‹ Un musicien en vacances: études et souvenirsChapitre 5 sur 14 · LE PAYSAN D'OPÉRA COMIQUE · texte numérisé non relu

LE PAYSAN D'OPÉRA COMIQUE

^ L y a qnelqnes années, la rue Mauconseil existait encore dans son entier; c'était une bonne vieille rue dont les maisons fléchissaient du premier étage comme des bourgeois qui prennent du ventre. Elle commençait, du côté de la rue Montorgueil, par la boutique d'un marchand de vin, lequel, ami de l'antithèse, avait pris pour enseigne un ba^-relief en fer repoussé et doré représentant toute une famille costumée à l'antique ; sur l'invitation de son chef» toute cette famille était occupée à « humer le piot ! » Sous le bas-relief on lisait cette finesse : Au bon conseil. •

Cette rue, autrefois comm^ aujourd'hui habitée par le haut commerce, fut toujours propice aux comédiens ; c^est là que fiorissait cet illustre théâtre, dit de l'Hôtel de Bourgogne» dont Gherardi, le célèbre arlequin, a publié un répertoire en

six volumes, présentant le tableau le plus complet et le plus amusant des mœurs de la cour et de la ville sous le règne du grand roi.

Tanjb que les comédiens italiens se contentèrent déjouer leurs pièces à^ Arlequin Protée^ à' Arlequin lingère du palais, d'Arlequin Grapignan, etc., ils vécurent en bonne intelligence avec l'autorité ; mais, entraînés sans doute par le désir de plaire à leur clientèle, composée surtout de cqtte bourgeoisie riche et frondeuse vivant à Taise entre la comédie qui les faisait pécher en pensées, paroles, actions, et Téglise de Saint- Eustache qui les absolvait de ces péchés, les comédiens italiens eurent Faudace, en 1697, de représenter une pièce intitulée la fausse Prude ; cette pièce obtint un tel succès, que M. de' La Reynie se dérangea de sa personne pour venir poser sur la porte de Thôtel de Bourgogne les sceaux royaux, et mettre ainsi fin aux tentatives aristophanesques des compatriotes de Pasquin et de Marforio.

Plus tard, dans la grande bataille qui s'engagea, au XVIIP siècle, entre les institutions décrépites, les abus écrasants et la raison humaine se développant de plus en plus , les théâtres, alors réunis rue Mauconseil, de la Comédie- Italienne et de r Opéra-Comique, risquèrent à leur tour des hardiesses devant lesquelles Beaumarchais lui-même aurait reculé.

Il nous a paru équitable, en voyant tomber ces vieilles pierres et disparaître ce vieux bâtiment, qui tout auprès de la Halle aux cuirs, s'éclairait par une longue fenêtre grillée dans toute sa hauteur, de donner un souvenir au berceau de l'opéra comique français, et à tous ces pauvres Fantoches disparus ! ils eurent leur heure de courage et d'utilité dans ce monde, puisqu'ils s'attelèrent à la grande charrue, qu'ils combattirent avec les armes qu'ils avaient dans les mains, pour le champ

et la récolte dont nous avons cueilli les fruits, et qu'à force

d'esprit et de vaillance, ils réussirent à donner parfois à la latte d'Arlequin le tranchant et la force de l'épée !

Pour expliquer notre pensée et fournir nos preuves, il faut que Ton nous permette de remonter un peu haut et de sortir pour un instant du cadre spécial que nous nous sommes imposé.

Au commencement du XVIP siècle, et dans ce monde sublime de Tart, qu'habitaient seuls alors les dieux, les saints, les héros, un personnage nouveau s'introduit tout à coup ; un élève de Rubens, le peintre des olympes terrestres, le vieux David Téniers, dont le fils continuera Fœuvre et surpassera le talent, sent vaguement s'agiter et palpiter autour de lui des êtres et des idées nouvelles ; sur les nobles panneaux et sur les nobles toiles de la Hollande, il esquisse trois paysans ; couverts de gros drap de Frise et la plume de coq au chapeau, sous la tonnelle ou dans la salle enfumée de l'auberge, ils boivent et fument ; la peinture est spirituelle, amusante, et affriande par sa solidité et son agréable couleur. Les nobles spectateurs sourient ; quelles figures étranges : ces gens-là, que nous n'avions jamais regardés, existent donc ? Dans ces pau\Tes huttes où nous ne voudrions pas loger nos chiens et nos chevaux, on rit, on boit, on s'embrasse, et les nobles seigneurs et les nobles dames se mettent à rire aux éclats.

Riez, messieurs ! riez, mesdames ! Ces paysans si comiques, boivent et fument, mais ils causent aussi, et voulezvous entendre ce qu'ils disent ? Ils se racontent l'un à l'autre que là-bas, du côté du Zuyderzée, trois cents paysans comme eux, ont osé dire tout net à Marguerite de Parme qu'ils ne voulaient pas de l'inquisition sur leur terre, et, flétris du nom de gueux par un des conseillers de la princesse, ils ont ramassé ce nom, et mettant sur leurs bannières l'écuelle et la besace, les voilà qui ont chassé l'étranger, et maintenant, sur terre et sur mer, ils naviguent et moissonnent pour eux.

Trouveriez-vous cela aussi drôle ^si vous saviez que ce grand gaillard à la veste déboutonnée, qui se renverse si gaiement sur le dur banc de chêne en élevant son vidrecome rempli de bière, au lieu de boire comme il convient au bon

seigneur que lui a donné TEspagne, boit à la santé d'Adam de Haren, le, chef des Gueux?

Louis XIV, Tavait bien senti lui, lorsqu'il disait devant les tableaux des Téniers : Otez-moi ces magots! Les seigneurs n'ont pas compris, et ils ont continué à regarder les bambochades des peintres anversois avec le rire enfantin des patrir ciens de 'Rome s' amusant de la folie de Brute I

C'est fini, le paysan est introduit dans le monde des arts et de la pensée, il n'en sortira plus! et les plus grands seigneurs désormais se préoccuperont des images de ceux qui échappaient aux aristocratiques regards de Labruyère, et qu'il appelait de petits animaux noirs grattant la terre.

Il est vrai que l'anathème lancé par le Roi-Soleil contre cette ijaode inouïe, et ce goût imprudent qui introduisait, même en peinture, le peuple dans les demeures seigneuriales, eut pour effet de retarder en France l'apparition du nouveau personnage comique.

L'art français du XVIP siècle paraît l'ignorer, et le théâtre courtisan de cette époque n'a garde de l'admettre, si ce n'est comme un personnage très-accessoire et très-effacé. Jugez donc, le bourgeois lui-même, ce grain de la noblesse cependant, n'est souffert sur ce théâtre qu'à la condition d'être ridicule, de faire rire avec ses larmes et d'agenouiller son bon sens et son droit insulté devant l'héritière pervertie des Sottenville.

Cependant, bien que l'on eût placé sous les fenêtres du palais de. Versailles un jardin en livrée, et que l'on eût .taillé la chevelure des arbres et des buissons, de façon à imiter le plus possible la coiffure du grand roi, les ordonnateurs des fêtes de Louis XIV ne pouvaient pas bannir entièrement la nature de leurs programmes. C'est alors, qu'afin d'avoir la campagne sans le campagnard, le paysage sans le paysan, on employa tant le berger; ôtez, ôtez ces magots, ces fils de la terre, espèces de gnomes inconnus, dont le rire ressemble à un rugissement, ils poussent, lorsqu'on touche à leur foi ou à leurs petits, des

sanglots si profonds qu'ils pourraient troubler les festes de Versailles !

Le berger, à la bonne heure, cela n'a pas d'opinion, cela est chaussé et culotté de satin, cela sourit du bout des lèvres, cela ne demande rien, qu'un peu plus de pitié peut-être, de la part d'Amaryllis I ô Melicerte! ce n'est pas toi qui réclameras jamais les droits de l'homme I

Mais après la mort du grand roi, arriva le Régent,'' ce bon enfant, ce prince facile, qui disait de tout : eh qu'importe! aussi une fois le soleil couché, la nature tout entière, comme après une longue et fatigante journée d'éticjuette et ^' ennui, jeta son habit de cérémonie, desserra sa ceinture et respira !

Un des premiers actes d'autorité de Philippe d'Orléans fut de rappeler les audacieux. comédiens italiens, et comme il était indispensable d'effacer dans la salle de l'hôtel de Bourgogne les traces du coup de foudre dont les avait frappés Jup^er, le Régent leur donna asile dans la salle du Palais-Royal, où ils commencèrent à représenter, le 18 mai 1716, ainsi qu'il appert d'un vieux registre oblong ayant appartenu aux comédiens italiens rappelés, et où se trouve la note singulière que voici : « Au nom de Dieu,, de la vierge Marie, saint François et des âmes du Purgatoire, nous avons commencé aujourd'hui par Ylnganno Fortunato, »

Instruits par le malheur et ramenés par un des chefs de l'aristocratie, les comédiens italiens ne renouvelèrent pas la tentative satirique qui leur avait si mal réussi. C'est alors, pour la comédie italienne, où régnent Marivaux et la*belle Sylvia, une époque de tranquillité; on est occupé, pendant près d'un quart de siècle, à faire passer par l'alambic les sentiments les plus raffinés pour en extraire la quintessence de l'amour! et bien que le fond de la comédie, les Jeitx de V Amour et du Hasard;' soit assez irrévérencieux, puisque la possibilité de prendre les valets pour les maîtres et les maîtres pour les valets, est un instant admisre, la banque du Mississipi a fait voir de si éton-

nantes révolutions de fortune, que Ton commence à ne plus s'étonner de rien.

Mais, pendant ce temps, et sur les tréteaux des foires Saint- Germain et Saint-Laurent, un genre singulier qui s'était appelé burlesquement lui-même Topera comique^ commençait à passionner la foule et à lui faire délaisser la Bouche de vérité^ le Sauvage et le Sérail de V empereur du Cap- Vert.

Enfin, Lesage, Fuzelier, d'Orneval, et A. Vadé, que Ton surnomma, ne l'oublions pas : le Téniers de la poésie, se saisissent du personnage du paysan, et le font parler ce langage parsemé de morgue^ de tatigué^ de y avions de y étions ; qu'emploiera souvent, pour se conformer à une mode nouvelle^ le maréchal duc de Richelieu.

Certes, le paysan est encore bien inoffensif, peu raisonneur, jovial et bon vivant, et quand il est représenté jeune et qu'il s'appelle Colin, la différence entre lui et le berger est peu sensicle ; mais voilà les événements qui s'accentuent : pour réclamer les droits imprescriptibles de la justice et de la raison méconnues toute voix est acceptée, tout devient tribune. Le drame va bientôt s'emparer de ces personnages autrefois commiques, et voici que paraissent ces révolutionnaires sans le savoir, Greuze, Sédaine l'ancien tailleur de pierres, Philidor et Monsigny.

Dès lors, pour introduire et faire supporter sur la toile ou sur la scène, le type du paysan, plus n'est besoin de le représenter grotesque, ivrogne, ou hurlant sous la lourde main de l'opérateur du village ; la sympathie publique est maintenant avec ce vieil opprimé, et la mode va le parer de toutes les qualités et de toutes les vertus qui manquent à son adversaire, le seigneur ! Aussi dans ses tableaux, la Lecture de la Bible, la Bénédiction paternelle, la Mal^iction, V Accordée de village^ 'Greuze, en nous montrant le paysan intéressant, respectable et dramatique, va-t-il nous donner le portrait de ces êtres nouveaux, simples et raisonnables qui ont levé le front du sillon et regardé le ciel ! Voilà bien ces hommes robustes contrastant

si cruellement avec les races étiolées d'alors, ces paysannes fraîches et saines, qui porteront dans leurs flancs les fortes races de la République et de l'Empire ; ces enfants vigoureux qui seront un jour les soldats d'Arcole et d'Austerlitz, et aussi ces notaires, couverts du manteau du Tiers, et prêts à partir peur l'Assemblée constituante.

Oui, toute la grande époque qui va naître, tous les maîtres de l'avenir sont là, dans les tableaux de Gréuze ! Voilà pourquoi ses toiles claires et argentées contrastent avec les '^Vatteau éclairés par la lumière de la rampe, et les Boucher cendreux, comme le matin avec le soir !

Presqu'au même moment, Monsigny Philîdor et Sédaine vont prendre ce type modifié, élevé et embelli, le faire passer de l'opéra comique forain sur le théâtre restauré de la Comédie- Italienne, et, en face de la société la plus aristocratique, parfois même sur les théâtres illustres de Fontainebleau et de Trianon, faire parler, chanter le paysan, le mettre en présence de son vieil ennemi le seigneur, dans des poëmes où ce dernier n'a pas toujours le beau rôle, enfin faire entendre l'écho des plaintes d'autrefois et exposer les griefs du temps présent avec une force et un courage inouïs.

Pour soutenir cette thèse, et pour donner cette importance à ce qu'on appelle en souriant les paysans d'opéra comique, il nous faut citer quelques exemples ; c'est ce que nous allons faire, en priant nos lecteurs de vouloir bien nous suivre à la Comédie-Italienne, qui, un peu délaissée du public et appauvrie, fut obligée, en 1762, de se mêler avec l'opéra comique dont le succès allait grandissant. La Comédie Italienne consentit à ce mariagq avec la même répugnance qu'eût éprouvée alors une fille noble et paaivre forcée d'accepter la main d'un paysan riche et parvenu.

En prévision de ces noces, et peut-être à l'aide des deniers du futur, le logis conjugal de la rue Mauconseil fut remis à neuf en 1760.

Deux colonnes acconplées d'ordre corinthien, cannelées à bât(Mis pt peintes en marbre blanc veiné, remplacèrent de chaque côté de la scène les antiques gradins qui ayaient tu, en 1716, débuter le vieux Baletti encore au théâtre en 1760.

La devanture des loges fut formée de panneaux à fond blanc, ornés de masques de lion, de cadres, médaillons et guirlandes, le tout doré.

Les murs du fond de ces loges furent peints aussi en marbre blanc veiné.

Le plafond représentait un ciel où voltigeaient des génies et des amours tenant des guirlandes de fleurs.

Sur le rideau, la muse du théâtre présentait au public un écusson, sur lequel on lisait la devise fameuse : Castigat ridendo mores.

Cette translation des pénates de l'opéra comique, au logis de la rue Mauconseil, apporta un certain trouble dans les habitudes et r existence des comédiens composant alors la troupe de l'opéra comique. Clairval laissa son logis de la rue des Quatre-Vents, pour venir demeurer rue Montorgueil ; M. et Mlle Laruette quittèrent de la rue des Cordeliers, pour se loger rue Française ; M. Cailleau s'établit rue Bourg-l'Abbé ; Delisle et Audinos, pauvres bohèmes, qui n'avaient eu jusqu'alors pour logis que la buvette de la foire, vont demeurer rue Saint-Denis. Quant à Mme Favart, elle abandonne son joli appartement de la rue du Petit-Lion-Saint- Sauveur, pour se loger à deux pas de la Comédie-Italienne, en pleine rue Mauconseil.

Un des premiers succès obtenus par la troupe de l'opéra comique fut le Bûcheron ou les trois Souhaits^ paroles de Guichard et Castel, musique de Philidor, ce grand compositeur français effacé plus tard par Grétry, et dont les ouvrages oubliés renferment de remarquables beautés et dénotent une véritable organisation dramatique, servie par une éducation musicale bie^ supérieure à celle de son heureux rival ; Philidor, l'auteur du Sorcier, du Maréchal ferrant, d'Ernelinde, et

de Touvrage le plus fort qu'un musicien ait publié en France, de Rameau à Méhul, le Carmen seculare !

Nous demandons la permission de citer ici une scène, et d'analyser un air du Bûcheron^ laissant au lecteur le soin d'apprécier les intentions, et de se faire une idée des effets produits sur le public de 1762. Nous ne pouvons malheureusement qu'indiquer et tâcher de faire comprendre ce qu'ajoute de force à ces plaintes la musique de Philidor.

Le Bûcheron : il entre une cognée sur l'épaule et s'essuie

le front avec sa manche : « Ouf! je suis tout en eau, respirons

un moment; les pauvres gens sont-ils assez à plaindre! Depuis

que je suis au monde, je ne fais que travailler et je n'en suis

pas mieux l »

Atr

Chaque matin.

Je prends en main Ma lourde cognée; Et dans le bois voisin, Toute 1«L journée, Je vais taillant, Coupant, Abattant.

Han! Han!

Qu'on a de peine Pour un petit gain !

Toute la fatigue héréditaire qui pesait depuis tant de siècles sur le pauvre Jacques surmené, et lui faisait paraître si lourd l'outil avec lequel il travaillait pour un autre, est exprimée ici avec une justesse et un talent musical mervmlleux! Quant au hanl auquel l'accompagnement donne une si terrible énergie, il est asséné avec une rage telle, qu'un chêne, ou la porte d'un château féodal, céderait sous ce seul effort. Mais poursuivons :

Ma besogne achevée.

Je n'ai plus de repos, ,

Sergent, taille ou corvée.

Sont le moindre de mes maux !

Sur ces paroles amères, Philidor a fait un adagio mineur d'une tristesse profonde ; puis il change brusquement de mouvement, et dit rapidement avec la colère douloureuse de quelqu'un qui n'a jamais été consolé :

A la maison, Un vrai démon, Me quereUe, Me harcelle, Méchante femme et pas de pain !

Ensuite vient une exclamation navrante où Ton sent le dégoût profond qu'éprouve le malheureux pour la hutte, où l'attendent la misère, la laideur et les reproches.

Ah quel destin !

Ah quel destin !

L'air se termine avec une explosion majeure, dont les premières notes, par un hasard que nous rencontrerons encore, rappellent les premières notes de la Marseillaise :

Mais un peu de vin Me redonne haleine. Mais un peu de vin Me remet en train.

Tout, dans ce beau morceau, peut-être à l'insu des auteurs traduisant naïvement sans les raisonner les impressions qui étaient alors dans l'air, porte l'empreinte d'une patience arrivée au dernier degré de la lassitude ; il semble que derrière la musique et les vers, on entende les lointaines clameurs des foules irritées, et rien n'est plus saisissant que ces douleurs physiques et morales exposées sans plaintes, sans demande de secours, et auxquelles succède tout à coup cette explosion farouche d'une gaieté menteuse et menaçante !

Après le Bûcheron^ Philidor prêta aussi sa verve et son talent à un autre petit brûlot : Xe Jardinier et &on Seigneur. Ce

petit opéra, confectionné sous le titre innocent de comédie à ariettes, est une amère critique de l'aristocratie et des mœurs, pendant les dernières années du règne de Louis XV.

Le sujet est emprunté à Lafontaine, mais il est embelli de beaucoup de développements que nous n'oserions raconter ici, tant la violence de l'attaque touche parfois à l'odieux.

Un seigneur {sic) est appelé par un honnête campagnard pour le délivrer d'un lièvre qui dévaste son jardin.

Introduit dans la paisible famille, il commence par manquer de respect à la fille de la maison ; il traîne avec lui deux femmes perdues. Ces femmes cherchent à corrompre la pure enfant, ce qui amène une belle scène où, avec l'honnête brutalité et la lourdeur de main de l'ancien tailleur de pierre,* Sédaine fait dire à la jeune fille, par la mère irritée ces nobles et rudes vers :

Tu sais que sans la vertu, La beauté n'est qu'un fétu !

Tu sais bien que sans l'honneur, Une fille est une horreur!

Quoi, tu quitterais ton père ?

Quoi tu laisserais ta mère?

Ta mère qui n'a que toi !

La mère et la fille tombent dans les bras l'une de l'autre, le génie du mal est vaincu pour cette fois.

Que mimportent leurs bijoux,

dit Fanchette.

Puis-je être mieux qu'avec vous ?

Survient maître Simon éploré, on l'a battu, on a pillé son champ, détruit sa récolte, mais comme en se défendant, il a déchiré sur le dos d'un valet la livrée du seigneur, celui-ci lui donne tort : tort à Mme Simon d'avoir repris sa fille en man-

quant de respect aux deux drôlesses, tort à maitare Simon d'avoir rendu les coups reçus.

Taisez-vous, lui dit-il (s' adressant aux deux filles), mesdemoiselles, je suis très-fàché que vous ayez été insultées !

Mais comme il est bon diable après tout, et que les paysans du village viennent lui faire un beau compliment : « Allez, dit-il, qu'on leur donne dix louis pour boire, et comptez sur ma protection. » Puis il sort après avoir dit en regardant de travers maître Simon coupable d'avoir défendu son bien et son foyer : « Mais vous avez ici un méchant homme. »

Yoilà les bonnes petites satires qui se jouaient librement, vingt ans avant le Mariage de Fiyaro^ sur le théâtre înoffensif de la Comédie-Italienne.

Nous nous sommes arrêtés, dans cette étude, à Tannée 1763 et après la première représentation de la comédie satirique le Jardinier et son Seigneur,

En 1774, un règne nouveau commence : un souverain jeune et philosophe, une reine belle et simple, sont assis sur le trône ; la nation française en présence de cette brillante aurore, se réconcilie sincèréïnent avec le roi. Les vieilles querelles sont oubliées. Toutes les impatiences se calment; les espérances légitimes ou criminelles sont ajournées. La comédie italienne change -d'aspect ; le seigneur, si audacieux et si injuste dans l'opéra du Jardinier^ est maintenant, dans la Rosière de Salency^ le bénisseur de la pièce. Le paysan, si irrité et si amer du Bûcheron^ redevient, dans le Félix de Monsigny, calme, grave austère, jouissant de sa vertu et se glorifiant de sa probité. Philidor, qui a fait son œuvre, et dont la musique nerveuse et incisive accompagnait si bien les violences satiriques de ses collaborateurs, se trouvant dépaysé dans cet apaisemenl^ général, et se sentant atteint par cette amusante et injuste plaisanterie que le jeune Grétry avait, en 1778, lancé contre le grand Rameau et la musique française, Philidor se tait, penche son visage attristé sur l'échiquier et demande des consolations suprêmes à la science de l'échec et mat. C'est l'instant heureux

<ei paisible où le public se lève à Topera, lorsque parait la reine, et se retourne vers elle pendant le cœur de Gluck : Que de grâce/ Que de majesté/ sans savoir que ces paroles forment une lugubre prophétie, puisqulphigénie à qui elles sont adressées ne vient en Aulide que pour j chercher la mortl

Bientôt, hélas ! les malentendus recommencent, les vieilles haines se réveillent, les comédies agressives comme celles dn Bûcheron et du Jardinier retrouvent leurs spectateurs empressés, voici que commence cette dernière vingtaine d'années qui va de 1780 à 1800, et que la royauté ne verra pas finir !

Le ciel, gros de tempêtes, s'obscurcit de plus en plus, et des présages sinistres, méconnus et raillés, viennent, aux yeux de tous, se mêler aux accents de Clairval et de mademoiselle Colombe Taînée. Le 29 décembre 1778, à l'heure de l'ouverture des bureaux de la Comédie italienne, un fait étrange se passa: la foule assiégeait les portes ; les carrosses, les chaises à porteurs, les vinaigrettes, les laquais, les heiduques en riches livrées encombraient la rue Mauconseil, lorsque l'on vit paraître etprendrela file une simple charrette conduite par un savoyard ; dans cette charrette, comme le &ntôme menaçant du peuple oublié dans ces fêtes, se tenait debout, un soi-disant charbonnier couvert de ses habits de travail et ie visage noirci et mé- -connaissable : ilMescendit gravement de son modeste équipage, et disant à son savoyard de venir le chercher à six heures, il pritunelogeau bureau, entraet assista seul et immobile au spectacle.

Puis la comédie terminée, comme chacun donnait des ordres à son cocher : touche chez la présidente ! touche à Versailles I touche à l'hôtel Dubarry ! Le charbonnier remonta dans cette charrette spectre , dernier équipage dans lequel beaucoup de ces gens animés et joyeux devaient se rendre un jour à la place de la Révolution, et s' adressant au savoyard en gueniUeâ : touche, dit-il à haute voix, chez Margot la ravaudeuse. Cette satire et cette menacië ne furent pas com-

prises, et le petit chevalier fit de cet incident des contes à mourir de rire dans le salon de TCEil-de-Bœuf.

C'est alors que ranimant les antiques querelles, rappelant les yieilles et impardonnables offenses, posant de nouveau hardiment les questions alors insolubles, la Comédie italienne, qui venait, en 1783, de se transporter dans la salle bâtie exprès pour elle sur les terrains de Thôtel Choiseul, et où est encore aujourd'hui T Opéra-Comique, représenta le Droit du Seigneur^ cette comédie sans nom d'auteur, mise en musique et dédiée à M"® de Fronsac, par Martini, ancien hussard ! Le compositeur prend seulement sur la première page de sa partition, . ce titre modeste : amateur. Voici le sujet de la pièce:

Un jeune seigneur a rencontré sur le domaine de son père, Babet, gentille paysane fiancée au jeune paysan Julien ; il l'a poursuivie et effrayée, mais l'enfant a eu le bon esprit de cacher à sa famille et à son fiancé la tentative dont elle a été l'objet.

Au lever du rideau, c'est le matin de la noce, on chante, on orne de rubans et de devises les arbres qui entourent la chaumière de Babet ; le bailly se fait attendre ; il arrive enfin, mais c'est pour réclamer le droit féodal, de servitute puellarum^ envers leurs seigneurs et maîtres. La jeune fille se tiendra prête, on l'amènera au château, elle sera enfermée dans un pavillon et y restera jusqu'au moment de sufiir l'épreuve imposée par la loi.

Julien, ivre d'amour et de colère, demande quel est ce droit, et s'il n'est aucun moyen d'y soustraire sa fiancée ; le bailli y répond par ces paroles*ironiques :

Pour le bonheur de vos familles.

Ses aïeux avaient en effet, Le droit dlnterroger vos filles Sur le choix qu*elles avaient fait, Monseigneur en agit de môme. Preuve certaine qu'il vous aime, En quatre mots voilà le fait.

La jeune fille éplorée avoue alors que le jeune comte Ta sollicitée, menacée ; le bailli la console, la rassure, dit sérieusement à Julien que le père du jeune seigneur sera là pour la protéger I qu'il ne s'agit que d'une simple formalité, que , d'ailleurs, on ne peut se soustraire à ce qu'on exige, que la désobéissance est impossible, etc., etc. '

Babet, dit Julien en sanglotant :

Je n'ai plus rien à dire,

Mais si Ton ose f affliger,

Si l'on ose te faire injure,

Je jure

De te venger.

Maintenant mettez dans le parterre tous ces jeunes inconnus qui seront demain Hoche, Marceau, Yergniaud, Danton peutêtre ! et songez quel eiffet devait produire sur ces cœurs enflammés la suprême insulte infligée à Julien.

Arrivée au château, la jeune fille doit Qtre entraînée et cachée dans une ferme lointaine par le comte, aidée d'un de ces affreux valets si détestés alors, Lafrance ou Frontin. Mais elle est réellement protégée par le père du jeune homme, espèce d'honnête niais qui croit sérieusement que son fils n'a fait demander Babet que par intérêt pour elle, et voit dans cette sollicitude une preuve du bonheur que goûteront un jour ses vassaux.

Mais tout-à-coup arrive à la tête du village révolté, Julien, ce n'est pas un Colin, celui-là, mais bien plutôt un futur hussard, comme l'auteur de la musique :

Oui^ contre un droit qui nous offense, Tout nous dit de nous armer!

Nous respectons votre puissance.

Mais nos cœurs, nos cœurs sont à nous!

Quelle insolence !

Retirez-vous,

dit le marquis ! Il ne veut pas que son fils outrage Bàbet,

mais il défend ce qu'il appelle son droit. Morceau d'ensemble, le marquis pérore, Julien menace, le père et la mère de Babet» bons vieux paysans façonnés à l'obéissance, pleurent et s'épouvantent, en voyant l'audace de Julien. Le morceau a de la chaleur et de l'élan.

La musique n'est -que de l'émotion écrite ! Ceci est si vrai, que lorsque plus tard, il s'agit de composer l'air de l'hymne du 10 août, Catel, retrouva toute chaude dans son âme l'impression éprouvée pendant cet émouvant morceau ; les deux premières mesures de son héroïque mélodie :

Jeunes guerriers.

Troupe immortelle?

sont empruntées notes pour notes à une des phrases principales de Martini, phrase dans laquelle se trouve aussi, comme dans l'air de Biaise le Bûcheron un pressentiment de la Marseillaise î •

Enfin, tout se calme : le marquis promet de rendre la jeune fille à sa famille ; son fils se repent et dote Babet ; mais c'est égal, il faut convenir que si Julien et le jeune comte se rencontrent jamais dans un combat d'avant-postes, le premier devra un bon coup de sabre au second !

Après le succès du Droit du Seigneur^ et ce réveil des idées agressives auxquelles Philidor aujourd'hui vaincu, avait jadis prêtée sa musique franche et décidée, l'auteur de la Rosière de Salenct/^ le peintre de l'esprit et des élégances d'une société condamnée, le protégé de Mme Dubarry, cette belle que la bête démagogique allait bientôt dévorer, Grétry enfin, rassemble toutes ses forces pour, défendre une cause perdue, et comme un avocat qui lance dans sa péroraison un magnifique appel à la pitié,' il donne, en 1784, son chef-d'œuvre, Richard Cœur-de-Lion.

Les événements, dit un proverbe anglais, portent leur ombre devant eux l Yoilà pourquoi ressentant parfois des frémisse-

mei^ts prophétiques, les poëtes et les artistes, ces harpes d'Eole, vibrent, remués à leur insu parle souffle de la tempête, encore insensible à tous I Quel est,- en 1780, Tartiste à la mode recherché et aimé par cette société condamnée ? Hubert-Robert, le peintre des palais et des temples ruinés, celui qui étale si volontiers les haillons populaires sur une corde tendue entre deux statues mutilées.

Quel est, en 1784, le grand succès du moment ? Richard Cœur-de-Lion^ où Ton voit derrière les grilles d'une prison ressemblant à la tour du temple, un roi malheureux et prisoniiier.

Avec Richard Cœur-de-Lion, ce chef-d'œuvre de sensibilité héroïque et naïve, Grétrj avait payé sa dette à la société et aux maîtres dont il avait été le favori.

Il avait donné une forme musicale immortelle aux aspirations de tous ces Blondels qui allaient venir avec un dévouement admirable et inutile, hélas ! mourir sous les murs de cette prison où agonisaient de royales victimes.

Que de fois peut-être, le soir, au fond de la Tour, dans la chambre sordide, éclairée par une chandelle fumeuse, les captifs du 10 août n'ont-ils pas relevé la tête, en entendant dans la rue noire dont un sinistre réverbère étoile le brouillard d^une tache pâle et huileuse, une voix invisible et lointaine chantant :

Richard ! ô mon roi !

L'univers t'abandonne.

Sur la terre il n^est plus que moi Qui s'intéresse à ta personne !

Richard Cœur-de-Lion fut la plus haute expression du talent de Grétry et son plus grand succès ; après ce chef-d'œuvre, et ainsi que jadis Philidor,il a fini sa tâche, l'attention se détourne de lui, et le succès l'abandonne.

Du reste la faible voix de l'opéra comique est bientôt étouffée, les grandes questions effleurées avec mille précautions par le théâtre vont se poser hardiment et se résoudre sur les

champs de bataille ! La musique, exaltée par le patriotisnje et par la fièvre, va produire Thymne du 10 août, la Marseillaise et le Chant du Départ !

C'est ici que finit Thistoire de Tintroductiori, dans les arts, du personnage du paysan, histoire que nous avons essayé de raconter en nous plaçant au point de vue à peu près spécial de de Topera comique et de la comédie italienne.

Après la querelle vidée entre le serf et le seigneur, ce type se transforme à peu près complètement alors que naît le citoyen !

Puis le temps est venu où, les abus déracinés, les vieilles barrières renversées, après les larmes données aux victimes et les tombeaux aux morts, sur cette terre si profondement labourée, au milieu de ce monde renouvelé, un chef militaire va prendre le paysan libre et raisonnable, en faire un soldat et rehtraîner sur ses pas dans une croisade où il trouvera, à son tour, des domaines, des blasons, même des trônes ! sans autres conditions ni entraves que cette seule et héroïque restriction : aux plus vaillants !

C'est à ce moment qu'apparaissent sur le théâtre Feydeau, le paisible successeur de la Comédie-Italienne, les officiers des Mans-garçons^ et d'Adolphe et Clara^ que Ton applaudit et que Ton aime, parce qu'ils sont jeunes, braves et brillants, et sans leur demander s'ils sont nés dans la chaumière ou dans le château.

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