DEUX VIRTUOSES
AU XVIir SIÈCLE
I E piano, cet instrument, à la fois charme et supplice i de nos intérieurs modernes, a comme beaucoup d'en- \ vahisseurs, commencé modestement.
D'abord rare et inoffensif, on le trouve à l'état rudimentaire ; il n'est guère plus grand qu'un tympanon ordinaire, avec un petit clavier d'une octave et demie ; c'est ainsi que nous apparaît le curieux petit instrument qui a appartenu à la belle Gabrielle et que possède aujourd'hui la famille Czartoriska. Sur la bande d'ébène au-dessus du clavier, on lit, en lettres du seizième siècle, le mot Zappinet. Est-ce le nom du facteur ? Estce l'ancien nom de l'instrument ? Quoi qu'il en soit, n'est-on pas autorisé à penser que de ce ïnot mystérieux se sont formés le substantif anglais spinnet et le substantif français épinette ?
Au commencement du dix-septième siècle, le futur piauo, déjà singulièrement amplifié, n'est cependant pas enccJre plus important que les autres instruments, et n'a pas plus qu'eux droit de cité dans les salons.
Lorsqu'on avait besoin de lui, deux domestiques le tiraient de Tétui, où, comme le luth et le violon, il était enfermé, et alors, déposé provisoirement sur deux X de bois doré, il offrait aux regards sa riche caisse laquée ou couverte d'incrustations et de peintures précieuses, et présentait son clavier d'ébène, aux blanches mains qui lui demandaient les paisibles mélodies de Caccini ou de Monte verde.
Cette habitude de dresser sur des supports, au moment seulement de s'en servir, les meubles futiles et embarrassants, existe encore dans certaines villes d'Allemagne, car notre ami Victorin Joncières l'a vu pratiquer l'année dernière, à propos d'antiques billards, dans la vieille cité d'Heidelberg.
Le goût de la musique pénétrant de plus en plus dans les mœurs, et les occasions d'en faire devenant plus fréquentes, on se fatigua sans doute de tirer à chaque instant l'épinette de son étui, et on se décida à l'établir à demeure dans la salle de réunion. D'abord on plaça l'épinette sur de riches consoles de bois doré et sculpté ; plus tard, on vissa dans la boîte sonore de simples pieds qui contrastent parfois singulièrement comme style et comme élégance avec l'instrument primitif.
A l'appui de ce qui précède, nous citerons deux belles épinettes avec incrustations, encore dans leur étui du temps, appartenant , croyons nous , à la famille Rothschild ; deux magnifiques clavecins de la collection Clapisson dont les caisses ont cent ans de plus que les consoles, et enfin une charmante épinette faite pour sonner à la quinte en 1702, par L. -Marie Birger, à Milan, et refaite pour sonner au ton^ en 1780, par Mathurin Nesle, lequel l'orna de six pieds tournés en fuseaux dorés et cannelés.
Cette transformation marque Tépoque déjà redoutable où le piano s'installe dans Fappartement et passe à l'état de meuble meublant. Un peu plus tard, grâce au grand succès du Deinn de village j l'épinette devient de plus en plus à la mode. Enfin, arrive pour le piano cette époque mémorable où le claveciniste Mozart , apôtre d'une nouvelle religion miinicale , traverse
rfkirope en catéchisant les Barbare», et commence cette glorieuse phalange de pianistes compositeurs , phalange dont il est resté le chef, et qui comptera plus tard dans ses rangs BeethoYcn, Hummel, Weber, etc. Alors le piano se démocratise de plus en plus ; il dépouille ses brillantes peintures ; il se met à la portée de toutes les fortunes ; U entre peu à peu dans tous les intérieurs. Aujourd'hui Tenvahissement est* consommé l Le piano est partout ; sous nos pieds, sur nos têtes, en face de nos fenêtres, et, comme les architectes et les facteurs semblent s'être entendus les uns pour diminuer toujours l'épaisseur des plafonds et des murailles, les autres pour augmenter de plus en plus le son de leurs terribles instruments, nous naissons, vivons et mourons, avec accompagnement de piano. Nos gestes paraissent rhjthmés sur des mélodies invisibles et comme dans les mélodrames de Tex-boulevard dû Crime, nos conversations sont soutenues par une musique en sourdine.
Parmi tous les virtuoses qui, comme dit Al. Karr,ont fait du clavecin le piano, il est une artiste aujourd'hui bien oubliée et dont il est peut-être intéressant de rappeler le souvenir.
Mme de Montgeroult, ût résonner sous ses doigts le premier piano- forte de Sébastien Ërard, elle fut, au dire de ses contemporains, un talent de premier ordre. Élève de Dusseck^ pendant les dernières années du dix -huitième siècle, elle charma, selon l'expression du temps, la cour et la ville. Liée d'une amitié pure et durable avec le grand violoniste Yiotti, ils se faisaient souvent entendre ensemble, et accomplissaient en publie de merveilles d'improvisation à deux, qu'augourd'hui nous avons peine à comprendre. Ces merveilles sont attestées par un témoin auriculaire, M. d'Ey***, préfet du Léman, auquel nous devons une petite brochure aujourd'hui fort rare, publiée à Genève, l'an VHI de la République française.
Cett* brochure, petit in-8, imprimée sur gros papier verdâtre dans lequel la tête de letti*e s'incruste brutalement au point de faire saillie sur le verso do la page, a l'air, s5us sa couverture saumon clair, d'une de ces brochures fameuses qui, quelques
années auparavant défendaient les droits de Thomme, ou attaquaient ceux du clergé.
Elle est écrite dans un français imité de Jean-Jàcques ; on y retrouve presque à chaque page les mots sensibilité^ nature, expression^ dons du cœur. La forme exclamative j est prodiguée : Viottil amitié! charme des beaux-arts I La forme •interrogative y abonde : Quoil la France f aurait-elle perdu pour toujours ? Quoil serais-tu devenu la conquête d'une terre étrangère?
Ce petit ouvrage, extrait de la Décade philosophique^ contient sur Viotti et sur Mme de Montgeroult des anecdotes et des détails de mœurs, précieux à recueillir et dignes d'être remis en lumière.
Nous n'avons certes pas l'intention de ridiculiser deux grands artistes dont l'un fut le fondateur de notre école de violon ; mais il nous a ,semblé, qu'en les entendant parler, en les voyant agir, suivant les habitudes que la mode et le temps leur avaient données, leur souvenir deviendrait plus vif et plus réel, et que Ton reverrait ces pastels ravivés, avec ce sourire singulier qui vous rend les yeux humides, alors que l'on contemple le portrait de l'ancêtre avec son habit tourterelle ou celui de la grand'mère tenant une rose à la main !
Après avoir insinué malicieusement que la beauté de Viotti, sa physionomie douce et sensible, sa taille svelte, ses longs et blonds cheveux, « avaient peut-être contribué autant que son talent à faire rechercher l'artiste par une cour voluptueuse et d'autant plus avide de nouvelles jouissances, qu'elle avait épuisé toutes les autres ; » après avoir raillé la pauvre Marie- Antoinette sur son goût pour la musique, goût qui ne lui était venu, dit l'auteur, que depuis que ses courtisans et ses favoris lui avaient persuadé qu'elle excellait dans le chant et sur la harpe (sic), M. D'Ey*** raconte sur Viotti l'anecdote suirvante. Cette anecdote fait certes autant d'honneur à la juste fierté de l'artiste qu'à la longanimité des tyrans dont l'an VIII maudissait la mémoire.
Viotti avait été invité à se faire entendre à Versailles ; le salon de musique était disposé ; la reine suivie de toute la cour venait d'arriver, et Viotti, son violon sous le bras, avait donné le signal. Déjà l'orchestre exécutait le premier tutti d'un de ses magnifiques concertos...
Mais cédons la parole à notre auteur :
« La corde frémissante sous l'archet fier et brillant de Viotti a déjà fait entendre quelques accents, lorsque tout à coup, il se fait un grand bruit dans la pièce voisine. Place à monseigneur le domte d'Artois ! C'est ce prince en effet qui arrive précédé de valets de pied, portant des flambeaux, et accompagné d'une suite nombreuse. Les deux battants de la porte s'ouvrent, et le concert est interrompu ; la symphonie recommence un moment après, silence! Viotti va se faire entendre. Cependant le comte d'Artois ne peut se tenir en place ; il se lève, il marche dans le salon adressant assez haut la parole à quelques femmes, Viotti met son violon sous son bras, ferme son cahier, et sort, laissant là le concert. Son Altesse Royale et Sa Majesté au grand scandale de tous les spectateurs. »
Après cette aventure Viotti, dit M. D'Ey***, ne se fit plus entendre à Paris qu'une seule fois.
Nous sommes en 1790 : la voix des tribuns populaires et parfois aussi la grande voix du canon, vient interrompre les galants entretiens de monseigneur le comte d'Artois, comme il interrompit lui-même, tout-à-l'heure, le violon de Viotti.
Un député de l'Assemblée Constituante, intime ami du célèbre artiste, obtint de lui qu'il se fît entendre encore une fois, Viotti avait consenti, à la condition que la séance aurait lieu chez le député, qui logeait à un cinquième étage, dans une des petites rues du vieux Paris.
« Des princes, malgré l'orgueil du rang (c'est M. D'Ey*** qui parle), de grandes dames en dépit de la vanité des titres, de jolies femmes et de petits messieurs, malgré leur faiblesse^ montèrent pour la première fois à un cinquième étage. » Ne semble-t-il pas assister à ce défilé si bien représenté par
une gravnre coloriée iiatLtnlée vue des Bouletyords et qui est^ sauf erreur, de Bubueourl.
Que de charmants petits cris étouifés, que de digtsrets éclat» de rire, dissimulés sous Téventail ou le gigantesque lorgnon à deux branches, durent retentir dans cette soml^e maison, et pendant cette ascension inaccoutumée, poussés par ces visiteurs aristocratiques dont quelques-uns, If^ois ans plus tard, devaient sur la place de la Révolution monter un escalier, autrement roide et autrement terrible que celui qui conduisait à l'appaiiiement choisi par Viotti !
Assez longtemps, disait le virtuose dans le style du temps, mus sommes descendus jusqu'à eux, il faut aujourd'hui qu^iU montent pour s'élever jusqu'à nous,
La nouvelle salle de concert n'avait pour tout ornement que le buste de J.-J, Rousseau (pourquoi Rousseau ? nous ne pensons pas que ce soit à cause du Devin du village,) et des guirlandes de fleurs.
Ce que le dix-huitième siècle a usé de guirlandes de fleurs, est chose inouïe.
La séance fut magnifique, on y entendit Garât, Hermami,. Rode, le brillant élève de Yiotti que M. D'Ej*** appelle Road.. Puis de célèbres artistes dont le nom n'est pas arrivé jusqu'à nous, tels que Bréval, Puppo, Smerska, Alday, HulmorndeU, etc., etc. Le talent de Mme de Montgeroult excita des transports d'enthousiasme, et cependant Steibelt jouait dans ce concert.
Après cette intéressante séance, M. D^Ey*** reste quelque temps sans rien nous apprendre de nouveau sur ses artistes favoris. Les Grirondins, les Jacobins, les Feuillants, s'emparaient de plus en plus de l'attention publique, et nous ne retrouvons Mme de Moni^erouit qu'en 1793, et ^ans les prisons de la Conciergerie où son titive de marquise et ses relations aristocratiques l'avaient fait enfermer.
Les membres du comité de salut public (ces gens assurément
n'aimaient pas la musique), imitant le meurtre d'Orphée par les bacchantes, auraient fait tomber la tête harmonieuse de madame de Montgeroult sans scrupules. Heureusement pour la célèbre artiste, son ami Sarette, directeur du Conservatoire, alors appelé Institut national de Musique, osa, comme Orphée, pénétrer dans le Ténare, où le terrible comité tenait ses séances, et vint réclamer madame de Montgeroult, disant que rétablissement qu'il dirigeait ne pouvait se passer du plus grand professeur de piano qui existât alors en France.
La raison paraissait puérile aux sombres proconsuls ; il y eut un moment de silence. Deux ou trois membres du comité, écrasés de fatigue, dormaient; des plumes criaient sur le papier ; on respirait, dans cette pièce froide, ces vagues odeurs de sciure de bois et de cire brûlée, qui sont comme les odeurs naturelles des bureaux. — Une grande horloge de Boule, sur le cadran fleurdelisé de laquelle on lisait encore : Leroy, horloger du roy^ faisait son tic-tac monotone, et le buste en plâtre de la République, placé au-dessus de la tête du président, fixait ses grands yeux blancs et sans prunelles sur le pauvre Sarette. Il y avait, comme on dit au théâtre, un froid.
Enfin le président, sortant de sa rêverie, agita une sonnette et un huissier entra. Il y a eu en France des moments néfastes où nous n'avions plus de chef, plus de ministres, plus d'autorités reconnues, à peines des lois !... mais il y a toujours eu des huissiers.
Le président donna tout haut l'ordre de faire amener à la barre madame de Montgeroult et compléta son ordre par quelques paroles dites à voix basse. Sarette trembla; en attirant l'attention du comité de salut public sur sa pauvre amie, peutêtre venait-il de l'envoyer à la mort.
Au bout d'un instant, un assez grand remue-ménage se fit dans l'antichambre de la salle des séances; des chaises tombèrent; on entendit des voix animées, la porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée par deux patriotes, une
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caisse longue, que les yeux troublés de Tami de madame de Montgeroult prirent d'abord pour un ceçcueil ; mais la vue de quatre pieds cannelés et Taspect de deux pédales désaccrochées se balançant éperdues sous le ventre de la caisse en question, firent comprendre au désolé Sarette que le prétendu cercueil n'était autre chose qu'un piano.
Derrière l'instrument, entre deux gendarmes, parut madame de Montgeroult, pâlie par plusieurs jours de captivité et d'angoisse.
— Citoyenne, dit le président, on nous assure que V Institut national de musique ne peut se passer de toi et de ton talent, dont nous avons voulu juger par nous-mêmes. Assieds-toi là, et joue -nous la Marseillaise !
* Ce n'était pas le moment de se faire prier. Interdite et tremblante, madame de Montgeroult se laissa tomber sur une chaise devant le piano, (peut-être, dit-elle plus tard, n'était-il pas parfaitement d'accord), et elle commença cette tâche facile pour elle de jouer l'hymne de Rouget de l'Isle.
jeunes filles du Conservatoire, quand à l'époque des concours, vous tremblez en exécutant un concerto devant votre paisible et inoffensif jury, c'est là qu'il eût été permis d'avoir peur, puisque le prix qu'il s'agissait de gagner, c'était tout simplement la vie !
Après avoir joué une fois l'air demandé, l'artiste le reprit en y introduisant quelques timides variations destinées à faire briller son exécution incomparable ; puis, mettant à profit son grand talent d'improvisatrice, elle promena le thème dans les divers tons voisins de celui où elle avait commencé. Jetant alors, à la dérobée, un regard sur le terrible aréopage, elle vit que le président souriait. Les plumes avaient cessé de grincer sur le papier ; tout le monde était éveillé ; deux membres du comité dodelinaient doucement la tête dans leurs immenses cravates; un petit murn^ure, qui allait devenir un fredonnement, planait sur le tribunal. Madame de Montgeroult redoubla d'efforts. Ramené au ton principal par un formidable cres-
cendo qui faillit faire éclater la poitrine du frêle instrument, le thème sacré reparut tout à coup à la main droite, accompagné de larges arpèges.
Le président n'y tint plus ; il se leva, et, imité par ses collègues, il attaqua d'une voix tonnante le chant national. A ce bruit inaccoutumé, la porte s'entr'ouvrit; les huissiers, le sourire de l'obséquiosité sur les lèvres, joignirent leurs voix à celles des commissaires ; plus loin, les deux soldats qui gardaient la porte de l'escalier, laissant retomber bruyamment leurs fusils sur les dalles de pierre, se mirent à entonner leur chant favori, les yeux fermés et le coude appuyé sur le triangle de la baïonnette. Pendant ce temps, la mélodie guerrière égrenant ses notes sonores d'étage en étage, on entendit jusque dans la cour des voix lointaines répéter comme un écho : Aux armes^ citoyens I
Lorsque le délire généralfut un peu calmé, le président prit la parole et prononça cette courte allocution :
— Citoyenne, nous voyons que tu es une bonne patriote, et nous t'acquittons des accusations portées contre toi. Viens recevoir l'accolade fraternelle !
Madame de Montgeroult se résigna, et dûment embrassée, devenue sacro-sainte^ comme disait Dumourie25, elle suivit Sarette et franchit, pour rentrer dans la vie, cette porte que tant d'autres, hélas ! n avaient repassée que pour entrer dans la mort !
Après de tels orages et de telles émotions, on aime à retrouver, quelques années plus tard, notre héroïne retirée au milieu de sa famille, sous les paisibles ombrages de la vallée de Montmorency ; et nous terminerons cette étude par le récit d'une visite que lui firent alors ses deux amis,Viottiet M. d'Ey... Nous citons textuellement ; ie style de l'auteur peignant fi.dèlement, selon nous, cette époque curieuse que nous avons essayé de faire revivre.
Les livres de Rousseau, les tableaux de Greuze et de Lagrenée avaient façonné à leur image toute cette partie de la nation
française qui n'avait pas Foccasion de se traiter à la tribune de Catilina, on de se couper la tête en famille, comme Bmtas.
L'art mélodramatique et prétentieux de ce temps arait fini par devenir pour les Français une seconde nature. Ds herborisaient comme Jean-Jacques! Quand ils se promenaient à la campagne avec leurs enfants, ils s'asseyaient sur la verdure en s^arrangeant naturellement et sans effort, comme un tableau de famille de Mme Yigée-Lebrun. Ils éprouvaient le besoin de jouer de la flûte dans de riants vallons, de se faire bénir par , des vieillards vertueux, de maudire des enfants ingrats, et surtout de pleurer sur des urnes, en longs voiles de deuil.
Nous avons dû rappeler tout ceci, afin que le récit de M.d'Ey..., si curieux au point de vue de la couleur locale, ne paraisse pas une exagération faite à plaisir. Abordons maintenant ce récit :
« Le ciel promettant un beau jour, je vis arriver Viotti : il accourait m' annoncer les brillantes couleurs de l'aurore, et sur la foi d'un horizon sans nuages, nous partîmes dans un rapide charî »
. Ils arrivent tous deux à la campagne de Mme de Montgeroult et, en attendant son réveil, ils pénètrent dans les jardins.
M. d'Ey... dépeint alors Viotti, se mettant tout en nage en poursuivant un papillon :
« Il était en colère de ne pouvoir l'atteindre, et lorsqu'enôn il était parvenu à s'en saisir, à peine avait-il un instant admiré ses brillantes ailes, que ne pouvant soutenir l'idée de son esclavage, et cédant aux premiers efforts que le malheureux captif faisait pour s'échapper de ses mains, il se hâtait de le rendre à la liberté.
« J'étais occupé à observer tous les mouvements de mon ami, lorsque tout à coup des sons frappent mon oreille. Ah! d'est Euterpe; qui pourrait s'y tromper? J'accours, et je la trouve préludant sur son piano; Viotti qui est déjà près d'elle, ne s'aperçoit point de mon arrivée, il est profondément occupé à réunir, à déplacer, à rapprocher encore des fleurs, qu'il a
cueillies, et qu'il cherche à assortir dans un bouquet. Cependant Bufcerpe promène une main légère sur les touches de Tinstrument. Viotti, toujours occupé de ses fleurs, ne lui donne que par intervalle quelques moments d'attention; mais lorsque les chants d'Euterpe deviennent expressifs, lorsque sa main presse plus fortement et paraît s'arrêter sur les cordes qui carftetérisent plus particulièrement l'expression, alors Yiotti récoute avec une extrême attention; peu à peu les fleurs qu'il oublie échappent de ses mains ; il se lève sur la pointe du pied, va chercher son violon et l'accorde doucement. U s'approche, «t les sons du violon commencent h, se faire entendre avec ceux du piano.
«c Pendant qu'ils improvisent ainsi, les heures se passent, et le jour commence à baisser; la mélancolie qui s'empare de Viotti au déclin du jour, pèse plus fortement encore que de coutume sur son cœur. Euterpe reste quelque temps immobUe et silencieuse.
« Tout à coup elle se lève avec vivacité, elle demande qu'on ferme les fenêtres, et qu'on apporte un flambeau. Tandis qu'on obéit à ses ordres, elle jette un voile sur sa tète, elle allonge les plis du mouchoir qui couvre son sein, elle drape en iorm^ de linceul funéraire le vêtement qui la couvre, et va se placer dans le fond du salon sur un sofa. Là, à. demi couchée, elle donne à son attitade, à ses traits, à sa physionomie, le caractère et l'expression d'une femme qui, étendue sur un tombeau, se réveille du sein de la Mort.
« Tel est le spectacle qui s'offre à nos regards lorsque la lumière arriva. « Comment trouvez-vous, nous dit Euterpe, cette a figure de monument? »
<( L'effrayante vérité de cette imitation nous jette dans le plus grand étonnement, et dans une sorte d'effroi. Viotti, troublé, sort de la chambre ; quelques moments après, Euterpe ayant repris sa forme ordinaire, je la suis dans le jardin. »
Arrivé là, et après cette scène incroyable, le sensible auteur de la brochure que nous analysons, parle plus que jamais de
fleurs et de laitage, ce qui le conduit nécessairement à réparler de la nature. La nature le mène à la liberté, la liberté à la Suisse ; puis tout à coup, et sans raison bien apparente, il termme son petit livre par le Ranz des Vaches^ noté en musique !
Nous nous sommes pris (peut-être, à tort) d'affection pour ce petit ouvrage. Au milieu des exagérations du style, on y sent le parfum d'une âme enfantine, et accessible à des sentiments généreux.
Et puis, personne ne songe aujourd'hui à ces artistes si admirés de leur temps. Le grand nom de Viotti, lui-même, commence à s'effacer de la mémoire du public.
N'est-ce pas une œuvre pieuse que d'imiter ce vieux sculpteur, dont Walter Scott nous a raconté l'histoire, et qui parcourait le monde, retraçant les inscriptions et restaurant les tombes de ses frères morts dans la foi afin de disputer leur nom à l'oubli.
Mme de Montgeroult ne fut pas seulement une grande artiste et une femme de courage, mais aussi une mère tendre et irréprochable, elle mourut à Florence en 1836. Elle avait épousé en secondes noces le comte de Charnage.
Depuis douze ans, déjà, son fidèle ami Viotti n'était plus! Ces deux artistes se sont probablement retrouvés, occupés à chanter éternellement les louanges de Jéhovah, dans les rangs de cette musique céleste, dont Mozart, nous n'en doutons pas, est le maître de chapelle. •