mourut (1).
(1) Mlle Buret avait très certainement une sœur. Cette sœur débutaà TOpéra, le 25 mai 1772^ dans le rôle d^Armide, de Renaud, et^ le 7 août (id.)^ danf celui de Sangande, d'Atys. Voir le Journal de Paris qui appelle cette demoiselle Buret^ tantôt Taînée et tantôt la cadette ; ceci était utile à établir, car cette confusion de personnes est plus tard funeste à la mémoire de Mlle Grandmaison.
Le 2 décembre 1782, il n'était pas question de sombres présages ; on jouait à la Comédie italienne, pour les débuts de notre héroïne, la Colonie^ opéra en deux actes de Sacchiny {sic).
On avait oommencé le spectacle par la pièce déjà ancienne de Sedaine et Monsigny, le Roi et le fermier^ ouvrage comptant déjà vingt années d'existence.
Le foyer des artistes se remplissait peu à peu.
Les auteurs, les vieux habitués de la Comédie italienne, auxquels une familiarité quelconque avec les acteurs donnait ce droit, les oomédiens qui ne jouaient pas dans la soirée, les m^ecîns de service, arrivaient un à un, curieux d'entendre et de juger 1$ débutante.
Le Roi et le fermier était une de ces bonnes petites torpilles, que la monarchie laissa avec tant d'insouciance attacher aux flancs de son antique navire.
Dans œt ouvrage, joué en 1762, comme dans tant d'autres opéras de Sedaine, le roi est encore le type de la justice et de la vertu ; mais le courtisan est aussi odieux, comparé au peuple, que le sera, trois révolutions plus tard, le bourgeois de 1847 comparé à l'ouvrier de 1849 dans un drame à succès du boulevard du Temple. Il fallait bien, après avoir réussi à Fontainebleau devant Sa Majesté et la divine marquise, réussir aussi à Paris devant les bourgeois frondeurs de la rue Maueonseil^
Dana le Roi et le Fermier y il s'agit toujours de tentatives de séduction faites sur une paysanne innocente. Si nous ne tenions pas compte du goût singulier qu'ont toujours eu pour la sueur du peuple les grands seigneurs du XVIIP siècle, nous avouerions ne pas comprendre cette préférence exclusive accordée par les familiers des cours, aux maritornes mal soignées, sur les belles aristocrates de Versailles et de Fontainebleau ; mais enfin, et puisque Sedaine, l'affirme, il n'est pas permis de douter, — continuons.
Un monstre en habit brodé a donc fait entrer dans son château une jeune bergère et ses quatre-vingt-dix-neuf moutons ;
il refuse de lai^er sortir ses cent vioUmes^ à moins d^une rançon que les feioixics disent toujours avoir refusée en jetant les hauts cris.
Heureusement que ie roi, égaré à la chasse, est rencontré par Tamant légitime de la jeune fille, Richard, un des gardes de la forêt.
Dans le foyer des artistes on causait presque haut, sans s'inquiéter beaucoup de la pièce arrivée au troisième acte et à ce moment où le prince, inconnu, accepte de venir souper dans la cabane et dans la famille du vertueux Richard.
Mlle Grandmaison, complètement habillée et charmante dans son costume de Marine, mettait, devant la glace du foyer, avec des houppes de cygne et de petits disques en porcelaine, les dernières toucjies à. son joli visage.
Grétry entra et se laissa tomber avec un « ouf! » sur le canapé du foyer ; il paraissait encore un peu endolori de la eliûte qu'il venait de faire à TOpéra, avec VEmbarras des richesses^ poëme séduisant mais fatal de d'Allainval, auquel nous devons nous-mêmè quelques cicatrices qui nous font encore souffrir parfois.
— Pardîeu ! mon cher Anseaume, dit-il à demi-voix au secrétaire de la Comédie italienne, quelle singulière idée avez-vous eue de faire débuter cette petite, qui, dit-on, est gentille, dans la Colonie de Sacchini? il y a de si jolis rôles dans le nouveau répertoire ! — Et avec cette naïveté dont ses biographes nous ont conservé la mémoire, il cita tout d'un trait : Lucette dans la Faws^e Magie, Agathe de V Ami de lamaison^ Colombine du Tableau parlant y Lucile, Zémire, sans jamais se tromper et sans introduire une seule fois, dans cette nomenclature, le nom de la pièce d'un confrère.
Une tempête de bravos éclata tout à coup dans la salle et vint troubles les conversations.
La fameuse scène qui fit le succès de l'opéra de Bedaine ^tait arrivée*
Richard, le garde-chasse, assis à la même tahle que son souyerain, commençait avec lui ce dialogue :
« J'ai vu à la campagne ce que le roi ne voit pas toujours à la cour ! — Quoi donc ? demande le roi. — Des hommes ! répond Richard I
Bravo! dit d'une voix éclatante un petit jeune homme au teint brun, à la chevelure noire et crépue, au regard soucieux et sombre, qui s'était tenu jusqu'alors sans dire un mot dans un coin du foyer.
Cette exclamation réveilla le père Murgeon, vieux comédien à la retraite, qui venait chaque soir dormir près de la cheminée.
Sur la scène, le roi, toujours inconnu, chantait:
Le bonheur est de le répandre, (sic) De le verser sur les humaini.
Mais Richard, afûrmatif et agaçant comme un professeur, l'interrompait :
Ce n'est qu'ici, oui, ce n'est qu'au village Que le bonheur a fixé son séjour, Loin delà ville, loin de la cour.
C'est à Tombrage, D'un vert feuillage, ' Qu'on trouve ici et la paix et l'amour.
Lorsque le ciel laoce ses traits
Sur nos têtes profaaes, La foudre frappe les palais, Elle respecte les cabanes !
— Bravo! bravo ! dit encore le jeune homme; oui, le bonheur n'est pas dans cette ville odieuse, il est loin de cette cour corrompue; ici il n'y a de place que pour les valets et les intrigants. Tenez, Monsieur, dit-il au père Murgeon, qui le regardait avec des gros yeux effarés, j'ai fait les Parents imprudents^ Clémence et Monjais, le Bon Angevin, etc. ; j'ai joué avec succès à Bordeaux et à Marseille, et je ne puis obtenir à Paris, ni la représentation d'une de mes pièces, ni un ordre
de début de MM. les gentilshommes de la chambre; ici même...
— Monsieur Collot-d'Herbois ? dit la voix d'un huissier. — C'est moi, dit le jeune homme en se levant tout palpitant. — > M. le semainier ne peut vous recevoir, continua l'huissier, ni demain, ni après, il m'a chargé aussi de vous remettre cette lettre et ce rouleau. L'homme aux cheveux crépus devint pâle: Insolents comédiens, dit-il, un jour viendra où l'on me paiera toutes ces injures ! Et, se précipitant hors du foyer, il heurta un homme à la tournure distinguée, à la physionomie sympathique, qui entrait en ce moment, et lui fit faire une pirouette pendant laquelle son chapeau lui échappa. — Hé ! bélître I faites donc attention, dit l'homme ainsi heurté. — Pardon, Monsieur Clairval, dit l'huissier en ramassant avec respect le tricorne endommagé qu'il caressa plusieurs fois de son avant-bras avant de le rendre au premier ténor de la Comédie italienne — c'est un pauvre auteur éconduit, dont nous n'entendrons plus, je pense, jamais parler. — A moins, reprit Clairval, qu'il ne m'envoie, comme un de ses collègues qui n a osé signer que de ces mots : « Un auteur refusé », des vers bêtes et iryurieux comme ceux que j'ai reçus ce matin. — Injurieux, dit tout bas Anseaume au père Murgeon, oui ; mais bêtes, non ; dans le premier mouvement de sa colère il me les a dits, et les voici. Tu sais qu'il a été barbier avant d'être. comédien j
Cet aateur minaudier et ce chanteur sans voix Ecorche lés auteurs qu'il rasait autrefuis.
— Quelle bonne fortune pour V Espion dramatique I dit un homme aux yeux fatigués, à la physionomie fine et spirituelle, qui écoutait sans mot dire ; il se hâta de prendre une note.
Le roi et le fermier venaient de finir. Mlle Grandmaison battait de ses petites mains nerveuses le devant de sa jupe rose que tirait fortement derrière elle une servante à genoux. On parlait tout haut dans le foyer plein à étouffer ; on voyait
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pMser V3ie à une, par la porte de communication, les actrice^i de la Comédie, emmitouflées dans leurs voiles et leurs manchoos. Elles 88 hâtaient d'àlleir prendre leurs places dans la salle, ie oœur ému d'an double sentiment; Tespoior d'une chute et la «rainte d'un succès.
On frappa les trois coups, et le cœur de Mlle Grandmaison sulÂt cette terrible contraction que connaissent seulement oeux-ià qui vont jouer en quelques heures et dans une partie presque toujours sans revanche, leur honneur artistique, leur fortune et teur avenir.
De l'examen que nous avons fait de la partition de la Cekmie^ il résulte : que Mlle Orandmai80& avait une voix de soprano s» dépassant pas le la naturel au-dessus des lignes ; qu'elle vocalisait peu, avait du mordaait «t excellait à lancer la gaudriole, car le joli rôle de Marine contient deè plaisanteries assoK risquées pour ne pas être supportées aujourd'hui isur le théâtre de l'Opéi^-^esiique. . •
^ Mlle Oitodinaisoii était donci, avee^ un talent miisical tràs inférieur, quelque chose comme une Lefèvre ou une Lemercier.
Son suGNcès fat grand (^ns l'air t « Ah! ma honte est extrême^ mon visage est tout en feu I » Et lorsque le gouveiv iieur Fentalbé lui adressa ces par^^ : «<?e neveujc aimer qae toi 1 quelles preuves en veu±-tu ? » eRe répondit d'un air â chastement coquin : « Mais... les plus fortes! » que les adolescents qui buvaient ses paroles avec une attention haletante, les bourgeois égrillards, les vieux pendards élèves et émules de Richelieu, ainsi que les bourgeoises minaudières à l'esprit plein de iibertiaeis penséees éclatèrent ^fm. applaudissements.
Dmis ce temps, l'exagération de Texpression, un des sjmp» tomes les plus certains des maladies de l'esprit, n'existait point encore ; on n'avait point eilcore vu, pour une valeur de six sous donner un assignat de mille francs ! on n'était pas obligé de proclamer adorable ! cequi était bien,'et infect ! ce qui était mauvais. La satisfaction du public, deux lignes bienveilr laAtes dans un journal, un compliment de M. ikcéksj^ un baiser
sur le front, de M. Delahoussaye le chef d'orchestre de'la Comédie italienne,^ c'était ce qu'on appelait alors un succès.
Mlle Orandmaison obtint tout cela, ^t elle retourna chez elle rue Mél^e, bien heureuse.
Elle ne savait pas que, dans cette foule d'amoureux qu'elle avait vue à ses pieds toute la soirée, se trouvait le beau Sartines. Hélas ! ce succès venait de la désigner à l'amour de cet homme qui, par une fatalité étrange^ devait voir tomber sur l'échafaud la tête de toutes les femme* dont il fut Tamant ou l'ami.
Malgré ces brillants débuts, la carrière artistique de notre héroïne ne fut pas bien brillante.
Elle joua sur le théâtre de la Comédie italienne tous les rôles désignés par Grétry, le soir de ses premiers débuts; puis, à partir de la fin de ces débuts, on n^en parle plus guère, et enfin, dès l'année 1700, son nom disparaît de l'Almanach des spectacles. Elle fut certainement comprise dans les six sociétaires supprimés en 1790, et quitta dès lors le théâtre, car son nom ne se retrouve plus sur aucun tableau de troupe de Paris ou de la province.
Pour trouver la suite de la biographie de ce pauvre être malheureux et éphémère, il faut lire un récit intitulé historique et écrit, vers 1824, par Mme E. Labaume, d'après les confidences d'une parente des Saint-Amarànthe, échappée par miracle au massacre de sa famille. Ce récit, qui porte en certaines parties un vif caractère de, vérité, est plein de notes précieuses dont de plus sérieux auteurs ont profité.
Il jouit d'une réelle autorité, car le consciencieux Lairtullier le cite comme preuve à l'appui, et Lamartine l'a vraisemblablement consulté.
D'après ces pages curieuses, Mlle Orandmaison fut la yiotime d'une de ces lamentables liaisons, où l'amour, le dévouement, l'abnégation, le sacrifice, toutes ces choses qui aur^kient porté des fruits magnifi,que8 dans une association iégttiiao ol
marchant vers un but avoué, à un moment donné et inévitable» 8e corrompent et se changent en poisons dévorants.
Alors le sort, avec la consciencieuse cruauté d'un juge impitoyable, vous fait payer d'une douleur chaque baiser volé» d'une torture chaque moment heureux dérobé à ces trésors» qu'on ne doit posséder qu'une fois, et que gardent les lois sans appel de la société et de la famille.
Nous ne parlons pas ici, bien entendu, pour ces aimables fils de Voltaire dont l'adolescence a commencé par ce mot maternel et charmant: Mon coq est lâché, prenez garde à vos poules! et dont la verte jeunesse se passe à se faire suivre à force de caresges par de pauvres êtres abandonnés et confiants, qu'on écarte du pied, et même en levant sa canne, quand l'heure de. la promenade est passée et que le moment est venue de rentrer chez soi et de s'établir commodément.
D'ailleurs, nous parlerions inutilement pour ces malins : absolument sans faiblesse et sans remords, ils ne sont dupes ni des poètes , ni des calotins , ni des femmes , ne donnent pas dans le vieux jeu de la fidélité ou de la pitié, sont sans amour et sans haine, et composent en un mot ce type moderne et aimable si répandu dans ces derniers temps, et dont la multiplicité nous a conduits, grâce au suffrage universel» dans l'oasis où nous sommes.
M. de Sartines ne fut pas de ceux-là ; ce ne fut pas un cruel» ce fut un imprudent.
Comme ces gens qui empruntent sans compter, il eut le tort d'accepter de sa maîtresse un sentiment sérieux et durable ; et, ne pouvant payer ce sentiment d'un prix que la raison et un juste orgueil lui défendaient d'accorder, et auquel d'ailleurs sa maîtresse n'osait prétendre, il se lança, pour fuir les élancements de sa douleur, dans les folles entreprises du baron de Bàtz, fut proscrit, vit Mme de Saint- Amaranthe, l'aima, puis» un soir d'été, en jouant au volant avec Emilie de Saint-Amaranthe, à Cerny, dans un jardin dessiné par Hubert Robert et peint par Fragonard» il préféra Hébé à Junon, en fit l'aveu»
fut pardonné, non sans larmes, et se lia avec Emilie de lieiis éternels, bénis par un vénérable solitaire qui trouvait dans les bois de Cernj un asile contre la méchanceté des humains. Au comble du bonheur, il rentra pour quelques instants dans la ferme où il se dérobait à la haine des tyrans.
Il y trouva Grandmaison.
Après avoir bravé mille morts et traversé ce cercle infernal que formaient autour de Paris les monstres de la Convention et les assassins de la Commune, elle venait, accompagnée du seul Biret, donner à son amant le conseil et les moyens de fuir loin de ce pays, où sa tête venait d'être désignée et mise à prix. Le faible Sartines ne put supporter un pareil choc ; il essaya de la froideur, fut vaincu, avoua tout, et Grandmaison, après de nobles et dignes paroles, reprit seule avec son frère de lait, dont le secret ne fut peut-être jamais connu d'elle ni de personne, la route de ce Paris, où elle rentra comme ces mères qui n'ont pu sauver leur enfant, et se rejettent dans l'incendie.
Après le départ de Grandmaison, Sartines ne pouvait plus fairer qu'une seule chose, la suivre ! Mais les Saint-Amaranthe à leur tour ne voulurent pas le quitter, et cet homme brave, beau, loyal, sensible et fatal, précédé et suivi de victimes pour chacune desquelles il eut vingt fois donné sa vie, rentra à son tour dans cet enfer, où s'agitaient en liberté des démons plus hideux et plus méchants que tous ceux de Michel-Ange et de Milton.
On préparait la fête de l'Etre suprême ! de vains bruits de clémence couraient par la ville maudite. Gossec composait la musique de l'hymne de Th. Desorgues :
Père de TaDivers, suprême intelligence.
Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels, Tu révélas ton être à la reconnaissance Qui seule éleva tes autels.
Ton temple est sur les monts, dans les airs, sur les ondes, Tu n*a8 point de passé, tu n^as point d*avenir.
Ëi sang les occuper tu remplis tous les mondes. Qui ne peuvent te contenir.
Dissipe nos erreurs, rends-nous bons, rends-nous justes ; Règne, règne an delà du tout illimité ; Enchaîne la naturo à tes décrets augustes.
Laisse à Phomme la liberté !
Mme de Saint-Amaranthe crut qu'en caressant les tigres on ponrait les adoucir ; aussi, un soir, Trial ameha-i-il chez elle un homme de trente-cinq ans, d'une* taille moyenne, droite, d'une allure franche et ^ve; il remuait fréquemment les épaules et tournait la tète à droite et à gauche par TefTet d'une affection nerveuse ; sa figure était pâle et déjà ridée ; ses yeux, tristes et sans vivacité, aux paupières agitéeô d'un mouvement cohvulsif, se cachaient derrière des lunettes hermétiques, dites lunettes à tempes. (1)
Cet homme était Robespierre !
Ce qui se passa ensuite est demeuré un mystère.
L'histoire du souper pendant lequel Robespierre, comme un conspirateur de tragédie, aurait laissé échapper son secret, est admise par les uns et rejetée par les antres. Trial voulut-il, comme l'insinue Labaume, se venger sur Sartines d'une, pré* férence accordée par Grandmaison ; cela est bien roma* nesqueJ
Pour expliquer cet horrible massacre, îl n'est besoin que de songer à la folie terrible de cette affreuse époque, aux imprudences de Sartines, et aux parties insensées que jouait chaque jour, contre lau démagogie aux abois, son ami le baron de Batx. f
Quoi qu'il en soit, condamnées par le tribunal révolutionnaire, la mère, la femme et la maîtresse, de Sartines se trouvèrent réunies pour la première fois, deux heures avant le tripas, sous la voûte sombre de ce Palais-de^Justice qui avait vu tant d'agonies !
(1 ) Portrait du temps.
Sartines, suivant l'habitude théâtrale de ce temps, voulut adresser un discours d'adieu (Socrate expirant ne Tavait-il pas fait?) à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis, formés en cercle autour de lui.
Mlle Grandmaison attendait im peu .^n dehors de ce cercle, ne sachant pas s'il lui était permis de prendre sa part de ces consolations suprêmes. « Venez, dit Mme de Saint-Amaranthe, en s'éloignant un peu de sa fille , venez Madame ; nous mourrons toutes ensemble. » Et, relevée par cette parole, acceptée dans cette communion de la mort, la Madeleine 4ui avait versé tous ses parfums et allait répandre sa vie aux pieds de cet homme qu'elle avait tant aimé, vint prendre place entre la mère et l'épouse de Sartines.
La lourde porte s'ouvrit, les tombereaux roulèrent; les femmes partirent les premières, et Sartines monta dans la charrette destinée aux hommes, avec le fidèle Biret... qui, par un mouvement instinctif, s'éloigna de lui pour mourir.