‹ Un musicien en vacances: études et souvenirsChapitre 4 sur 14 · BU CONSERVATOIRE · texte numérisé non relu

BU CONSERVATOIRE

'EU de personnes savent qu'il existe au Conservatoire ' de musique, immédiatement placée sous la nouvelle et riche bibliothèque récemment reconstruite, une collection que Ton pourrait appeler la complète antithèse de la collection célèbre de la place Saint-Thomas-d'Aquin.

En effet, si le musée d'artillerie est dédié à l'art terrible de la guerre, le paisible musée d'anciens instrument de musique, acquis par les soins intelligents du ministère des Beaux- Arts, doit être dédié à cet art ami de la paix que l'.on cultive avec tant de succès rue du Faubourg-Poissonnière.

Ce sera une des gloires de ce temps de n'avoir rien négligé pour sauver et conserver les monuments du passé, tout en s'occupant sans cesse d'améliorer le présent et de préparer l'avenir.

. Pendant que les tableaux, les orfèvreries, les statues, les meubles d'autrefois sont rassemblés et classés avec un soin dont aucune époque ne peut offrir un autre exemple, la crèche

s'ouvre à l'enfant, l'asile à l'orphelin, la maison de refuge à la jeune fille abandonnée, l'hospice agrandi et la maison de convalescence au vieillard et à l'ouvrier malade. Pourquoi ne serait-il pas permis alors de rechercher le vieux fauteuil aux tapisseries fanées, dont les bras fatigués ont vu leurs sculptures s'écraser sous les mains tremblantes d'un aïeul ignoré ; l'antique béguin de drap d'argent, brodé de soies élimées et pâlies; le vieil anneau d'or des fiançailles, gage d'un amour oublié, dont les orages inconnus et les ivresses devinées, se sont apaisés et éteints dans ce calme profond qui succède à la vie, lorsque, ainsi qu'on le fait aujourd'hui, on met tant de soin à assurer le sort du vieillard, de l'enfant et de la femme, et que ces paroles amères, prononcées dans V Antiquaire par le vieux mendiant Élie Ochiltrie, « bien des gens trouvent une grande valeur à de vieux morceaux de cuivre, de fer ou de corne, et ne font aucune attention à "un vieux vagabond, leur contemporain et leur concitoyen, » sont devenues une protestation injuste et sans valeur ?

D y a quelque temps, à propos des admirables collections d'armes exposées au Palais de l'Industrie, nous avons essayé de réveiller les antiques échos des batailles livrées par nos < ancêtres ; aujourd'hui, à propos du musée instrumental, ce sont les chants dos fêtes d'autrefois que nous vqulons rappeler.

Un jeudi, de midi à trois heures, après avoir franchi la grille qui s'ouvre sur la rue du Conservatoire, montez les cinq ou six marches du modeste perron, à droite. Tournez le bouton d'une porte qui n'a rien de monumental, et vous vous trouverez au milieu de la collection d'instrumei^ts commencée par un artiste honorable et célèbre, M. Louis Clapisson, l'auteur de la Perruche et de la Fanchonnette,

C'est sur la proposition faite le 9 décembre 1860 par M. le directeur général, dans les attributions duquel se trouventplacés le Conservatoire de musique et les théâtres, que la formation d'un musée instrumental, utile aux divers points de

vne de Tintérêt de Tart, de Thistoire de la mwque et de la fabrication des instruments, fut décidée. Le fonds Clapisson fut acquis, on disposa deux belles salles dans les nouveanx bâtiments du Conservatoire, on inscrivit aux plafonds de ces salles les noms des luthiers célèbres. Stradivarius, Amati, etc., et enfin le« précieuses et fragiles merveilles dont se compose le musée instrumental furent suspendues avec soin aux murailles ou placées dans d'élégantes vitrines. C'est ce musée que nous allons parcourir aujourd'hui, nous arrêtant devant les instruments les plus intéressants, et cherchant à retrouver et à reconstruire, grâce à eux, un peu de l'histoire de cet art immortel et charmant, qui a sur les mœurs son influence, et sa place, quoique modeste, dans l'histoire de l'humanité.

Voici d'abord une lyre, sœur ou imitation de celles qui vibrèrent à Rome et à Athènes. Celle-ci, du plus ancien modèle, est formée de deux cornes d'antilope montées sur une écaille de tortue, semblable à la carapace vide que Mercure heurta sur le sable égyptien ; grâce aux fibres desséchées demeurées tendues sur sa cavité sonore, cette carapace rendit, au choc du pied divin, une harmonie plaintive.

Sur la reproduction du musée instrumental, les cordes manquent; pour les restituer, il eût fallu choisir, entre la lyre d'Olympe accordée wi, to, la lyre de Mercure accordée «î, «ta, te, ou enfin la lyre d'Orphée ou d'Amphion, avec laquelle ils accomplirent tant de prodiges ; suivant M. Tiron, l'auteur d'un bel ouvrage récemment publié et intitulé modestement : Reeherehes sur la musique grecque^ cette dernière lyre était accordée, mi y si, mi^ la.

Apollon et Mercto^ se sont quelquefois chamaillés dans l'Olympe à propos de l'invention de la lyre, Apollon soutenant que l'histoire de la carapace de tortue cachait tout simplement un délit de contrefaçon, et que la lyre de Mercure n'était que le perfectionnement de la lyre à mate carde qu'il avait inventée pour être agréable à sa soeur Diane, et à laquelle il avait galamment donné la forme d'un are.

S'il nous était possible de ressussiter le monde antique et de le voir passer sous nos yeux, il semble que c'est au son des lyres que défileraient devant nous : et les conquérants couron- n nés d'or ou de lauriers ; et" les généraux libérateurs couronnés de gazon et de fleurs sauvages ; et les poètes couronnés de roses; et les sages couronnés d'olivier; ainsi que les jeunes gens et les belles au front orné de myrtes.

La lyre représente si bien le monde antique qu'elle disparaît avec lui. Les chrétiens en dédaignèrent l'usage. Seuls, les histrions et les mimes, chassés de Rome presque détruite par Alaric, la cachèrent en fuyant sous leurs manteaux usés ; car, au milieu de tous ces écroulements et de toutes ces ruines, nulle classe ne dut être aussi durement frappée que celle des comédiens païens au moment du démembrement de l'Empire romain. Non, les pauvres comédiens de campagne, emmenés de nos jours jusqu'aux bords de l'Ohio, et abandonnés sans ressources par un directeur en détresse, ne peuvent même pas nous donner une idée de ce que durent souffrir alors les histrions antiques.

Mal vus de Constantin, soutenus par Julien l'apostat, exaltés par Augustule, maudits par les apôtres chrétiens les accusant, souvent trop justement hélas ! de représenter le démon qui leur donnait le plus de mal à combattre, celui de l'impureté, répétant au milieu des huées les chansons et les vers que jadis on couvrait d'applaudissements! reniés, même par les esclaves, eux, qui jadis étaient les favoris des patriciens ; voyant les hommes nouveaux se précipiter vers les douleurs, avec la même passion que mettaient leurs anciens admirateurs à se précipiter dans les plaisirs, battus, honnis et méprisés pour exercer des arts qu'ils aimaient, dans lesquels ils se sentaient exceller, et qui avaient jadis donné à leurs maîtres honneur et fortune ! ils devaient, ballottés et incertains, avoir dans l'œil l'effarement désespéré du cheval accablé de coups, qui ne comprend pas ce qu'on lui veut, fait de son

mieux, et ne voit autour de lui que des poings tendus et des visages menaçants.

Nous nous réprésentons quelquefois deux de ces malheureux, un homme et une femme, jeunes encore, arrivant à la chute du jour dans une des vastes plaines du midi de la Gaule, récemment soumise aux Francs. Echappés dans leur enfance à rincendie du Palais d'Augustule, le dernier protecteur enthousiaste des histrions, il ont traîné leur jeunesse méprisée dans cette Italie presque entièrement partagée aux barbares compagnons d'Odoacre; les voilà définitivement obligés de quitter Rome devenue inhabitable pour eux, aujourd'hui que règne Théodoric, prince qui, quoique Arien, ménage les idées nouvelles et protège les chrétiens.

La demeure devant laquelle ils se sont arrêtés est importante par son étendue; une tour de bois assez élevée, couverte hâtivement d-un toit de chaume, domine un assemblage étrange de bâtiments consacrés à divers usages : étables, granges, écuries, celliers. Dans les murs revêtus d'un crépi grossier, sont encastrés, pour donner de la solidité et aussi peut-être pour, satisfaire un vague besoin d'ornementation, des tronçons de colonnes brisées, des débris de statues mutilées. La couleur dorée des marbres grecs et italiens contraste avec le ton cendreux de la construction franque; c'est la demeure d'un des Leudes de Clovis. Autour de la table, formée d'un bois épais à peine équarri et couverte de vases d'or et d^argent, arrachés au trésor d'un temple de Mercure spolié et démoli, sont assis les familiers et les compagnons d'armes du matoe de la maison; on boit à longs traits, l'on célèbre l'anniversaire de la défaite de Synagrius, le dernier général romain envoyé contre les Francs, la victoire de Tolbiac et cette conversion du roi Clovis, qui donna aux Francs, pour alliés secrets ou avoués, tous les chrétiens répandus sur la surface immense de ce qui avait été l'empire d'Occiflent.

A côté du maître de la maison, et surveillant son dangereux troupeau, est assis un prêtre de la nouvelle foi ; il s'appelle

aujourd'hui Eusèbe , et s'appellera peut-être demain saint Eusebius, lorsque, pour avoir admonesté avec trop de zèle son terrible patron, mal converti et toujours prêt à retomber sous le joug de ses dieux sauvages; sa tête aura roulé sur le sable trempé de vin et de sang. Ses mains et son front portent encore les stigmates des tortures endurées pour la foL II assiste grave et silencieux au festin bruyant tout prêt à dégénérer en orgie.

Au dehors, les deux pau^Tes étrangers attendent ; la nuit vient, et les fumées du repas arrivent jusqu'à eux.

L'homme vêtu de la jupe courte de l'histrion porte sur son dos une grande lyre jadis accordée suivant le système de Timothée, mais à laquelle l'intempéria de l'air a feiit perdre plusieurs des onze cordes dont elle était garnie. Sa compagne, sous la cape italienne est vêtue du riche costume un peu défraîchi de la saUatrix ; son sein nu qui frissonne est à peine protégé par ce vêtement absolument semblable aux longs châles dans lesquels s'enveloppent, à l'heure de la sortie, les fées et les déesses de nos théâtres, et que l'on nommait alors Vamktus. Elle porte à son bras un petit paquet contenant un masque comique en liège, une petite brosse pour appliquer sur le visage le rouge végétal nommé fucm^ un poignard tragique et divers autres aeeessotres^ comme nous dirions aujourd'hui. La fatigue du voyage et la poussière de la route ont laissé des traces sur le front des deux pauvres artistes errants.

Introduits par la bienveillance d'un valet, ils sont accueillis avec des clameurs par les convives, lassés de boire et de crier: Cantate^ saltate Htstrionesl disent les Francs en gaieté, saluant les nouveaux-venus, dans leur langue maternelle, qui prend en passant par ces gosiers germains, l'accent de l'insulte et de l'ironie.

L'histrion s'est avancé, il a pris sa' grande lyre, dont les cordes brisées ont été rajustées à la hâte, et d'une voix agile encore, il commence cette pièce célèbre dans l'antiquité, et

intitulée : Niobé. Bits avec ces moyens prodigieux de déclamation chantée, transmis par les Grecs aux Ex)mainB, que des découvertes récentes nous ont fait connaître et dont le plaint-chant de nos églises a conservé si longtemps des traces, les malheurs de la fille de Tantale firent couler les larmes de& yeux des farouches guerriers ; la voix de Thistrion exécutait avec une dextérité incomparable VEpipkonus^ le QuUïsma^ ces groupes de quart de ton, au moyen desquels les musiciens antiques imitaient, en les exagérant jusqu'à des proportions considérables, les accents de la joie ou de la douleur.

De temps en temps, et pour ne pas ï^rdre le ton, il faisait sonner les cordes de la lyre, tandis que devant lui, encore enveloppée dans son manteau de laine, sa compagne, suivant le rhythme des vers, exprimait, au moyen de poses expressives et aussi élégantes que si elles eussent été dessinées par Phidias, les sentiments décrits par le poète.

Tant que dura Texécution de la Niobé^ le prêtre resta à peu près indifférent à cette scène ; mais bientôt un convive plus . érudit que ses compagnons, ayant jeté en grec aux deux comédiens cette citation empruntée au vieil Aristophane : « Allons , musiciens thébains , soufflez avec vos flûtes d^'os dans les peaux de chien. Dansez-nous la cordax ! » L'histrion déposa sa lyre, prit un instrument ressemblant à nos modernes cornemuses, dont il assujettit le soufflet sous son bras gauche et changea son cothurne en lambeaux contre un soulier qu'il mit à son pied droit et dont l'épaisse semelle de bois, séparée en deux parties, cachait dans sa large fente une petite machine de métal, qui, à chaque mouvement du pied, marquait la cadence.

Jetant son manteau de laine, la saltatrix parut alors vêtue seulement de voiles, formés d'une gaze épaisse lamée d'argent, à travers lesquels brillaient, comme au sein d'une eau transparente, son corps d^'ivoire et ses membres harmonieux, et tous deux commencèrent cette danse endiablée nommée la cordax. dont la tarentelle de Naples n'est qu'une édition chrétienne

considérablement revue et corrigée. Tout en marquant la mesure, l'histrion chantait sur l'air de la cordax une chanson plus que- libre, et dont les paroles avaient été composées par Néron. Le prêtre se leva, se couvrit la tête de son manteau, et, lançant contre les poètes et les comédiens un anathème qui dure encore, malgré lé peu de rapports qu'il y a aujourd'hui entre nos artistes dramatiques et les hypocrites grecs et latins ; il exiga l'expulsion immédiate de ces misérables, les accusant de venir au nom de dieux abolis, essayer, par leurs impures excitations, de replonger leurs spectateurs dans les fanges dont le christianisme essayait de tirer l'humanité.

Quelquefois alors, le maître accueillait les pauvres bannis, et leur accordait, sous la condition de renoncer à leur culte pervers et à leur infâme métier, un coin de terre et une chaumière sur ce pays conquis, et dans ce monde nouveau, qui ne les connaissait et ne les protégeait pas, puisque les lois mérovingiennes ne punissent que d'une amende ridicule par son exiguïté, le meurtre de l'histrion.

Depuis les temps dont nous venons de parler, jusqu'à la fin du 13® siècle, il existe dans la collection du Conservatoire une lacune presque complète ; on peut cependant faire remonter jusqu'au 9* ou 10° siècle deux oliphants d'ivoire qu'anima peutêtre le soufffe des compagnons ou des émules de Roland.

Il sera, facile de combler cette lacune en faisant imiter par d'habiles luthiers les instruments du moyen âge dont le nom et la description se trouvent fréquemment dans les auteurs contemporains.

Le 14* siècle est représenté au Musée instrumental du Conservatoire, par un admirable serpent d'église, évidemment de fabrique italienne. Le reptile, imité avec une vérité peu rassurante, est le serpent symbolique à tête de démon, qui tenta Eve, et par lequel le pieux moyen âge représentait tout ce qui lui était antipathique ou redoutable :

Derniers débris des impures croyances, éteintes à jamais;

Révoltes de la chair ou de l'esprit, écrasés sous le talon de la chasteté et de la foi ;

Schismes naissants ;

Sciences noires des ténébreux sorciers ; féroces audaces des jacqueries noyées dans le sang; voilà ce que voyait, dans le serpent, habitant de Therbe et du marécage, cette société à peine remise des grandes secousses, par lesquelles avaient été brisés l'empire romain et le grand héritage de Charlemagne, et qui, sous sa forme presque entièrement monacale, dormait dans sa foi intacte, d'un sommeil si doux et si plein de songes, sous l'ailé de ses pasteurs et sur le sein de la religion catholique.

Voilà pourquoi le moyen âge a si souvent placé le serpent au pied des statues de ses saints et de ses martyrs. La victoire n'est pas si lointaine et le triomphe si complet que l'on n'ait besoin d'être encore un peu rassuré par l'idée que le grand révolté est là, devant vos yeux, vaincu et enchanté sous une forme vile, au milieu des tortures et des flammes. La pensée qui a inspiré l'auteur du serpent d'église, dont nous nous occupons, est une des plus cruelles que l'on puisse imaginer ; on y retrouve quelque chose comme la rancune d'un moine implacable et vainqueur : c'est une souffrance morale que subit ici -le grand orgueilleux. Son corps va frémir sous le souffle sacré, et c'est par sa gueule crispée que vont passer les louanges de son éternel ennemi; aussi, son corps se tord, secoué par une immense douleur, et sur sa face humaine aux dents aiguës, se peint l'expression d'une fureur basse et impuissante.

Le moyen âge n'était pas tendre pour les vaincus et les contradicteurs. Témoin l'ornement singulier suspendu aux orgues d'une ancienne ville espagnole, Barcelone, croyonsnous, et qui représente une tête africaine ornée d'un turban; cette tête placée là, en souvenir d'une autre véritable tête de Maure, autrefois suspendue en ce lieu, était mise en rapport par un mécanisme caché, avec l'instrument sacré, et lorsque

celui-ci commençait à se faire entendre, les yeux de la tête de bois roulaient, et ses dents s'entre -choquaient comme en des tourments affreux, à la grande édification et au grand plaisir des fidèles d' alors. ^

Nous rappellerons aussi le duel singulier qui eut lieu sur une des places de Tolède, où deux preux chevaliers se pourfendirent mutuellement, avec la permission des autorités, à propos d'une simple question de préférence sur l'usage d'un bréviaire ; il s'agissait de choisir entre l'office mozarabe, et l'office tolédan. •

Le 14® siècle n'était pas non plus, il faut l'avouer, une époque très-musicale ; à part quelques trouvères faisant résonner leur vielle dans les salles des châteaux solitaires, et de quelques confrères accompagnant leurs mystères avec les tambourins, les flûtes et les rebecs, toute la musique du temps dont nous parlons était renfermée dans l'Église et mêlée aux cérémonies sacrées. A cette époque rude et méfiante, où les différentes classes de la société étaient si rigoureusement séparées, les hommes vivaient loin les uns des autres : le seigneur, dans sa tour,, le bourgeois dans sa boutique, le peuple dans ses taudis, et se mêlaient rarement, si ce n'est dans l'église, où des sensations éprouvées et de chastes plaisirs goûtés encommun, donnaient comme unçivant- ^ goût de la grande égalité promise aux fidèles par-delà le trépas.

L'Eglise fut donc le premier salon, -le premier musée, le premier club, pour nous servir d'une expression plus jeune que notre sujet, et les arts, les premiers liens qui réunirent les hommes si profondément divisés alors et les habituèrent à vivre quelques instants ensemble, sans querelles et sans mépris, avant de leur apprendre, je n'ose dire à s'aimer, mais à se supporter mutuellement comme ils furent amenés à le faire plus tard I

Dans l'Église, représentation visible de ce paradis, dont les imaginations grossières du moyen âge devaient avoir tant de

peines à se £a,ire une idée, au milieu des odeurs de Tencens, en face des images peintes et dorées, des4>rotecteur8 célestes, ravis par les harpionies savantes alors, du déchant et de Vorganum, sous ces splendides virtaux qui les inondaient d'une lumière irisée comme si elle eût passé à travers les ailes des séraphins, le rude seigneur, Vhumble bourgeois, le pauvre cerf du moyen âge devaient éprouver une émotion vertigineuse et un enivrement dont nous ne pouvons aujourd'hui nous faire une idée, même approximative.

Qu'on se figure sur ces âpres et naïves natures, l'effet tour à tour terrible et doux de l'instrument religieux par excellence, l'orgue, déjà bien perfectionné depuis l'orgue de Pépin, dont les larges touches étaient frappées à coup de poing par l'organiste; et surtout depuis celui bien plus antique, appelé Vinstrument à plusieurs têtes^ et que Minerve inventa, dit-on, pour imiter les cris et les sifflements de la Gorgone expirante immolée par Persée.

La vieille Église était encore une école, une maîtrise, un abri toujours ouvert, où le pauvre avait sa place et son patron Lazare ! Et quand la ville tout entière était endorniie, lorsque retentissaient dans l'Eglise, seule éclairée comme une immense veilleuse, ces chants qui réunissaient, sans presque jamais s'interrompre, la nuit au matin et le matin à la nuit, si quelque égaré sans asile venait dormir sur sa marche usée ou sous son portique sombre, elle feignait de ne pas le voir et le laissait profiter de cet asile, que n'aurait point osé violer le créancier avide ou le sergent brutal.

Aussi, en entrant dans ces antiques nefs, Saint-Séverin par exemple, il semble que de toutes ces âmes exhalées, de toutes ces sensations éprouvées quelque chose est resté vivant qui vous saisit et vous inonde. On comprend alors qu'il devait être doux de reposer, bercé par les mélodies sacrées, sôus la dalle sculptée, au fond de la chapelle obscure, où le bruit que font les vivants arrive lointain et voilé, et qu'assombrit encore la

Vieille maison voisine appuyant fraternellement son épaule au mur antique et sacré.

Voilà l'ensemble de faits et le monde de spuvenirs que soulève en nous Faspect de ce merveilleux serpent italien dont la grimace horrible satisfaisait jadis nos pères I

Nos mœurs se sont adoucies, au moins à la surface; dans rintérêt de nos nerfs, devenu» plus sensibles, nous n'acceptons pas volontiers l'image de la douleur.

Nous avons supprimé même l'esclavage des statues. Nos cariatides supportent l'archivolte de nos palais avec une résignation d'employé et une gravité de fonctionnaire. Et notre goût moderne ne sympathise guère aujourd'hui avec le goût encore un peu sauvage qui a inspiré au Puget les figures écrasées et souffrantes, sur le dos desquelles il a posé le balcon de l'hôtel de ville de Toulon.

Voici le virginal, et l'épinette, qui sera un jour le clavecin, puis le piano-forte !

Le soleil de la Renaissance se lève, les papes, amis de l'intelligence, ramènent et protègent les arts épurés dans cette Rome d'où nous les avons vus chassés. Les anciens dieux, jusqu'alors enfouis dans le sein de la terre, recherchés avec passion par Léon X et par Raphaël, reparaissent inoffensifs et mutilés ; maintenant qu'ils ne sont plus que de l'histoire, ils seront certes plus respectés et plus immortels, comme chefsd'œuvre, qu'ils ne l'ont été comme dieux. L'exemple de Palestrina et les progrès du goût viennent de chasser définitivement du temple, avec tous les artifices puérils dont s'était embarrassée la musique gothique, surtout au XV® siècle, les derniers restes des épîtres farcies et des messes plus étranges encore où, pendant que quelques voix exécutaient toutes les finesses de la musique d'alors sur les paroles Kyrie eleison ou Gloria in excelsis^ une autre voix, excitant le gros rire enfantin de nos pères, chantait l'air et les paroles d'une chanson populaire : Vamy Robin ou Baise^moi, ma miel Ces joyeusetés au gros sel, qui vont si bien avec les chapiteaux gothiques où des

moines lutinent des religieuses, ne sont plus possibles aijgour* d'hui que la sévère Réforme observe tout pour tout attaquer. Puis, toutes les finesses antiques demeurées dans le plainebant doivent disparaître ou se transformer ; il ne faut pas laisser à Luther cet avantage et ce cbarme des offices chantés en chœur et par tout le peuple.

L'idée de nommer si la septième note de la gamme a fait pour jamais écrouler le vieux système des ntuinces.

La notation musicale, après avoir passé des lettres antiques aux signes appelés neumes^ s'arrête enfin et se ûxe à peu près à la forme sous laquelle nous l'employons encore aujourd'hui après l'avoir, bien entendu, complétée et perfectionnée. — Isis laisse tomber ses voiles au moment où les hommes commencent à moins se craindre et à se rassembler. Les routes se tracent, les hôtelleries cessent d'être des coupe-gorges, les bandits pourchassés se font aubergistes. Cette lumineuse Italie devient le point central vers lequel se tournent tous les regards ; chacun veut revoir bienveillante et amie cette Rome terrible qui a fait trembler l'univers.

L'exemple des princes italiens, recevant dans leurs petites cours si hospitalières tous les illustres voyageurs, va être imité partout. Le noble, le magistrat, le riche bourgeois même, vont de plus en plus ouvrir leurs maisons et recevoir. Voici que se répand l'usage de l'épinette : mettez devant son clavier une jeune fille qui chante, des auditeurs bienveillants qui l'écoutent et l'applaudissent ; un plaisir et des sensations éprouvées en commun, nous l'avons déjà dit, voilà le fil sympathique trouvé, voilà le premier salon moderne. La société moderne est née.

Quand à Rome, elle n'enverra plus désormais sur le monde, au lieu de légionnaires et de proconsuls, que les apôtres du bleu d'outre-mer, les chevaliers de la chanterelle, les assembleurs de moellons et les dégrossisseurs de marbre.

Mais voilà que de grands événements se produisent du côté

du Nord ; comme le vieil Empire romain, le grand héritage de Charles-Quint se démembre. La Hollande et six provinces du cercle de Bourgogne embrassent la Réforme; persécutées pour leur foi, et lasses de passer de Jean sans Peur à Charles- Quint, de la Bourgogne à TEspagne, après plus de 20 ans de guerre, elles s'affranchissent de tout joug, et forment la Ré« publique des Provinces-Unies.

C'est alors, dans ces villes affranchies et daus ces familles^ que les coutumes d'une religion, née dans la patriarcale Allemagne, réunissaient tous les soirs, pour chanter en commun les psaumes traduits en langue vulgaire et ornés d'une musique nouvelle, que dut s'introduire et se répandre, nous en attestons les chefs-d'œuvres de Mieris et de Terburg, l'usage des clavecins, et l'habitude de ces concerts intimes dont,* ^ cette époque, les seuls tableaux des peintres des Pays-Bas offrent de si nombreuses et dé si délicieuses reproductions.

bonheur d'être chez soi, dans une ville à soi, quand le commerce va bien, que la journée laborieuse est terminée, que la digne matrone au béguin blanc, à la chaîne d'or et au trousseau de clefs, est assise près de vous, que vos filles et vos garçons, qui grandissent, apparaissent groupés au bout de la salle avec les garçons et les filles des honorables voisins que le commerce, avec l'Inde et la Chine, enrichit comme vous ! qu'il est bon, bien assis dans la chaise de cuir aux larges clous de cuivre, les pieds posés sur le plancher de sapin jonché de roseaux et de fleurs, ayant sous*les yeux, encadrés d'ébène et accrochés à la muraille, le portrait de sa ville bien-aiàiée, peint par Van der Heyden, et une marine de Bachuysen, d'écouter les chansons de Cats et de Kruls, exécutées par ces jeunes musiciens penchés sur les théorbes et les clavecins, de voir naître ces honnêtes amours, de penser à ces ménages futurs ! qui, lorsque vous dormirez, pleins de jours, sous les tulipes, dans les riants cimetières d'Utrecht ou de Harlem, prendront votre place dans les vieux fauteuils, d'une manière si certaine et si insensible, que la vieille maison, les meu-

bles étemels, les argenteries massives et les faïences chinoises ne s'apercevront pas qu'ils ont changé de propriétaires !

O tranquille et mélancolique Hollande ! pays de la famille et du coin de feti, Hollande que j'ai traversée à une époque de ma vie, que le charme d'un souvenir, mêlé de tristesse, éclaire d'un reflet lumineux et pâle comme un de tes soleils d'argent ! Rien qu'à peindre la chaumière, le buisson et le canal paisible qu'ils voyaient de leur fenêtre, tes artistes sont devenus grands, tant ils ont mêlé de leur cœur aux couleurs étendues sur leur palette, et tant, ne trouvant rien de plus beau, ils ont caressé, en la reproduisant sans cesse, ton image naïve et chérie !

Du balcon de tes maisons de briques, du fond de tes jardins pleins de fleurs et du milieu de tes grasses prairies, les habitants, les arbi*es et les animaux domestiques semblent être si attachés au sol, et regardent, quand vient le soir, passer l'étranger qui se hâte, avec un tel sentiment du plaisir d'être immobiles et chez eux, que le voyageur, suivi de tant de regards sympathiques et apitoyés, sent instinctivement qu'il tourne le dos à la paix et au bonheur, et devient triste, songeant que dans tes délicieux paysages il n'a que le rôle ingrat de ces passants à moitié disparus déjà, qui vont tourner le coin du mur ou l'angle /iu champ de blé dans un des admirables et immortels chefs-d' œuvres de Ruysdaël ou d'Hobbema î

O beau clavecin, dont le mécanisme est signé Ruckers, le grand facteur des Pays-Bas, et dont la caisse de laque et d'or est si évidemment de fabrique hollandaise, n''est-ce pas qu'à certains anniversaires la jeune fille blonde, si vivante encore dans le tableau de Terburg, vient continuer devant ton clavier d'ébène la chanson qui, depuis deux cents ans, tient sa lèvre entr' ouverte et sa main suspendue, pendant que, maniérant son poignet droit et faisant des effets de manchettes, son fiancé, sobrement vêtu de noir, et récemment revenu de l'université de Leyde, l'accompagne sur son théorbe. Doux fantômes des familles éteintes! riant souvenir des paisibles tableaux que tout à l'heure nous avons essayé de faire revivre !

A partir du dix-septième siècle, les objets intéressants abondent dans la collection du Conservatoire ; indépendamment de deux autres magnifiques clavecins, dont Tun est couvert des peintures de David Teniers et de Paul Bril, on y remarque encore :

Une admirable épinette où des Amours du Poussin folâtrent sur un fond d'or ; on songe ici à cette lettre fière et indignée que le plus grand des peintres français écrivait en quittant Paris et au moment d'aller s'établir pcfur toujours dans cette Rome qui eut son tombeau : Je m'en vais, dit-il, de cette ville où l'on m'emploie à peindre des clavecins et des épinettes.

Une grande et singulière boite à musique italienne, de forme ovale, en fer doré et repoussé, ressemblant à s'y méprendre à un brasero, et faite pour envoyer, au lieu de bouffées de chaleur, des bouffées de musique dans les appartements qu'elle était appelée à décorer.

Deux tympanons admirables, dont l'un est orné de pierres précieuses.

Le violon de faïence dont Champfleury nous a raconté l'histoire.

La guitare du grand Dauphin.

Une pochette devenant au besoin un éventail ; cet amusant nstrument fait revivre l'image de son premier possesseur, sans aucun doute un de ces adorables et prétentieux maîtres de danâe, vêtus de satin et de taffetas, qui tombaient sur un canapé des Gobelins, avec des attitudes fatiguées, réglés comme des pas de ballet, en arrivant chez une de leurs belles écolières, après avoir parcouru, par un temps de chaleur, sur la pointe de leurs souliers cirés à l'œuf, le Paris de Louis XIV et de Louis XV.

Voici la harpe en vernis Martin jadis embrassée par la princesse de Lamballe I Habituée aux caresses des plus beaux bras du monde, comme aux atmosphères chaudes et parfumées des appartements de Versailles et de Trianon, elle fut retrouvée

déshonorée et brisée sur le dos d'un petit Savoyard sans culotte, un jour d'hiver, de neige et de brouillard.

Une partie de l'intéressante collection, un peu oubliée du public, et sur laquelle nous essayons aujourd'hui d'attirer l'attention, pourrait être appelée le Musée des souverains de tart musical. On y voit l'épinette authentique de Grétry, débile instrument sur lequel il composa le Huron et quelques-uns de ses premiers ouvrages ; un petit piano dit piano de voyage, qui servit à Beethoven, et sur lequel il laissa peut-être tomber sa tête fatiguée alors que, épuisé d'insomnie et de douleur, il resta quatre jours ne pouvant prendre ni nourriture ni somnûeil, après le mariage de son élève favorite, laquelle ne soupçonna jamais, dit-on, l'amour du grand artiste.

On voit aussi, au musée instrumental, le piano de Boïeldieu, taché encore de l'encre avec laquelle il écrivit la Dame blanche. Les violons de Kreutzer, de Baillot et de Habeneck.

Lorsque le Musée instrumental aura été, ainsi que nous le souhaitons plus haut, complété et classé ; lorsque, par une conséquence logique et inévitable de sa création, on y joindra les autres instruments disséminés dans d'autres collections, ceux renfermés à l'Hôtel de Cluny,par exemple, on aura alors un musée unique en Europe. Tel qu'il est aujourd'hui, il mérite déjà l'attention toute particulière de ceux qui, comme nous, cherchent à reconstruire le passé, même par ses monuments les plus éphémères, aiment à se promener dans les appartements déserts, à rallumer les lumières éteintes, à rattacher les cordes briséçs et à rendre la voix aux instruments silencieux !

L existe tin petit volume, fort rare aujourd'hui, publié dans les dernières années du XVII® siècle, et intitulé : ."^i^^, Lettres curieuses de voyages y écrites (T Angleterre , de Hollande et d'Italie. Ces lettres, qui portent la vive et intéressante empreinte d'une personnalité réelle et fort accusée, sont adressées à une belle inconnue appelée tendrement Carite, par un correspondant amoureux et anonyme qui prend le nom de Daphnis I

Nous ne savons pas l'histoire de ce volume, nous n'en connaissons pas l'auteur, qui n'est pas même nommé dans le privilège accordé pour vingt années à Jean-Baptiste Loyson, en considération de la perte qu'il a faite dans l'incendie du collège de Montaigu. Nous n'avons pas voulu nommer ce livre devant notre ami et collègue Ed. Fournier, pour lequel le passé n'a point de mystères, afin de laisser dans l'ombre où il lui a plu de s'envelopper, l'auteur de ces lettres, et l'objet ignoré de ces tendres amours !

A travers ce style maniéré où le goût du temps amène parfois des phrases à un louis le brin, on sent passer le souffle

jeune et Bincère d'un sentiment vainqueur du temps et de l'espace.

A force de relire ce petit volume, qui a pour nous un charme étrange, il nous a semblé voir revivre des contours oubliés, reparaître des traces effacées ; Taimable silhouette d'un jeune gentilhomme de la cour du grand roi nous est apparue souriante, et Daphnis est devenu pour nous un personnage réel. Sous ce nom champêtre se cache quelque vieux nom respecté, et c'est en voyageant, pour se perfectionner dans ses exercices et se préparer à servir le Prince, que l'auteur des lettres eurieuses adresse à quelque maîtresse adorée, vers laquelle, de tous les points de l'horizon, se tournent son cœur et son souvenir, ces pages singulières, où les impressions du voyageur, les remarques du curieux et les plaintes de l'amant sont mêlées de façon à former un assemblage intéressant, digne, selon nous, d'être remis aujourd'hui sous les yeux du public. L'usage de faire voyager les jeunes gens riches et bien posés dans le monde, afin de terminer leur éducation, commençait alors à se répandre. On choisissait» pour les accompagner, un de ces aimables demi-savants, dont la profession était, après avoir ramené au foyer paternel le jeune voyageur, de repartir avec un autre. C'est ainsi qu'avait fait pendant vingt années le conseiller Nemets, qui nous a laissé le si curieux volume intitulé : Séjour de Paris^ écrit par lui en 1726, en se reposant de ses courses étemelles dans la petite principauté de Waldeck, avec le titre de conseiller du prince régnant, qu'il avait autrefois accompagné dans un de ces voyages.

Les voyages ne sont véritablement charmants qu'au matin de la vie, à cet âge où l'œil moins enfoncé sous l'arcade sourcilière perçoit plus de lumière et d'espace, où l'épiderme plus tendre ressent plus vivement les caresses de la brise, où le jarret d'acier n'est point encore détrempé par la fatigue.

C'est alors que l'on échange volontiers, au soleil levant, un gai bonjour avec la jeune fille qui passe, et que l'on accueille l'étranger avec* la sympathie empressée du jeune chien ne

connaissant encore ni le bâton méchant, ni les avances perfides de Tenfant cruel !

Daphnis avait donc vingt ans I Voici comment il se présente à nous dans la préface de ses lettres.

« J'ai le nez un peu long, la bouche plus grande que petite, les dents blanches, les cheveux noirs ; je chante et danse cavalièrement, je ne suis pas mal à cheval, je fais très-bien des armes ; ma mémoire n'est pas aisée ; excepté ce que j'aime, et les plaisirs que Ton me fait, il n'est rien que je n'oublie. »

La mystérieuse Carite, prend une seule fois la parole, pour tracer de lui le portrait suivant :

. Daphnis est à mes yeux un homme incomparable. On le peut dire en tout un galant achevé* Il est doux, sérieux, civil et réservé, Et d*une probité qui n'est pas concevable.

Le tour de son esprit est presque inimitable. Il est toujours brillant, facile et relevé. Et parmi le beau monde on a toujours trouvé L^air de son enjoument tout à fait agréable.

En sa taille il n*est point trop grand ni trop petit. Son port est noble et doux, et sa mine fort fîère ; Le ciel lui ât un corps digne de son esprit!....

Comme on le voit, Cathos et Madelon n'avaient point été si bien redressées par Molière, qu'un peu de leur préciosité ne fût restée dans l'éducation des filles avant que Mme de Maintenon ne s'en fût tout à fait emparée.

Du reste, le moment était bien choisi pour quitter la cour de France et visiter les pays étrangers.

Les vêtements noirs de la veuve Scarron commençaient à jeter une ombre sur un règne jusqu'alors rayonnant.

Le roi de dix-neuf ans, que nous voyons dans les souvenirs de M. de Rysreck, jeune, alerte, et qui, vêtu d'un simple pourpoint de velours violet sur lequel passe un baudrier de maroquin noir, sans aucun ornement, fait si cavalièrement manœu-

vrer ses mousquetaires au Cours-la-Reine, est devenu le Grand Roi.

Daphnis Ta vu passer un soir qu'il revenait grave et sombre, dans son large carrosse doré. Il allait au pas, le front chargé de soucis I De temps en temps la voiture s'arrêtait, un secrétaire d'Etat recevait un ordre, ou bien un gentilhomme, incliné sur la housse fleurdelisée de son cheval, remettait au maître un papier en prononçant quelques paroles, tandis qu'à côté du roi, blottie dans un coin du caresse, muette, indifférente en apparence, celle que Louis XIV appelait Votre Solidité, penchait sur un ouvrage de tapisserie son visage impénétrable, et ses yeux armés d'une grande paire de lunettes.

Les raffinements sur la grâce remplaçaient les raffinements sur l'amour ; le style devenait fleuri, suave, onctueux ; l'époque des adorables concetti finissait. M. de Saint-Aignan n'eût point osé peut-être alors appeler, comme il l'avait fait autrefois, son cheval qui avait l'habitude de s'emporter, — un tendre engagement, — sous ce prétexte qu'un tendre engagement vous entraîne toujours plus loin qu'on ne pense.

Le temps des galanteries chevaleresques s'en allait mourant.

.Une pauvre femme, Mme Durban, mariée à un honorable magistrat, ayant au milieu de tendres adieux, fait don au chevalier de X..., de son portrait en buste et de grandeur naturelle, en lui recommandant bien de cacher ce gage compromettant de sa tendresse, le chevalier n'avait rien trouvé de mieux, pour rompre des relations dont il était fatigué, que de faire attacher avec quatre clous, derrière sa chaise, le portrait • de l'abandonnée, et avait ainsi traversé Paris en plein soleil, remplissant le devant de son véhicule, avec sa figure impassible et sa panse enrubannée, tandis que derrière lui, souriant avec tendresse et respirant une fleur, la pauvre Mme Durban réjouissait le populaire de son air prétentieux et de son geste arrondi.

Le roi l'avait su, et n'avait point puni cette odieuse indéli-

tîatesse, qui, après tout, ne frappant qu'une coupable, devait satisfaire le ciel !

Daphnis donc, amplement muni de recommandations paternelles et de substantielles lettres de change, fit ses adieux à tout ce qu'il aimait dans ce Paris où il ne devait revenir qu'après avoir visité les villes de Londres, d'Amsterdam, de La Haye et de Rome. Il emportait une petite pacotille d'éventails, de boîtes à mouches, et autres menues galanteries qu'il était alors d'usage d'offrir aux belles dames des pays que l'on allait visiter. Puis, accompagné de son Mentor, d'un autre gentilhomme de son âge et d'un laquais nommé Kamel, il traversa la Normandie, et s'embarqua sur une de ces grosses barques faisant à heure fixe, le trajet de Dieppe à New Haven.

Ce ne fut pas sans une certaine horreur aristocratique que Daphnis posa le pied sur cette terre qui avait bu le sang du roi Charles, et s'arrêta dans la capitale du royaume, alors gouverné par ce Guillaume d'Orange, ennemi'mortel et peu scrupuleux du Grand Roi et de la foi catholique. Aussi Daphnis, voyant un peu les choses à travers les lunettes de Mme de Maintenon, n'est pas tendre pour l'apôtre de la foi protestante, Martin Luther, ni pour la grande ombre de Cromwell, dont il envoie à Carite un portrait trivial, mais* palpitant de réalité, à lui tracé de visu par un vieux gentilhomme avec lequel il avait lié commerce à Londres.

« Et comme je l'interrogeai là-dessus, » dit-il, « c'est-àdire sur les événements et lès personnages de cette révolution, qui avaient causé la mort du malheureux Charles, ce vieil et honnête gentilhomme me répondit :

« J'ai vu dans ma jeunesse milord protecteur ; l'Angleterre était alors profondément troublée ; la situation on ne peut plus mauvaise ; l'armée attendait sa solde, les capitaines de vais^ seau venaient de désarmer, faute de payement, lorsque Cromwell se décida à casser le parlement.

« Je l'ay vu partir en bateau pour cette expédition; ses

troupes et sa garde ont suivi les rues, et son cheval, un des plus beaux que j'aye vu de ma vie et des mieux bardés, a suivy la garde; je l'ay vu dîner en famille à son retour; tous les mets de sa table ont été de grosses pièces de bœuf, de veau, de mouton et de plats chargés de monstrueux chapons ; ses gardes les portaient jusqu'à la table; ils étaient vêtus d'un beau drap gris, avec un galon d'argent bordé d'un velouté noir; je me suis étonné en voyant cet homme si vanté et si craint partout, avec un habit gris et un manteau noir, et de le voir, patroûiUer {sic) dans un bassin pour se laver. Il y avait une place vuide entre sa femme et lui, ses filles se tenaient par derrière et lui servaient à boire ; il y avait sur une soucoupe une cuillière, du sucre, une pomme avec sa peau, les cendres et les charbons, dans lesquels on l'avait faire cuire ; il a brouillé le tout ensemble et l'a avalé comme quelque chose de bon; pendant ce temps, la plus jeune et la plus jolie de ses filles, causait en français avec un gentilhomme étranger. »

Après ce vivant tableau d'intérieur, et quelques lardons lancés encore à la mémoire de Cromwell» qui avait jadis, paraît-il, poussé l'audace jusqu'à mettre les chevaux de ses Côtes de fer dans les églises profanées, notamment dans celle de Huestminster (sec), laissant tous ces souvenirs déjà anciens, Daphnis revient à son entrée dans Londres, et raconte à Carite ses impressions à ce sujet.

« Les femmes ne m'ont point paru belles, dit-il, d'abord : c'est apparemment vous, madame, qui leur faites ce tort, mais à qui ne le faites-vous pas? »

Deux choses l'ont cependant d'abord charmé ; l'aspect de la Tamise sur laquelle se promènent de petits bateaux chargés de violons et de hautbois, accompagnés de mille autres bateaux sans musique. Ces bateaux vont et viennent sans cesse pour la commodité des habitants, qui y trouvent plus de douceur et moins de dépenses qu'à se servir de caresses, lesquels sont rudes, et coûtent jusqu'à? douze sous par heure. Il admire aussi beaucoup la promenade du parc. La descrip-

tion qu'il donne de cette promenade fait songer aux tableaux de Paul Bril ou *de Van Keissel I

« C'est un lieu champêtre. Les dames s'y promènent à pied; le vert des arbres y est charmant, un petit marais qui se trouve dans l'un des bouts, nourrit une multitude incroyable d'oiseaux de rivière, on voit en ce même parc des corbeaux, des merles, des moineaux blancs, et une multitude de serins de toutes sortes de couleurs.

Au milieu, un canal bordé d'arbres; (c'est sur ce canal, ô Charles II! que vous promeniez vos sérénades, aujourd'hui éteintes, et vos musiciens dispersés I)

Le reste est un pré où paissent des daims et des vaches.

La grande beauté de ce lieu consiste en ce qu'il fait entrer la. campagne dans la ville. Charles second eut l'idée de l'embellir davantage, et fit venir de Paris un très-habile homme, 1^ même qui avait fourni le dessin des Tuileries. Cet homme, après avoir un peu rêvé, trouva que cette simplicité naturelle, ce lieu, en quelques endroits même désert, avait quelque chose de plus grand que tout ce qu'il y pourrait faire, et persuada au roi de n'y pas toucher.

Ce devait être toi, honnête et modeste Le Nôtre, toi qui arrêtais Louis XIV, en lui disant : — Vous n'en saurez pas davantage, — lorsque voulant égaler ta récompense à ton mérite, il élevait tes appointements à chaque merveille que tu lui promettais I

Dàphnis termine ainsi sa description du parc : « Tout y est rustique et champêtre.- Cependant ce tout a mille agréments! »

Certaines choses déplaisent fort à Daphnis : d'abord, la difficulté de compter en livres sterling, dont chacune valait à cette époque 14 livres de France. Cette monnaie tire son nom, dit-il, d'ouvriers appelés Sterling, que Richard Cœur de Lion fit venir d'Allemagne pour battre monnaie en Angletei're.

En second lieu, il désapprouve fort que des seigneurs portant l'épée la quittent, ainsi que la cravate et les gants, pour

se gourmer, comme il Ta vu faire en pleine rue et en plein soleil, au duc de Graffcon. Le noble duc, à propos d'une question de salaire, se battit à coups de poings, et dans toutes les règles, avec un cocher de fiacre qu'il rossa d'importance.

Quant aux théâtres de Londres, notre voyageur en parle peu : il trouve l'opéra médiocre, les airs mélancoliques, admire beaucoup une décoration faite tout entière de satin transparent (?) et signale dans la musique anglaise l'abus des tambours et des trompettes; cet abus, alors local, est devenu depuis, hélas ! européen.

Le musicien Purcel était à la mode en Angleterre, et Daphnis annonce à Carite qu'il lui envoie quelques chansons nouvelles tirées (TA belazor^ et de la Femme vertueuse^ les deux meilleurs ouvrages de Purcel, « qu'il ne faut pas confondre avec son frère, organiste de la Madeleine à Oxeford^ et, ajoute -t-il, homme de peu de mérite.

« Je vous envoyé les chansons que vous m'avez demandées, mademoiselle ; je n'avais garde d'y manquer, et de me mettre au hasard de fâcher un cœur que tout le monde loue, et que toutes personnes raisonables désirent ! Si celui qui voltige toujours auprès de vous ne vous est point incommode, ayez la bonté de l'y laisser en repos; il est fidèle, et je vous réponds de son respect et de sa soumission. »

Pour en finir avec^les choses de la comédie, Daphnis signale dédaigneusement la mort d'une fille de théâtre, Nell Gwin. Cette fille après avoir essayé sa voix en criant du poisson dans le mç-rché, monta avec succès sur les planches de l'Opéra, fut la maîtresse de Charles II, à qui Dieu pardonne, et pensa faire mourir de rage et de jalousie la belle duchesse de Portsmouth, qui au moins, « celle-là, dit Daphnis, était une femme de qualité. »

Comme exemple du flegme britannique (est-ce un avertissement adressé, sans en avoir l'air, à la belle Carite ?) il cite la terrible histoire qui venait d'arriver à Londres, et que voici :

Une femme se sentant sur le point de mourir, s'avisa de deman-

der pardon à fion mârî d'une grande offense, « qu'il saurait, lui dit^lle, quand il se serait engagé à lui pardonner. » Il s'j engagea, et la femme lui avoua une galanterie. Le maii Tassura avec beaucoup de caime, qu'il n'aurait aucun ressentiment de ce qu'elle venait de lui dire, ajoutant qu'elle n'avait pas non plus siget d'être trop contente de lui, et qu'il la priait de vouloir bien à son tour lui pardonner le mal qu'il pouvait lui avoir £ait. Ce que la malade lui accorda volontiers, autant surprise que ravie d'une si grande bonté. Le mari là-dessus lui aprit {sic) qu'il s'était bien aperçu de sa galanterie, et que pour cela m:éme, il l'avait empoisonnée.

tK Voilà, ajoute Baphnii^ <( le sang-froid et la constance d'un Ax^glais qui a pris son parti. »

Si nous ne craignions de fatiguer le lecteur, et de dépasser les bornes que nous nous sommes imposées, nous donnerions ici dans son entier, — la véritable histoire du patron de l' Angleterre, copiée et traduite pour Carite, sur un très ancien manuscrit, dont, dit sérieusement Daphnis, il ne reste plus que deux exemplaires dans le royaume. On y voit : comment Saint- Georges, bon gentilhomme de Cappadoce, délivra d'un dragon furieux la fille du roi de Lybie et douze jeunes feUes, désignées par le sort pour servir de pâture au monstre ; comment le saint, beau, fier et vaillant comme son épée, les rencontra, pleurant sur le rivage, vêtues de robes de^laines parsemées de larmes noires et ronges (le costume que porte Andromède dans une histoire qui ressemble beaucoup à celle-ci, ayant paru visiblement tpop shocJung à l'auteur de cette légende), comment le chevalier les aborda avec respect, les prenant d'abord pour la vierge Marie, suivie de ses anges ; comment il répondit par un fier sourire à l'invitation que lui fit la princesse de se retirer pour ne point partager leur sort, et enfin comment lorsque parut le dragon, avec sa lance et son épée, U a<ccommoda à la tartare cette monstrueuse anguille, protégé qu'il était d'ailleurs contre le démon qui habitait cette carcasse maltraitée, par les saintes reliques qu'il portait sous sa cui-

rasse et qui n'étaient antres, dit le vieux chroniqueur, que le chapelet ordinaire d'Adam, l'abrégé de la rie des saints que le bon Abel avait dans sa poche et le jeu de cartes que le méchaiit Caïn portait toujours dans la sienne.

Après la traduction et l'envoi de cette légende^ dont le fond antique et chevaleresque est brodé, comme on voit, de plaisanteries modernes et irrévérencieuses sur les saints et les reliques, Daphnis se .prépare à quitter Londres. Peut-être sentait-il sa foi catholique se troubler dans ce pays protestant.

Tant il y a qu'après avoir visité la Bourse, où se vendaient les mille petits riens à la mode, il annonce ainsi son départ à Carite : « Je sors de la boutique du . fameux Tampion ; on y fait des montres, et moi j'y fais des soupirs, qu'apparemment vous n'entendez pas. » Puis annonçant son intention de se rendre en Hollande, il ajoute : « On me dit mille merveilles de cet heureux pays, mais quelques douceurs et quelques charmes qu'il présente à tout le monde, le moyen qu'il en aie pour moi, madame...! Vous n'y êtes pas !

En quittant Londres, Daphnis se rendit à Anvers, afin de profiter, pour passer à Rotterdam, d'un de ces gros bateaux à voiles qui transportaient les marchandises et les voyageurs de la Flandre êspognole dans les Prot^inces-Unies ; et comme après avoir déposé ses bagages au Chariot-d'Or, hôtel fort recommandé aux étrangers, il demandait à s'aboucher avec le patron du navire qui devait le conduire à Rotterdam," on lui indiqua, hors des murs, une taverne où le digne marin faisait alternativement, après la dînée, sa partie de cartes et de quilles.

Daphnis, vu le désir qu'il avait de partir le lendemain, se décida à l'aller trouver .

Accompagné de l'inséparable M. de V..., il sortit de la ville.

La soirée s'avançait : à l'extrémité dé l'horizon le soleil venait de disparaître derrière un rideau lointain d'ormes et de tilîeuh. Enveloppés dans un bain d'or pâle, apparaissaient les

toits de briques d'un petit village dont le clocher aigu s'enlevait d'un ton bistré sur le fond lumineux.

Nos deux voyageurs marchaient sur le gazon d'un vert humide, coupé çà et là de larges plaques sablonneuses. Des cigognes au bec rouge, au plumage noir et blanc, traversaient à tire-d'aile le ciel d'un gris violet, encore çà et là glacé de rose.

Sur un des derniers plans du paysage,- un berger, dont la pureté de l'atmosphère laissait apercevoir distinctement la .veste rougeâtre et les bas bleus, commençait à rassembler son troupeau. Des vaches grises et noires, que l'éloignement faisait ressembler à des échappées des étables de Lilliput, et des moutons gros comme des flocons de laine, se hâtaient, des quatre coins de la pâture, de se diriger ve;ps ce bonhomme éclatant, qui leur rappelait l'étable close et le foin chaud.

A quelques pas devant nos deux voyageurs, une servante, la tête couverte d'un béguin blanc d'où s'échappaient des cheveux couleur de bière ; la taille serrée dans une camisole de futaine coquelicot, le bras passé dans l'anse d'un de ces paniers de cuivre estampé, dont les fabriques de Dinan inondaient alors les Flandres, causait avec un vieillard aimable, coiffé d'un feutre bossue, et le bon drille devait débite? quelque gaillardise ; car la maritorne souriait.

Le long du mur du cabaret, se hâtant dans le sentier jaune, un colporteur chargé de sa balle, et précédé d'un petit chien gai, qui courait devant lui en faisant sauter ses oreilles, se dirigeait vers la ville. Cependant, à cheval sur le banc de chêne, la barbe grise floconneuses, le chef préservé de la fraîcheur du soir par un bonnet de coton blanc, les cartes en éventail et la physionomie tranquille et réfléchie, le digne marin que Daphnis était venu chercher attendait, sans se troubler, l'effet d'une carte encore inconnue dont le menaçait le bras levé très-haut de son adversaire goguenard. On entendait derrière le cabaret le bruit des quilles heurtées par la boule

de bois, et le chant d'un grillon rassuré par cette paix profonde, se faisait entendre de tout près.

Les arrangements faits, les dispositions prises, Daphnis et son compagnon rétournèrent à la ville. Le lendemain à cinq heures du matin, ils commencèrent à glisser lentement, entre les deux rives d'émeraude dont la riche campagne flamande sertit les nappes limpides de ce beau fleuve l'Escaut, qui, comme tous les cours d'eau des Pays-Bas, n'est jamais encaissé et coule presque toujours à fleur de prairie.

Après une traversée sur laquelle il ne donne pas de détails, Daphnis vit tout à coup, comme s'il approchait d'une ville inondée, sortir du sein de l'onde la pointe des clochers et la cime des arbres de Rotterdam. Ville singulière et charmante, où la profondeur des canaux est telle, dit-il, « que les plus grands vaisseaux peuvent venir au millieu de la ville, et où les cheminées des maisons, les banderolles des navires, et le branchage des arbres, forment, à la première vue, un mélange inouï; car on ne sait si l'on approche d'une flotte, d'une ville, . ou d'une forêt; et où l'on trouve mêlés ensemble les curiosités et les agréments de la mer, de la ville et de la campagne. » Tout enclin que soit Daphnis à mettre Carite au-dessus de toutes les femmes qu'il voit, et la France au-dessus de tous les pays qu'il visite, il ne peut se soustraire au charme de ce pays honnête, laborieux, riche et heureux, où les intérieurs sont tenus nets comme les consciences, où les rues aont si propres, que les femmes s'y promènent en pantoufles, et les hommes en robe de chambre. Il admire une fois pour toutes, à propos de Rotterdam, ces maisons hollandaises, si propres et si soignées, où les portes et les fenêtres sont encadrées de pierres de taille ou de marbre, les devantures ornées d'un vitrage quelquefois composé de glaces de Venise transparentes et étincelantes comme du cristal de roche ; maisons où l'on nettoie avec du sable jusqu'aux manches des balais, et tellement semblables les unes aux autres, qu'il a fallu peindre les contrevents en

rose, eu rouge ou en vert, pour que chacuB puisse distinguer son logis de celui du voisin.

Daphnis vit à Rotterdam cette manufacture où Ton faisait les petites boules émaillées et les jouets d'enfants que la compagnie des Indes échangeait avec quelque avantage contre les perles, l'or et les diamants des sauvages.

' Il jette un regard en passant sur la statue d'Erasme, et nous raconte que le grand réformateur de la langue latine tient dans sa main de bronze un livre de bronze, dont on ditxqu'il tourne une page chaque' fois que l'heure sonnet « On dit aussi, ajoutet-il avec un scepticisme naissant, que quand il tournera la dernière page ce sera la fin du naonde ; mais on ne fait croire ceci qu'aux petits enfants et aux badauds, à qui Tâge n'a point encore donné un fçrt jugement. »

Décidé à faire un assez long séjour à Amsterdam, notre vojar geur s'arrêta peu sur la route de cette ville. Il séjourna cependant quelques jours à Delft, pour y voir le superbe tombeau que la République fit élever au prince Guillaume de Nassau, après qu'il eût été assassiné par Balthazar Gérard. Il admira le tombeau de pierre de touche, les quatre femmes de bronze aux quatre coins, les vingt-dôux colonnes de marbre noir, les sept arcs de marbre blanc surmontés de sept autres de cuivre, ainsi ^ue la statue en bronze du prince assis sui; une chaise et ajant derrière lui une Renommée ; à. ses pieds, on voit un chien couché.

Voici l'histoire de ce chien, que nous trouvons touchante et à laquelle nous demandons la permission de nous arrêter quelque peu.

« Dès que le prince son maître fut mort » c'est Daj^hnis qui parle « il ne voulut point abandonner son corps et ne voulut jamais plus ni mander ni boire. »

Rien autre chose, le maître est frappé, le chien ne veut plus vivre ; la douleur est plus forte que l'iustinct, il refuse toute nourriture et meurt I

Que se passait-il dans la cervelle et dans l'intellect épais de

«ce pauvre chien, pendant que, la tête appujée sur le lit de parade du héros, il laissait la yie s'en aller et la mort venir? Sans doute il revoyait dans sa mémoire obscure, et avec son instinct affiné jusqu'à Tintelligence par la douleur et Tamitîé, les longues soirées d'hiver, alors que, couché en rond devant le feu bienfaisant, il dormait sous le fauteuil du Taciturne, avec ce sentiment de bien-être et de confiance que donne aux enfants et aux animaux la présence d'un être ami et protecteur.

n se revoyait bondissant dans la fumée, derrière son compagnon, le cheval de bataille, ou dans la forêt verte quand il sautait jusqu'à l'arçon du duc de Nassau et que flatté par sa main, encouragé par sa voix il poursuivait le gibier agile arrêté tout à coup dans sa course par le coup de feu inévitable du chasseur. Et lorsqu' après un semblable coup de feu il vit tomber à son tour, pour ne plus se relever, son maître devenu le gibier du sombre Balthazar Gérard, quel écroulement dut se faire dans ce cerveau imparfait. Le mouvement et le bruit, la nourriture donnée avec la caresse, la familiarité soufferte par cet ^tre supérieur, tout cela aboutissant à ce corps froid et immobile et à cette main glacée ! Aussi, sans répondre à aucune voix, immobile, anéanti, mourut-il sans comprendre et sans plus rien vouloir accepter de personne.

Que sont nos douleurs humaines, adoucies par la plainte, désapprouvées doucement par la raison, et bientôt consolées par le temps, auprès de la fidélité de ce chien, et de la douleur sans fond de cette pauvre brute !

Aujourd'hui sculpté en pierre de touche, il dort à Delft, sur le monument funéraire de son maître et de son ami.

Baphnis vit donc rapidement La Haye, avec son cours voorkaut^ et les trois allées de tUleuls entrelacées où ne pénétrait jamais le soleil. C'est sous ces admirables tilleuls que, dané les belles soirées d'été, les cavaliers de Terburg venaient aaluer les beUes dames de Miéris, pendant que les instnimeiits et les voix retentissaient sur le milieu de la prottenade^ «n*

tourée de barrières, et qu'à travers les arbres noirs, laiune et les constellations à peine entrevues dans le feuillage épais, tiraient dans le clair obscur du ciel un silencieux feu d'artifice, d'étincelles et d'étoiles.

Il vit aussi à La Haye la belle maison du Bois, avec ses cigognes et ses cygnes, sur le collier desquels était représentée une potence : muet et suffisant avertissement adressé à ceux qui auraient été tentés de troubler dans leur repos ces animaux privilégiés. Il passa une journée à Leyde, où vivait alors, comme il vit aujourd'hui, le souvenir de Pierre-Adrien de Verf, l'héroïque bourgmestre ! Lors du siège de Leyde par les Espagnols, de Verf répondit aux bourgeois exténués par la famine et qui le pressaient de se rendre : « Mes compatriotes, il m'est égal de mourir de vos mains ou de celles de nos ennemis; je voudrais avoir des vivres à vous donner; mais, en attendant, prenez ce misérable corps et partagez-le à vos femmes et à vos enfants. »

Le dévouement de ce Christ de la patrie, offrant son corps et son sang pour sauver la ville qui lui était confiée, fut récompensé. Peu de temps après, les Hollandais se servant du terrible moyen de défense que la nature leur a donné, crevèrent les digues de la Meuse et de l'Yssel, et, du haut des remparts de Leyde, Adrien de Verf vit s'enfuir en toute hâte les quelques soldats espagnols échappés aux flots.

Au milieu de ses remarques curieuses et de ses souvenirs héroïques ou touchants, Daphnis paraît avoir éprouvé les premières atteintes du mal du pays ; car il écrit à Carite, qui avait eu la singulière fantaisie de lui demander des vers burlesques, cette lettre chagrine , peut-être inspirée par les brouillards, qui sont à la Hollande ce qu'est le vent d'est à l'Angleterre.

« Vous me demandez des vers burlesques, mademoiselle, comment en pourrais-je faire , quand j'ai le cœur plein de regrets et de soucis ? »

Puis il continue avec une liberté imprudente :

« J'ai été sur le point de faire partir une jatte pour aller

chercher S... (Scarron) dans l'autre monde, afin de vous obéir. » A défaut cependant de ver» burlesques, vous n'en aurez

point d'autres que ceux-ci :

Et comme s'il n'était ni bien ni mal au monde,

Que celui de la voir ou de ne la voir pas,

Tout m'opprime en ces lieux, ma peine est sans seconde.

Et je souffre cent maux pire que le trépas.

Puis, essuyant avec son mouchoir parfumé d'eau de la reine de Hongrie, les larmes qui commençaient à perler dans ses yeux tournés vers la route de France, il prend, comme on dit, son courage à deux mains, et part pour Amsterdam.

« Toutes les villes des Etats généraux sont belles, agréables et propres. Celle-ci est charmante ! Elle a dans sa simplicité de% grâces et des beautés que toutes les autres villes n'ont point. » Voilà ce qu'écrit Daphnis à Carite, en arrivant à Amsterdam, cette foire perpétuelle de l'univers, cette ville sans pareille au monde ! Elle abritait dans son port jusqu'à trois mille navires, et tenait le premier rang parmi les villes opulentes de ces Provinces-Unies, qui se vantaient de posséder plus de vaisseaux que de maisons !

Habitué aux douceurs des éducations françaises, et aux charmantes roueries des Valères, des Cléanthes, et des Angéliques, envers les pères et des maris indulgents et dupés, il vit avec étonnement , par quels moyens héroïques , les Hollandais chassaient de leurs mœurs, purifiées comme leurs logis, l'oisiveté, la débauche, la prodigalité, tous ces vices, enfin, qui s'établissent dans les âmes, comme les insectes immondes dans les coins obscurs des appartemelits négligés. Il pénétra dans ces maisons à scier dans lesquelles les petits .crevés et les gandins, coupables alors de quelques-uns de ces jolis tours, si facilement amnistiés aujourd'hui; étaient

odbupés du matin au soir, à scier sans relâche le dur bois des îles, tandis qu'à côté, dans la maison à /î/er, jouissant des bienfaits d'une éducation yraiment égalitaire, les filles, riches ou pauvres, soupçonnées de certaines tendances à laisser éteindre le feu sacré de Vesta, filaient toute la journée pour remplir une tâche dont le non accomplissement entraînait, faiit-il le dire, une large et fraternelle distribution de coups de nerfs de bœufs.

Daphnis vit aussi des spectades plus riants. Il but, avec une aristocratique bienveillance en entrant dans ces salles publiques de danse, nommées musichyySy le verre de vin que venait en îsouriant, offrir à Tétranger, la Frisonne au frontail doré, ou la paysanne de Delf à la coiffure de dentelles. Il prit sa part de gigantesques dîners ; il se mêla à ces gracieuses kermesses hollandaises si différentes des emportements flamands où la riche bourgeoisie se confondait avec la noblesse, et où la plaisanterie la plus risquée consistait en ceci que les dames, toujours masquées cherchaient, en tîontrefai- «ant leur voix et leur allure, à se fiaire donner par les cavaliers des fleurs et des présents qui, souvent, se trompaient d'adresse. De là,, brouilles, raccomodements, et toutes ces charmantes choses que connaissent et dont profitent si bien les amoureux, fi fut admis dans ces riches intérieurs ornés des chefs-d'œuvre de Gérard Dow, de Rujssdael, et comme en gentilhomme qu'il était, il ne dédaignait pas les beaux arts et était volontiers <iurieux de peintures habilement finies, il écrivit cette lettre à Carite :

» J'ai, mademoiselle, le désir de vous envoyer, en manière de souvenir, quelques raretés des pays que je parcours. Les aj^istements, bijoux, etc., étant ouvrés de façon bien supérieure à Paris qu'en tout autre lieu du monde, c'est dans les choses particulières,» que je choisirai pour vous quelques bagatelles- £^ comme la Hollande est le pays des bons peintres, pour certains petits sujets et drôleries, comme tableaux de buveurs, • -de fleurs, d'animaux, etc,, je me suis renseigné près d'un con-

naisseur et j'ai su la demeure cTun assez bon peintre en cek genres, qui jouit dans ce pays d'un honnête renom« »

Nous continuerons., sous forme '^de narration la lettre de Dapfanis ; il raconte à Carite, dans les plus grands détails, sa visite au peintre de drôleries.

Pour comprendre Tétonnément qui perce dans ce récit, il faut savoir que le seul atelier de peintre qu'avait encore visité Daphnis, c'était à l'Académie de peinture, le bel atelier dans lequel le grand Charles Lebrun, au milieu de tableaux de prix et de sculptures antiques, peignait assis dans un fauteuil doré, vêtu d'une splendide robe de damas de soie marron, protégeant sa veste de drap d'or et ses chausses de velours contre les taches d'huile grasse et de couleurs, devant lesquelles sont égaux le dernier des ra|)ins et les demi-dieux de la peinture.

Quelle fut donc la surprise de l'amant de Carite, lorsqu'après avoir fait retentir la marteau brillant de cuivre poli attaché à la porte d'une maison modeste, une vieille servante qui tenait dans ses mains un seau et un balai, ustensiles sans lesquels on ne peut guère se représenter une ménagère hollandaise, répondit à la demande qu'il lui fit de visiter l'atelier de mein heer Guillaume Kalftt en ouvrant au font du vestibule obscur une petite porte qui donnait sur un jardinet plein de soleil et de tulipes, et lui montrant au bout d'une allée soigneusement sablée, une porte mal jointe.

— Mein heer est là, dit-elle.

Puis, saisissant un râteau, elle se mit à marcher derrière le • visiteur jusqu'à la porte indiquée et revint à reculons, effaçant avec le râteau la trace que les pas de Daphnis et les siens avaient laissée sur le sable fin de l'allée.

La porte ouverte et refermée derrière lui, notre voyageur se trouva dans un petit endroit, moitié cave moitié cellier, ne recevant de jour que par les larges interstices des planches dont il était formé. Une obscurité blonde et transparente régnait dans ce réauit. Le soleil, en jouant avec l'ombre, pro-

duisait là des eflfets merveilleux. Un vaste chaudron appuyé contre une hotte, renvoyait, en un rayon étincelant, le coup de lumière que recevait sa cavité de cuivre jaune, tandis que le fond de l'utile récipient noirci par la fumée de vingt cuisines^ empruntait' à la nuit une telle vigueur et paraissait d'un noir si profond, que l'œil retrouvait avec peine son contour estompé, presque confondu avec les ténèbres.

Une botte de ces oignons violets, si chers aux artistes néerlandais, était accrochée au mur; une cuillère de bois et un double pied de céleri, gisaient près du chaudron, et dans le fond, sur un banc presque invisible, un pot de terre vernissée recevait une petite éclaboussure de soleil et la renvoyait adoucie, comme une phrase musicale répétée par les violon en sourdine. Un homme grand, fort simplement vêtu, comtemplait, le menton dans sa main, ces jeuxd' ombre et de lumière ; il se leva du billot de bois où il était assis, et demanda poliment à Daphnis ce qu'il pouvait faire pour son service.

Certes, il y avait aussi loin de tout ceci à la robe de damas de Charles Lebrun et au palais dans lequel il travaillait, que de la famille de Darius aux intérieurs de cuisine que le peintre hollandais présenta à Daphnis. Cependant ce dernier choisit pour Carite deux petits panneaux, qu'il qualifie avec bienveillance d'assez singuliers ; et quoique trouvant que l'artiste déplorait avec trop d'emphase la mort de quelques-uns de ses confrères, notamment des nommés Rembrandt et Paul Potre, dont il parlait « comme on aurait pu le faire de ces hommes éle- •vés en dignités, dont l'existence est pour ainsi dire indispensables aux empires, » en quittant Guillaume Kalftt Daphnis demeura, dit-il, assez content de lui et comme il voulait prier un riche banquier d'Amsterdam de faire parvenir à Paris son em- *plette, il se présenta chez lui. Mais n'ayant pas fait, comme il était alors indispensable, annoncer sa visite, il lui fut répondu avec la simplicité hollandaise, que « monsieur examinait ses livres et que madame était à sa lessive, » ce qui lui inspira une telle mélancolie,qu'après avoir mis au bateau d'Anvers les petits

tableaux de Kalftt, il rassembla ses bagages, écrivit quelques billets d'adieu et de remerciements, et, toujours accompagné de M. de V..., et suivi de Kamel, il prit la route qui devait le conduire en Italie, en traversant T Allemagne; et songeant à part lui que ce voyage au lieu de l'éloigner de Carite l'en rapprochait au contraire, puisque Rome était la dernière grande ville qui lui restât à visiter, il termine sa lettre de départ par ces paroles, où l'on sent déjà la joie et le sourire du retour :

« Adieu madame, jusqu'à Rome, en attendant que je puisse dire jusqu'à Paris, où j'espère bientôt avoir l'bonneur de vous donner des marques du respect et. de la passion que j'aurai toute ma vie à vous honorer. »

Après avoir rapidement et sans s'arrêter traversé l'Allemagne, Daphnis entra en Italie par le Trentin et se dirigea sur Venise, l'avant-dernière ville où il devait faire séjour avant son retour en France. Il décrit assez comiquement un mauvais dîner qu'il fit dans un petit village appelé la Torre, où sorft les limites du Véronais et du Vicentin. « On nous apporta pour commencer le régal je ne scais si c'est du drap, du linge ou une nappe, mais je scais bien que le cœur se perd à le regarder. » Puis il donne la carte du festin. « Deux œufs qu'on tira d'un vieux coffre où l'on se souvenait à peine de les avoir mis.. Une noisette servie entre deux assiettes de bois, un plat contenant vingt et un pois gris fricassés à l'huile, presque rien dans une écuelle de terre, c'est-à-dire un petit morceau de fromage que son antiquité fait respecter, et qui ne serait plus il y a dix ans, si les rats et les souris avaient eu le cœur de l'attaquer. »

Après ce régal, il ajoute avec une bonne humeur inaltérable : « Notre estomac n'étant pas trop chargé, nous n'en voyageons que plus légèrement, et, à moins d'accidents, c'est de Venise, madame, que sera datée ma première lettre. »

Après avoir traversé ces lagunes, où s'embourba jadis la flotte de Pépin, il arriva à Venise le soir de la veille de TAs-

g4 LES VOYAGES DE DAPHNIS

cension, se choisit un gîte convenable, et fut réveillé le lendemain par le canon annonçant l'ouverture du port et le commencement de la fête splendide, dans laquelle, tous les ans, le doge épousait la mer.

Arrivé avec son compagnon sur la place Saint-Marc, il vit passer Tépoux de l'Adriatique allant trouver sa capricieuse et perfide compagne.

Le doge, vêtu d'hermine et de pourpre, marchait gravement sous un dais de drap d'or. Le como qu'il avait sur la tête, et qu'il n'ôtait jamais qu'à l'élévation de l'hostie, était enrichi de diamants et de perles ; un bel enfant, portant un flambeau de cire blanche, marchait devant lui. En tête du cortège, huit trompettes d'argent massif mêlées de quelques hautbois sonnaient, et l'on voyait flotter au vent de la mer les huit étendards de la république. Il y en a deux blancs, qui signifient la paix, deux violets qui signifient la trêve, deux bleus qui indiquejpt la ligue ; deux étendards rouges marchaient les premiers, indiquant que les portes de Janus étaient ouvertes, et que la sérénissime république était alors en guerre.

Le doge ayant mis le pied sur le Bucentaure^ qui depuis un instant déjà, sorti des bassins de l'arsenal, attendait Sa Sérénité, la lourde et longue galère à deux étages, sculptée et dorée jusqu'à l'eau, couverte dans toute sa longueur d'une banne de velours cramoisi, avec de larges bandes d'or, se mit en mouvement, au commandement de son capitaine ; il venait, suivant l'usage, de jurer sur sa vie qu'il ramènerait au port le vaisseau sacré, malgré les ennemis, les vents et les orages. A Taide des vingt paires de rames qui perçaient ses flancs magnifiques et le faisaient ressembler à un navire antique, le Bucentaure gagna majestueusement la pleine mer. Arrivé à environ un mille du rivage, il s'arrêta : les innombrables gondoles qui le suivaient en firent autant. Le bruit du canon se prolongea en bondissant sur les vagues bleues, et dans cette vaste étendue d'air libre et de lumière, on entendît tout à coup éclater les sons grêles des trompettes, et le chœur des voix qui chan^

LES VOYAGES DE DAPHNïS 95

taient «n hymne d'Antonio Lolti, le jeune organiste de Saint- Mare.

Un homme se leva, petit, dans Tespace immense ; son tonnet de drap d'or reçut le coup de soleil levant et renvoya un éclair ; il monta sur la proue du navire et, sous le poids de cent mille regards, levant son bras d'écarlate et prononçant les paroles eonsacrëes : « Nous vous épousons, ô mer, pour marque d'une véritable et étemelle seigneurie ! » il lança dans l'Adriatique un lourd et magnifique anneau d'or.

Dans le tumulte joyeux qui suivit ce moment solennel et avant que le Bueentaure^ avec son escorte de gondoles, se remît en marche, Daphnis courut un assez grand danger qu'il faut lui laisser raconter lui-même.

« M. le comte de *** qui me vit de loin me fit signe de passer en sa gondole. On n'y pouvait aller sans en traverser une multitude ; j'en avais déjà passé sept ou huit, quand mon justaucorps s*accrocha au fer de la proue d'uiie, dans laquelle je n'avais plus qu'un pied, en ayant un dans une autre. Je désacrochai mon justaucorps, m' imaginant que le reste me serait aisé ; je m'y trompai et me trouvai entre deux gondoles, le dos dans l'eau. Voyant qu'elles s'éloignaient l'une de l'autre et que j'étaia sur le point de n'être en aucune, je me jetai à un des bâtons qui soutiennent le drap qui la couvre ; ce bâton trop faible cassa, je ne tenais plus à rien, et c'était fait de moi ; Voyant que je n'avais plus rien à espérer de celle qui était devant moi, je passai brusquement mes mains derrière et j'attrapai heureusement la gondole que je venais de quitter.

Je m'y tins ferme, comme vous pouvez penser ; mais ce qui vous surprendra, c'est que de deux cents gondoliers qui me voyaient à deux doigts de ma perte, pas un, ni voisin ni autre, ne se mit en état de me secourir ; je n'osai hasarder de remonter tout seul en la gondole, de peur de la renverser. Je la tenais mal, parce que je la tenais les mains derrière le dos ; je sentais la moitié de mon corps dans la mer, je n'y pouvais laisser aller le reste sans aller au fond et revenir toujours sous quel-

qu'une des gondoles ; c'était bien des hasards, mais j'avais bon courage, et celui d'un Français acheva de me tirer d'affaire. J'en fus quitte pour de l'eau et quelques railleries de MM. les nobles.

« Le soir, le cours se fit dans un autre canal que celui d'ordinaire ; la foule y était terrible , j'abordai une grande barque que plusieurs Français avaient prise le matin, afin d'être plus en sûreté. Ils savaient ma disgrâce, je leur proposai de me venger des railleries qu'on m'avait faites. Ils j consentirent ; une pistole donnée aux gondoliers les mit de la partie, et nous heurtâmes si rudement, avec notre grande barque, le flanc de la gondole de deux nobles Vénitiens qui s'étaient bien divertis le matin à mes dépens, •qu'elle fut renversée sens dessus dessous. Quel plaisir de voir nos excellences à nage-patault^ les barettes d'un côté et les robes de l'autre I J'en entretins le lendemain mes deux meilleurs amis, MM. de Juste et Canfa. Ils me promirent de n'en parler qu'après mon départ et de n'en railler que quand il serait temps. »

Il fallait que Daphnis comptât bien de la part de Carite sur une affection solide et sans orage§, car après ne pas avoir craint de se représenter à elle penaud et mouillé, il lui raconte naïvement une autre aventure sur laquelle bien des fiancées modernes auraient demandé des explications.

Un soir, ne sachant que faire de son loisir et de sa paresse, il chantait à sa fenêtre. Le balcon d'une noble Vénitienne n'en était séparé que par le canal. Elle y venait apparemment plutôt pour y prendre le frais que pour l'entendre, et il chantait assurément plutôt pour chanter que pour la divertir. Ces sérénades innocentes, accompagnées de plusieurs rencontres aux niêmes églises et aux mêmes messes, amenèrent des saints réciproques. Tout cela déplut au mari, et un soir que Daphnis recommençait machinalement et sans s'en apercevoir à roucoulera sa fenêtre, le noble Vénitien tira sur lui, heureusement sans l'atteindre, deux coups d'une de ces grosses arbalètes dont les balles déterre cuite servent à tuer les oiseaux de

mer. Daphnis riposta dans la nuit par un coup d'une véritable arquebuse, tirée en l'air, ce qui effraya tellement le jaloux, que le lendemain il partit avec sa femme pour la campagne ; « d'où, ajoute Daphnis, avec quelque étonnement, elle n'est pas encore revenue. »

Ayant ainsi contre lui, par un guignon assez prononcé, les arquebusades imméritées et les bains froids involontaires, le feu et l'eau comme on voit, il ne paraît pas avoir fait un long séjour à Venise. Aussi, après avoir mentionné en un seul bloc les mille raretés que l'on y voit et avoir raconté à Carite, avec quelque dédain, la singulière habitude qu'ont les nobles vénitiens peu favorisés par la fortune, de se servir de leur large manche comme d'un panier et d'y fourrer les provisions qu'ils vont eux-mêmes acheter au murché ; le voilà parti pour Rome, dédaignant de voir à Florence un fameux miroir. « Lorsque un homme s'y mire, dit-il, la glace lui fait voir une femme, et si c'est une femme, elle lui représente un homme. »

Ne tenant même pas à visiter cette délicieuse maison de Pratolino, où les berceaux, les jets d'eau, et tout ce qui peut rendre un endroit agréable, sont dans leur dernière perfection, à ce point que lorsque le voyageur fatigué se place sur certains sièges pour se reposer, les piliers des bancs pressés font sortir une infinité d'eau qui vous mouille dans un moment depuis les pieds jusqu'à la tête, il passe vite et ne s'arrête qu'à Rome. .

Rome ne paraît pas avoir fait une impression bien vive sur l^esprit du jeune voyageur. « On y voit de belles rues, des fontaines ravissantes, des peintures qui se remuent, qui parlent et qui marchent ; mais on y remarque, comme ailleurs, que la puissance du sort et du temps s'y est bien fait sentir. »

Si la peinture et l'architecture étaient bien déchues en Italie, depuis Raphaël et Michel-Ange, la musique, en quittant les sublimes hauteurs où l'avaient élevée Pierluigi Palestrina, venait, avec Cacini, Monteverde, Cavalli, de se tracer une autre route, et de trouver de grands et de nouveaux moyens

d'effet, en s'uiiissant à la poésie théâtrale et en empruntant le secours des décorations et des machines, pour former cette œuvre d'art multiple, à laquelle concourent tous les arts, et que Ton appelle par excellence un opéra.

Les grands compositeurs^et les grands virtuoses abondaient alors en Italie. Daphnis parle avec enthousiasme d'une soirée qu'il passa dans un théâtre de Rotoe (qui pourrait bien être le théâtre Calpranica), et avec admiration, d'un opéra d'Ailessandro Scarlatti, dont il ne donne pas le titre. Corelli, ce violoniste dont les belles compositions ont sauvé le nom de l'oubli, Pasquini, le plus grand organiste de l'Italie, et Gaetani, le premier homme du monde pour l'archiluth ou le théorbe, n'avaient pas dédaigné de faire partie de l'orchestre. Il est vrai qu'on leur donnait à chacun, pour un mois ou six semaines, de trois à quatre mille francs!

L'opéra commençait par les évolutions de cent Maures et de cent amazones. Puis, dans un char de triomphe traîné par quatre chevaux superbes, arriva le célèbre sopraniste Férini, habillé en princesse, avec une longue robe de soie vert lamée d'or, un turbaû de gaze d'argent, et une aigrette de diamants placée coquettement sur l'oreille gauche !

Un écrivain du temps dit en parlant des sopranistes qui remplissaient les rôles de princesses : « Il sont tellement ac^ coutumes à faire les rôles de femmes, que les meilleures actrices ne les font pas mieux qu'eux. Ils ont la voix aussi douce qu'elles» et l'ont avec cela beaucoup plus forte. Ils sont plus grands que le commun des femmes, et ont par là, plus de majesté qu'elles. Us sont même ordinairement plus beaux en femmes que les femmes. »

Quoi qu'il en soit de cette opinion au moins singulière, ce qu'on ne peut mettre en doute, c'est le grand talent que possédait Ferini. Après une symphonie charmante exécutée par les trois grands virtuoses de l'orchestre, où le violon de Corelli se mêlait aux sons du clavecin de Pasquini, et à l'archiluth de Gaetani, il se trouva que cette symphonie n'était

qu'un aecompaguement, et lorsqu'elle se répéta, la voix de Feriiii se ât entendre dominant les trois instruments merveilleux, et chantant un air encore plus beau que raccompagnement.

C'étaient des sons de voix de rossignol, des haleines à fisiire perdre terre, à vous ôter presque la respiration, des haleines infinies par le moyen desquelles il exécutait des passages de )e ne sais combien de mesures, puis des échos de ces mêmes passages, des notes soutenues d'une longueur prodigieuse, au bout desquelles, par un coup de gosier semblable à ceux des rossignols, il faisait encore des cadences de la même durée. » Cette Toix douce et rossignolante était, quand il le fallait, aussi forte qu'elle était douce. Ferini avait de plus, paraît-il, une prononciation et une articulation si admirables, que Ton ne perdait pas une seule syllabe, des vers qu'il chantait.

Combien devait paraître délicieuse, ainsi exécutée, l'œuvre du grand maître napolitain, qui commença à dégager la musique des formes scolatiques où elle était enveloppée, employa un des premiers l'air da capo^ donna aux accompagnements plus d'intérêt, et au récitatif plus d'importance et d'ampleur I A côté du merveilleux sopraniste, un comédien, dont Daphnis ne nous dit pas le nom, se faisait applaudir. « Il était aussi fort pour la musique que pour le chant, valait comme acteur notre arlequin (Gherardi sans doute) ; et Ton m'apprit que cet homme n'était ni musicien, ni comédien de profession ; c'était un procureur qui, pendant le carnaval, quittait les a&ires pour prendre un rôle à l'Opéra, et remplissait sa charge durant tout le reste de l'année. »

Pendant cette soirée, sans doute dans les intermèdes de ballet, on vit arriver sur le théâtre un éléphant ! Cette grosse machine parut en un instant se dépecer, et une armée la remplaça. Tous les soldats de cette armée avaient formé cet éléphant qui paraissait naturel et véritable, par le seul arrangement de leurs boucliers.

Puis, on vit s'avancer un fantôme de femme entouré de

gardes. Ce fantôme étendant les bras, développant ses habits, il s'en forma un palais tout entier, avec sa façade, ses ailes, ses corps, et ses avant-corps de bâtiment le tout d'une architecture enchantée. Puis les gardes piquèrent leurs hallebardes sur le théâtre, et elles furent changées sur-le-champ en jets d'eau, en cascades, en arbres, qui firent paraître un jardin charmant en face de ce palais. Voilà où en était alors, ' en Italie l'art des machines, des trucs, comme nous disons aujourd'hui.

Quant au reste des merveilles de Rome, Daphnis admire beaucoup Saint-Pierre, blâme la place que fit faire Alexandre VII à la porte de cette église, et se prépare à s'éloigner de Rolne, en disant que tout ce qu'on y voit ne peut être comparable à ce qu'on voit en France, et il termine sa lettre à Carite par ces mots : « Le plaisir d'être une heure avec vous vaut mille fois mieux que tous ceux que je saurais prendre à Rome. »

En quittant les États-Pontificaux, Daphnis se prépare, pour rentrer en France, à traverser le Milanais, ayant l'intention de ne plus s'arrêter qu'à Crémone. Carite avait, à ce qu'il paraît, le talent, assez commun chez les belles dames du XVIP siècle, de jouer de la basse de viole, et, fidèle à la promesse qu'il avait faite de lui rapporter, comme souvenir de ses voyages, quelques-unes des raretés particulières aux pays qu'il traverserait, Daphnis voulait choisir lui-même, dans la ville qu'habitaient alors les Amati et leur école célèbre, un instrument de musique digne, par son excellence, de s'appuyer aux genoux et d'être caressé par la main de celle qu'il trouvait la plus belle personne de l'univers.

Il entra donc dans Crémone, et après s'être renseigné, suivant son habitude, afin de savoir quel était le luthier le plus célèbre de cette ville,' sur ce qu'il lui fut répondu que la vieille gloire des Amati commençait à s'éclipser devant la jeune renommé d'Antoine Stradivari, un de leurs élèves, il se fit indiquer la demeure de cet habile ouvrier, et malgré l'heure mati-

nale (son voiturier l'avait déposé à six heures du matin à Fhôtel du grand Marc-Antoine), il se dirigea vers la rue Saint- Dominique, en face la place Majeure, et ne tarda pas à se trouver devant une boutique au-dessus de laquelle on lisait ces mots : Antontm Stradivarius, élève de Nicolas Amati.

Des deux côtés de la porte, à travers les vitres de la boutique, on apercevait, suspendus par leur volute à des tringles de fer, une infinité d'instruments : violons, altos, basses de violes, archiluths, viola de Gramba, quintons, pochettes, etc. Les uns, jeunes néophytes, à peine terminés, blancs c « l des vierges, et attendant leurs robes éclatantes de vernis, les autres, vieux, fendus, maltraités, aux marqueteries soulevées par rhumidité des siècles, vénérables instruments sur lesquels Duiffoprucgard, le luthier fabuleux, avait peut-être penché sa barbe blanche, et qui venaient dans cette boutique comme dans une maison de santé, pour se refaire des travaux accomplis, et pour retrouver une voix et une jeunesse nouvelles, sous la main du célèbre ouvrier.

A gauche de la porte d'entrée, un petit comptoir de chêne, sur lequel un lambeau de tapisserie verte, mouchetée de noir, formait matelas, indiquait la place où se tenait tout le jour le maître de la maison, ayant derrière lui un petit miroir au cadre hérissé de factures et d'adresses; à sa droite, sur un trépied de cuivre, la petite casseroUe où bouillotait. tout le jour la colle forte, et, à sa gauche, un petit cabinet d'ébène dont les nombreux tiroirs renfermaient les outils précieux et les mille ingrédients destinés à composer ces merveilleux vernis où l'or de l'ambre jaune se mêle à la pourpre du grenat ; le bouton arraché d'un de ces tiroirs était remplacé par un bout de chanterelle noué à triple nœud. Un jeune garçon balayait le devant de la porte de la boutique, où ne se trouvait encore qu'un seul ouvrier; le visage tourné vers la muraille, il travaillait sans lever les yeux, et arrondissait sur ses deux pouces une éclisse qu'il allait poser au flanc d'un violon de forme an-

tique, en remplacement de celle que les vers et les cirons avaient à moitié dévorée.

Daphnis entra et demanda à TouTrier, que sa voix fit bondir sur sa chaise , tant il était absorbé dans son occupation, si maître Stradivarius était au logis. — Hé ! Guadagnini... Holàl petit Jean-Baptiste I cria le raccommodeur d'éclisses. Le petit apprenti parut alofs dans T encadrement de la porte de la boutique, appuyé sur son balai, et ayant, coname Nostradamus dans son tombeau à Aix, une moitié du corps en dehors et l'autre moitié en dedans. — Est-ce que maître Antonius est malade ? — Non, monsieur Pierre, répondit l'enfant ; mais comme il à travaillé hier fort tard, voilà pourquoi il n'est point encore descendu ce matin.

Au même instant, des pas se firent entendre dans le petit escalier tournant placé dans un coin, et un homme, grand, maigne et de bonne mine, fit à son tour son entrée dans la boutique.

Il avait le front intelligent du savant, les jeux calmes et la bouche sereine du mathématicien, de longs cheveux châtains s'échappaient de son bonnet de laine blanche et étaient relevés derrière ses oreilles; il appuyait sur la rampe de chêne la main fine et adroite de l'artiste habitué aux oeuvres de déli- • catesse et de précision ; on reconnaissait cependant l'ouvrier, aux épaules déjà voûtées par l'habitude de l'établi, aussi bien qu'au tablier de peau blanche, dont la bavette était attachée par deux cordons qui se réunissaient derrière son cou pour former une large rosette.

— Par l'âme de Paolo Magini ! dit-il sans voir Daphnis, ce paresseux, ce vaurien de Joseph Guarnerius n'est point encore au travail !» Et se tournant vers maître Pierre : — Tu n*as pas besoin de rougir et de baisser la tête, mon «nfant ; si jamais deux cousins ont été dissemblables, certes c'est bien vous deux. Toi, laborieux, exact, suivant aveuglément mes conseil» et mes prescriptions ; l'autre, travaillant à ses heures, c'estràdire presque jamais ; buveur, débauché, plus encore. N'a-t-il

pas osé me dire l'autre jour que je bombais trop la voûte de mes instruments, et que mes épaisseurs n'étaient point assez fortes ! Mais apercevant Daphnis, il se tut. Notre voyageur exposa le but de sa visite et demanda au célèbre luthier la plus belle basse de viole de sa boutique, promettant de ne pas regarder au prix et de payer, s'il le fallait, le double, afin d'être mieux servi.

— Monsieur, dit poliment Stradivarius, lorsque je laisse sortir un instrument d# mes mains, c'est que je ne puis plus rien pour sa perfection. Le prix de chacun de mes ouvrages, aussi bien pour le plus grand seigneur que pour le pauvre violoniste du théâtre de Crémone, est de quatre louis d'or qui font à peu près quatre-vingt-seize livres de France. Mais je puis, par égard pour la peine que vous avez prise de vous détourner pour moi de votre chemin, vous guider dans le choix des bois et la nuance des vernis.

Pendant qu'il ouvrait devant Daphnis de larges tiroirs, dans lesquels reposaient dans la pluche et la ouate plusieurs merveilleux instruments, un homme en' habit d'ouvrier entra dans la boutique. Ses cheveux étaient brouillés sur son front pâle, et l'on pouvoit remarquer dans ses moi^vements cette incertitude nerveuse, que donne aux membres fatigués une nuit passée sans sommeil ; il se dirigea sans mot dire vers sa place ordinaire.

Stradivarius, qui venait de faire passer Daphnis devant lui, le priant de monter au premier afin de voir d'autres instruments, s'arrêta sur une des marches de l'escalier. — Ah ! vous voilà, monsieur, dit-il, est-ce ainsi que vous remplissez vos devoirs envers moi et envers vous-même ? Croyez-vous faire ainsi votre chemin dans le monde et laisser, comme le grand Amati, un nom respecté dans le bel art que je vous ai appris ? Puis, sans attendre une réponse, il disparut à son tour, dans les ténèbres de l'escalier.

Joseph Guamerius s'assit devant son établi en murmurant : , — Oui, disait -il, appelez-moi ivrogne, débauché. Devenez

riche, célèbre, avec vos violons élégants et léchés comme les tableaux mignards de Teiféminé Carie Maratte I Lorsque je serai maître, à mon tour, au moyen de la forme que je rêve et que j'ai presque trouvée, je mettrai dans les miens des sons éclatants et joyeux comme les chansons deTivresse, poignants comme les douleurs de Tamour.

Et quand le temps aura usé vos superbes instruments, et que leur voix sera devenue chevrotante comme celle des vieillards, on entendra encore la voix éternellement jeune des violons énergiques de Josçph Guarnerius I

Allons cousin, dit doucement Pierre, avoue que tu n'es de si terrible humeur que parce que la Bastardina, ta servante t'a joué encore quelque méchant tour ?

Joseph Guarnerius se leva en trébuchant. — Oh ! s'écria-t-il, en brandissant un large couteau* si elle me trahit, je me vengerai, dussé-je vivre et mourir en prison, dussé-je ne plus avoir pour réaliser mes rêves et exécuter mes violons, que cette serpette avec laquelle je la tuerai I

Daphnis redescendait l'escalier d'un air joyeux. Stradivarius portait derrière lui une admirable basse de viole, qui reluisait dans l'obscurité d'un* éclat vif et brillant. Arrivé au jour, Daphnis considéra encore avec satisfaction, la tête de satyre sculptée, formant la volute, l'admirable ensemble de toutes les. parties de l'instrument, ensemble aussi harmonieux pour l'œil, qu'un accord parfait pour l'oreille. Il voulut que Ton emballât devant lui la merveiHeuse basse de viole, et pendant ce temps, il écrivit sur le comptoir de Stradivarius, une dernière lettre qu'il glissa dans l'étui du .superbe instrument.

La pensée du retour le ravissait, il avait envie de rire et de dire des folies ; aussi oubliant pour cette fois la gravité tendre avec laquelle il a presque toujours parlé à Carite, il écrit la curieuse lettre que voici, adressée non-seulement à sa bienaimée, mais aussi à celle de son compagnon, M. de V***, pour annoncer à ces deux belles dames le retour en France de leurs fidèles adorateurs.

« Puisque je ne trouve point de remède en ma patience et qu'une peine secrète me persécute partout depuis que je vous ai quittée, vous ne devez pas vous étonner si je cherche à me venger. Vous voudrez donc bien, mademoiselle, vous trouver, à Lyon le 4 de ce mois, accompagné de Mlle S***, Monsieur et moi, nous vous y attendrons chacun avec un bon cheval, de bons pistolets et une bonne épée ; le choix des armes et la manière du combat dépendront de vous. Si même vous avez dessein de , vous y trouver plus de deux nous en recevrons le parti ; mais je doute que personne ne veuille prendre celui de deux petites bandies qui ne s'occupent qu'à troubler le repos et la liberté des gens.

« Adieu, mademoiselle, n'oubliez pas l'aventure que vous offrent deux cavaliers qui sauront mieux défendre leur vie que je n'ai su peut-être garder le cœur de Carite ! »

Puis il ajoute bien vite le timide post-scriptum que voici : « J'espèj*e, mademoiselle, .que vous ne serez point offensée de cette liberté. M. de V... écrit de son côté à Mlle de S..., et quant à moi, il me suffit de vous dire que je vous honorerai toute ma vie, avec tout le respect et toute la tendresse que vous méritez. »

Carite n'eut garde sans doute de manquer au rendez- vous qui lui avait été donné ; elle y vint accompagnée de parents auxquels Daphnis n'a pas oublié dans ses voyages, d'écrire de temps à autre des lettres sérieuses et pleines de respect.

Puis, le bonheur n'a.pas d'histoire ! Ils furent unis.

Après ces longs et lointains voyages, qui firent paraître si doux le retour et le nid préparé, Daphnis fut appelé, comme on disait jadis, à remplir les grandes charges de l'Etat. Il devint quelque grave conseiller, quelque imposant magistrat. Son portrait, fait par Largillière et gravé par Drevet, a peut-être passé sous nos yeux.

• Enveloppé dans une simarre de soie noire, il tient à la main encore une lettre ; mais sur celle-ci, on ne lit plus la douce suscription « pour Carite » mais « au roy. »

Quant à Carite, il nous semble l'avoir vue peinte dans la maturité de sa vie, en poudre et en satin blanc, tenant une faucille, ce qui indique chez le peintre la prétention de l'avoir représentée en Cérès.

Burant de longues années, les récits et les aventures de notre voyageur défrayèrent le foyer conjugal, pendant que Carite vieillissait sous ses dentelles, et que Daphnis, près d'elle au jour tombant, dans quelque grand salon d'un de ces nobles hôtels du Marais ou du quai Saint-Louis, appuyait son soulier de basane sur le chenet illuminé de rouges lueurs.

Tous deux gardaient parfois de longs silences, songeait, au moment de fermer le livre, au commencement de ce roman fini, au matin rayonnant de cette journée paisible, noblement remplie, et bientôt terminée, hélas !

m: la

Page 1