DUN
je suis arrivé pat* le coche, hier 20 décembre 1761, de ! Dijon, la ville natale du grand Rameau, avec une I lettre de recommandation pour M. Berton, batteur de mesure à l'Académie royale de musique de Paris ; j'ai 80 livres dans ma poche, et dans son étui un violon de Boquay, que j*ai tenu sur mes genoux pendant toute la route. J'ai été enfant de chœur à la cathédrale ; mon vieux maître de chapelle m'a, appris ce qu'il savait : l'orgue, le violon et un peu d'harmonie. J'ai lu la Génération harmonique^ j'admire Hippolyte et Aricie^ Castor et Dardanus^ et je viens, coBune tant d'autres^ puisque je suis à présent tout seul, chercher à vivre de mon talent, suffisant déjà, si j'en crois mon vieux maître, qui m'a embrassé, U y a huit jours, en me disant adieu, la larme à l'œil, sur la promenade de l'Arquebuse.
Au moment où je descendais du coche, j'ai été assailli par une foule de gens ; on m!a tellement tiraillé, que mon modeste paquet et mon violon de Boquay ont pensé être mis en pièces. Je me suis laissé conduire à l'hôtel des trois-Rois, rue de Tour- Aon ; j'ai dîné à la table de Thôte, fort bien dîné, ma toi 1 quoi-
que au milieu d*un bruit et d'une animation qui m'ont d'abord embarrassé. Pendant le repas, de jolies filles entrent dans la saUe et vous offrent de menus ouvrages ; des moines chartreux viennent proposer des salades pour lesquelles le jardin de leur couvent est renommé.
Après le dîner, je suis remonté dans la chambre que Ton m'a choisie au cinquième, l'aspect de ma boîte de violon ayant probablement averti l'hôte que je n'étais pas un voyageur à grosse dépense.
J'ai voulu voir comment mon Boquay avait supporté le voyage ; je l'ai tiré de son étui, je l'ai accordé, et je n'ai pu résister au plaisir de jouer de mémoire un passage de cette LogistiUe de Roland, avec laquelle je réussissais si bien à Dijon. On a frappé à la fois au mur, à ma gauche, et sous mes pieds des coups précipités, qui me battant la mesure à contre-temps m'ont forcé de m'arrêter, et la voix de mon voisin de gauche, mieux placé pour haranguer que mon voisin d'au-dessous, a crié : « Eh bien ! eh bien I a-t-il bientôt finfce maudit râcleur, de faire ainsi jurer sa chanterelle à près de dix heures du soir ? » Puis, comme un chœur, après le solo terminé, les deux manches à balai ont recommencé leur tapage avec un ensemble que je n'ai pas toujours trouvé dans nos concerts, à Dijon.
Je me suis tu, j'ai soufflé ma chandelle, et, sur la pointe du pied, j'ai gagné mon lit, dont le bois desséché a poussé, sous mon poids, un gémissement que j'aurais bien voulu étouffer, car il a été accueilli de mon voisin irritable par un S tonnerre...! proféré d'une si énergique façon que j'en ai caché mon front sous la couverture I Voilà mon premier succès à Paris ; est-ce un présage ?
21 décembre. — J'ai dormi jusqu'à neuf heures ce matin ; en m'éveillant, j'ai ouvert ma petite fenêtre : il faisait beau, sec, presque doux, et il y avait déjà dans la rue de Tournon plus de mouvement que dans la grande rue de Dgon à midi. Des perruquiers blancs de poudre de la tête aux pieds, et portant
d'une main la boîte à poudre et de Tautre le cornet de carton destiné à préserver le visage, se croisaient avec des maîtres d'armes ; le grand chapeau incliné sur l'oreille gauche, le plastron au cœur écarlate sur la poitrine et des âeurets sous le bras, ces âls de Mars, jetaient un regard dédaigneux sur quelque maître de danse, sautillant sur la pointe de ses escarpins, le tricorne souslebras, et la main posée sur la tête de sa pochette, toujours prête à s'élancer de la basque de son habit de velours. Des jeunes gens coiffés de casquettes de jockey, enveloppés de leurs robes de chambre et les mains cachées dans un manchon, se rendaient au manège et au jeu de paume ; des chaises, des brouettes, des vinb^igrettes passaient ; on criait de l'eau et des petits gâteaux chauds, et de temps en temps, un cabriolet lancé au grand galop traversait toute cette foule bigarrée en y traçant un sillage qui mettait quelque temps à s'effacer.
J'ai voulu savoir où j'en étais avec mon hôte, et j'ai fait demander mon compte : pourboires, dîner, etc., près d'une pistole 1 Hum ! à ce prix, mes pauvres quatre-vingt livres n'iront pas longtemps I Après déjeuner, j'irai porter ma lettre à M. Berton.
23 décembre. — Victoire ! je suis reçu, je suis offtcier du roi! membre de l'Académie royale de musique !
Hier 22, après avoir bien des fois traversé inutilement la place du Palais-Royal, monté le vilain petit escalier noir qui donne cul-de-sac de l'Opéra et conduit dans l'intérieur du théâtre, j'ai été enfin assez heureux pour rencontrer M. Berton. Un valet à la livrée du roi m'a conduit, à travers mille détours, au fond d'un corridor noir, et auprès d'une petite porte derrière laquelle des* chants se faisaient entendre. Une très-jolie voix de femme chantait les paroles du Phaéton de LuUy, que j'ai si souvent chantées moi-même, alors que ma voix de fausset ne m'avait pas abandonné.
Vous estes digne de l'empire, , Mais si Totre grand cœur me force à Tadmirer, C/est en tremblant que je l'admire!
Ici la voix, au lieu du fa dièze écrit, prit un fa naturel, et détonna complétemment. Ima violente dispute mêlée de cris et de rires s'éleva.
Profitant de cette bourrasque, mon conducteur entr'ouvit la porte et m'introduisit; puis ôtant son chapeau, il prit ma lettre, traversa la salle d'un pas discret, et s'approchant d'un monsieur bien vêtj> assis près du clavecin, il lui remit le message qui portait toute mes espérances et lui dit quelques mots à" l'oreille. Pendant ce temps, la dispute continuait: — « C'est votre faute, Noblet, disait une très-jeune dame, rouge de colère, à l'accompagnateur assis au clavecin ; vous m'avez frappé un faux accord ! — Mais, mademoiselle Amould, répondait celui-ci avec une patience angélique, j'ai frappé sur le si naturel un accord de septième avec la tierce majeure retardée ; nous devons nous trouver en wu mineur, et grâce à la note que vous faites, nous nous en allons tout doucement en ut majeur. » Et comme on se moquait, Mlle Arnould se retourna, moitié riant moitié furieuse : — « Tas de croquants I s'écria-t-elle, que vous, Gelin, que vous, Larrivée, vous soyez aussi mordicants pour une camarade, passe encore! Mais que toi, le Roi-des-Belles, un coryphée qui, en fait d'intonation, n'en est certes pas à un demi ton près, tu te permettes de rire, c'est trop fort ! D'ailleurs, ajouta-t-elle, en saisissant son manchon et son rôle, il fait du soleil, je vais me promener au Cours-la-Reine. J'en ai jusque là de LuUy, de Destouche, <le Marais, et de votre vieux Rameau, que vous avez pris sous votre protection, Noblet, parce qu'il vous a fait entrer ici ! Et cependant vient-il d'assommer assez le public avec ses ennuyeux Paladins^ que personne ne comprend excepté vous. — Mademoiselle, répondit Noblet un peu ému, on admirera bien* tôt les Paladins à l'égal de Dardantis ; la poire n'est pas encore mûre ! — Ça ne l'a cependant pas empêchée de tomber ! » s'écria Mlle Amould, aussi heureuse qu'un maître d'armes profitant d'une faute de son adversaire pour le boutonner en plein corps. Et elle sortit radieuse, au milieu des cris et des
bravos, me frôlant de sa soie et de ses dentelles, et répandant autour d'elle mille parfums exquis.
Pendant ce temps, M. Berton avait lu ma lettre : — Vin- •cent ! s'écria-t-il se levant, mon vieux Vincent existe encore ! Ah ! jeune homme, vous ne pouviez pas avoir près de moi une meilleure recommandation que celle de ce vieil ami. La répétition est finie, voilà tous ces messieurs qui partent : le Roi- ■des-Belles et Noblet, en formant contre Sophie mille projeta de vengeance, oubliés demain ; Grelin et Larrivée pour aller -colporter dans tout Paris le dernier mot de Mlle Amould. Je vais prier Labbé et Chapotin de demeurer et noua allons vous entendre et vous juger. » Le cœur me battait bien un peu en tirant mon Boquay de sa boîte ; mais encouragé par <iuelques mots bienveillants de M. Berton, je commençai le -concerto en ré majeur de Geminiami ; à la fin du premier solo, M. Berton et M. Chapotin se regardèrent, et je crus voir dans leurs yeux qu'ils n'étaient pas mécontents.
On apporta la partie de violon du fameux morceau d'-Afy5, les Songes funestes ! ce morceau, depuis LuUy, sert de suprême épreuve à tous les violons qui se présentent à l'Académie royale de musique. Habitué que j'étais aux sonates de Corelli et de Tartini, je puis dire que je n'en fis qu'une bouchée. — « Br^vo ! jeune homme, dit M. Berton ; je vous prends, vous êtes admis. Allons, écrivez à Vincent que nous avons fait honneur à sa recommandation, et que je l'aime toujours. »
Aujourd'hui je viens de recevoir une grande lettre à cachet rouge ! ma nomination I Je suis admis à l'orchestre de rOpéra, aux appointements de 400 livres par an comme violon du grand chœur ! Quand je passerai parmi les violons du petit •chœur, chargé des nuances plus délicates et dfes passages les plus difficiles, j'aurai un peu plus.
Certes, ce ne sont pas là les appointements de MM. Gelîn «t Larrivée, ils touchent chacun plus de cent louis par an ! ni «eux de Mlle Guimard qui, m'a-t-on dit, a, grâce à ses feux, •encaissé cette année la somme énorme de 6,000 livres ! Mais
avec le concert spirituel et quelques leçons, je pourrai, grâce à Dieu, me tirer d'affaire.
^janvier 1762. — J'ai commencé mon service à l'Opéra le 1«' de ce mois. Le jour où j'ai été nommé violon du roi, j'ai pris la résolution de ramasser et d'écrire sur ce journal ce qui me paraîtra curieux, intéressant et digne d'être conservé dans tout ce que je vais voir et entendre.
Me voici définitivement installé : j'ai loué, juste en face la porte d'entrée des artistes de l'Opéra, maison du perruquier, deux chambres au quatrième étage ; je les ai meublées modestement, mais très-proprement, avec le reste de mes quatrevingt livres et un peu de crédit que l'on m'a forcé d'accepter.
J'ai un lit passable, deux bons fauteuils de velours d'Utrecht jaune, un petit clavecin à deux claviers, avec accouplement pour le grand chœur ; il est peint couleur gris de lin, et bordé d'une guirlande de muguet ; à l'intérieur, on voit Apollon et les Muses ! j'ai aussi une jolie commode en bois des Iles, avec cuivres dorés, et sur ma cheminée deux 1>ustes en biscuit de Sèvres, représentant Lully et Rameau ; la peniiule absente est remplacée par un groupe de petits bergers, également en biscuit, qui dansent, sous un verre bombé, entre les deux plus grands musiciens du monde.
La première fois que je suis entré à l'orchestre et que j'ai vu la salle de l'Opéra brillamment éclairée et remplie de dames en brillantes toilettes, j'ai été un peu ému.
Cette salle du Palais-Royal est vraiment belle ; elle a été construite par Mercier et forme un carré long. Un beau portique doré, composé de trois grandes arcades, donne accès dans la salle ; vingtniept degrés de pierre, que l'on couvre soigneusement de sable tous les soirs, descendent mollement et insensiblement de ce portique vers la scène ; deux balcons dorés, posés l'un sur l'autre, vont aussi du portique à la scène. La salle est éclairée avec des lustres chargés de bougies. Mais ce qui est vraiment beau, c'est la perspective du
plafond : le célèbre Le Maire a peint, sur ce plafond, une longue ordonnance de colonnes corinthiennes soutenant une voûte fort haute ; il semble que cette architecture soit véritable, et cela rehausse le couvert de la salle et lui donne Télévation qui lui manque, à ce que disent les connaisseurs.
C'est dans cette salle que jouait le fameux Molière.
Mes camarades de Forchestre m'ont bien accueilli, j'ai pour compagnon de pupitre un vieux musicien qui finit de gagner sa pension; entre nous, il n'est pas fort; j'ai remarqué qu'il se mouchait volontiers pendant les endroits difficiles, et qu'il se plaignait de l'éclairage toutes les fois qu'il faisait une fausse note. Il se nomme M. PifFet, est à l'Opéra depuis 1744, a une petite place dans la ferme des tabacs, et dort souvent, à moins qu'il ne parle, tout en jouant, sans que sa physionomie change et presque sans que ses lèvres remuent; il a pris cette habitude afin de ne pas attirer les regards du batteur de mesure. Moi je me tais et je joue pour deux, car devant nous est placé un jeune homme, M. Francœur, le propre neveu du directeur de l'Opéra. Il y a aussi parmi nous un M. Exaudet, maître de danse, et auteur, dit-on, de menuets charmants.
La compagnie chantante de l'Opéra est bien composée, à l'exception de Pillot, bien faible haute-contre. Les parties de basse-taille et de dessus sont bien tenues; M. Gelin a un organe puissant, mâle et sonore ; M. Larrivée a plus de pathétique, plus de feu; il joue avec naturel et aisance.
Il y a déjà un peu longtemps que Mlle Chevalier jouit de sa réputation; Mlle Arnould est naturelle, onctueuse; dans les scènes de tendresse, elle est inimitable. La voix de Mlle Lemière est une magie continuelle : c'est un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphir qui folâtre!
Pendant les entr'actes, mon vieux voisin me parle avec enthousiasme de Jéliotte, de M. de Chassé, et même de Thevènard, qui vivait encore il y a une vingtaine d'années ; l'histoire du mariage de ce vieil interprète des opéras de Lully est curieuse, et je veux l'écrire ici.
142 FRAGMENTS DU JOUHNAL
Theveaard passait un jour sur la butte des Moulins, près de la devanture d'un marchand cordonnier, lorsqu'il s'arrêta tout à coup à considérer une petite pantoufle en satin vert bordée de rubans roses I cette pantoufle reposait sur un coussin, en attendant que sa sœur jumelle fut achevée. Tbevenard entra dans la boutique, lia conversation avec le cordonnier, et, à force d'amabilité et de vieux bourgogne, il apprit que cette jolie pantoufle était destinée à la fille d'un marchand, syndic de sa' corporation et fort ennemi des gens de théâtre. Thevenard, le favori des duchesses, le représentant sur la terre des dieux et des héros, ne put parvenir à faire sortir de sa mémoire cette pantoufle ensorcelée. Il parvint à se faire présenter chez le syndic, et à force d'empressement, de bonne humeur, de tendresse, en se servant auprès du père du moyen qui lui avait déjà réussi avec le cordonnier, il obtint la main de la jeune propriétaire de la pantoufle ; elle le rendit le plus heureux des hommes et des pères, jusqu'à l'année 1741, où il mourut dans ses bras, en bénissant les cordonniers et les pantoufles vertes.
^janvier. — Mlle Arnould cherchait depuis longtemps, à ce qu'il paraît, une occasion de rompre avec M. de Lauraguais. Ce seigneur ayant quitté Paris il y a peu de jours, Mlle Arnould a fait mettre dans un carrosse que lui avait donné M. de Lauraguais, les bijoux et les étofies qu'elle tenait de sa générosité; elle y a joint deux enfants dont elle lui attribue la paternité, et elle a renvoyé le tout à Mme de Lauraguais, fort surprise d'un pareil envoi.
\0 janvier. — Mlle Arnould a été sifflée hier.
Sans date. — Mon vieux camarade de pupitre m'a décidément pris en amitié ; c'est un brave homme, qui parle peu (excepté pendant que l'on joue) .et à peu de personnes. Il a du goût, juge bien, et me raconte beaucoup de choses curieuse?,
qu'il a recueillies, tant par lui-môme que par tradition, sui* la musique et les musiciens.
L'autre soir, 'après le premier coup d'archet de l'ouverture àiEnée et Lavmïa^ donné avec cet ensemble si renommé et si apprécié des étrangers et des bourgeois de Paris, M. Piffet me dit: — Ce n'est pas tout de suite, mon cher Saublaj, que nous sommes arrivés à cette perfection ; on ne saura peut-être pas assez gré au grand Rameau d'avoir, par son génie et sa fermeté, puissamment contribué à former notre orchestre. Avant lui et les violentes discussions qu'il eut avec quelques-uns de nos chefs, il arrivait souvent, et il arrive même encore parfois, vous avez dû vous en apercevoir, que malgré les coups d'œil furieux de notre batteur de mesure, un instrumentiste curieux de ce qu'il appelle la propreté du chant, se laisse aller par habitude à faire un fredon ou un flatté qui n'est pas écrit sur sa partie. Il y a cinquante ans, cette habitude était alors dans toute sa force, et Lully lui-même, malgré tous les violons qu'il a cassés sur la tête^ de ses musiciens, n'a rien pu contre elle. Vous trouverez comme preuve de ceci, à la fin d'une cantate de Carolet, intitulée Médée irai^estie^ une note ironique ainsi conçue :
« On reprend la symphonie pour finir ; messieurs les violons ôrodeu?*s pourront, cette seconde fois, l'orner de tous les fredons dont ils se servent pour rendre à la musique la plus ancienne les grâces de la nouveauté, et donner aux pièces les plus simples et les plus gracieuses un air diabolique. »
Vaus pourrez encore vous faire une idée de l'ensemble au- ([uel étaient jadis habituées les oreilles du public français, en lisant dans la partition de VÙmphalc de Destouches cette note de l'auteur : « On entend derrière le théâtre un bruit de trompettes qui s'essayent pour la feste d'Hercule ; » et plus loin, dans la môme partition, afin d'interrompre Argine dans ses imprécations contre Omphalc, entre ce vers :
Que j'immole do moins Omphale à mon transport I
et celui-ci,
On vient, on va chanter le jour de sa naissance !
la partition contient deux demi-portées toutes blanches, et au-dessous, Destouches a écrit : « Ici, tous les instrument préludent en A-mi-là. » Ce qui devait faire juste l'effet de ce moment pendant lequel tout l'orchestre s'accorde, chacun faisant son prélude favori sans s'inquiéter de ce que font les autres.
Il n'est pas jusqu'à ces pauvres bouffons, si malmenés par VAlmanach des spectacles^ qui ne nous aient appris quelque chose. Et pourtant, comment les avons-nous reçus ces pauvres Italiens amenés par Bambini ? Nous étions jeunes, nous étions excités par nos seigneurs et maîtres les premiers sujets, que les succès de Manelli, de Cosimi, de Rossi empêchaient de dormir ; puis nous croyons servir la cause de la musique fran- (jaise que l'on nous disait être en péril ! Aussi, que d'avanies !
J'ai vu la charmante Tonelli chanter les airs gais de la Serva Padrona et de Bertoldo in Cm^te^ avec ses beaux yeux pleins de larmes, accompagnée à tour de bras par des bourreaux de violons ne permettant pas à sa voix pure et flexible d'arriver jusqu'au public. Puis toiit-à-coup, au moment d'une ritournelle mélodieuse d'Aldolfi ou de Ciampi, les premiers dessus de violons jouaient doux, tandis que les deuxièmes dessus, en jouant de toute leur force faisaient disparaître la mélodie ; au milieu d'un air, on entendait un violon qui s'accordait ; si on lui faisait une réprimande, il en prétextait pour jouer toute la soirée encore plus faux que de coutume. Notre copiste Durant les trahissait et ne transcrivait pas exactement leurs partitions. Un de nos violoncellistes s'est vante devant moi de n'avoir jamais manqué d'exécuter en mineur les morceaux écrits en majeur, et vice versa. Les violons s'entendaient tous pour jouer tantôt un quart de ton trop haut, tantôt un quart de ton trop bas. Quant aux hautbois, c'étaient les mêmes qu'aujourd'hui, vous devez comprendre en les entendant qu'il était inutile de les faire entrer dans aucun complot, et
qu'il suffisait de les laisser jouer de leur mieux. Il n'était pas jusqu^aux trompettes qui, au milieu des morceaux les plus pathétiques, ne sortissent sous les prétextes les moins honnêtes en toussant et en renversant les chaises ; aussi ils partirent les pauvres bouffons.
« Quand à moi, grâce à Dieu I je n'ai jamais pris part à ces indignités ; mais la diable de musique italienne est parfois si vive et coupée d'une si singulière façon, que j'ai aussi à me reprocher bien des fautes contre la justesse et la mesure ; le dieu de la musique me les pardonnera, j'espère, car du moins j'ai la satisfaction de penser qu'elles étaient involontaires ! Écoutez, je ne sais si c'est le souvenir des crimes dont ses pareilles furent les complices , mais il me semble que M^e Chevalier chante ejicore plus mal que de coutume ! Puis il ajouta sans la regarder : *
« Oui, hurle, va ! remue tes vilains bras pour seconder l'effort de tes poumons : un air crié par toi ne vaudra jamais dix mesures chantés par la Tonelli ! »
D.écidément mon vieux compagnon est un fantasque, mais il est amusant. A ce montent, et comme le rideau baissait, notre trompettiste, M. Caraffe, qui a manqué le dernier chœur et a empoché ces trois livres d'amende, est rentré tout mouillé ; il pleuvait à verse, et j'avais oublié mon surtout d'écarlate I J'ai eu bien peur pour mon habit de soie et ma perruque neuve que j'avais retiré des cordes le matin même ! Comme j'ai bien fait de me loger en face I Je suis rentré à peu près sans dommage.'
(Il y a ioî dans le journal de Saublay une lacune de trois années. L'incendie de l'Opéra en 1763 ; sa translation dans la salle des Tuileries, en bouleversant les habitudes de notre musicien, lui ont fait probablementnégliger son journal, car ce journal ne recommence qu'en 1765,"et de 1765 à la fin de 1768, il n'offre plus qu'une simple nomenclature de premières représentations et de débuts mêlés à des dates de dépenses et de recettes toutes personnelles. Nous reprenons donc, à l'an-
Bée 1769t 1^ pttUicaiioii du journal de Saublay, dans lequel B01U deTont enoore pratiquer de larges coupures.)
2& novembre 1769. — M"*^ Sophie Amould vient d'obtenir sa grftce ; tous les amateurs de TOpéra sont dans le ravissement. M^* Amould avait osé, au spectacle de Fontainebleau, man* quer essentiellement à W^^ la comtesse Dubarry. Le roi avait aussitôt ordonné que M""" Amould, fbt mise pour six mois à l'hôpital.
M^^ Dubarry, qui est 1» douceur et la modération en personne, a bien voulu sacrifier sa vengeance au plaisir public, Le roi s*est laissé fléchir ; mais toutes les fois que M*'" Arnould, (elle n^est pas aimée à TOpéra,) s'approche d'un groupe de ses camarades, on lâche le mot d'hôpital, ce qui humilie beaucoup cette superbe reine.
15 décence. — Deux spectateurs se sont pris de querelle à propos du plus ou moins de talent de W^ Asselin, qui n'en a pas. Ils sont sortis pour se battre, et l'agresseur, M. Hoocke, a été tué raide.
« Cette catastrophe relève merveilleusement la réputation de M"* Asselin ; toutes ses camarades l'envient.
26 janvier 1770. ~ Nous avons inauguré ax^ourd'hui la nouvelle saUe du Palais-Royal par l'opéra de Zoroastre. On avait illuminé cette salle, il y a quelques jours, pour M"" la comtesse Dubarry ; elle avait désiré la voir avant tout le monde.
18 mai 1770. — Nous avons joué hier, prour prenûer spectacle, à la cour, Persée^ de LuUy. Madame la dSiuphine assis-
tait à la représentation ; elle n*a pas ea Tair de s'amuser beau- •coup à Taudition de ces récitatifs firançais, que Ton sait être insupportables pour ceux qui n'y sont pas habitués. Voici le portrait de madame la dauphine, j'étais admirablement placé pour la voir. Cette princesse, (elle vient d'avoir quinze ans), est petite et doit grandir encore ; elle est maigre, sans être décharnée, et telle que Test ordinairement une jeune personne qui n'est pas encore formée.
Elle est bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux sont bien plantés et d'un beau blond ; on Juge qu'ils seront un jour d'un châtain cendré. Elle a le front beau, la forme du visage d'un ovale un peu trop allongé; les sourcils aussi bien fournil^ qu'une blonde peut les ' avoir« Ses jeux sont bleus, sans fadeur, et jouent avec une vivacité pleine d'esprit.
Son nez est aquilin, un peu afiUé par le bout ; sa bouche est petite : ses lèvrtBS sont épsdssea, surtout l'inférieure,, qu'on sait être la lèvre autrichienne. La blancheur de son t^nt est éblouissante, et elle a des couleurs naturelles qui peuvent la -dispenser de mettre du rouge. Son port est celui d'une archiduchesse, mais sa dignité est tempérée par sa douceur; enfin, il est difficile, en voyant cette princesse, de lui refuser ce i^espect mêlé de tendresse que les Français ont toujours ressenti pour leurs souverains.
15 novembre 1771 • — Il paraît qu'on a joué hier à Fontainebleau Zénrn^e et Azor, de M. Grétry ; on a même fait ITionneur 4 messieurs de la Comédie Italienne de leur prêter pour le palais d'Azor la fameuse décoration de diamants! elle a paru plus superbe que jamais. Les anciens acteurs, habitués aux tréteaux de la foire Saint-Laurent, dans le palais de Zoroastre ! c'est un peu fort. Enfin, le roi est le maître !
26 novembre 1773. — Un jeune musicien français, nommé Floquet et qui n'a pas encore vingt^rois ans, vient de faire
représenter avec un succès extraordinaire sur le théâtre de l'Académie royale de musique, un opéra intitulé : V Union de V Amour et des Arts. On a plusieurs fois obligé Torchestre de s'interrompre, afin de laisser applaudir, et le jeune Floquet, redemandé par tout le monde, a été obligé de reparaître a la fin de Topera.
C'est un honneur que n'a jamais eu Rameau I
14 janvier 1774. — Le sieur Gluck, musicien allemand, a publié dans le Mercure une lettre adressée à MM. les directeurs de rOpéra.'Dans cette lettre, il ofire de leur apporter Vlphigénie de Racine mise en musique par lui.
Il a l'hoîineur d'être connu de Madame la dauphine ; elle le protégera certainement.
20 janvier 1774. — Le sieur Guignon, dernier roi des ménétriers, charge aiyourd'hui supprimée, est mort à Versailles, à l'âge de quatre-vingts ans. Il avait dans sa jeunesse fort adroitement joué du violon.
17 avrilYllA. — Il s'est passé,' à la dernière répétition générale d'Iphigénie en Aulide^ du sieur Gluck, un fait bien divertissant. La demoiselle Duplant, chargée du rôle de Clytemnestre, a pour amant un célèbre sacrificateur de veaux et de moutons, bien connu dans Paris sous le nom du boucher Colin, cet amoureux boucher, appelé à l'administration pour choses concernant son état, traversait les coulisses accompagné d'un gros dogue qui le quitte rarement ; il demeura un instant à écouter Mlle Duplant; elle chantait l'air :
Armez-vous d'un noble courage....
M"® Arnould, tout en prêtant l'oreille aux représentations de sa mère dlytemnestre, avait aperçu dans la coulisse les deux amis de M"® Duplant ; elle commença aussitôt avec le dogue un tel jeu de clins d'yeux, d'appels à voix basse et de gestes
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bienveillants terminés par Tofire sournoise d'une gimblette, que ranimai oubliant toute, retenue, s'élança de la coulisse et bondit vers elle ; mais rencontrant à mi-chemin M"® Duplant, qu'il connaissait bien davantage, il l'étreignit de ses pattes, et pour lui prouver son amitié, essaya de rapprocher du visage de Clytemnestre sa gueule noire d'où sortait une langue rouge comme du feîi ! Alors M"® Arnould, reculant d'un pas et interrompant la répétition, s'inclina devant M"® Duplant et lui dit à haute voix ce vers de la pièce :
Reine, de votre amant voici Tambassadeur !
Dieu sait comme nous avons ri... '
3 avril 1774. — Les amis de M"*® Dubarry lui ont fait comprendre que, puisque Madame la dauphine avait pris sous sa protection le sieur Gluck, il était convenable qu'elle eût aussi un auteur favori. Son choix est tombé , sur le sieur Piccini, compositeur italien de quelque renom ; il a débuté avec succès à Paris, par la Buona Figlia. Tous les partisans de Madame la dauphine, tous ceux qui se permettent de censurer la conduite du roi, et ont l'audace de lui reprocher les divertissements qui ont toujours été l'un des privilèges de son rang, en un mot, tous les admirateurs des mœurs allemandes, dont Madame la dauphine affecte la simplicité, en sont plus animés en faveur du chevalier Gluck. Les vieux courtisans, les favoris de Lucienne, se rangent d'avance du côté de M. Piccini ; Mais le sieur Gluck a su se bien mettre avec M. J.-J. Rousseau, le citoyen de Genève, dont il a fait cesser la querelle avec l'Opéra ; toute la clique littéraire et philosophique sera pour M. Gluck. •
21 avril 1774. — Le chevalier Gulck n'a pas eu avec Iphigénie en Aulide'ioui le succès qu'il espérait; on a attribué au désir de plaire à Madame la dauphine les applaudissements donnés à l'opéra nouveau.
Madame la dauphine, (elle semblait avoir fait cabale), ne cessait de battre des mains, ce qui obligeait tout le monde à en faire autant.
Il y a dans Iphiginie des morceaux sublimes, d^autres très médiocres et d'autres très plats. Les airs de ballet sont négli"" gés, les décorations pitoyables, tout Taccessoire est manqué.
1" décembre 1774. — Le jeune musicien français Floquet, l'auteur de V Union de V Amour et des ArU^ représenté avec le plus grand succès sur la scène de l'Opéra, a fait jouer l'opéra d'Azo/an, que les mauvais plaisants appellent Désolant ; on essaie d'opposer ce jeune homme, (il n'a que vingt-quatre ans), au chevalier Gluck ; les partisans de ce dernier intriguent beaucoup en sa faveur, et l'orchestre est mal disposé pour M. Floquet, qui a voulu imiter M, Oluck, et nous a dit des choses dures pendant les répétitions.
{Ecrit en 1775.) — Ces étrangers sont vraiment incon- «evables 1 Rien n'est plus curieux que de voir le sieur Gluck faire répéter ses opéras ; il crie, tempête, jette sa perruque sur le théâtre, se met tout en sueur, et quand la répétition est finie, les plus grands seigneurs, pour faire leur cour à notre jeune reine, sa protectrice, s'empressent de l'aider à passer sa polonaise de fourrure et les grosses bottes qu'il met par-dessus ses bas et ses souliers.
On prétend qu'à Vienne, en été, il fait transposter son clavecin dans une prairie, et qu'il compose là ses ouvrages, excité par la chaleur du soleil et par le vin de Champagne, dont il use abondamment.
En hiver, il se renferme dans son cabinet, déclame, chante de toutes ses forces, et assomme son clavecin, qui n'en peut mais ; sa nièce seule a, dit-on, la permission d'entrer dans ce cabinet pour lui esçuyer le front et lui donner à boire. Pour-^ quoi ne se met-il pas nu, comme un geindre ?
Il a déjà donné trois ouvrages à Paris : Iphigénie en Aulide,.
opéra dans lequel Sophie Amould a été bien touchante, et qui, grâce à elle, à M. Legros et à la protection de la reine, alora dauphine, a eu du succès ; Orphée et Eurydice^ où se trouve une belle scène et un beau chœur, et Alceste ; ce dernier ouvrage n*a pas beaucoup amusé le public.
Il nous promet le Siège de Cythère^ Armide^ et encore une autre Iphigénie.
{Ecrit de 1775 à 1776,) — Le sieur Gluck révolutionne tout à rOpéra. Il a d'abord essayé de faire prononcer nos acteurs à ritalienne, et a eu une vive altercation avec M. Larrivée, à propos de ce vers à^ Iphigénie :
Peavent-ils ordonner qu'un père....
que M. Gluck voulait faire prononcer :
PouYent-ils ordonner qa*oan pare....
M. Larrivée ne Ta pas voulu, et a bien fait, Mlle Rosalie Levasseur est malheureusement plus docile ! '
Jusqu'à présent, les choristes ne changeaient presque jamais de place : il y avait les choristes côté du roi et ceux côté de la reine ; on dit même qu'on leur adressait des lettres avec cette souscription : à M...., côté du roi, châssis n® 4. M. Gluck veut maintenant qu'ils passent de droite à gauche et de gauche à droite, quand cela est nécessaire à Faction ; il a fait nommer à rOpéra un maître de gestes^ qui leur apprend à lever les bras au ciel quand il le faut !
Ces pauvres gens en perdent la tête !
L'orchestre jouait presque toujours fort, donnant pour prétexte qu'il fallait bien couvrir les fautes des chanteurs ; il a prétendu qu'il valait mieux que lés chanteurs ne fissent plus de fautes. Le pauvre homme demande là l'impossible !
Il se fait haïr de tout le monde ; jusqu'à présent, pendant la soirée, nous sortions quand nous le jugions à propos ou que cela était nécessaire ; — il est vrai que l'on abusait de cette
tolérance, à ce point qu'il n'y avait jamais à l'orchestre, même pendant le jeu, beaucoup plus de la moitié des musiciens.
Défense désormais de sortir quand le rideau est levé.
Défense de s'accorder pendant les morceaux.
Défense de rien ajouter à sa partie, sous peine de démission à la récidive.
Enfin mille vexations !
Quant aux costumes et aux ballets, car il se mêle de tout, c'a été bien autre chose ! Au lieu des jolis costumes dits à l'antique et drapés en guirlandes, que chacun arrangeait à sa fantaisie, il a exigé que l'on copiât sur les* tableaux de Lebrun les habits des personnages grecs ou romains de ses opéras ; il a forcé les acteurs à mettre des barbes, et les actrices à se passer de corps !
Dans IpJiigénie^ il a même empêché Mlle Rosalie Levasseur de porter ses girandtïles de diamants et de se coiffer à la mode ■ du jour !
Quant aux danseurs et aux danseuses, il les a mis tous contre lui en les forçant d'abandonner, pour se chausser à l'antique, leurs souliers noirs à talons rouges et à boucles de jaïet ou de diamants.
Il a eu, il y a quelques jours, une scène violente avec M. Gardel, à propos d'un sacrifice. La scène commençait par des vestales qui dansaient en montrant leurs jambes jusqu'aux genoux ; il avait supporté cela assez patiemment, et enrageait tout bas en brochant des mâchoires dans ses joues grêlées ; nous étions ravis de sa mauvaise humeur, tout en craignant qu'elle ne tombât sur nous, lorsqu'il vit paraître un grand prêtre danseur en habit court et sans barbe. L'artiste commençait son pas, lorsque le Tudesque s'est levé en fureur ; il a jeté sa perruque au milieu du corps de ballet, a frappé un coup violent sur le piancher avec sa canne, et murmurant les mots de bestia^ à'asino^ de canaglta^ il a demUndé M. Gardel, lui a fait des reproches devant tout le monde, et comme Vertris voulait se mêler de la querelle en disant : « Che oun avait touzours
fait ainsi, » Gluck Ta pris à partie, et lui a dit avec un accent allemand que doublait sa colère, qu'il saurait, au moins dans ses ouvrages balayer le théâtre de l'Opéra et en faire disparaître toutes ces inepties ; qu'il forcerait bien M. Vertris luimême à abandonner l'éternel juste blanc et argent, orné d'un ordre de son invention en cristaux blancs et gris, et à modifier aussi le jupon court également en argent, avec lequel M. Vestris et sa famille dansaient dans toutes les fêtes athéniennes et romaines qui avaient eu lieu à l'opéra depuis plus de trente ans!
M. Yestris s'est contenu devant ce brutal, mais il a pu à grand'peine, soutenu par deux choristes, gagner le foyer ; à la suite de cette scène, il a eu une violente attaque de nerfs.
A la fin du nouveau ballet : Cythère assiégée^ qui par parenthèse n'a pas eu beaucoup de succès, les assaillants viennent en scène avec des échelles, pour escalader Cythère : — Pourquoi ces échelles ? demanda tout haut un spectateur. — C'est, répondit un plaisant, pour afficher un autre opéra. M. Gluck n'en a pas moins touché sa rétribution de 20,000 livres !
Mars 1777. — Malgré le talent des chanteurs, Ai^mide a été accueillie sans beaucoup d'enthousiasme.
Le spectacle fini, j'ai voulu voir la mine que faisait le sieur Gluck : il était dans le foyer, entouré d'amis, je n'ose dire de consolateurs ; on lui disait que c'était superbe I II a répondu : « Superbe, oui; mais quand j'aurai .donné ma seconde IphigéniCy je remercierai la reine de toutes ses bontés, et je retournerai pour toujours à Vienne. Je suis épuisé par toutes ces luttes. » On dit qu'il a fait de meilleures affaires d'argent en trafiquant des diamants qu'avec ses opéras.
Il a du talent, c'est vrai ; mais s'il part, comme il le promet, que Dieu le conduise, et ne nous le ramène jamais !
Décembre 1778. — Nous étions ce soir plusieiir» i&usieiaa» réunis dans le petit café qui fait le coin de la place du Palaû- Royal. Ce n'était pas jour d'Opéra, et après une journée laborieusement remplie, le matin par nos leçons et raprès-midi par un raccord ^AmMe^ nous nous arrangions pour pas8^^ tranquillement notre soirée.
J'avais commencé une partie de carte avec le jeune Laurent, admis à l'orchestre depuis cette année seulement ; je suis pour lui ce qu'était jadis pour moi le pauvre père Piffet. Je lui parle de l'ancienne salle et des anciens artistes de l'Opéra domme mon vieux camarade me parlait de Jeliotte ; je suis devenu conteur à mon tour, et mes seize années passées à l'orchestre me donnent de l'autorité sur les jexmes.
Mon chapeau bien accroché au-dessus de ma tête, à sa place accoutumée, ma cann^ placée dans son coin habituel, doucement engourdi par la chaleui» d'un poêle tiède, je jouais les yeux fermés, et dans mon esprit peu préoccupé de la perte ou du gain de la partie, dont l'enjeu était les bavaroises, que nous buvions à petites gorgées, je me reportais avec plaisir à seize ans en airière : je me revoyais arrivant de Dijon piar le coche, avec ma boîte de violon et mon petit paquet. Je revoyais aussi le sourire bienveillant de M.^Berton, après le concerto de Geminiani, les figures de Noblet, de Labbé, du père Pijffet... Je suis plus avancé maintenant ; j'ai une bonne clientèle, j'ai seize ans de fait sur ma pension à l'Opéra, je fais par" tie du concert spirituel, on m'a gravé six livres de sonates pour le violon avec la basse chiffrée, qlii se vendent rue dtf Sentier, chez le portier de M. Lenormant d'Etiolés, et j'ai une ' belle pendule de Leroy sur ma cheminée.
^ La porte du café s'est ouverte, et Wendling, la première iiûte du concert spirituel, a paru, faisant passer devant lui un tout jeune homme, âgé de vingt à vingt-deux ans au plus, ha-^
D'UN Mt'SICiEK DE L'OPÉKA 155.
biilé tout de noir et portant la décoration de TËperon d^oràsa boutonnière : — Entrez donc, mon cher Mozart I dit Wendling. A ce nom, tous les musiciens qui étaient dans le café se sont retournés ; il y avait là Punto, le célèbre corniste, et Rodolphe, tous deux du concert spirituel : Raff le chanteur, le compositeur Papavoine, et plusieurs musiciens attaché^s comme nous deux Laurent, à l'orchestre de TOpéra. Tout le monde accueillit avec chaleur ce jeune Allemand, il paraît que c'est un prodige ! Depuis Tâge de six ans, il parcourt l'Europe, en donnant des concerts dans lesquels il chante, joUe du violon, et improvise sur le clavecin, en faisant cacher les claviers sous une serviette. On prétend qu'il a une bague enchantée, et que grâce à elle il triomphe des plus grandes difficultés: je crois bien qu'il y a là de la superstition: cependant, à Rome, dans un concert, le public a exigé qu'il ôtât sa bague, et il parait que son exécution n'a plus été aussi parfaite.
Il a été présenté jadis à notre jeune reine Marie-Antoinette, et il arrive, comme tant d'autres, pour se faire connaître à Paris. Ah I les communications deviennent trop faciles ; on multiplie les chaises de poste, on fait de nouvelles routes en quantité, on vient miaintenant en trente-cinq ou trente-six jours de Vienne à Paris I Aussi, nous sommes accablés d'étrangers ; les Allemands, les Italiens s'appellent les uns les autres, et viennent comme Gluck et Piccini, se disputer en France notre argent et nos applaudissements. Avec tout cela, on a découragé Philidor et Floquet, et Rameau n'est pas remplacé I Au reste, ce monsieur Mozart est assez bien d'aspect : c'est un petit jeune honmie pâle, qui parle avec un peu trop de dureté d'un pays où il vient chercher fortune ; il critique nos chanteurs et nos chœurs. Quand il n'est pas avec nous, il ne doit pas ménager nos orchestres ; il parle un peu trop de l'Italie, où il a eu, paraît-il, des succès ; il tousse un peu, il a le front avancé, le nez long, l'œil clair, la bouche petite et le cou un peu enfoncé dans les épaules. Il s'est lancé, à propos.de 1'-^/ceste de M. Gluck, dans une dissertation sur l'opéra séria, que
son accent allemand m'a un peu empêché de suivre, et de laquelle il résulte que le temps des dieux et des héros est à peu près passé. « 11 serait possible, dit-il, en mêlant le fantastique au réel, et en transportant dans les temps modernes Faction d'un opéra, de trouver de nouveaux effets et de grands succès. Tenez, le convive de Pierre, de Tirso de Molina, imité par votre Molière, sous le titre de Don Juan^ et abîmé, — il a dit abîmé ! — par Thomas Corneille, voilà un sujet ! voilà de quoi faire un chef-d'œuvre ! »
Je n'ai pas pu me contenir : « Mais jeune homme, lui ai-je dit, en admettant que vous fassiez chanter Don Juan, un débauché sans grandeur, oserez-vous aussi faire chanter sa victime le (commandeur, et quels traits de chant voulez-vous mettre dans la bouche de ce défunt ?» —î- « Oh ! laissez-moi faire, dit-il, et que Dieu me laisse vieillir! je ferai plus encore que de faire chanter ce spectre : je mettrai en musique les sublimes paroles de V Office des Morts ^ et avec les larmes que je viens de verser sur ma pauvre mère morte, j'écrirai un jour un morceau qui servira éternellement à exprimer les grandes douleurs de l'humanité ! »
Il manque un peu de modestie, mais il parle bien, et ses sentiments l'honorent. Je me sentais en veine, et j'ai voulu remettre la conversation sur Don Juan. « Puisque vous parlez de la pièce de Molière, lui dis-je, que ferez vous de Pierrot et de Charlotte ? Voulez-vous donc aussi mêler dans le genre du grand opéra des paysans et des seigneurs, le comique bas avec l'héroïque ?» — « Pourquoi pas ? a-t-il répondu. Schiller le tente en ce moment en Allemagne, avec son Ecolier de Nassau^ et Chekspir [sic) l'a bien fait il y a deux siècles en Angleterre ! » Aussi, lui répliquai-je assez heureusement: «Voltaire lui a bien dit son fait ! » Il m'a regardé, un moment, comme en rêvant, puis il a dit à Wendling, mais pas assez bas pour que je ne l'entendisse^ « Voilà un monsieur qui est singulier ! » Singulier tant qu'il vous plaira, ai-je pensé, mais du moins, moi, je suis officier du roi, je ne cours pas l'Europe comme un Bohé-
D^UiN MUSICIEN DE L'OPÉRA 157
mien, et si je n'ai pas fait d'opéras, j'ai fait six livres de sonates, avec la basse chiffrée, qui se vendent rue du Sentier, n*» 43.
Ce jeune homme ne m'a que médiocrement plu ; il parle de sa dignité, et se plaint qu'on l'ait fait attendre chez M"' la duchesse de Chabot dans un salon sans feu ! Parbleu ! et nous aussi on nous fait quelquefois attendre chez le roi, et chez nos fantasques écoliers et écolières : est-ce que jamais nous n'avons songé à nous plaindre ? Bu reste, il fait partie, dit-on, de cette dangereuse société de francs-maçons, dont le but réel n'est pas bien connu. Le lieutenant dé police devrait bien avoir l'œil sur tous ces Allemands que la reine, Dieu la bénisse I attire dans cette ville, qui s'était jusqu'ici si bien passée d'eux I Cette petite altercation m'avait animé ; je me suis fait chauffer, en rentrant, un peu d'eau de fleur d'oranger, et en me couchant dans mon bon lit, j'ai pensé, en regardant ma belle pendule, au bonheur de ne pas passer ma vie comme ce jeune monsieur, loin de mon pays et dans de tristes chambres d'auberges, pour courir après quoi ?... je vous le demande !
1782. — Excepté l'heureux départ de M. Gluck, je n'ai pas remarqué, depuis longtemps, grand chose qui vaille la peine d'être écrit sur mon journal.
Les événements me paraissaient jadis plus intéressants ils mo laissent aujourd'hui complètement indifférent. Et puis le monde est si changé ! Au lieu de parler de M"*'* Arnould, de Lekain, de Clairval, on parle maintenant de M. Necker et de M. Turgot ! On s'occupe des Américains : des gens qui n'ont seulement pas d'Opéra ! Enfin, dans cinq ans j'aurai ma pension, ce qui, joint à pas mal de doubles louis que j'ai ramassés depuis vingt ans, me permettra de me retirer à Dijon, d'être libre à mon tour ! ce doit-être bien bon , puisque tout le monde aujourd'hui parle de liberté. Nous verrons !...
ÎU décembre 1787. — (''est fini ! j'ai terminé mon service, je
158 FHAGMEiNTS DU JOURNAL
«nis à la retraite ! J'ai joué pour la dernière fois ce soir ma partie dans Armide.
Depuis un mois déjà, mes camarades me regardaient comme parUI
Le jeune.Laurent s'était même inscrit pour obtenir dn garçon 4'ordiestre Tarmoire où je serrais mon violon et où je déposais mon chapeau, ma canne et mon surtout* Il a raison, ce jeune honmie : autant lui qu'un autre ! c'est la meilleure armoire de rOpéra,laplu8 proche delaporte d'entrée dufoyer; grâce àcette position, j'avais toi^ours ôni mes apprêts de départ le premier, et je m'en allais cinq minutes avant les autres. Quand j'ai firanchi aujourd'hui la porte noire et les petits corridors obscurs, j'ai eu le cœur serré.
Dans les entr'actes, quelques camarades sont venus me dire: Est-il heureux^ ce père Saublaj : il est libre... le voilà maître de ses actions !
Tout le monde a eu l'air plus agréable avec moi que de coutume ; le chef lui-même, qui me faisait souvent les gros y^ux, m'a souri deux ou trois fois,.«
On va représenter un nouvel opéra le 20 février 1788, et comme je ne dois pas le jouer, on m'a dispensé des répétitions ; j'ai voulu une fois y assister par curiosité... j'ai bien vu que je gênais... Celui qui va me remplacer était assis à ma place et répétait...
Aujourd'hui, il m'a semblé qn'Armtde allait plus vite que de coutume ; le dernier acte n'était pas commencé, à ce qu'il m'a paru, depuis plus . de cinq minutes, j'ai regardé ma partie, nous n'avions plus que vingt pages à jouer î...
Mon voisin m'a demandé si je ne voudrais pas lui céder mon petit banc si commode que j'ai fait faire, et sur lequel depuis vingt^cinq ans je posais mes pieds. Je lui ai donné...
Le rideau est tombé, et pendant que tous mes camarades sortaient de l'orchestre le plus vite possible, quelques-uns seulement, ce sont les plus jeunes, ont crié gaiement : Adieu, pore Saublay!...
D'UN BTUSICIEN de L'OPÉRA 159
Ils reviendront demain, eux !
Je suis resté le dernier dans le foyer désert, j'ai posé mon violon dans la boîte où je le place depuis si longtemps ! J'ai tiré Tétui de l'armoire, je l'ai fermé, et l'ai emporté avec moi.
En passant devant le concierge, je lui ai dit adieu, du fond du cœur ; il m'a salué avec indifférence. C'est juste, maintenant je suis un étranger^ demain peut-être, il ne me laissera plus monter... Sitôt que ma pension sera réglée, je partirai... Me voici libre...- Que vais-je faire maintenant !
adame Codesaca vient de mourir à Milan, à Tâge de cent deux ans. Elle aidait créé à Prague le rôle de Zerline dans le Don Juan, de Mozart. »
Voilà tout : deux lignes dans un journal, et puis c'est fini ! Allez dormir, Zerline !
Mais est-ce vous, charmante Saporiti, qui vous cachiez sous ce nom bizarre, à vous imposé peut-être par un nouvel époux ? Quoi I vous existiez donc encore, et vous habitiez Milan, muette, immobile, oubliée ? Hélas I si j'avais su, comme disait le pauvre Hégésippe, j'aurais tout laissé, tout quitté : la maison tranquille, le travail commencé, et près de vous, pieux comme un fils, attentif comme un enfant auquel on raconte un voyage dans des pays merveilleux, je vous aurais demandé quelques récits des temps lointains, alors que le demi-dieu Mozart était pour vous un camarade, et que vous répétiez le Don Juan sans savoir que vous travailliez à un monument éternel !
Cette brillante soirée du 4 novembre 1787 était-elle encore bien entière dans votre mémoire, et le temps n'en avait-il pas estompé les contours après quatre-vingt-deux années? De
cette époque, vous étiez restée bien certainement la dernièî'e, car toutes ces lumières, toutes ces flammes réunies, formant ce grand foyer brûlant où, par un soir de 'fièvre, un chef-d'œuvre fût forgé, le temps* les a soufflées une à une; comme dans les danses macabres des vieilles fresques allemandes, la mort s'est bouchée les oreilles et a fait cesser les chants de Mozart, elle a glacé la grâce enchanteresse de Bassi, imposé silence aux élans passionnés de Th. Saporiti, tari les larmes touchantes de Micelli; les graves conseillers, les brillants militaires, les savants professeurs, les délicieuses beautés de Karlstadt, qui composaient le public de cette soirée, sont allés aux cimetières de la Bohême faire pousser les fleurettes, et de ces vieux enthousiasmes et de ces vieilles ivresses, voix exhalées, bravos finis, lustres éteints, cœurs refroidis, il ne restait plus qu'une pauvre vieille à moitiéjendormie dans un vieux fauteuil, et qui avait été l'alerte, la séduisante Zerline !
De cette belle histoire de I)a Ponte : // dissoluto pumto^ histoire se terminant pour nous au châtiment de don Juan, vous, sans doute, ô Zerline, vous saviez le reste, doux fantôme, attardé devant les portes refermées de l'idéal, et que visitaient le soir des ombres familières et conteuses ; vous saviez comment finit Mazetto, le pauvre homme qui vous aimait tant et souflrait de si vives peines en voyant don Juan .vous emmener à sa barbe en lui jetant d'insultantes consolations.
Vous avez eu le seoret de ces longues nuits que dona Anna passait dans l'oratoire, maudissant don Juan, mais troublée encore jusqu'au fond de l'âme par le souvenir de ce désir immense, passionné et brutal, qui était venu la ravir à travers le sang et les larmes, le feu des torches et l'éclair des épées, et ne pouvant oublier cette minute enivrante et maudite pendant laquelle elle avait senti battre sur sa poitrine un cœur aussi brûlant et aussi énergique que le sien.
Elle rêve et prie, et don Ottavio engraissé, son bonnet de guipure de Flandre bien tiré sur les oreilles, dort tranquillement sous les courtines du lit nuptial déserté.
Vous savez à quelle potence a fini ce drôle de Leporello, et vous auriez pu nous dire le nom du cloître au fond duquel la pauvre Elvire a répandu sa dernière larme en exhalant son dernier soupir.
Ainsi donc, vous avez eu vingt ans, vous avez été jugée digne de représenter dans un chef-d'œuvre la jeunesse et le sourire, la beauté et Tamour, vous avez été séduisante à ce point, que le seul contact de votre main faisait revivre et guérissait un malheureux presque assommé. La ci darem la manOj Battis batti o bel Mazetto^ ces mélodies que depuis quatre-vingtdeux ans chacun a chantées, le matin, le long des haies d'aubépine, ou le soir en remuant les cendres de son foyer, ces mélodies, non pas heureusement la sagesse, mais le charme des nations, vous les avez dites la première, c'est en leur prêtant votre voix enchanteresse et le doux éclair de vos yeux, que vous les avez rendues immortelles ; toutes celles qui, depuis vous, ont repris le rôle de Zerline ont emprunté quelque chose de vous ; votre grâce et votre jeunesse sont ainsi devenues étemelles, et vous, vous avez vieilli, et maintenant vous êtes morte !
« E finita la commedia ! »
Avec quelle douceur, à Milan, alors que le soleil descendait dans un ciel*de soie bleue aux reflets de pourpre, pendant que tintaient les cloches de V Angélus dans cette forêt de marbre rose qui est le dôme de Milan, vous deviez revenir au temps radieux de vos jeunes années et vous rappeler la petite chambre que vous habitiez avec votre sœur, la belle Thérèse Saporiti, à Prague, et ce pauvre Bondini, que vous aviez surnommé le . « directeur dans l'embarras, w et qui vous disait avec une résignation si joyeuse : « Mes enfants, cela va bien, vous avez beaucoup de talent; mais si nous continuons ainsi, à moins de manger nos poulets de carton, de boire le vin absent de nos bouteilles d'accessoires, de nous chauffer avec nos feux de paillon, et d'user à la ville nos bottinçs de maroquin rouge et nos costumes ottomans, il faudra aller demander
le vivre, Thabit et le couvert à des cités plus hospitalières que cette endiablée ville de Prague! » Que vous importaient, à vous, ces détails de ménage? Votre grande affaire, c'était de bien chanter et d'être jolie, et Dieu sait si, de cela surtout, vous vous acquittiez en conscience, avec vos jeux italiens, vos pieds andalous, vos mains, deux touffes de roses I et votre physionomie à la fois câline et éveillée !
Un soir que, serrée et cambrée dans la soie et le satin, vous vous cachiez, délicieux Androgyne, sous les habits de Chérubin, coupant brusquement l'ariette commencée, un cri s'est élevé tout à coup, comme si le souverain lui-même entrait dans la salle : « Ewiva il maestro! » Un jeune homme à vous inconnu parut dans une loge, saluant et souriant; il était accompagné d'une toute jeune femme, presque une enfant comme vous, couronnée de beaux cheveux d'or pâle, aux yeux de saphir, à la peau de neige, sur les lèvres ce sourire enfantin famillier aux filles de la Grermanie.
C'étaient Mozart et Constance Weber, deux amoureux, deux époux, qui venaient la main dans la main, de traverser la vieille Bohême, fuyant comme deux oiseaux effarouchés par l'orage, devant cette cabale montée, dit-on, par Salieri, et qui fit presque tomber, à Vienne, les Nozze di Figaro.
Dès lors, tout change au théâtre de Prague : l'enthousiasme des Bohémiens console Mozart de l'injustice des Viennois, la salle de Bondini ne désemplit plus, les Nozze di Figaro vont chaque soir aux étoiles, et Mozart, heureux, commence à écrire le Don Juan^ pour cette ville où il se sent non-seulement admiré, mais estimé et aimé. Car vous le savez, Zerline, et votre sœur, malheureusement pour elle, le savait encore mieux que vous, Mozart fut un digne jeune homme; fils pieux, frère tendre, il fit son terrible et glorieux métier en bon ouvrier laborieux et fidèle. Ignorant les douces langueurs et les suaves paresses des artistes modernes, au travail dès Tstube, il éleva la plume et le clavier à la hauteur de ces outils nourriciers, le boyau et la bêche; ce qu'il demanda avant tout aux œuvres de
son génie, ce fut cette chose sainte et due au plus humble artisan, le pain de tous les siens.
Ne cherchant pas la fortune et ne l'entrevoyant même pas, il se contenta du salaire, du salaire modeste et rudement gagné laissant au travailleur ce bel et fier avantage : donner plus qu'il ne reçoit. Et quand sa sœur mariée, son père abrité contre la misère, sa mère ensevelie, il souffrit d'être seul pendant ses voyages éternels, il choisit une honnête et pauvre jeui^e fille, et lui, cet artiste immortel qui, certes, avait bien le droit de se croire émancipé par la gloire, il sollicita modestement d'un père, ne vivant alors que de ses bienfaits, la permission de s'unir à sa bien-aimée, et écrivit à ce sujet une lettre, chef-d'œuvre de modestie, de soumission et d'amour.
Mais revenons à vous, Zerline. Retirée depuis bien longtemps du théâtre, un soir que vous rêviez sur votre balcon, à Milan, des voix sont passées qui chamidiient Fin ck'handalvino. Alors de ce temps brillant de votre vie, de cette création du Don Juan à Prague, les moindres souvenirs vous sont revenus.
Agacée paa? quelques-unes de ces mille contrariétés inévitables au théâtre, vous vous êtes réveillée le jour de la première répétition au foyer, en songeant que la veille vous étiez mal coiffée, que ce brutal de Kucharz, le chef d'orchestre, en pressant le mouvement de votre rondo, vous a fait manquer le trait final, que vous êtes sûre qu'il l'a fait exprès, pour plaire à cette grande Micelli, à laquelle il devient de plus en plus évident qu'il fait la cour ; puis vous avez pensé que votre sœur Thérèse devenait bien assommante avec ses admirations et seô jérémiades à propos de ce M. Mozart, qui ne pense seulement pas à elle, entiché qu'il est de sa Constance, laquelle, à cause de sa maigreur et de ses cheveux pâles, a l'air d'une quenouille garnie de chanvre, et dont les manières et le sourire sont d'un froid à enrhumer.
« Puis, qu'est-ce encore que ce rôle de Zerline ? il y a, dit-on, trois rôles de femmes dans le Dissoluto punito : pourvu que les autres ne soient pas meilleurs que le mien ! Y aura-t-il
un joli costume, au moins ? Vous vous êtes lev(ée nonchalamment : D'abord, si la Micelli a un air et que Zerline n'en ait pas, je refuse le rôle; Bondini me soutiendra, j'en suis sûre ! »
On s'est rendue au théâtre en geignant à cause du froid. « M. Mozart avait, une polonaise de fourrures et un tricorne à gances d'or assez galant. Toujours accompagné de sa Constance ! Et l'on ne peut pas rire, la grande sœur Thérèse ne le souifrirait pas. Et Bassi, Baglioni et Pongiani raffolent de cet étranger. On a commencé la lecture ; Mozart était au piano. Ah ! par exemple, il touchait joliment le clavecin ! »
« La lecture marchait, Mozart chantait. Ma sœur dira joliment bien cette phrase : « Non sperar se non muccidi I » Comme ce trio du duel a paru magnifique î un beau duo pour ma sœur et don Ottavio^! Ah ça ! mais i:ien pour Zerline ? Ah ! enfin, une petite entrée au milieu d'un chœur de paysans et un petit duo. Comment ! c'est là ce fameux La ci darem la mano^ dont Bassi nous rompt la tête depuis quinze jours ? Ah ! un joli air! Battil battil o bel Mazettol puis un autre : Vedrai carinol Je vais faire tourner encore bien des têtes en disant cela, et Bondini me fera des scènes. Allons, allons, un duetto et deux jolis airs ; il n'y a pas de quoi être trop mécontente !» ^
Ai-je eu peur, le jour de cette répétition, quand je ne voulais pas crier assez fort dans la coulisse le Gente ajuto ! afin de ménager ma voix pour le vedrai carino^ et que M. Mozart m'a saisi si brusquement que j'ai poussé un cri horrible : « Là ! a-t-il dit en riant, vc^là ce que je voulais ! » Ah ! par exemple, je n'aimais pas d'abord l'entrée du commandeur : Don Giovanni cenar teco^ cela faisait frissonner pour de vrai, et Mozart luimjême nous a avoué que pendant la nuit où il écrivit ce morceau, il n'osait pas se retourner, certain qu'il était que le commandeur se tenait derrière son épaule et le regardait écrire.
Cette grande sotte de Constance l'entretient dans ces idées-
là ; tous ces Allemands ont vu le diable, ou bien ils ont des parents qui Font vu ! »
Et après cette dernière répétition générale de tous les opéras qui doivent avoir, comme Ton dit : une bonne première, lorsque les commandeurs se sont laissés tomber sur le seuil de leur palais, en envoyant devant eux leur rapière et leur perruque, quand Forchestre a fait faute sur faute, que les arbres ont accro-' ché les maisons, que les colonnades sont restées suspendues en Tair, et que les premiers rôles sont venus dire en confidence au compositeur épuisé qu'ils croient bien ne pas pouvoir chanter le lendemain, à cause des fatigues dues à ses exigences ; vous souvenez-vous, Zerline ? vous êtes rentrée toute fiévreuse, tout inquiète ; et, comme vous ne dormiez pas, au milieu de la nuit, vous avez relevé vos rideaux, et vous avez regardé la fenêtre encore éclairée de l'appartement qu'occupait Mozart et que l'on apercevait de votre maison ?
C'est là que, pendant la nuit qui précéda la première représentation, l'esprit, domptant le corps, commandant à son cer- . veau de concevoir, à sa main d'écrire encore ; sourd aux mauvais présages comme aux joies imprudentes, Mozart écrivait l'ouverture du Don Juan ; et comme ses yeux se fermaient malgré lui, Constance Weber (elle aussi passa la nuit sur ce champ de bataille), le re veillait en approchant de ses lèvres un verre de punch. Au jour naissant, et après avoir écrit la dernière note du morceau, il tomba plutôt évanoui qu'endormi sur le sein de Constance, et, bien qu'elle fut elle-même écrasée de fatigue, elle le tint ainsi jusqu'à l'heure de la répétition sans oser bouger, de pétr de le réveillerf
Que béni soit le fruit du modeste arbrisseau qui a donné le sang de son cœur pour rendre un peu de force au grand artiste, et que téni soit surtout le doux oreiller sur lequel il a reposé sa tête après avoir terminé son chef-d'œuvre !
Quand vous apprîtes ces détails, vous avez loyalement avoué, vous en souvenez-vous, Zerline ? que cette petite blonde ne manquait pas d'énergie.
Un soir, nous qui écrivons ces lignes, nous avons, chez Mme Yiardot, tenu dans nos mains la partition originale du Don Juan^ de Mozart ; Taspect du manuscrit nous a semblé confirmer pleinement la tradition. Contrairement au reste de la partition, qui est écrit avec la sûreté de main et la tranquillité suprême d'un maître sûr de son métier, autant que de son génie, la copie de Touverture est tracée par une main hâtive, les barres de mesures flageolent comme des jambes fatiguées et fléchissent comme les cloisons d'une maison qui va s'écrouler. Puis, trace matérielle qui fait tout à coup reparaître à nos yeux la scène nocturne de l'hôtel des Trois-Rois : une marque visqueuse et jaunâtre, semblable à celles que pourrait laisser la liqueur produite par la fortifiante combinaison de Teau chaude, du sucre et du rhum, apparaît sur les dernières mesures de Touverture, comme si, se reprochant le repos d'un instant, la main épuisée avait brusquement posé le verre sur la page commencée et ressaisi la plume pour atteindre le but de cette course effrénée.
Ah ! Zerline, qu'il eût été intéressant de vous remettre en face de ces vieux et glorieux papiers jaunis, que vous avez vus tout blancs et tout humides encore de l'encre qui traça ces pages immortelles ; pages que la piété d'une grande artiste a renfermées dans une cassette d'argent attachée par des chaînes de même métal à une colonne de marbre I Vénérable manuscrit devant lequel l'or est resté impuissant, et que vous avez manié d'une main mécontente et distraite pendant une répétition où « çà n'allait pas. »
Et après tout ceci, vous rappelez-vous quelle première représentation ? On aurait dit vraiment que le public de Prague était devenu fou, et, *après l'air : Batti I hattil — c'est vrai que vous l'avez bien dit, Zerline ! — avec quelle chaleur Mozart vous a embrassée I Constance Weber et votre sœur n'avaient pas l'air content;, hein? et le lendemain, le bon déjeûner à l'hôtel des Trots-Bois^ tous ensemble, joyeux vainqueurs détendus. Vous souvenez- vous, quand vous vous êtes approchée
du maître qui, depuis un instant, s'était levé et tambourinait sur les vitres en riant tout seul, vous lui avez demandé la cause de ce rire, et il vous a répondu : « Je pense à ce que dirait en ce moment le père Saublay, un pauvre musicien français que j'ai rencontré à Paris. Il m'a bien rabroué un soir à propos de mon intention de mettre Don Juan en musique. L'idée n'était pas si mauvaise, après tout ! »
Et depuis ces jours brillants, qu'êtes-vous devenue, Zerline ! Vous avez eu le sort de tous ceux qui vivent trop. Vous avez vu partir d'abord vos maîtres, puis vos compagnons, puis vos derniers contemporains.
Et pendant ce temps. Don Juan^ que vous avez vu naître, n'a pas pris une ride. C'est vainement que quatre-vingt-deux ans ont passé sur lui ; c'est vainement que les grands maîtres ont entassé chefs-d'œuvre sur chefs-d'œuvre ; vainement Weber a fait Freyschûtz, Rossini Guillaume Tell^ Meyerbeer les Huguenots^ Halévj, la Juive ; rien n'a pu vieillir Don Juan, Et au même moment où accablée d'années, vous vous en allez à votre tour, voilà qu'il reparaît encore avec la majesté et l'éternelle jeunesse des immortels, sur la première scène de la première ville du monde.
Pavais passé la journée à la bibliothùcjue de FArsenal. Entré dans cette bibliothèque avec l'intention de \ consacrer une heure à parcourir, dans T intérêt de mes travaux du moment, le Don Japhet (T Arménie jst le Jodelet de Scarron, la recherche d'une date m'avait amené à demander la correspondance de madame de Maintenon.
Après avoir relu dans la belle édition de Lavallée les premières lettres de la grande marquise, je continuai, et me plongeai si bien dans mon intéressante lecture, que je perdis complètement le sentiment du temps et de l'heure, et que la voix du gardien annonçant la fermeture de la bibliothèque me causa une surprise égale à celle qu'éprouverait un antique paroissien de Saint- Gervais, ou de Sain1>-Louis-en-rile, se réveillant en 1873, après s'être endormi sous Colbert ou sous Louvois.
Quand, je sortis de l'Arsenal, le soleil commençait à baisser à l'horizon, et caressait la façade des antiques hôtels de la rue Saint- Antoine de ces longs rayons déjà obliques et couleur d'or mat, doux aux vieux bâtiments. Le soleil levant, avec ses ombres grises et fraîches, a des audaces de jeunesse
et des tapages de couleur qui chagrinent les vieilles pierres. La vieillesse du jour va bien avec les vieux souvenirs, et les mascarons des hautes portes, aussi bien que les saints des anciennes façades, prennent, lorsqu'ils sont baignés par le soleil du soir, ces expressions souriantes et apitoyées que Ton retrouve sur le visage de certains vieillards se souvenant du passé et sachant ce que coûte la vie.
Je revenais donc l'esprit tout plein de ma lecture, et je longeais le quai de THôtel-de-Ville. Arrivé en face de cette rue Jacques -Debrosse, descendant comme une tranchée sur le quai, j'aperçus tout à coup, se profilant sur le ciel déjà plus pâle, l'admirable portail de Saint-Gervais : toute architecture m'attire, et je cédai au désir qui me prit immédiatement de revoir l'intérieur de la vieille et intéressante église, dans laquelle se trouvent un panneau authentique du Pérugin, un tableau d'Albert Durer et un magnifique vitrail peint en 1531 par Pinaigrier.
L'église était déserte, et je commençais à jouir de ses merveilles, lorsqu'au bout d'un instant je m'aperçus, à mon grand ennui, que je if étais plus seul.
A mes côtés, le sacristain était venu se placer ; voyant que je regardais les tableaux et les sculptures, ce que ne font jamais les Parisiens, il m'avait pris pour un voyageur, et flairait une aubaine.
La forme de son vêtement le faisait ressembler parfaitement à un corbeau, oiseau qui, comme chacun le sait, est vêtu, hiver comme été, d'un habit, d'une veste et d'une culotte courte noirs, le tout taillé à la française. Il m'oifrit poliment ses services comme cicérone. J'acceptai par faiblesse, ne voulant pas être la cause d'une espérance trompée, quelque légère qu'elle fût ; mais sa présence me gâtait mon plaisir. Après avoir parcouru aussi ennuyés l'un que l'autre ce qui me restait à visiter de l'église, je lui présentai ma petite oflrande, et j'étendis la main vers le bénitier, car je suis poli avec tout le monde, et
ne sortirais pas d'une maison sans prendre congé du maître, et cela, dans les formes prescrites.
La valeur de mon présent toucha sans doute mon humble compagnon ; au moment où la fausse porte de serge verte allait retomber sur moi, il me rappela :
— « Monsieur, dil^il, seriez-vous purieux de voir aussi la chambre de M™<* de Maintenon.
A ce nom, à ce souvenir, qui me préoccupait depuis le matin, je me hâtai de rentrer dans Téglise.
— C'est vrai ! p'écriai-je ! je le savais pourtant, c'est à Saint- Gervais que M™* de Maintenon, en 1674, au premier sourire de la fortune, acheta une sépulture perpétuelle, fit creuser un caveau, et ^ plaça les restes de Scarron mort depuis quatorze ans.
— Oui, ajouta mon guide, et sur le tombeau, elle fit élever et décorer une chapelle qui existe encore. ^
— Et c'est là, dis-je en dialoguant comme Tityre avec mon Mélibée en bas de laine, c'est là qu'au temps de sa plus haute fortune, madame de Maintenon vint plus d'une fois se recueillir et prier. Peut-être quelque mystérieuse armoire, semblable à celle où le calife tenait caché son habit de berger, renfermaitelle cette robe trop courte, qui fit si grand pitié à Scarron, et qu'elle portait lorsqu'elle parut pour la première fois chez le célèbre estropié de la reine.
Mon guide décrocha dans un coin une grosse clef, ouvrit une porte au fond d'une chapelle obscure, et s'effaçant, il me laissa entrer le premier dans la chambre de madame de Maintenon.
Cette chambre, moitié chapelle, moitié boudoir, est entièrement revêtue de bois de chêne ; elle est peinte et dorée du plancher jusqu'au plafond ; dans les coins les plus sombres , il n'existe pas un pouce de bois qui ne soit couvert de peinture } une fois la porte refermée sur vous, on se croirait dans l'intérieur d'un ancien coffre à bijoux ou d'un antique clavecin.
Les peintures, sont d'un artiste flamand imitateur de Rubens ; elles représentent la vie de Jésus, racontée en quinze ou
t 172 UNE VISITE A SGARRON
vingt panneaux, contenant à eux tous une centaine de personnages ; un autel consacré occupe un des bouts de cette jolie chapelle, qui peut avoir douze ou quinze pieds de long sur sept ou huit de large.
— C'est ici, maintenant, dit mon guide, que s'habillent les demoiselles de la confrérie...
Puis, craignant sans doute d'avoir éveillé dans mon esprit quelque idée dont aurait pu rougir Tombre de la grande marquise :
— ^ C'est-à-dire, ajouta-t-il pudiquement , quelles mettent leur voile et passent leur robe par-dessus leurs autres vêtements, car monsieur doit bien penser...
Je vis qu'il s'embarrassait visiblement, le sujet était scabreux, je détournai les yeux... lui aussi... Il me sut gré de ma réserve, et m'en récompensa en me donnant sur le champ une preuve de confiance.
— Si monsieur, dit-il, veut regarder à son aise ces peintures, je continuerai mon service, et monsieur me remettra la clef en sortant.
— Merci, lui dis-je au plus vite, j'accepte,..
Et je restai seul. '
Voilà donc le réduit où madame de Maintenon venait parfois se reposer de la présence continuelle du grand roi et des conversations étudiées de Versailles, en écoutant ces voix qui sortaient de la tombe de Scarron et parlaient de liberté, de jeunesse et d'amour.
Alors en présence de cet autel sur lequel elle a pleuré, à cette même place où elle a confié à Dieu le secret de ses vives amertumes, la scène suivante s'esquissa dans mon esprit.
Couvert d'or comme un dieu indien, Louis XIV, à Versailles, après un plantureux repas sommeille dans un fauteuil doré à la droite de la grande cheminée de marbre rouge.
Ses traits majestueux, que le sommeil lui-même n'a point détendus, ont gardé une expression de hauteur un peu méprisante, le caractère ordinaire de sa physionomie.
UNE VISITE A SCAHRON 173
Il dort avec solennité ; on voit qu'au fond de Tévanouissement du sommeil, il conserve encore ce sentiment qu'il est une chose respectable et sacrée ! De l'autre côté de la cheminée, madame de Maintenon travaille à cette éternelle tapisserie que tous les contemporains lui ont vue entre les mains. Dans les antichambres, pleines de courtisans silencieux, les gardes immobiles s'appuient aux hallebardes damasquinées. Aucun bruit : Madame de Maintenon soupire et fixe un instant son regard sur le roi endormi. A quoi songe-t-elle la femme d'Etat, la profonde politique, la protectrice des jésuites ? Aux réflexions morales du père Quesnel ! Aux revers de Villeroi ? Aux succès de Berwick ? Non, elle songe à sa jeunesse, à ce pauvre Scarron, si gai, si résigné, si tendre, qui jadis, alors qu'elle travaillait pour vivre, dans sa petite chambre de la rue des Tournelles, lui donna piteusement et charitablement à choisir entre sa main difforme et une somme suffisante pour payer sa dot dans un couvent.
Et lorsque par hasard, le soir, ils étaient demeurés seuls tous deux sous la clarté de la lampe de cuivre, en face de ce petit lit de damas jaune sur lequel, attirés par la seule puissance du charme et de l'esprit tous les illustres d'alors venaient s'asseoir, il ne dormait pas, lui !
Pour égayer sa jeune compagne, il racontait, racontait. Dans ces récits amusants et colorés, passaient, en agitant leurs grelots, le Destin, l'Etoile, Ragotin le rageur, la Rancune.
Les originaux de ces plaisantes copies, il les avait tous connus dans dans sa vie aventureuse Quels copieux éclats
de rire!... et quels maigres soupers!... Il était malade et pauvre ; mais en fait de repas et même d'amour c'est lui qui s'entendait bien à remplacer un plat par une histoire !
Bon et aimable Scarron ! J'irai demain prier sur sa
tombe.
Car c'est en vain que pour éviter à son immense orgueil de vives blessures, Louis XIV avait banni de la bibliothèque de Versailles les livres de Scarron, du théâtre, ses pièces, il avait
eu beau faire comprendre à tous que le nom de Scarron prononcé en sa présence serait considéré par lui comme une injure, la comparaison qu'il redoutait se fit plus d'une fois, et pas toujours à son avantage^ au plus profond du cœur de Françoise d'Aubigné. Peut-être, en effet, fut-elle forcée souvent de convenir avec elle-même que dans cette comparaison presque impie, le pauvre poète, anéanti par l'éclat éblouissant du grand roi, lui était cependant supérieur au moins par une chose, par la bonté I
Là clef a remué dans la serrure, la porte s'est ouverte, des vêtements noirs se sont dessinés dans l'ombre : c'était mon guide. Il tenait à la main la petite calotte de velours noir destinée à protéger son crâne précieux contre l'humidité qui tombe des hautes voûtes ; conune j'allais me retirer, il m'arrêta d'un geste, me sourit gracieusement, et de l'air d'un enfant malin, il s'approcha de l'autel dont nous avons parlé ; comme on fait d'un paravent de cheminée , il reçut sur sa main gauche un tableau représentant le Christ mort^ qui forme le devant de cet autel ; puis plongeant sa main droite dans l'entrebâillement obscur, il atteignit et ramena en pleine lumière une petite boite de bois blanc ruinée, sans couvercle, et tout à fait semblable à ces boîtes dans lesquelles les petits bourgeois soigneux serrent leur collection de brosses ou d'outils.
Cette 'caisse était pleine d'ossements I
— Voilà, monsieur, me dit mon noir compagnon, ce qui reste du pauvre Scarron !
Lors de la destruction des caveaux funéraires, nous avons recueilli ses os, et nous avons cru bien faire en les déposant dans la chambre de madame de Maintenon.
Ainsi donc, voici le crâne sous la voûte duquel ont pris naissance tant d'idées comiques et de personnages grotesques; voici la main qui écrivit ces vers burlesques dans lesquels, pour la première fois peut-être, mais non certes pour la dernière, on osa railler les dieux et les héros de l'antiquité, en
attendant que Ton osât s'attaquer aux dieux et aux héros modernes ! Voici la place de la bouche qui s'est posée au moins une fois sur les lèvres roses de Françoise d'Aubigné.
Hélas I hélas I pauvre Yorick ! il semble que tes restes glacés devaient tressaillir lorsque madame de Maintenon entrait dans cette chapelle pour venir prier sur ta tombe ; car, malgré tes forfanteries d'indifférence et de désintéressement, tu Tas véritablement et sincèrement aimée, cette belle Indienne, dont l'intendant de Basville disait un peu plus tard : « J'étais pénétré pour elle du même respect que j'aurais eu pour la reine, et nous étions tous surpris qu'on pût allier tant de vertu, de pauvreté et de charmes !» ^
Après avoir remis chaque chose en son lieu, mon aimable sacristain me fit comprendre, en se plaçant sur le seuil de la porte, que le temps qu'il avait à me donner était écoulé.
Je m'éloignai donc pendant qu'il refermait derrière moi la porte de cette chambre, pleine de souvenirs.
Ah ! si au lieu d'être, comme le dit notre maître Théophile Gautier, un pauvre artiste habitué à voir s'envoler ses chimères, nous étions un des riches paroissiens qui habitent aujourd'hui près de l'église Saint-Gervais, nous ferions à, cette poignée de cendres et d'ossements , l'aumône d'une boîte d'ébène et d'un morceau de satin; puis, après avoir remplacé le mauvais tableau qui surmonte le petit autel par une bonne copie du beau et vivant portrait que fit Mignard d'après madame de Maintenons sur cet autel rajeuni, nous placerions au pied de cette reine les restes du pauvre bouffon , qui fut son premier protecteur, et bien certainement spn ami le plus sincère.
. E 28 novembre 1809, il y avait une grande solennité >à rOpéra.
Spontini, l'auteur de la Vestale allait, avec Femand Cortez, tenter encore une fois la fortune .
Sur le théâtre tout était en émoi. L'air froid de la scène gonflait la toile et la faisait ressembler à la voile d'un vaisseau qui va partir.
Des cloches tintaient dans les corridors ; de l'autre côté du rideau, dans l'orchestre, on entendait des instruments s'accorder en préludant sur ce fond de chuchotements que remplace un si terrible silence lorsque les premiers sons de l'ouverture se font entendre.
Spontini, pâle mais ferme^ se tenait dans l'ombre à la droite de la scène ; il portait le costume de mode alors, que, laissant la mode changer, il n^abandonna jamais.
Son gilet et son habit montaient en étages derrière une haute et épaisse cravate de mousseline blanche ; le collet évasé et élevé de cet habit atteignait juste à la suture du crâne, et rele-
vait légèrement par derrière les cheYeux réunis sur le haut du front en une grosse boucle retournée sur elle-même, comme la volute d'un violon vue de profil.
C'est avec ce costume et cette coiffure que plusieurs générations ont vu passer le grand artiste ; car cette habitude de ne
rien vouloir changer à la forme de leurs anciens vêtements se
retrouve assez souvent chez d'illustres vieillards : ils arrêtent ainsi pour eux Thorloge de la mode à l'heure de leurs anciens succès, et tiennent à mourir comme Desaix dans leur uniforme et leur manteau de Marengo.
Le cœur serré par l'inquiétude, Spontini écoutait sans les entendre tous ces bruits différents et ces paroles vaines qu'échangent entre eux les bas officiers des théâtres, pour qui une première représentation est une soirée comme toutes les autres ; rendez-vous pris après le spectacle , observations malveillantes sur les acteurs et les costumes, plaisanteries grivoises débitées tout haut près de l'auteur, afin d'en obtenir uû mot et d'établir ainsi un familiarité qui se traduira immédiatement par une demande de billets pour la seconde.
Pauvre auteur ! lui qui songe autant de choses, et est sous le coup de tels périls !
Les valets commençaient à psalmodier le traditionnel : « Place au théâtre ! » Les chefs de service faisaient du zèle ; « Allons, mes enfants, ferme, l'attaque du chœur :
^ Quittons, quittons ces bords I
S'il .arrive quelque chose, qu'on ne dise pas au moins que c'est par notre faute ! Ici les Espagnols, à droite les sauvages ; Mesdemoiselles Sauinier, quand vous voudrez bien ?... »
Une femme, couverte d'un riche costume mexicain, arriva rapidement sur le théâtre et se dirigea vers le coin obscur où se tenait Spontini ; comme tous les comédiens un soir de première, elle parlait nerveusement et vite ; les mains agitées de mouvements fébriles, elle prenait de temps en temps, avec une petite éponge, du blanc dans un gobelet d'argent qu'une
femme de chambre portait derrière elle, et s'en couTrait les épaules et les bras.
Cette fièvre chaude et expansive vint se heurter à la fièvre froide et contenue qui dévorait inté^ieur^ment Tauteur de Fernand Cortez : « Eh bien ï mon maître, dit-elle, vous êtes content ?... Vous n'avez pas peur, j espère ? Allez îtout ira bien... » Et avec beaucoup d'autres paroles inutiles. M"® Branchu, — c'était elle, — s'efforçait de dissimuler aux yeux des indifférents sa vive émotion ; mais elle saisit dans l'ombre la main de Spontini, et tous deux, par une étreinte convulsive*, se communiquèrent le secret de leurs angoises mortelles et.de leurs radieuses espérances.
« Dérivis est là, dit-elle ; oui, je l'entends tousser sur le contre-fa, Lainez ! Laïs ! les voilà, on peut commencer quand on voudra... Ah ! mon Dieu ! que je voudrais que ce fût fini î... Allons, Spontini, ^rentrez dans la coulisse. Vous êtes heureux, vous, vous n'avez plus rien à faire. »
Arrivé à Paris en 1830, Spontini n'avait pas vécu impunément dans l'atmosphère brûlante de cette époque ; au milieu ' des cris d'enthousiasme et des bruits d'armures, son âme ardente s'imprégna d'émotions guerrières, et il chercha et trouva dans Femand Cortez l'occasion d'exprimer ces vives émotions par des chants immortels.
Femand Cortez est le poème de l'héroïsme ; on y rencontre presque à chaque ligne l'amour de la gloire, le mépris de la mort ; d'indomptables prisonniers, du milieu des tortures, jettent encore à leurs vainqueurs de courageux défis ! Ces beaux sentiments, ces nobles exemples sont traduits et accompagnés par une musique sublime I
On peut dire aussi que Femand Cortez est l'opéra de l'armée, car l'armée joue dans l'œuvre de Spontini un rôle personnel: elle s'indigne, se révolte, s'apaise, s'enthousiasme, comme un seul personnage, et prend, domme le chœur antique, une part réelle à l'action, dans des ensembles merveilleux de chaleur et d'entrain.
L'effet de la première représentation de Femand Cortez^ fat immense.
On voyait dans l'orchestre les généraux et les colonels auxquels une courte trêve permettait ces rares loisirs ; dans le parterre, les vieux légionnaires mêlés aux jeunes soldats impatients de les imiter.
Les loges étaient occupées par un cordon de beautés, aux robes lamées d'argent, et portant, comme les dames romaines du temps d'Auguste, des diadèmes de feuilles d'or mêlées de fleurs, de perles et de diamants.
Le souverain présidait ce brillant auditoire, dont la musique enflammée de Spontini porta bientôt l'enthousiasme jusqu'au délire.
Mme Branchu, dont le talent fut une des principales causes de l'immense succès de Femand Çortez^ avait alors vingt-neuf ans.
Elle était née à Saint-Domingue. De race noire par sa grand'mère, elle avait le teint couleur satin-paille particulier à certaines mulâtresses.
Son visage était éclairé par deux yeux noirs admirables, dont l'éclat vous brûlait. Petite de taille, coname ces mignonnes statues de bronze antique si admirablement proportionnées, la perspective la grandissait. Douée d'une voix magnifique, d'un merveilleux instinct dramatique perfectionné par le travail, Mme Branchu avait apporté à l'Opéra, au milieu de ces tragédiens lyriques formés par l'étude des partitions de Oluck^ les belles traditions de chant de son maître Garât.
Garât fut, paraît-il, un chanteur sublime. Il faut bien le croire, puisqu'il évita, grâce à son talent, le ridicule que n'auraient pas manqué de lui attirer ses cravates, son zézaiement, dont il ne restait, bien entendu, aucune trace lorsqu'il chantait, et l'habitude qu'il eut d'abord, pour se faire connaître, de chanter le soir, en plein air, au milieu des jardins du Palais- Royal.
Dans toutes les parties du rôle d'Âmiazily, M^e Bnmchu fut
admirable. S'il est vrai, comme on Ta dit, qu'elle eût dans ses sentiments pour le général républicain qui venait de se faire empereur, dépassé depuis longtemps l'admiration, et qu'elle brûlât discrètement et violemment pour lui d'une flamme créole, le secret des merveilleux accents qu'elle trouva pour peindre sa flamme et son dévouement à Fernand Cortez nous est connu.
L'ouvrage avançait ; Lainez, Laïs, Dérivis faisaient merveil les ; comme le dit Dumas : on respirait de la flamme dans la salle ; des cris d'admiration avaient accueilli l'air d'Amazily :
Je n'ai plus qu'un désir, c'est celui de te plaire. Je n*ai plus qu'un besoin, c'est celui de t'aimer.
Spontini rayonnait ; lorsque la toile tomba sur le dernier acte tout le monde était debout, et lorsque, épuisée de fatigue, accablée de bravos, accueillie comme une victorieuse et une bienfaitrice, Mme Branchu revint pour saluer le public, elle fut près de s'évanouir, car au milieu de c^ette gloire visible, de cette émotion délirante, il lui sembla voir un sourire presque tendre sur les lèvres de celui pour lequel elle avait si bien cbanté
Vers 1845, j'avais une vingtaine d'années, je touchais les grandes orgues à l'église de Saint-Louis-d'Antin. On montait à ces orgues par un petit escalier tournant qui donnait dans l'église. Un jour, j'avais régale mon auditoire d'un Offertoire improvisé dans lequel, paraît-il, je m'étais surpassa Je descendais, la messe finie, l'escalier de la tribune, lorsque je trouvai, m'attendait au pied de l'escalier, une vieille dame que j'avais déjà vue. plusieurs fois, et que j'avais remarquée, la voyant toujours seule.
Elle était ce jour-là couverte d'une rotonde de soie noire,, bordée de petit gris, qui lui tombait jusqu'aux pieds, car elle était de petite taille.
Son chapeau de gros de Naples, avait la sévérité de ces chapeaux qui ont la conscience de n'être plus un pavillon de guerre, mais un pavillon destiné seulement à prévenir les belligérants qu'ils doivent passer outre, et que c'est là un territoire neutre. Elle avait la tête légèrement inclinée sur la poitrine ; mais dans son visage, d'un jaune orangé, brillaient encore, comme des diamants noirs, deux yeux admirables. Après m'avoir dit avec bonté quelques aimables paroles à propos du morceau qu'elle venait d'entendre, morceau qu'elle désirait avoir et dont je lui offris d'écrire pour elle les fragments que je pourrais retrouver dans ma mémoire, elle me dit d'une voix dont le timbre était encore charmant : « C'est que moi aussi j'ai été artiste ! » Et, comme je m'inclinais poliment : — « Connaissezvous, me dit-elle, la Vestale et Femand Cortez?.,, — La Vestale/ » m'écriai-je I J'habitais alors Passj, et bien des ifois j'allais me promener le soir dans le bois de Boulogne, le long du fossé circulaire de la Muette, pour apercevoir, dans le grand parc, au milieu de la famille Erard, Spontini, assis sur un vieux banc de pierre, sous le grand arbre au bord du fossé, et recueillant les derniers rayons du soleil. Je lé considérais avec le même respect qu'éprouve un jeune soldat en présence d'un maréchal de France.
«La Vestale/ Femand Cortez/ Mais moi et tous mes camarades, Charles Gounod, Victor Massé, François Bazin, nous avons toujours entre les mains ces partitions sublimes que notre maître Halévy, nous propose sans cesse pour modèles. — Et... ajouta-t-elle en hésitant, les jeunes musiciens de votre âge se souviennent-ils encore de Mme Branchu? — Oh ! Madame, lui dis-je, mille fois, Habeneck, mon premier professeur, m'a parlé d'elle, de ses inimitables accents, de ses brillants succès, de son génie ! Ah ! que n'ai-je pu l'entendre, ou du moins le voir!.... »
Pendant que je parlais, la vieille dame se redressa, quelque chose comme une lueur passa sur son pâlô visage ; mais cette lueur s'éteignit bientôt, sa tête se pencha de nouveau sur sa
poitrine, d'où s'exhala un soupir. Puis, après une pause... «Madame Branchu..., c'est moi l » dit-elle avec un triste sourire...
LE SIÈGE DE VffiNNE
'histoire est une vieille radoteuse : il est impossible ) de ne pas remarquer en lisant les récits du temps , passé, combien la Providence se répète, et combien les événements auxquels nous nous trouvons mêlés et les personnages que nous voyons s'agiter autour de naus, ressemblent aux personnages et aux événements des siècles qui nous ont précédés.
A chaque époque nouvelle, comme un directeur de spectacles occupé à remettre au jour une ancienne pièce, le sort rajeunit les décors, change le lieu de la scène, tire de leur étui les marionnettes héroïques ou grotesques qui dormaient, leur rôle fini, dans la poudre de l'oubli; puis, après avoir à peine modifié leur costume, les lance de nouveau sur la scène, pour recommencer leur rôle dans une pièce dont il leur est impossible de changer le dénoûment.
Ces réflexions, que nous avons faites souvent, se sont présentées hier à notre esprit avec une nouvelle force, pendant que nous relisions dans l'histoire des Ottomans, de Hamer, la relation du siège de Vienne par rarmée turque en 1683.
Nous allons tout simplement exposer des faits puisés aux sources authentiques : nous laisserons au lecteur le facile plasir de trouver lui-tnême les rapprochements singuliers qui existent entre le siège de Vienne et un autre siège bien plus intéressant pour nous.
Un peu plus d'un siècle après le règne magnifique de Charles- Quint, FAllemagne se trouva mei^acée à son tour par une nation voisine et rivale, qui, ne manquant pas une occasion de s'agrandir et d'augmenter ses armées, était devenue une puissance militaire de premier ordre. Mahomet II avait appliqué sa main sanglante sur les murs écaillés d'or de Sainte-Sophie, les deux Kiuperli, ces grands ministres, avaient élevé au plus haut degré la splendeur de la Turquie, lui avaient donné Candie et laissaient à Mahomet FV un empire augmenté, une armée formidable et un ministre Kara Mustapha, digne, croyait-on, de continuer leur œuvre dans la paix comme dans la guerre.
C'est alors que cette pensée de lancer toutes les forces de la Turquie mahométane sur l'Europe chrétienne, de faire reculer et même d'abattre entièrement l'étendard du Christ devant l'étendard de Mahomet, vint à Kara Mustapha.
Alors comme aujourd'hui, deux idées radicalement opposées se disputaient le monde, ces idées allaient se rencontrer sur un dernier et sanglant champ de bataille. A l'issue d^ ce combat, l'Europe plierait-elle sous le sabre turc, ou la foi du prophète de la Mecque serait-elle pour jamais repoussée vers l'Asie ? Telle était la question suprême qui se posait alors au monde. C'était plus qu'une bataille de géants qui allait s'engager, c'était presqu'une bataille de dieux!
Dans cette lutte l'Autriche était seule. L'Europe, dit un auteur moderne, indifférente aux dangers d'un empire dont l'ambition avait dépopularisé la cause, n'armait pour l'Autriche que quelques rares volontaires.
Avant l'heure de l'enthousiasme et du mépris de la mort, ce n'est pas sans quelque amertume de cœur que les nations et
lés villes se sentent choisies pour ces combats décisifs et désespérés; TAutriche, au moment de se résoudre à cette lutte à mort, voulut essayer de détourner d'elle ce calice. Pendant que la bataille était déjà commencée sur le Danube, un noble Autrichien, Caprara se rendit au camp du grand vizir pour connaître les conditions que Kara Mustapha mettrait à la paix. Accueilli par « des demandes de tributs considérables et surtout par des exigences inadmissibles de cessions de provinces et de forteresses », Caprara reprit le chemin de Vienne. La ville alors, sans s'effrayer du géant qu'elle avait à combattre, accepta sans faiblesse de lutter contre cette inondation humaine qui devait, pour s'y briser, venir battre ses murs courageux.
Vienne se dévoua donc à la patrie ! Sans être encore l'admirable ville d'aujourd'hui. Vienne, capitale de l'archiduché d'Autriche et de l'empire d'Allemagne, Vienne était déjà superbe. Elle avait quantité de palais magnifiques : le vieux palais de Hapsbourg, l'église de Saint-Etienne avec son maître-autel orné de colonnes de marbre et de beaux tableaux, son clocher de pierre en pyramide, embelli de figures de bas-relief, chefd'œuvre que l'on venait visiter de partout, sa chapelle de Notre-Dame deLo^ette bâtie sur le modèle de celle d'Italie. Sa population était considérable; on voyait se presser dans ses rues, nobles habillés à la française, courtisans habillés à l'espagnole pour mieux faire leur cour.
Vienne était déjà célèbre entre toutes par ses fêtes, ses bals et son goût pour les plaisirs ; ses remparts eux-mêmes étaient couverts de tavernes et de lieux de divertissements.
A l'approche de l'ennemi, les violons se turent Rpur laisser sonner les trompettes ; les walzers et les menuets furent remplacés par l'exercice; les bourgeois, les étudiants, les ouvriers, les vieillards s'armèrent et coururent aux remparts pour aider et soutenir la petite garnison de 10,000 hommes, que le général Starembergh, gouverneur de Vienne, avait réunie pour la défense de la ville.
KararMustapha, en marchant sur Vienne, avait rencontré sur sa route une ville forte; Raab, comme Strasbourg aijgourd'hui(l), arrêtait la marche de Tarmée ennemie et inquiétait sa ligne de retraite.
Le visir tint un conseil de guerre, afin de décider si Ton s'arrêterait a faire le siège de Raab et des autres forteresses, ou si Ton se dirigerait immédiatement vers la capitale.
Tout le conseil fut d'avis de ne pas laisser derrière soi ces forteresses invaincues ; en effet, elles pouvaient en cas de défaite, changer la déroute en désastre. Ibrahim, le vainqueur des Russes, donna à son opinion cette forme de Tapologue, chère aux peuples orientaux.
« Un roi de Perse » dit Ibrahim, « fit déposer un trésor contenu dans une bourse sur un large tapis, et appelant ses courtisans, il donna le trésor à celui qui trouverait le moyen de prendre la bourse sans marcher sur le tapis. La munificence du roi paraissait illusoire, quand un des assistants, repliant et roulant le tapis par ses bords, atteignit ainsi la bourse sans avoir foulé la natte. Suis cet exemple, ô visir ! et replie TAutriche pièce à pièce avant de toucher à la capitale qui n'aura plus de nation pour la défendre.
Kara Mustapha reppussa ce sage avis ; il insujta Ibrahim, et après avoir dans une dernière bataille, où fût blessé à mort le prince Louis de Savoie, battu, pris ou bloqué ce qui restait des armées de l'empereur Léopold, il donna l'ordre à ses généraux de se diriger sur Vienne, où il arriva le 14 juillet 1683, à la lueur des villes et des villages incendiés qu'il laissait derrière lui,^et précédé d'une multitude de femmes, d'enfants et. de troupeaux fuyant cette nouvelle invasion de barbares. Trois mille cinq cents de ces malheureux se jetèrent à ses pieds pour
(1) Le Siège de Vienne, le Tir de Vincennes, les Rêveries d'une Sentinelle, la Légende d Attila, ont été écrits pendant le siège de Paris.
LE SIÈGE DE VIEiNNE 187
lui demander grâce, il les fit égorger, et fit livrer à ses soldats une belle jeune fille couronnée de fieurs, qui avait porté la parole au nom des suppliants .
Les cris de la pauvre enfant allumèrent dans le cœur des défenseurs de Vienne, rangés sur leurs remparts, cette rage, faite de rougeur et de larmes, que tous les flots des mers ne suffiraient pas pour éteindre.
Le siège commença.
A la première sommation adressée par Mustapha à la ville, Starembergh répondit en brûlant les promenades, les maisons de plaisance etjusqu'aux faubourgs de Vienne.
En présence de ce sacrifice, le vizir eût-il ce pressentiment qu'un peuple poussé ainsi au désespoir devient nécessairement invincible, puisque Ténergie de la défense ne peut plus être égalée par l'énergie de l'attaque ?
Pendant plus de deux mois le siège continua.
Sans faiblesse et presque sans espérance Vienne tenait toujours I Depuis plus de soixante jours, les canons colossaux fondus jadis par Orban, et qui avaient éventré les murailles de Constantinople , battaient presque sans relâche ses murs détruits. Les remparts semblaient des amas informes de rochers. Vienne avait subi dix-huit assauts de plus en plus furieux?
Les Turcs avaient pénétré une fois dans la ville jusqu'à cet endroit où se trouve aujourd'hui un musulman de bronze qui indique, comme ces marques placées au-dessus de l'étiage des ponts, jusqu'où avait atteint cette inondation humaine que les barricades placées à l'entrée des rues de Vienne purent seules arrêter. Starembergh était blessé ; la famine, l'épidémie, le manque de munitions accablaient la malheureuse ville : Vienne ne résistait plus que par héroïsme et par instinct. Cependant des bruits, venant on ne sait d'où, et qui ne sont autre chose que la voix secrète et encourageante de la patrie, commençaient à circuler dans la ville investie.
On disait qu'une armée de trente mille hommes, commandée par Charles de Lorraine, pouvait arriver sur les derrières de Farmée turque ; puis, espérance insensée accueillie comme Tannonce d'un concours céleste , on disait aussi, que le héros de Choczim, Jean Sohieski, à la tête d'une petite armée, principalement composée de cette cavalerie polonaise et hongroise que Ton avait surnommée « l'ouragan discipliné, » venait au secourâ du Christ et cherchait, à travers la patrie, à joindre ses étendards aux hannières de Charles de Lorraine. Depuis soixante jours cette espérance, chaque soir trompée, renaissait ohstinément chaque matin.
Les yeux, rougis par la fîimée des incendies, se fatiguaient à interroger vainement les horizons immenses du ciel et de la verdure. La pauvre ville, déjà sous le cimeterre de son bourreau, voyait au loin l'herbe verdoyer, le soleil poudroyer, mais des deux cavaliers vengeurs (réunis enfin et qui accouraient au grand galop de leurs chevaux) nulle trace encore !
Un jour, cependant, à une des portes du camp du vizir, se présenta, du côté de la campagne, un vieillard conduit par un jeune garçon. Ce vieillard était aveugle et paraissait presque fou ; il chantait, en s'accompagnant d'un violon délabré, d'anciennes mélodies turques rappelant aux soldats leur patrie et leurs foyers.
Son jeune compagnon recueillait, dans un plateau de cuivre étamé de bas argent, les aspres et même les sequins dont les soldats récompensaient ses chansons.
Ils traversèrent ainsi tout le camp.
Arrivés devant les remparts de Vienne, l'aveugle et son jeune compagnon se précipitèrent tout à coup dans le Danube, et, plongeant sous l'eau profonde que couvrit bientôt la fumée des fusils et que fouillaient les balles et les traits, ils franchirent le fleuve, prirent terre aux pieds des remparts écroulés, et. se tenant par la main, s'enfoncèrent tous deux dans les rues sanglantes de k ville assiégée. Cet incident ne causa pas un grand émoi dans le camp du visir. Que pouvaient d'ailleurs
un vieillard et un enfant pour le secours de cette ville condamnée. '
Ce vieillard apportait à Starembergh l'assurance de Tarrivée prochaine d'une armée de secours et la recommandation suprême de tenir jusqu'à la dernière extrémité. Il se nommait Koltschitzky, c'était un ancien interprête de l'ambassadeur polonais à Constantinople ; c'est en remplissant ces fonctions, qu'il avait acquis cette connaissance si parfaite de la langue turque qui lui permit de traverser impunément les lignes des * Ottomans et de leur faire payer si cher les services qu'il leur avait autrefois rendus.
L'histoire n'a gardé ni le nom ni la trace de l'enfant qui l'accompagnait dans sa dangereuse mission. C'est dans les souvenirs de la famille de Soros Têtebleue, souvenirs à nous transmis par le dernier descendant du vaillant partisan anobli pour ses exploits au siège de Vienne, que nous avons retrouvé sa mémoire et sa silhouette presque effacée. Ce jeune héros n'était autre que la fille de Koltschitzky. Cette blonde et courageuse enfant ne voulut point quitter son père, et c'est après avoir communié avec lui le matin même qu'elle se jeta avec lui dans ces périls mortels.
Mustapha, tranquille, et sans se préoccuper le moins du monde de ces présages ennemis, confiant dans les arrêts du destin qu'il croyait favorable et que d'ailleurs sa loi lui défendait d'essayer de changer, venait chaque soir, l'épée presque dans le fianc et le cordon fatal déjà suspendu au-dessus de sa tête, prendre le café sous une tente de pourpre en écoutant les derniers râlements de la ville mourante.
Malgré les promesses de Koltschitzky, Vienne, ne voyant rien venir, recommençait à désespérer.
Pendant la nuit du 11 au 12 septembre, alors que le gardien de la tour Saint-Etienne venait, comme chaque soir, de lancer dans un ciel clair et étoile la fusée, signal inutile qui, depuis de si longs jours, interrogeait vainement l'horizon, derrière le camp ennemi, s' élevant silencieusement dans f espace et
coupant d'une' traînée d'argent le sombre azur du ciel, une autre fusée lui répondit ! Comme si la pauvre ville n'avait eu qu'une âme, on entendit comme un immense- soupir: c'était Vienne qui respirait tout "bes !
Occupés à regarder leur proie, de leur camp où mouraient les dernières chansons et les dernières rameurs, les Turcs n'avaient rien vu.
Le lendemain, au lever du jour et aux premiers rayons d'un brillant soleil d'automne, Mustapha-Pacha aperçut, sur les hauteurs de Calenberg, montagne qu'il avait crue jusqu'alors inaccessible, un assemblage immense de pelisses, d'écharpes, de sabres recourbés, de harnais étincelants, de bannières éclatantes, de riches uniformes polonais, hongrois, français et allemands. On voyait là ces noirs cuirassiers couverts de demiarmures, que Jacques Courtois, dit le Bourguignon, nous représente si volontiers vidant leurs longs pistolets sur des cavaliers turcs, à aigrette et à caftan bleu et jaune. Au milieu de l'armée, vêtu d'un habit de taffetas couleur du ciel sur lequel, encadrés dans les fourrures, brillaient des ordres en diamants, et suivi de deux pages, l'un portant sur un bouclier d'or les armes de la Pologne, l'autre la lance d'or du roi, Jean Sobiesky luimême, apparut aux yeux de l'armée ottomane épouvantée I Au même moment les portes déchirées de Vienne s'ouvrirent, et tout ce qui restait de ce peuple martyrisé, outragé, massacré, buvant la mort goutte à goutte depuis soixante et dix jours, se précipita sur l'armée turque, pendant que la cavalerie polonaise, suivie de toute l'armée allemande, descendait au galop des hauteurs de Calenberg et poussait une charge de soixante mille hommes sur l'armée de Kara Mustapha.
Et, maintenant, cherchez dans la plaine la trace des vaillants janissaires et de leur aga avec ses deux queues de cheval et ses trois drapeaux de soie I
Où sont les volontaires couverts de peau de léopard ? les pages armés de cottes de mailles et vêtus de soie rouge ? le
fourrier feudataire? le général de F artillerie avec ses étendards rouges et verts ? les delis couverts de bonnets rouges que surmontaient les ailes de différents oiseaux?
Hélas ! hélas ! depuis la bataille de Vienne, Tempire ottoman n'a plus retrouvé son ancienne splendeur! Demandez à la Turquie ce qu'est devenu Tétendard du prophète ! Demandez-lui où elle a laissé le sabre d'Aly et ces cimeterres montés en or dont la lame valait une province 1 et ces carquois d'émeraudesl et ces nobles coursiers plus nobles que leurs maîtres!
Avec les plus courageux de ses enfants , tous ces trésors sont. resté devant Vienne, et, sur le corps des soldats turcs immolés, Therbe indifférente a poussé plus drue et plus verte !
, uiSQUE notre main habituée à tenir la plume et l'ar- |chet, est trop faible pour porter le lourd fusil de munition, nous avons acheté hier une carabine ; c'est une bonne arme, bronzée par la fumée, comme le fusil du Klepthe, et qui porte gravé sur son lourd canon d'acier le nom de son auteur : Salomon Bereit à Soleure, ainsi que cette date :
Agrémentée de cuivre comme une arme espagnole, elle a été mise, il y a quelque vingt ans, au niveau des perfectionnements modernes, par un habile ' ouvrier. Le chien et la platine de la batterie ont disparu pour faire place à un large piston dont le ressort et la détente sont doux à la main fatiguée. Ce matin, et puisque les hôtes qui habitent d'ordinaire notre cabinet de travail, souvenirs du passé, espérances de l'avenir, se sont envolés, chassés par les bruits guerriers et l'écho des morts héroïques, un peu préoccupé peut-être de la façon dont nous allions remplir ces devoirs de soldat si brusquement imposés à notre vie paisible, et désirant savoir ce qu'un fusil nous dirait à l'oreille la première fois que nous le ferions parler, nous avons rempli de poudre la corne transparente de
notre poudrière, mis vingt balles dans une poche, des amorces Gevelot dans l'autre, et dès neuf heures du matin, la carabine sur Tépaule, nous nous dirigions vers Vincennes, où se trouve un tir mis à la disposition des gardes nationaux.
En entrant dans un des wagons de ce train de neuf heures tout rempli de soldats, nous nous sentions déjà changé ; cette réserve un peu froide que la salutaire défiance des promptes relations a mise dans nos habitudes parisiennes ne tarda pas à disparaître: dans notre, wagon se trouvaient deux gardes nationaux; l'un, vêtu d'un élégant uniforme de fantaisie, était armé d'un admirable fusil de chasse montrant la signa* ture recherchée de Lefaure, ce Stradivarius de l'armurerie ; l'autre, simple ouvrier, couvert d'habits bourgeois fatigués par l'usage, portait un de ces lourds fusils dits à tabatière, encore çà est là taché de rouille.
La connaissance est bientôt faite ; on cause, on s'interroge sur la portée de son arme, on s'offre de la poudre, on échange de rassurantes paroles en voyant filer dans le cadre de la portière le profil redoutable des formidables remparts.
Le train s'arrête ; sans s'être dit où l'on va, en descendant du wagon on part ensemble et du même pas. Arrivés dans la rue de Vincennes, nous soinmes pris immédiatement dans un grand courant qui nous entraîne. Tout le monde se dirige du même côté, vers la droite, soldats démontés, cavaliers, bourgeois, c^irieux, marchands, chacun se hâte ; cette foule n'est cependant pas la foule du dimanche, ce mouvement n'est pas le mouvement d'un jour de fête.
Les cabaretiers, tystement appuyés sur la porte de leurs jardins déserts, regardent passer cette foule qui se précipite du côté de la forteresse ; là-bas, derrière nous, à gauche de la grille du chemin de fer, la ville paraît tranquille comme une cité flamande.
Voici que nous prenons un chemin jadis riant; il longe les murs hautains derrière lesquels s'abritèrent Duguesclin et Daumesnil; comme un poète devenu soldat, chacun de ces arbres,
que la paix avait laissés pousser snr le glacÎB, a perdu fies oiseaux et son omb]>e et s'aiguise maintenant en un pieu meurtrier. Tout à coup, au détour du chemin, élargi de tous les bois coupés, vaste comme un champ de bataille, dominé par le château gris, haut et sévère comme un ancêtre, Timmense esplanade nous apparaît.
On voit au loin, bordant Thorizon comme des corps déjà engagés, des lignes d'uniformes que surmonte tout à coup la blanche fumée des feux de pelotons ; le bruit sourd nous arrive retardé parla distance. Pour nous rendre là-bas, pour aller jouer aussi à ce jeu qui bientôt deviendra mortel, nous partons, nous traversons un parc d'artillerie établi sur ce coin de la plaine.
Les chevaux harassés sont étendus sur la paille, les canons ternis par le feu et Teau, penchent leur cou comme des monstres fatigués, les canonniers mangent]|en silence et en rêvant de terribles revanches, cette pauvre soupe qu'ils ont si bien gagnée.
Déjà les moUesees et i-es répugnances du Parisien ont disparu ; des pensers fermes remplacent peu à peu les idées futiles; on songe à de grandes plaines ainsi inondées de lumière, remplies aussi de détonations et de sons de clairon, bordées de forêts dévastées, où comme dans le bois enchanté du Tasse, chaque arbre frappé laisse échapper avec du sang, des plaintes et des gémissements.
Voilà une batterie de canons qui court là bas ; où va-t-elle? pourvu qu'elle arrive à temps I et d'un pied léger, sans sentir la fatigue, foulant sous la bottine vernie le fumier liquide ou les cailloux tranchants, on court gaîmei^ sous le soleil.
Ces impressions feront sourire le brave, habitaë aux véritables dangers et aux réels combats, mais pour un artiste, un savant, un marchand arraché de sa boutique ou de son cabinet, il n'est peut-être pas inutile de constater la grande influence de Texemple sur les idées et les habitudes, ainsi que d'observer et de décrire la gamme des sensations qu'il faut parcourir pour devenir un passable soldat.
Nous voici arrivés au bout du champ de manœuvre, à Feudroit où a lieu le tir établi pour apprendre à, charger, épauler ' et décharger son arme; nous prenons place au milieu d'un bataillon de gardes nationaux; à notre droite^, un peloton de jeunes soldats de la ligne guidés et instruits par un sergent, fait la répétition générale, avec décors et accessoires, "de ce drame terrible, le combat.
Il y a là, sous le képi garance, des figures douces et résignées, des physionomies rageuses et concentrées, des expressions déjà menaçantes ; et cependant tous ces individus, le bilieux, le sanguin, l'actif, le nonchalant, courbés sous le dur joug de la discipline, marchent du même pas et font ensemble les mêmes mouvements avec une précision déjà remarquable ; les voici maintenant tous accroupis dans la fumée, un genou en terre, assis sur le talon gauche, montrant la large semelle militaire constellée de clous, que les longues étapes ont taillés à facettes et rendus brillants comme du pur acier : feu I Tous les fusils partent à la fois ! Ainsi qu'un champ de blé qui reçoit un coup de vent, le peloton fait un léger mouvement en arrière, secoué dans la fuDjée par lé recul ^du dur chassepot, et toutes les balles avec la vibration aiguë d'un pizzicato fait sur une tige d'acier, vont frapper la cible en formant le rra formidable d'un tambour géant.
Les gardes nationaux tirent à volonté sans s'aligner et toujours un peu avec des habitudes fantaisistes et individuelles, l'un visant longtemps en homme qui ne veut pas perdre son coup, l'autre se hâtant de faire feu, pour tirer davantage ; ils portent des pince-nez, des lunettes, des chaînes d'or débordant l'unifonne, on voit parmi eux des vieillards à barbe grise, ' rentrés en dedans de la limite d'âge en dissimulant leurs années, et qui reçoivent pour la première fois à soixante ans passés, sur leur moustache blanche, le lourd baiser de la crosse du fusil. Mais devant ces gardes nationaux, presque tous chasseurs, la cible se troue et se déchire comme un drapeau, le marqueur troublé dans ces loisirs que les maladroits lui lais-
sent d'ordinaire, sort à chaque instant de son fossé en agitant son petit étendard.
Pour la première fois, et pendant qu'il me revient en mémoire mille histoires de fusils partis tout à coup pendant qu'on les chargeait, ou éclatant au moment où l'on fait feu, je fais «oulef dans le tunnel obscur de ma carabine les grains de la poudre de guerre, je laisse tomber dans le gouffre suspect la balle luisante et polie, comme cette balle d'argent qui troua le buffte de Charles XII, puis en joue... paff... Tiens, ce n'est que cela ! je repasse en arrière pour recharger. parfum de la poudre ! on se redresse, on parle plus haut, les coups de feu partent autour de vous sans vous faire tressaillir à présent ; les grandes cibles blanches avec leur large tache noire font songer à des uniformes détestés ; on regarde avec une défiante colère ces bois que le feu va détruire demain , en expiation du crime de ces autres bois perfides qui ont caché sous leurs ramées les implacables ennemis des .'mains qui les ont plantés, et du sol qui les a nourris.
Un roulement de tambour, un quart d'heure de repos... U était midi, l'heure à, Paris du déjeun^ et des paroles yaines ; nous avons cejour-là pris le goûter du soldat, sous une toile tendue sur des branches, et qui semblait empruntée aux haltes de cavalerie de Swebach : un morceau de pain sem4 de sel et un verre de vin violet ; nous avions ramené avec nous du tir, un des jeunes soldats de la ligne dont nous parlions tout à l'heure, et contre le verre de cet enfant de la Normandie nous avons choqué notre verre : puis les confidences sont venues, il était de Bréal, près Coutances ; la conscription l'avait pris à sa charrue, il avait vu arriver, sans révolte, cette heure de- ' puis longtemps attendue.
Il disait tout cela ^vec quelque peine, car il s'était un peu déshabitué de la parole dans les grandes campagnes solitaires det la Normandie, alors qu'avec son herbe et son blé il fauchait lentement les heures des grandes journées silencieuses, et que le soleil passait insensiblement de l'Orient à l'Oc-
eident, en faisant grandir les ombres sur la plaine. Il fallait bien faire son congé comme les anciens l'avaient fait avant lui, et puis... il avait une connaissance' qui Ta^tendait là-bas ; elle était en service chez de braves gens. A son retour, s'il n'était pas mangé par les Prussiens, il la trouverait... puis... il souriait et se taisait, ses yeux, placides et doux comme l'œil des bêtes de labour, suivaient vaguement quelque rêve... Une chaumière, avec un rosier en espalier, de longues jouiv nées bien remplies... des enfants qui grandissent en se roulant dans la poussière de la route, des sommeils paisibles, et enfin un jour, une bosse de plus dans le cimetière du village, sous le clocher de l'église, où il avait jadis été au catéchisme avec elle, alors qu'ils épelaient ensemble dans le vieux livre qu'on a toujours conservé et qui est encore làrhaut, sur le sommet de la grande armoire I
Jeune soldat, en échange du vin que je t'ai versé, voilà que par ce simple récit à moitié deviné, tu m'as rappelé du pays des chimères au sentiment du réel, en me montrant l'honnête sentier humblement et fermement suivi, et en me donnant cet •exemple de la mort acceptée sans phrase s, pour le bien de tous et l'honneur du pays.
On causait autour de nous dans la cantine, je prêtais l'oreille : chacun j)arlait de nos malheurs passés et de nos chances futures ; pas d'inquiétudes hypocrites formulées en levant les yeux au ciel ; pas de lâches résignations, mais de généreuses bravades et de chaudes espérances : aussi, lorsque la carabine sous le bras, le front couvert de sueur, nous avons de nouveau traversé la plaine, c'est en appelant les canônniers « camarades » que nous avons demandé la permission de repasser au milieu des canons.
O citadins mes frères I -en ces jours difficiles, recherchez fréquemment la compagnie de cet ami qui va bientôt être seul appelé à vous protéger et à vous défendre. Prenez votre fusil, prenez-le sur l'épaule ce hardi compagnon; vous verrez les bons conseils qu'il vous donnera, et comme avec lui vous
marcherez d'un pas léger^ le cœur rempli de cette mâle paix que donne le sentiment du péril et Teâpérance de faire son devoir.